Norma Winstone (vc), Glauco Weiner (p), Klaus Gesing (clb, ss)
SORTIE LE 30 AOUT 2010
Il y a avec Norma Winstone cette poétique, cet art de la littérature chantée qui vient de la profondeur qu’elle parvient à donner aux textes et qui fait d’elle, bien plus qu’une chanteuse de jazz, une musicienne de la parole. Avec le pianiste Glauco Weiner et le sublime clarinettiste Klaus Gesing, la chanteuse anglaise forme le plus magnifique des trios de « story tellers ».
Ces trois-là, se sont rencontré il y a déjà 10 ans ont enregistré leur premier album (Chamber Music) en 2002. Mais on surtout encore en mémoire le précédent album « Distances » paru en 2008 chez ECM et qui avait été encensé par la critique (Prix de l’Académie du Jazz, nomination aux Grammy Awards). Ici, ils viennent prolonger le conte, raconter la suite de ces histoires tout à tours charmantes ou émouvantes. Un peu comme s’ils nous invitaient à revenir dans l’intimité de leur cottage anglais à l’heure du soleil couchant.
On connaît à peu près tout de ces histoires, comme si on les avait déjà entendus maintes fois. Elles parlent de l’amour, elles parlent de l’absence, elles parlent de la vie, chantent des comptines pour enfants ou reprennent quelques ballades traditionnelles. Mais elles nous captivent toujours. Comme le merveilleux parle à l’âme. Norma Winstone a cette gravité flottante qui véhicule une émotion un peu mélancolique et suave que seuls quelques chanteurs possèdent. Marianne Faithfull a cela. On pense aussi à Léonard Cohen. On pense à Suzanne Abbuehl ou à Thierry Péala. Ces chanteurs qui se situent entre le ciel nuageux et les racines de la terre. Dans ces flottements de la voix, dans cette évanescence entre histoire réelle et souvenirs flous, Norma Winstone chante la mélopée avec l’air et le velours et la sagesse des conteurs qui ont trouvé une sorte d’indicible secret.
Les trois musiciens, qui par ailleurs composent ensemble sur plusieurs titres, atteignent la perfection de l’intime et exaltent la musicalité de ces histoires, sorties de leur écrin sublime. Klaus Gesing que l’on avait entendu dans le dernier album d’Anouar Brahem (The Astouding eyes of Rita – ECM 2010) y est ici absolument exceptionnel. Dans sa façon d’accompagner et de se glisser dans la voix de Norma Winstone. Dans son art du crescendo. Dans la force qu'il donne à l’expression Winstonnienne. Dans cet Among the clouds rempli de complicité entre les deux ou encore dans cette sublime introduction sur Ballo Furlano. Klaus Gesing avec une pureté cristalline du son dessine autour de la voix flottante de Norma Winstone de somptueuses arabesques. Et entre Klaus Gesing et Norma Winstone, le pianiste italien Glauco Venier magnifie l’histoire et ponctue chaque phrase de la chanteuse, lui donne souffle de vie et cœur battant.
Sortie de disque le 30 septembre au Sunside à Paris.
Christian Brazier (b, comp), Perrine Mansuy (p, Fender Rhodes), Christophe Leloil (tp, bgl), Jean-Luc Di Fraya (dm, voc)
La sortie de Circumnavigation par le quartet de Christian Brazier - à l'habituel Sunside de la rue des Lombards ce 30 septembre - est la meilleure occasion de vous dire que la musique de Brazier est véritablement enthousiasmante et sort quelque peu des formats actuels.
Christian Brazier signe ici son sixième album, le quatrième chez CELP, le label d'André Jaume. Le précédent, Sazanami, paru en 2007 avait été chroniqué sur votre webzine. Ce contrebassiste est un musicien discret sur la scène jazz, déterminé et structuré: il sort un album tous les trois ans, avec chacun son âme. Probablement par éclectisme artistique, il enregistre avec des groupe différents pour se projeter dans une aventure musicale nouvelle (André Jaume et Philippe Deschepper sont tout de même des figures récurrentes dans les groupes de Brazier). Amoureux de la mer, il rend ici hommage à l'écrivain et navigateur-vagabond Bernard Moitessier avec Circumnavigation.
