A l'occasion de la distribution numérique de ce cd, nous avons choisi de publier à nouveau cette recension de Jean-Marc Gelin.
Les Disques de Lily 2010
Sébastien Llado (tb), Leila Olivesi (p), Bruno Shorp (cb), Julie Saury (dm)
Dans une figure de style commode, un peu fourre-tout, on parle souvent de « l’album de la maturité » lorsque l’on croit pouvoir déceler un truc un peu sérieux qu’il faut bien reconnaître, on avait pas saisit auparavant. L’album de Sébastien Llado ne devrait pas échapper à ce genre de cliché pourtant bien réel en l’occurrence. Car il s’agit bien ici de la révélation d’un musicien que l’on croyait connaître et qui nous prend ici totalement à contre-pied. C’est normal, Sébastien est insaisissable. Touche à tout. Il va vite, parfois trop vite pour nous. On le croise souvent, sur les scènes, dans les clubs, dans toutes les instances représentatives du jazz. Impossible de ne pas succomber à son sourire charmeur, à son humour décapant (les chiens ne font pas des chats….) Jusqu’au point de l‘avoir rangé sans discernement dans la catégorie des sidemen sympas, des touche-à-tout à tendance trublionne affirmée.
Fort heureusement la publication de ce concert « live » au Sunside, premier exemplaire du nouveau label « Les Disques de Lily » ( label nouveau-né de Jérôme Gransac que les lecteurs des DNJ connaissent bien), cette publication disais-je, devrait remettre les choses à leur place : Sébastien LLado est sérieusement un musicien pas sérieux doublé d’un tromboniste exceptionnel et triplé d’un compositeur de grand talent. On le situe d’emblée dans la lignée d’un Steve Turre ( dont il affirme d’ailleurs la paternité), dans le feeling d’un JJ Johnson ou dans le funk d’un Fred Wesley. Sans se la raconter le moins du monde, Sébastien Llado affirme pourtant toute l’étendue de sa sensibilité musicale. Un peu comme s’il était tombé dedans tout petit. Il joue avec un naturel déconcertant du growl, des glissandos, ou des feeling funky ( un Billie Jean de Michael Jackson en ouverture pour faire chauffer la salle !). S’assume en grand ordonnateur d’un fort beau quartet, distribue les rôles, et offre au passage à Leila Olivesi ( alors enceinte de 8 mois) l’une de ses plus belles prestations empreinte d’une étrange sérénité dont elle imprime la marque. Le tromboniste que l’on savait entouré hier de filles de grand talent peut compter sur le drive sans faille de Julie Saury ( complice de longue date) et, dérogeant pour l’occasion à son gynécée, sur un Bruno Schorp remarquable de gravité et de précision métronomique dans l’assurance du swing. Les compositions de Llado se suivent, ne se ressemblent pas, éveillent les sens et ouvrent des horizons très personnels. Ces horizons sont parfois poétiques comme ces bien nommés Elans vers la luneaux contours harmoniques très riches. Ces horizons sont aussi des lignes de feu comme sur ces Dernières Danses, morceau porté par une belle intro piano- contrebasse rejoint ensuite par Julie Saury et enfin par Sébastien LLado en maître saucier qui fait monter la mayonnaise du groove porté à son tour par une rythmique en eaux vives, poussant à l’extrême extrême limite de ce qui va devenir free mais reste pourtant dans le cadre. On pense à Albert Mangesldorff. L’horizon de Llado est aussi déjanté, transfiguré (Tranz Tanz), arrangé avec soin ou dérangé avec autant d’application. On adhère un peu moins, dans une approche « CD » à l’intermède Coquillage et Crustacésà la conque ouvrant sur une Magrade( Madraguedéconstruite) qui se prête surtout à la facétie du live mais tombe un peu à plat lorsque l’on est dans son salon. On se vautre en revanche avec une de « caillera » dans un blues un peu sale où sur In a Mean Timele tromboniste mute en feulement de gros chat de gouttière ronronnant et narquois.
Et c’est bien d’une découverte qu’il s’agit au travers de ce premier album de Sébastien Llado paru chez les Disques de Lily. La découverte d’un musicien complet et rare dont l’écriture et le jeu recèlent cette part d’évidence du jazz qui groove de source, cette évidence de l’énergie et de la sensualité torride, lascive qui réunissait ce soir-là les acteurs totalement impliqués dans l’instant présents et qui font de ces clubs de jazz des champs du possible et de l’impossible où de grands musiciens se révèlent plus grands qu’eux mêmes. Et portent haut les couleurs du jazz. Encore fallait t-il l’audace de saisir cet instant.
Jean-Marc Gelin






