Laborie Jazz 2013
Shai Maestro (p), Jorge Roeder (cb), Ziv Ravitz (dms)
La musique de Shai Maestro, jeune pianiste israélien issu de la même école pianistique que Yaron Herman (enseignée par Opher Brayer), semble avec ce deuxième opus perdre un peu de la puissance et de la fraîcheur qui émanait du premier. Un peu comme si elle se cherchait. Et c’est vrai qu’on pourrait le croire à l’ouverture de l’album, à écouter Gal, morceau interminable qui ne dit pas grand chose. Pourtant si on l’écoute attentivement l’entame de cet album est tout bonnement remarquable moins par ce qu’il dit que par cette façon de planter le décor. Où l’on comprend vite qu’il est surtout question d’installer les musiciens, de leur donner leur propre espace de jeu.
Car avec « The road to Ithaca » il faut entendre l’album comme celui de la maturité où il est moins question d’affirmer son jeu de piano que de mettre en évidence la force d'un trio magnifique dans lequel Ziv ravitz et Jorge Roder sont les éléments essentiels. On pense à la rythmique Ballard/Grenadier par exemple.
Dans cet album Shai Maestro s’impose dans la construction des espaces harmoniques et rythmiques où sa personnalité musicale individuelle importe moins que celle d’un groupe qui se construit autour de lui et qui porte sa propre identité.
La musique y est souvent ténébreuse, sombre et presque romantique à la fois. Jouant dans les graves du piano avec autant de maîtrise que de virtuosité, Shai Maestro va chercher dans de multiples influences. Celles classique de Debussy (The Other Road), celles plus dans le jazz de Jamal (Gal), celles un peu pop (Paradox) et souvent, celles issues de sa propre culture d’Israël (Vertigo). Peu importe le but qu’il se fixe c’est la route qui importe nous dit Shai Maestro en référence à la route d’Ithaca qu’empruntait Ulysse. Et c’est celle-ci qui justifie alors toutes les digressions et les méandres de ce beau voyage.
Techniquement ce power trio est absolument irréprochable et d’une richesse musicale de très haute volée. Plus encore que sur le précédent album, à otre hmble avis. Les renversements harmoniques instillés par Shai Maestro y sont exemplaires et la puissance rythmique qui porte l’album en fait un réel power trio. Ces trois là jouent avec télépathie, porteurs du même projet, capables de donner à la musique une incroyable expressivité. Mais il faut aussi noter la prise de son exceptionnelle réalisée par Rob Griffin véritable 4èmehomme de ce trio ( Pour info Rob Griffin, primé aux Grammys Awards est notamment l’ingénieur du son du quartet de Wayne Shorter) et qui contribue à donner ce formidable son de groupe.
Il y a dans cet album de l’espace, de la maîtrise mais aussi parfois de l’émotion. On pense à Meldhau lorsque l’on entend Untold. Mais au-delà de toutes ces références, Shai Maestro montre surtout qu’avec patience et maîtrise, il prend son temps pour bâtir et tracer sa route. Et cette maîtrise-là mérite à elle seule qu’on l’appelle « Maestro ».
Jean-Marc Gelin

