Romantique, volcanique, Joachim Kühn, musicien précoce - «je savais lire la musique avant de lire les mots» - n’a rien perdu de sa fougue des années 60, l’époque free. Tout en gagnant en sérénité, en sagesse à l’approche de ses 68 ans au printemps. Artiste toujours en quête de nouvelles expériences et de nouveaux univers musicaux, Joachim Kühn dévoile sa personnalité dans son dernier album en solo « Free Ibiza » (Out Note Records) produit par Jean-Jacques Pussiau (1) auquel le lie une collaboration d’un quart de siècle (Easy To Read », trio avec Daniel Humair et Jean-François Jenny-Clark sorti en 1986 chez Owl). De passage à Paris, où il débarqua en 68 de sa RDA (l’Allemagne de l’Est alors sous le joug communiste) natale, le pianiste-compositeur s’est confié à DNJ.
DNJ : L’exercice du solo, c’est le test suprême, le juge de paix pour un pianiste quand il atteint une certaine maturité…
Joachim Kühn : J’ai toujours aimé jouer en solo. Je ne vais quand même pas évoquer le premier concert classique que j’ai donné à l’âge de six ans ! (rires). Mais le premier album de jazz en solo date de 1971 et avait été produit en France. Je me sens comme chez moi à Paris où j’ai été accueilli en 68 et fait la connaissance de Jean-François Jenny-Clark, Aldo Romano, Michel Portal, Martial Solal…
DNJ : C’était la grande époque du free jazz …
JK : Assurément, c’est alors que j’ai rencontré Don Cherry. C’était très free. Plus tard, j’aurai l’occasion de jouer en duo avec Ornette Coleman. Aujourd’hui, jamais je ne me suis considéré comme aussi libre. Je peux travailler comme il me plaît, développer ma propre musique.
photo: Jean-Jacques Pussiau
DNJ : Mais pourquoi vous êtes vous « exilé » à Ibiza ?
JK : Ibiza n’est pas, il est vrai, une île dédiée au jazz même s’il y a désormais un festival. En 1992, je suis allé passer des vacances là-bas et je me suis plu. C’est le paradis. De mon piano je vois la mer, je peux jouer et composer sept à huit heures par jour sans avoir de problèmes avec les voisins (rires). Je n’ai pas d’ordinateur, de téléphone portable, j’aime la modernité… mais dans la musique. C’est d’ailleurs la seule chose qui m’intéresse, la musique, même si je me suis mis à la peinture, prenant exemple sur Daniel Humair.
DNJ : Votre père était acrobate. On a l’impression que vous aussi vous êtes toujours en équilibre et à la recherche de nouveaux défis.
JK : Ces dernières années, j’ai vraiment découvert la musique arabe et africaine et me suis beaucoup investi dans ce trio qui comprend le percussionniste espagnol Ramon Lopez et le joueur marocain d’oud Majid Bekkas. Mais j’ai pris aussi énormément de plaisir à jouer avec un fantastique jeune pianiste allemand de formation classique, Michael Wollny ou un vieux complice, Archie Shepp.
DNJ : Quel est votre prochain projet ?
JK : Un programme dédié à Kurt Weill qui me permettra de jouer avec deux clarinettistes, Louis Sclavis et Rolf, mon frère aîné de quinze ans (2) qui pratique tous les jours son instrument ! C’est très excitant. Et cela me rappelle l’album consacré à l’Opéra de quatre sous qui avait été réalisé en 1996 avec Jean-François Jenny Clark et Daniel Humair (Verve). Un merveilleux souvenir : une heure de répétition avait suffi avant d’enregistrer !
Propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
1. Cet album s’intègre dans la collection « Jazz & the city » qui comprend également des disques de Kenny Werner (New-York), Bill Carrothers (Excelsior), Eric Watson (Paris) et Richie Beirach (Tokyo).
2. Avec son frère Rolf, Joachim Kühn a obtenu en 2011 la prestigieuse distinction allemande décernée par The Echo Jazz pour l’ensemble de sa carrière (Lifetime Achievement Award).