La mer est une inspiration récurrente chez Brazier. L'espace, le calme, l'immensité. Il règne une sérénité étonnante dans ce très bel album: on « perçoit » la mer sans fin, on rentre en contact avec elle, on s'y sent présent même. Un peu à l'image de Moitessier et ses aventures sportives et humaines, Brazier nous surprend à nouveau, lui qui avait enregistré un premier album free avec Sunny Murray en 1997.
Une partie du talent de l'artiste réside bien sûr dans les neuf compositions originales aux grands écarts de styles. Mais son plus grand talent est de donner la vie à une musique organique et cohésive tout le long de l'album à partir d'un groupe constitué de musiciens aux styles divers et aux savoir-faire différents. Jean-Luc Di Fraya, batteur funky, emmène le groupe sur un mode jungle avec « Manège » et vocalise superbement sur « Vox Populi », une pièce qui étonne par son atmosphère quasi-cosmique. Le très grand Christophe Leloil, qui le prouve à nouveau, et sa trompette claudicante s'est parfaitement glissé dans la peau d'un « soliste accompagnateur » qui ne se surexpose jamais. Et Perrine Mansuy, qu'on découvre ici, livre une poésie rare au piano et Fender; on pense à « Saveur nomade » qui ressemble à une petite fugue. Brazier est, quant à lui, juste, très discret tout en étant terriblement présent dans l'atmosphère.
La musique de Brazier sonne simple, évidente, comme si il allait tout droit sur la mer et son immensité. Ce n'est qu'une illusion, le compositeur écrit des pièces aux contours complexes avec des structures à tiroirs, faites de doux sauts d'humeurs, de câlins malicieux et de soubresauts taquins. Une belle musique organique.
Pronostiquons que l'année 2013 sera l'année du prochain album de Christian Brazier; en attendant, il nous reste les opus précédents.
Jason Moran (p), Tarus Mateen (b), Nasheet Waits (dm)
Le nouvel album de Jason Moran est certainement celui de la maturité. Après 4 années sans album sous son nom, Moran signe là celui de l’accomplissement où le trio, l’un des plus inventif du moment parvient à sortir de ses automatismes pour se nourrir à toutes les influences. C’est que "Ten" yest en grande partie nourri de compositions écrites par le pianiste pour d’autres circonstances, que ce soit pour le cinéma (RFK in the land of Apartheid) ou pour le festival de Monterrey (Fedback Pt 2).
Pourtant dès l’ouverture, sur Blue Blocks dont le titre évoque le goût affirmé de Moran pour l’art contemporain, on craint d’assister non pas à des mises en peinture ( s’agissant d’un amoureux des arts plastiques comme Moran) mais plutôt à des clichés, ceux qui portent l’empreinte photographique du «destructuralisme » de Jason Moran. On a peur pour le clavier dont on se dit qu’il ne tiendra pas la distance après cette ouverture un peu tapageuse. Et pourtant très vite on se rend à l’évidence, le pianiste qui a intégré à des formations comme celles de Paul Motian ( le plus bel album de l’année –) ou de Charles Lloyd a de toute évidence grandi. De quoi donner à son trio une « épaisseur », une densité nouvelle que nous ne lui connaissions pas et qui va bien au-delà de son Bandwagon et de son goût pour les mauvaises manières de bad boys. Pas assagi pour autant le trio, juste plus grand. Après dix années passées ensemble ( Gangsterism over 10° years est un des titres de l’album), le Bandwagon est juste un peu plus sage.
Certes ils ont toujours leurs allures de mauvais garçons un tantinet dandy. Celles que l’on leur connaissait dans les précédents albums (« Modernistic » en 2002, « Same mother » en 2005). Celle d’un trio qui rend fou de rage les vieux grigous du jazz amateur des langages un peu codifiés ( T’es Peterson ou t’es Monk ?) et qui comme tout un chacun cherchent à se raccrocher à des structures mélodiques, harmoniques ou rythmiques qui devraient obéir à un ordre logique. Mais pour cet amoureux de Basquiat ou de Raushenberg, amoureux de modernisme justement, la musique ne peut se concevoir dans cette approche-là.
