Voilà un titre astucieux et poétique pour un hommage au génial gaucher de Seattle. On pouvait néanmoins avoir quelque inquiétude à l'idée d'entendre une nouvelle version des tubes hendrixiens, plus ou moins remaniés. C'est compter sans le talent du guitariste Rémi Charmasson qui a attendu longtemps avant de créer un projet personnel, en quintet, à partir de l'univers si créatif du guitariste.
C'est " Little wing " qui commence l'album, l'une des ballades lyriques en diable de Jimi Hendrix, portrait fantasmé d'une jeune femme, plutôt éthérée. Après la longue introduction au piano de Perrine Mansuy vraiment troublante, Laure Donnat continue à nous désorienter, en étirant les mots très sensuellement et ce n'est qu'ensuite que l'accompagnement " classique " guitare-basse-batterie joue vraiment la mélodie, le nerf rythmique du quintet étant merveilleusement assuré par le (contre)bassiste Bernard Santacruz et le jeune batteur Bruno Bertrand.
En effet le parti pris de l'album n'est pas de rivaliser en riffs de guitare saturée, en distorsions déchaînées, en effets de la wah wah dont Hendrix tira des sons insoupçonnés des créateurs même ou premiers utilisateurs que furent Cream et Zappa . Il est certain qu'on ne pourra jamais ressentir l'onde de choc déclenchée par les strates d'électricité du jeu tourbillonnant d'Hendrix. Mais Rémi Charmasson connaît tout ou presque de son instrument. Donc, il ne voulait pas trop la jouer " guitar hero " sauf sur quelques moments judicieusement choisis (on peut tout de même se faire plaisir) comme sur " Voodoo Chile ", ou " Wait until tomorrow ", qu'Hendrix considérait bizarrement comme une chanson commerciale ! Nul doute que Charmasson sait faire chanter ses guitares.
Pour le reste, il fait confiance aux femmes du groupe, la pianiste Perrine Mansuy à l'univers singulier et la chanteuse Laure Donnat (on se souvient de son dernier projet sur Billie Holiday) pour rehausser ses arrangements du répertoire hendrixien. Certaines versions se rapprochent de l'original comme le délicieux " The wind cries Mary " qui finit pourtant dans un crescendo de " Hey Jude ", single de McCartney sorti en 68. Ce qui souligne un aspect intéressant des compositions qui tirent sur le versant pop. Le répertoire choisi par Rémi Charmasson permet en effet de couvrir plusieurs aspects de la personnalité d'Hendrix et de saisir l'évolution d'une carrière courte, mouvementée, incandescente. Ainsi " Burning of the Midnight Lamp " a un statut particulier dans la discographie hendrixienne, puisque ce single de 1967 " illustre l'évolution musicale d'Hendrix, en six mois d' Are you experienced ? à Axis : Bold as Love, avec une orchestration chargée, clavecin, chœurs et guitare jouée comme une mandoline ", nous rappelle l'un des spécialistes les plus sérieux du sujet, Régis Canselier, dans Jimi HENDRIX, le rêve inachevé, remarquable travail aux éditions du Mot et du Reste. Dans "One Rainy Wish", de Axis : Bold as Love, Hendrix a conçu ses parties de guitare (Fender Stratocaster et Octavia) plus comme un compositeur que comme un simple guitariste. Hendrix se livrant à des séances d'improvisation épiques, à des tentatives constantes d'exploration, voilà pourquoi, sans doute, plus de quarante ans après sa mort, il nous bouleverse encore.
The Wind cries Jimi n'est donc pas un tribut à l'intention des fans, des collectionneurs, des amateurs perdus devant la profusion d'albums qui ressortent. C'est le "Labour of Love de quelqu'un qui a grandi avec Jimi Hendrix, qui s'est nourri de l'époque et de sa formidable richesse, et qui tente joliment ses propres variations avec une autre instrumentation et des musiciennes. De "Them Changes", l'une des compositions les plus célèbres de Buddy Miles dans le dernier groupe Band of Gypsies, avec des improvisations du batteur d'inspiration soul, voire gospel et un solo funky d'Hendrix, la version du quintet en fait autre chose d'absolument moderne et de très différent. De l'intérêt des variations autour de " standards " qui constitue l'esprit même du jazz, se réapproprier et adapter des mélodies et compositions aimées sans en faire des " remakes ". Le final "People get ready n'est pas d' Hendrix mais de Curtis Mayfield, très engagé à l'époque dans les luttes raciales. Sans que cela ne soit trop décalé, ce choix éclaire la vision plurielle du quintet.
Sophie Chambon


