EVY DANSE Sonny Troupé Quartet Add 4
Contre-courant Prod/ L’autre Distribution
Sonny Troupé
Sonny Troupé Quartet Add 4 - Limyè
Sonny Troupé Quartet Jonathan Jurion (piano, rhodes, choeurs), Sonny Troupé (batterie, percussions, sampler, création samples, choeurs), Mike Armoogum (basse, choeurs), Andy Bérald (tambour ka, choeurs)
Add 4 Violon 1 : Verena Ruiling Chen, Violon 2 : Pauline Denize, Violon alto : Valentine Garilli , Violoncelle : Guillaume Latil
Artistes invités– Lucien Troupé: chant sur 5, voix sur 2 Lou Tavano : chant sur 8, Laurent Lalsingué: steel pan sur 3, Christian Laviso : guitare sur 10 , Raphaël Philibert : sax alto sur 2, 10
Sonny Troupé a pour ambition de rafraîchir la musique de ses racines guadeloupéennes en mettant en valeur les vibrations du cru, les rythmes et rituels africains. S’il explore cette tradition depuis ses débuts, il en est à son cinquième album et avec cette Evy Danse, il boucle un triptyque commencé en 2013, devenant ainsi l’un des meilleurs représentants du gwo ka à la suite de son père, le saxophoniste Georges Troupé, chantre du « gwo ka moden » qui lui fit découvrir d’autres musiques comme le jazz, la salsa.
On se souvient du deuxième volet, son album précédent Reflets denses vu sur scène à Jazzèbre en 2019, “un reflet si dense qu’il en devient une autre réalité”, où les sons de l’Afrique de l’ouest et le gwo ka traditionnel se confrontaient au jazz d’Art Blakey et Max Roach. Chez ce batteur, percussionniste et tambouyé, le mélange détonant de puissance et de douceur est remarquable, doigts virtuoses et esprit joueur selon les rythmes et les figures afro pop, ne dédaignant pas les dissonances.
C’est une forme de retour à la tradition qu’il réaménageait déjà dans son quartet où il joue de la batterie, menant la danse aux baguettes d’une frappe continue, sèche (solo sur « Ka Sanka »). Aux musiciens fidèles de cette formation ADD ( Jonathan Jurion aux claviers, Mike Armoogum à la basse et Andy Bérald aux tambours ka ) il joint cette fois un quatuor à cordes guidé par le violoncelliste Guillaume Latil. En frottant la musique traditionnelle Gwo ka de son quartet à un quatuor classique, il emmène ailleurs ces deux formes musicales « typées » vers tout autre chose. Et cette hybridation est parfaitement réussie, bien qu’il ne s’agisse pas dans son esprit de fusion. Il adapte les rythmes caribéens avec le jazz, les musiques créoles, le métal (!) et l’électronique avec pour base le Gwo ka auquel il revient toujours. Car il est un tremplin, une source d’inspiration qui l’emmène loin.
Sans doute est-ce un projet d’une grande ambition, mais Sonny Troupé a les moyens techniques et artistiques pour le mener à bien. Compositeur et instrumentiste doué, ce maître du tambour ka, inscrit dans la tradition depuis son plus jeune âge, sait jouer de toutes ces filiations multiples dans un esprit « roots » (« Une étoile toujours sera la bienvenue » du poète Robert Oumaou). Quand il reprend le traditionnel « Léòno » comme le faisait son père avec son groupe, il se veut passeur en rejouant la musique des anciens.
Sa musique ambitieuse est très écrite, selon les normes, codes et carrures du gwo ka, mais il entend faire jouer du gwo ka à la formation par excellence de la musique classique, le quatuor.
Comme Sonny Troupé a su choisir son équipage, chaque musicien parvient à jouer ka sur son instrument, en particulier le pianiste Jonathan Jurion (solo sur « Dansé Vi »), les violons mais encore les invités comme le guitariste Christian Laviso ou le saxophoniste alto Raphaël Philibert choisis pour compléter la palette sonore, mieux jouer des timbres et de l’alliance de tous les instruments.
Le titre " Evy Danse" découle t-il de l’« evidence » de Monk ? Il doit y avoir de cela évidemment mais Sonny Troupé nous raconte avant tout une histoire, celle d’un personnage féminin imaginé, une femme éternelle, une black magic woman, Evy qui traverse les compositions du disque, fil conducteur de cet arc narratif ; je l’imagine volontiers de «San mélé » ce qui donne droit au chant mélancolique de la rousse Lou Tavano, singulière diseuse d’histoires.
La danse peut être aussi un indice car les danseurs guident le maké, le tambour qui imprime la mélodie. Cette troupe de musiciens donne généreusement une musique libre, en expansion, axée sur le chant, la danse.
Enfin il est aussi question de poésie, de poésie créole La créolisation c’est le métissage des cultures qui produit de l’inattendu disait Edouard Glissant. Même sans être au fait des musiques caribéennes, c’est toujours à l’écoute et encore mieux dans les soirées en live la surprise d’une matière mouvante, éruptive. Déroutante.
C’est que Sonny Troupé cherche à se surprendre, tentant une nouvelle voie pour approfondir ce traditionalisme progressif, sans frontières, à la suite de Gérard Lockel (« Léwoz n°3 ) qui a collecté des thèmes propres, comme Alan Lomax pour le blues, ou Bartok pour les folklores. On retrouve alors sur les différentes compositions divers samples, bandes sonores, témoignages. Un labo gwoka jazz en somme. La matière première devenant objet de réinterprétation dans cette écriture en devenir, de la lumière qui ouvre l’album (« Limyè ») aux luttes pour la libération (« An bwa matouba ») par la danse et la poésie (« Evy danse ») sans oublier un long final tout à fait ensorcelant.
Sophie Chambon