Pas de ligne fixe ou droite.
Chez Jason Moran toujours ces manies de détrousseurs, démolisseurs d’harmonies et de toutes rigidités. Ses bandilleros attendent parfois, tapis dans l’ombre (Study) et laissent passer la caravane avant de finalement lancer une charge héroïque contre les structures rythmiques qui s’accélèrent et partent dans tous les sens dans une mémorable empoignade (Big stuff). Sur To Bob Vatel of Paris c’est sur des terres plus anciennes, celles du ragtime que la bande de mauvais gars part à l’attaque avec une insolence toute Monkienne. Formidable bouffée d’air frais, déjantée et respectueuse à la fois. Car Moran est amoureux de Monk, mais à sa façon. Amoureux de l’esprit musical de Monk. Il n’est que d’entendre ce Crepuscule with Nellie totalement réapproprié sans la moindre gêne par le trio et qui ne délivre sa paternité qu’en fin de morceau après que Nasheet Waits s’en soit délicatement emparé. Ou encore ce Thelonious qui conclut l’album pour le coup de manière très "tradi." Avec Jason Moran l’improvisation est un feu d’artifice, ue salve pyrotechnique, une explosion de couleurs !
Jason Moran c’est la continuation de Monk par d’autres moyens.
Son Bandwagon affiche une insolence joyeuse derrière laquelle c’est tout l’amour des détraqués du piano qui s’affiche. Une passion du jeu, de l’ « amusement sérieux » si l’on peut dire, du pied de nez et de toutes les facéties ( écouter le faux morceau caché sur Old Babies où l’on semble entrer dans une gare de western avec des filles légères en crinolines qui sourient et lancent la jambe pour fêter le départ des bandits)
Mais la maturité de ce Bandwagon qui nous émoustille depuis plus de dix ans, se retrouve aussi dans une forme de classicisme contemporain ( donc de « non modernisme ») auxquels ils aspirent aussi. Subtle One par exemple, morceau écrit par Conlon Nancarow est, à ce titre un moment de grave profondeur, superbe fusion d’un trio justement fort subtil, impressionniste, se jouant des espaces entre les lignes, dessinant librement aux quatre coins du cadre. On pense inévitablement à l’empreinte laissée par Motian.
Tout au long de l’album Taurus Mateen et Nasheet Waits sont comme cul et chemises, se volant la vedette à tour de rôle, prenant parfois la tangente ( comme si Moran ne cherchait jamais à les enfermer). C’est un trio exceptionnel qui se met en œuvre. Jamais prévisible, toujours en alerte permanente. Et ce que fait ce trio avec autant de liberté que de rigueur est formidable d’énergie. Il porte en tous cas la marque des très grands trios du jazz. L'avenir du jazz incarné.
Jean-marc Gelin
Biographie
Le jeune pianiste Texan, 35 ans ( né en 1975 à Houston – Texas) est tombé dans les cordes de son piano dès l’âge de 6 ans. Peut être lui arrivait –t-il à l’oreille, dans la cité spatiale, quelques notes de son aîné le pianiste Horace Tapscott (lvoir DNJ Horace Tascott Te dark tree), pianiste maudit s’il en est, originaire lui aussi de la ville du Texas et grand amoureux comme son jeune suiveur de l’œuvre de Cecil Taylor et de Andrew Hill. Ce qui est sûr en revanche c’est que le jeune Jason a fait ses premières armes avec son professeur Jaki Byard, référence dans les influences marquantes de Jason Moran. Mettons donc ensemble Horace Tapscott, Cecil Taylor, Andrew Hill et Jacki Byard, mélangeons le tout et vous obtiendrons avec Jason Moran, un pianiste qui suit le sillon que ne cesse de parcourir depuis un demi-siècle ces génies du piano tous marqués par l’empreinte tutélaire de Thelonious Monk.
