Zig Zag Territoires-Outhere
Distribution Harmonia Mundi
Cet album marque une rencontre inédite, des plus réussies, entre un pianiste (l’Anglais John Taylor) et un contrebassiste français (Stéphane Kerecki). « Entre ces deux là, l’osmose a été immédiate, évidente…de cette contrebasse vivace et de ce piano coloriste, naît une musique qui brûle d’un feu paisible ; une musique pour traverser la nuit ». Voilà bien un juste hommage de Guillaume de Chassy, un autre pianiste qui connaît bien le contrebassiste.
Variant les nuances, Stéphane Kerecki croise mystère, instantanés d’émotion, exigence d’un musicien accompli, pour faire entendre une basse puissante, résolue, souvent chantante comme dans « Kung Fu ».
L’intégration audacieuse du silence, l’appréhension d’un certain vide qui demeure musique ne lui fait pas peur, puisqu’il s’adosse au piano lyrique, tendre, mais aussi engagé de John Taylor « Manarola ». Le duo captive littéralement, nous immergeant dans ces pièces vibrantes, enlevées, rythmées : « La source », « Bad drummer », « Valse pour John » se combinent à d’autres pièces, aux cadences moins rapides comme « Patience », « Gary », « Luminescence » . Ainsi, tout le long de cet album d’échanges, leur conversation raconte presque toujours une histoire, installant une forme ouverte, laissant libre court à l’intuition, au sens inné de l’improvisation des deux musiciens.
Dès la pochette, le ton est donné : l’ambiance mauve, propice à la rêverie introspective, à l’ouverture de l’espace sur l’imaginaire, est zébrée par des biffures de lumière traversant les nuages. Est ainsi restituée la belle couleur de l’album, intitulé « Patience », d’après une des compositions de Stéphane Kerecki.
Les deux musiciens se partagent une fluidité mélancolique, que parcourt pourtant une énergie rythmique souterraine. Par ses harmoniques et couleurs, Patiencedistille une secrète nostalgie, intense, liée à un art et une pratique musicale poétiques, comme dans « Gary ». Car, dans ce dialogue fervent, sont invitées les figures de Bill Evans, Paul Bley, Gary Peacock … en hommages fugitifs, brèves rencontres, échos délicats où le jazz revient, superbe comme dans la reprise de « Jade visions » du regretté Scott La Faro.
Les irisations de cette musique qui renvoient à de délicates impressions ne doivent pas faire oublier les ramifications, les sinuosités et cette douce violence qui envahit l’espace de jeu.
Sensibilité romantique, engagement romanesque ? En assistant à cette rencontre vespérale, où l’imprévu s’impose souvent comme seule réalité, on se sent troublé. Délicieusement.
Un album contrasté donc, intense : l’échange vif, immédiatement complice réussit à nous entraîner dans une aventure esthétique des plus réussies.
Sophie Chambon

