Emarcy 2011
Gérald Clayton (p), Joe Sanders (cb), Justin Brown (dm)
Et si la maturité n'avait strictement rien à voir avec l'âge ? C'est en tout cas une question que l'on est en droit de se poser en écoutant cet incroyable album du jeune pianiste néérlando-américain, Gerald Clayton. Avant de l'entendre on aurait pu croire que pour jouer comme ça, il fallait avoir beaucoup vécu, avoir mûri l'art du piano pour parvenir ainsi à en retenir l'essentiel. On le connaissait ancré dans une autre modernité aux côtés notamment du trompettiste Ambrose Akinmusire ou du saxophoniste Walter Smith. On lui devinait déjà ce genre de délicatesse. Et surtout on pensait qu'il n'existait plus depuis Jarrett et Meldhau d'autres voies pianistiques chez les jeunes pianistes et l'on se disait que les écoles d'Oscar Peterson, de Kenny Barron ou d'Ahmad Jamal risquaient d'être définitivement perdues.
Avec ce "power trio", Gerald Clayton montre qu'il n'en est rien et prouve au delà de ces prestigieuses références un héritage qu'il cultive à la manière des très grands pianistes. Joué tout au long sur un registre moderato, Clayton se fait ici défricheur et explorateur d'harmonies faisant sonner le piano avec une très grande subtilité, maître en renversement d'accords savants dans une lecture qui est tout sauf linéaire. Les accords sonnent dans le grave. Ses couleurs sont en clair-obscur. Le pianiste a une façon exceptionnelle de remplir l'espace alternant le jeu serré et dense avec de vraies respirations (Sun Glimpse). Des moments d'émotions palpables surgissent avec des progressions harmoniques magnifiques. Le pianiste affiche ainsi une présence forte parce que son jeu jamais brutal est fait d'autorité et de délicatesse à la fois. Ici Clayton alterne les renversements harmoniques et les ruptures rythmiques, maître dans l'improvisation mais surtout dans la construction thématique.
Et dans cet exercice où la notion d'équilibre est primordiale, Gerald Clayton peut s'appuyer sur une rythmique tout bonnement exceptionnelle avec notamment Justin Brown qui, à la batterie fait véritablement figure d'extra-terrestre dans le genre réincarnation d'Elvin Jones. Un critique de Allabout jazz estimait que l'association de Joe Sanders et de Justin Brown était à la hauteur de la paire Jorge Rossy/ Larry Grenadier qui faisait il y a quelques temps le bonheur de Brad Meldhau.
Clayton passe de quelques standards ( If I Were a bell, All the things you are) à des compositions de pure beauté. S'offre même un morceau en solo digne des plus grands sur le bien nommé Nobody Else but me de Jérôme Kern absolument remarquable de maîtrise technique et de groove insufflé.
Il y a là du jazz de très très haut niveau et la perpétuation d'un geste transmis et assimilé. Il est rarissime pour un pianiste d'à peine 27 ans d'atteindre de tels sommets. Ceux que le pianiste franchit ici nous emmènent très loin, au coeur même de l'essence du jazz et de l'histoire des grands trios.
Jean-Marc Gelin