C’est en 1997 que, repéré par le saxophoniste Greg Osby, Jason Moran plonge dans le grand bain en suivant le saxophoniste pour une tournée européenne. Expérience réussie au point que Osby l’intère à son album paru la même année. Il apparaît ensuite dans pluseurs albums d' Osby et se fait donc remarquer par Blue Note.
En 1999, le premier enregistrement de Jason Moran en tant que leader, « Soundtrack to Human motion » a d’emblée été encensé par la critique. C’est l’année suivante que le Bandwagon signe son atce de naissance avec « Facing Left ». Trio qui allait se muer en quartet éphémère l temps d'accueillir Sam Rivers pour un remarqué « Black Stars » très avant gardiste.
Installé à New York le trio signe ensuite plusieurs albums dont "Modernistic" en 2002 et "Same Mother" en 2005. En 2003, Jason Moran décidemment chouchou de la presse se voit honoré d’une reconnaissance par Downbeat dans trois catégories des révélations : meilleure révélation de l’année, meilleur pianiste et meilleur compositeur.
En 2007 le travail autour de Monk de Jason Moran s’exprime au travers une commande pour Monk at Town Hall : « In My Mind » qui a fait l’objet d’un documentaire filmé par Gary Hawkins.
Moran joue desormais avec les plus grands jazzmen américains, Wayne Shorter, Charles LLyod, Dave Holland, Cassandra Wilson, Steve Coleman, Joe Lovano, Paul Motian, Chris Potter et tant d'autres se l"arrachent….
Figure incontournable du jazz à New York, Jason Moran y vit, avec sa femme, la chanteuse lyrique Alicia Hall Moran ( entendue sur plusieurs albums de son mari). Grand amateur et collectionneur d’art contemporain, Jason Moran a souvent puisé son inspiration musicale dans les œuvres de Basquiat, de Egon Shiele ou de Raushenberg. Où il puise peut-être son sens de la construction, de la déstructuration et son sens de la mosaïque musicale polychrome.
M. Rüegg (dir, arr), L. Newton (voc), H. Kottek (tp,flh), H. Joos (tp, flh, alphorn), W. Pushnig (as, ss, fl), H. Sokal (ss, ts, fl), R. Schwaller (ts), C. Radovan (tb), J. Sass (tu), W. Schabata (mar, vib), U. Scherer (cla), H. Kaenzig (b), J. Dudli (dms, perc), W. Reisinger (dms, perc), E. Dorfinger (sound)
Vous n’êtes pas sans le savoir: le VAT, c’est fini. Le 10 juillet dernier, le suisseMatthias Rüegg, chef d’orchestre, compositeur et arrangeur du Vienna Art Orchestra, l’a annoncé laconiquement sous une forme nécrologique (« Game Over ») sur lesitede l’orchestre. La raison invoquée est réelle et cruelle : faute de financement, après le désistement du principal sponsor et malgré les efforts de la Ville de Vienne, le couteux orchestre ne peut continuer l’aventure. La disparition de cette icône des big bang de jazz est évidemment une terrible perte pour la musique après trente-trois ans de brillants services. Cette édition d’A Notion In Perpetual Motionest la troisième depuis la première en 1985 sur le label suisse Hat Hut. A cette époque, le VAT a huit d’existence et est en passe de devenir une figure emblématique de la décennie : l’orchestre tourne beaucoup en Europe et dans le monde et on s’accorde à dire que cet orchestre détient toutes les clés de la modernité, tout en s’appuyant sur la tradition. Le succès est complet, la réussite véritable.
