Richard Turegano (p), Yoni Zelnik : Contrebasse, Frédéric Chapperon : batterie, Jan Schumacher : Trompette, Bugle, composition, Emilie Lesbros : chant expérimental, Guéorgui Kornazov : Trombone, Issa Mourad : Oud

Jan Schumacher est un jeune trompettiste allemand que nous avions, aux DNJ découvert à l’occasion de son précédent album, « Windstille ». Il nous avait alors littéralement bluffé par la brillance de son jeu. Le musicien avait ensuite un peu disparu des radars, en marge des formations de la scène parisienne où l’on ne le retrouve que rarement en sideman.
Plusieurs années après cet album, le trompettiste nous revient aujourd’hui avec «Trapèze » pour une nouvelle proposition totalement décoiffante. Celui qui se catalogue lui-même dans la catégorie « jazz oriental » donne ici un grand pied dans la fourmilière des clichés pour bousculer pas mal de frontières et pas mal de formats collés souvent à cette musique. Car le jazz d’orient dont il parle brass(e) large allant des pays slaves au pays arabes avec un ancrage dans une rythmique qui groove. Imaginez un peu l’incroyable Boban Markovic, star des fanfares serbes soufflant aux côtés d’un joueur d’oud avec un esprit de swing et de danse et vous aurez un idée du climat de cet album. Pari impossible mais trait d’union pourtant réalisé par Jan Schumacher avec techniquement, le même brio que son aîné serbe.
Et le lien entre ces différents univers c’est avant tout cette énergie que déploie ce groupe dans lequel le trompettiste-compositeur, éclate, rutile et étincelle brillamment. Quel mordant dans l’embouchure ! Quelle urgence à dire ! Il faut écouter ces aigus qu’il sort sur un thème comme Fenouil où l’on entend justement la marque des frères Markovic. Il faut l’entendre se jouer des quarts de tons, enchaîner les trilles avec une formidable puissance de son. Avec une telle étendue de registre. Et quelle maîtrise dans les graves sur Zweifel par exemple ! L’on pense à quelques héros de l’instrument comme Freddie Hubbard notamment ou, plus près de nous Avishai Cohen (pas le contrebassiste, le trompettiste israélien).
« Multicolore feeling bandas » pourrait on dire !
Il y a du cirque et de la fanfare réunies dans l’idée de cet album mais avec un profond ancrage au jazz. Gueorgi Kornazov, empreint de cette culture de l’Est de l’Europe et du jazz européen qu’il cultivait jusqu’à il y a peu avec Henri Texier y apporte toute la folie de son jeu au trombone avec la même rutilance, repoussant sans cesse les limites de son instrument ( Fenouil, ou encore Unwege). Totalement déjanté dans le jeu avec un growl impressionnant. Le cocktail de ces deux cuivres y est alors littéralement explosif.
Emilie Lesbros pose sa voix de vestale sur quelques thèmes un peu décalés qui viennent adoucir les angles pointus et acérés. Mais comme Jan Schumacher semble avoir demandé à chacun des musiciens de jouer en parfaite liberté, la chanteuse est elle aussi invitée à pousser ses limites vocales dans un exercice assez iconoclaste ( Etoile polaire ,Trapèze).
Quant à la rythmique, sous les coups de boutoirs de Zelnik ( gros gros son) et de Frederic Chapperon, elle insuffle la pulse permanente, binaire le plus souvent, de manière assez irrésistible.
Que les programmateurs n’hésitent pas une seconde : ce groupe là nous offre une musique incandescente. Le public ne demandera qu’à s’y brûler avec délectation.
Jean-marc Gelin

