Cristal Records / Harmonia mundi
Sortie le 3 mars 2011
Ce Cd unique en son genre donc précieux, rassemble toutes les musiques après coup, éclats de toutes les saisons, le jazz par ses dates, mois et jours.
Une fois encore, la collection Original Sound Deluxe chez Cristal records, a frappé fort avec une thématique originale, spécifique au jazz, qui sculpte le temps.Quand on sait que les jazzmen et leurs amateurs sont selon la belle formule de Pascal Quignard, les « chevaliers de l’éphémère », il est essentiel de garder une trace, de fixer les choses.
Avouons le, ce calendrier du jazz permet une fois encore à l’éminent Claude Carrière de sélectionner de pures merveilles !
Ainsi, du June in January qui commence l’album avec les frères Montgomery à New York, automne 1960 avec Wes, en guitariste soliste. Claude Carrière nous précise que certains mois ont fait le délice des jazzmen en particulier les beaux mois du printemps « April » et « May ». Ilexiste plus de 700 versions de I’ll remember April, vrai casse-tête, aussi préfère-t-il proposer April in Paris dans une version des plus célèbres, celle d’Ella Fitzgerald avec le Count Basie Orchestra, le 26 juin 1956. Une référence, avec la répétition du final, annoncée par un sémillant « One more time » qui a fait ses preuves depuis…
Avec Julie London, Claude Carrière trahit une de ses préférences puisqu’elle revient deux fois dans la sélection, ce qui rachète certaines erreurs commises à son encontre. Philippe Méziat nous apprend dans le Jazz Magazine de décembre 2010 consacrées aux chanteuses, qu’elle n’a pas eu les honneurs du Dictionnaire référence de Carles,Clergeat et Comolli. Nous sommes quand même allés vérifier tant cela paraissait impossible. Oui la belle est oubliée, peut-être ne lui pardonnait-on pas sa couleur, son charme ou d’avoir trop flirté avec le cinéma dans des westerns remarquables comme L’aventurier du Rio grande de Robert Parrish ou L’homme de l’Ouest d’Anthony Mann ou comme Dean Martin qui d’ailleurs ne figure pas davantage…
Merci donc pour ses deux compositions plutôt rares, enregistrées en novembre 1956 avec Peter King et son orchestre : February brings the rain composée par Bobby Troupe dont elle était la femme, (l’auteur du fameux Highway 66) et November Twilight.
Nous apprécions de retrouver une des chansons les plus connues de Kurt Weill dans sa période américaine, l’immortel September dans la version de Django qui date de mars 1953, son avant-dernier enregistrement.
Nous n’allons pas passer en revue tous les mois de l’année, Claude Carrière le fait avec érudition et humour dans ses excellentes « liner notes », autre bon point de la collection avec les illustrations de Christian Caillaux. La discographie est impeccable avec le « line up » précis et détaillé.
Quant à la semaine, elle commence en beauté avec le formidable A Monday Date du pianiste Earl Hines pour les Hot Five de Louis Armstrong dans sa version princeps du 27 juin 1928.
A chaque fois, en proie à un émerveillement et une émotion que rien ne saurait remplacer, on choisit d’arrêter le temps des jours afin de s’immiscer dans le temps de la musique, à jamais fixée par sa durée et sa date d’enregistrement. Est-ce en cela que cette musique est si attachante, voire troublante pour certain(e)s d’entre nous, sensibles à cette déclinaison, à ce partage renouvellé ?
Pour clore cette sélection en 19 titres, on aurait pu s’attendre à un Gloomy Sunday de circonstance mais non, Claude Carrière ne veut pas nous laisser sur une note triste, c’est Ben Webster et son ténor velouté qui s’y colle, le 6 novembre 1959, avec Ray Brown, Oscar Peterson et Ed Thigpen sur le Sunday de Jule Styne créé en 1926. La classe pour finir cette compilation qui égrène le calendrier de la vie!
Avec cet autre numéro plus classique, Claude Carrière devrait en ravir plus d’un, car il annonce le retour attendu d’un instrument de choix, la guitare. Et même dans cet Electric Guitar Masters, sont célébrés les pionniers de l’amplification, qui dès la fin des années trente, purent rivaliser avec les « vrais » instrumentistes du jazz, saxophonistes, trombonistes, trompettistes…
A tout seigneur…commençons avec ce feu d’artifice, concerto pour guitare, le Solo flight du prodigieux Charlie Christian dans le grand orchestre de Benny Goodman le 4 mars 1941, sur des arrangements de Jimmy Mundy, testés la veille dans une émission de radio, sous le titre Chonk, Charlie Chonk . Voilà un titre phare de la discographie goodmanienne, de l’histoire de la guitare…et du jazz accessoirement !
Sur cette anthologie soignée, on retrouvera évidemment le Nuages de Django dans sa dernière version enregistrée deux mois avant sa mort, avec une guitare munie d’un haut parleur.
Après suivent d’autres grandes figures de la guitare « moderne » influencées par le bebop comme Tal Farlow, plus proche du blues comme Les Paul ; Wes Montgomery donne son Round midnight du 5 octobre 1959 (avec le pouce et sans mediator). Tous sont formidables, virtuoses, porteurs d’avancées stylistiques, accompagnateurs attentifs comme Barney Kessel, qui rend hommage à Charlie Christian (évidemment) ou Jim Hall dans un Skylark qui mérite qu’on dresse l’oreille, dans le John Lewis quartet, en 1956 avec le batteur Chico Hamilton.
Nous finirons avec certaines pépites plus modestes, terriblement émouvantes comme le solo de Johnny Smith sur The Boy Next Door, ballade des plus « cool » ; après Pennies from heaven de Jimmy Raney, le formidable René Thomas dans son René Thomas Modern Group, en 1956 avec Benoît Quersin à la contrebasse nous donne un Someone to watch over me qui aurait plu à Gershwin, son auteur.
Comment résister au charme de l’Américain Jimmy Gourley (à Paris depuis 1951) qui, avec les agitateurs Henri Renaud, Pierre Michelot et Jean Louis Viale (il ne faudrait pas oublier ces noms là), trio maison du Tabou, cave à jazz de la rue Dauphine, revisitent Cole Porter.
La sélection s’arrête forcément aux années 60 (droits de réédition oblige ) avec deux raretés, deux « curios », le totalement méconnu Billy Bean dans un extraordinaire Surf of two avec le quartet de l’altiste Bud Shank, le 18 avril 1959 avec Gary Peacock à la contrebasse. Le dernier titre est le solo incroyable sur le thème d’Ellington Prelude to a Kiss de Jimmy Wyble « guitariste pour guitaristes ». Merci de nous faire découvrir ces quelques minutes de grâce. Si jamais vous avez dans votre entourage quelqu’un qui se pique de comprendre quelque chose à la guitare ou qui en joue tout simplement, faites lui écouter cet album ... il sera votre éternel débiteur !
Sophie CHAMBON