Modernité, parlons-en. C’est justement ce qui vient à l’esprit avec cette réédition : il n’y a pas l’ombre d’obsolescence dans cette musique qui explose et jaillit à tous les endroits, aux moments où l’on s’y attend le moins. La présence de Lauren Newton est des plus intéressantes et enrichissantes pour l’orchestre : la chanteuse partage sa voix avec l’orchestre et certains instruments, prend appui sur leur phrasés ou la rythmique pour improviser ou s’en détacher totalement dans des envolées et onomatopées Free (« Voices Without Words »). Elle sourit à la force vibratoire de l'orchestre et la stimule. Au Fender trafiqué ou pas,Uli Shererflirte, déjà, avec des rythmes et sonorités largement employées dans l’électro d’aujourd’hui (« Woodworms in the Roots »), dépasse les idiomes jazz-rock/fuion en les transcendant et swingue l’instant d’après. La place de choix revient au batteur et percussionnisteJoris Dudliqui charpente aussi bien les rythmique d’un orchestre ellingtonien, basien ou qui s’envole vers le cosmos de l’Arkestra de Sun Ra (« Sight from South-Carinthia »).Sans oublierHerbert Joosau cor des Alpes sur “French Alphorn” qui montre la grande liberté que s’offrait l’orchestre. Cette orchestre, ce jour-là, prend la pleine dimension de son art et s'exalte complètement. Pour faire un parallèle audacieux avec un autre art qu'est la danse moderne, on peut s'amuser à « youtuber » (on dit bien googler...) et regarder la splendide performance de Trisha Brown, filmée par Babette Mangolte (Watermotor 1978) et écouter le VAT: l'effet est troublant car, avec un peu d'imagination, la musique semble adhérer à chaque partie du corps de la danseuse comme si les notes sortaient de chacun de ses mouvements.
Véritablement, on ne parvient pas à trouver la moindre trace d’ennui dans ces 77 minutes de musique et c’est là qu’on regrette vraiment la disparition de ce formidable Vienna Art Orchestra et de ne pas être le mécène qui le remettra en route..
Comme d'autres (c'est un débat de fond qu'il faudrait avoir), ce disque interroge, mieux « agace » (tel un liquide glacé une dent cariée) le jazz plus peut-être qu'il ne l'alimente. C'est en effet une lame de fond du marketing ambiant que de mettre en avant les paysagistes, les coloristes, les virtuoses du plus-que-lent, de soi-disant nouvelles formes du lyrisme et de l'expressivité. Qu'Edouard Ferlet, en des pièces assez sombres, qui tirent leur prenante étrangeté d'entrelacs de lignes et d'un art de la tension remarquablement maîtrisés, développe un univers original, que cet univers soit soit tout aussi remarquablement servi par une formation libérée de la pulsation régulière de la contrebasse, Airelle Besson et Alexandra Grimal s'épanouissant en des dynamiques où la pureté des sonorités n'exclut pas - mieux-même libère - la prégnance de l'émission (grincements, susurrations, altérations), nul ne penserait à en disconvenir. Le questionnement porte ici sur l'expressivité swingante de l'ensemble (qui n'est très probablement pas la préoccupation première), si l'on veut bien considérer que, de Ellington à Mingus, de Booker Little à Kenny Wheeler, de Shorter à....Shorter, le jazz - stricto sensu - n'a pas manqué de créateurs d'univers. Le paradoxe est alors - et c'est ce qui fait la fascination de cet album - qu'il doit une bonne part de sa réussite au drummer Fabrice Moreau, l'un des tout meilleurs de l'hexagone et qui, selon une voie qu'il a délibérément choisie, s'affirme ici (la prise de son étant au surplus irréprochable) comme un percussionniste-coloriste époustouflant. Toutefois, et en demeurant respectueux des options esthétiques retenues ici, quand on connaît la force et la souplesse du groove que Fabrice Moreau est capable d'impulser, on ne peut s'empêcher de penser qu'Edouard Ferlet se prive (pour le moment) de bien des trésors....
