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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 22:47

DLM Editions 2013 Denis Levaillant (p), Barre PHillips (cb), Barry Altschul (dms)

 

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C’est presque d’une résurrection dont il s’agit ici. Presque, car le double album de Denis Levaillant n’est pas d’une actualité cuisante s’agissant de la réédition de deux enregistrements, l’un en live de 1989 à l’occasion de Banlieues Bleues et l’autre en studio enregistré à Davout deux ans plus tôt. C’est plutôt de redécouverte heureuse qu’il faudrait parler ici. Car il faut bien avouer que le pianiste Denis Levaillant, aujourd’hui âgé de 61 ans avait quelque peu disparu des radars. Au moins de ceux de la scène du jazz hexagonal. Le pianiste, brillant improvisateur et compositeur a pourtant travaillé avec les plus grands jazzmen français, en passant par Portal, Chautemps, Avenel ou encore Levallet. Musicien éclairé et passionné par la rencontre de la musique avec tous les arts, Denis Levaillant a pas mal travaillé pour le théâtre, notamment avec Alain Françon. Seulement voilà, dans le jazz français des années 2000, on ne l’entendait pas. Et notre cécité était bien fautive.

Avec cette sortie des Passagers du Delta, c’est donc une totale redécouverte de pépites qui auraient pu rester enfouies quelque part au fond d’une armoire qui nous sont offertes. Avec le charme d’une musique qui exhale un parfum certes un peu daté mais toujours incroyablement forte. A l’orée des années 90 où le jazz hésitait entre le revival et se frayer un chemin dans l’après free jazz.  Denis Levaillant était, à l’instar d’une Sophia Domancich, d’une Stylvie Courvoisier ou d’un William Parker, de ceux qui s’emparait de cette musique avec une sérieuse envie de la dépoussiérer, en gardant du free la force de l’énergie, la créativité de l’improvisation mais en l’embarquant sur un terrain de compositions construites et déconstruites avec une science accomplie.

Dans ces deux albums de Denis Levaillant, il y a ses compagnons de route, ces passagers embarqués avec lui et qui constituent ce qu’aujourd’hui on aurait tendance à appeler un « power trio ». Deux passagers et non des moindres, Barre Philipps et Barry Altschul deux musiciens de haut vol issus de la scène free jazz américaine des années 70 et qui ont toujours conservé cette rare maîtrise de l’improvisation et de l’écoute. Mais surtout deux personnalités particulièrement fortes et puissantes qui se connaissent bien pour avoir si souvent joué ensemble ( notamment aux côtés de Paul Bley).

Denis Levaillant leur offre ici un ciment, un trait d’union pour faire lever cette pâte unique, ce matériau d’exception. Et ce sont les compositions et le jeu du pianiste qui viennent ici porter la musique à son meilleur. Le trio qu’il nous donne à entendre est en totalement empathie, composé de trois caractères musicaux jouant dans leur périmètre et se retrouvant par magie dans l'architecture d'ensemble. La musique est intelligente. Elle déstructure les rythmes et les harmonies tout en conservant une version énergique. Un esprit proche de Cecil Taylor, d’Andrew Hill (dans une moindre mesure) ou, plus proche de nous de Matthew Shipp  plane au-dessus de cette musique post free. Même des thèmes en apparence un peu légers et anodins peuvent se trouver intelligemment perturbés comme cette biguine détournée,  just arrived qui paradoxalement conclut la partie enregistrée en studio. Les plages improvisées sont vives, alertes, puissantes, intelligentes mais jamais intellectuelles.  Il faut écouter la passion lyrique d’un Pressing On pour apprécier toute la magie de ces grands trios du jazz engagés dans une sorte de course poursuite exaltante. Ou encore ce free mandela (1 an avant la libération du leader de

l’ANC) où Denis Levaillant, bien avant Andy Emler, utilisait le piano comme une véritable Kora, enchaînant les triolets. Si la musique de Denis Levaillant est rythmique ( Dance from Nowhere, Ryhtmic Training…..), jouant avec les structures, les molestant aussi elle se joue aussi de tous les codes harmoniques ( Rythmic training). Le driver de la musique de Denis Levaillant est surtout de faire de la musique une sorte de matériau sonore malléable à souhait.

La musique de Denis Levaillant est généreuse et ce trio s’en empare avec une certaine gourmandise. On écoute et l’on réécoute ces Passagers du Delta sans se lasser.

Le parti pris de livrer des versions live et en studio en 2 Cd distinct est tout de même un peu lourd et ne méritait peut être pas un double album. Il eut peut être mieux valu proposer pour quelques morceaux, la version live juste après la version studio pour nous permettre d’en apprécier les différents reliefs.

Mais quand on aime, on ne compte pas, et la double version de ce magnifique trio prolonge le plaisir de cette redécouverte, l’amertume de ne pas l’avoir entendu en live et le désir absolu qu’ils poursuivent leur beau voyage.

Jean-marc Gelin


 

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