L'art du duo est souvent délicat : flattant l'intimisme à l'excès (c'est souvent le cas des duos de guitaristes) mais exposant aussi les duettistes à une prise de risques sans filet. Il faut croire pourtant qu'il existe, dans cet art de la conversation, une tradition bien française : des duos Martial Solal / Stéphane Grappelli (ou Didier Lockwood sur le même instrument) aux échanges entre Christian Escoudé et Jean-Charles Capon ou, beaucoup plus récemment, entre Gérard Curbillon et Alain Jean-Marie, que de merveilles ont été gravées sous ce format ! La rencontre entre Serge Merlaud, guitariste bien trop discret par rapport au talent qui est le sien, et le contrebassiste Jean-Pierre Rebillard s'inscrit dans ce filon. Le répertoire fait la part belle aux thèmes originaux tout en élargissant l'horizon avec éclectisme (Jobim, Tom Waits, et la reprise du standard Old Folks). La complicité est ici de tous les instants car ces deux musiciens sont des conteurs dans l'âme, des arpenteurs qui se préoccupent davantage de la juste luminosité de leur itinéraire que de ses vertigineux détours. L'accès à la lumière, à la fraîcheur, a toutefois, lui aussi, ses alchimies particulières : la sensualité des sonorités, le juste choix du tempo en premier lieu, en second lieu un discours d'une sobriété apparente chez Serge Merlaud, qui privilégie le développement mélodique à l'exclusion de toute joliesse, la diversité des attaques et des accents en préservant toujours l'inventivité avec cet art de la tangente, du vagabondage (pauses, clairières de l'instant) qui n'est jamais fait que pour réaffirmer la vigueur et la sève du cours principal. De tout cela, « Hands and Feet », « Ondulations », « La Seconde » ou « Nür » sont exemplaires. Enfin, le discours volontiers plus charpenté de Jean-Pierre Rebillard, sa sonorité boisée, finement modulée pour mieux épouser celui du guitariste, l'économie très sûre de sa pulsation renforcent et donnent toute son assise à la respiration interne de ce duo très élégamment ajusté. Ecoutez ce disque : il scintille de sa non-brillance, c'est devenu très, très rare.
Manu Katché (dr), Jason Rebello (p, fender rhodes), Pino Palladino (b), Tore Brunborg (ts, ss) + guests : Kami Lyle (voc, tp), Jacob Young (g) sur divers titres
ECM 2010.
Pour l'auteur de cette chronique, le dernier disque de Manu Katché soulève une question qui, pour n'être pas inédite, demeure intéressante : d'où, de quels souvenirs, écoute-t-on un musicien ? Jusqu'où est-on disposé à changer de rive avec lui ? J'eus naguère le privilège d'assister à un showcase à la Fnac où un tout jeune batteur, réinventant le groove d'un interland entre le jazz et les rytmes funk et rock accompagnait, de manière virtuose, radieuse, crépitante (il en brisa ses baguettes) le mythique tandem de guitaristes Eric Boell / Laurent Roubach, si ma mémoire est bonne. On connaît la suite (qui Manu Katché n'a pas accompagné ?). Pour n'être pas rétif aux univers nouveaux, « Third Round » me laisse toutefois perplexe : on comprend la volonté de créer des climats aussi « smoothy » puissent-ils être plutôt que de s''en remettre aux vieux schemas thème / choruses / retour au thème mais faut-il pour autant décliner des pièces sans charpente mélodique, souvent bien mièvres et qui, lorsqu'ils s'animent un tant soit peu, semblent formatés pour la pire bande FM (Shine and Blue) ? On comprend également la préoccupation d'imposer une signature sonore mais faut-il alors faire subir à l'auditeur cette référence obligée à ECM avec un saxophoniste qui fait du sous-Garbarek ou qui clône Kirk Walhum ? On comprend plus encore le souhait d'un positionnement comme « band leader » mais, sous prétexte de se faire (piètre) coloriste, faut-il y sacrifier le spectre des qualités du batteur (Chic and Trendy alors que Keep On Trippin' ne suffit pas à sauver l'essentiel, on a même furieusement l'impression que Manu en garde sous le pied, un comble !). Un rapprochement dira à la fois l'estime dans lequel on tient le batteur et le doute dans lequel il nous plonge : après quasiment sept ans de loyaux et géniaux services, Tony Williams quitta Miles Davis : diriger, se différencier, composer, chanter...On sait ce qu'il advint de cette légitime ambition du batteur, certes moins soutenu que d'autres....Rapprochement empoisonné ? Peut-être aussi, modeste suggestion d'un (vrai) sujet de réflexion.
Thierry Elliez (voc, keyb), Daniel Ouvrard (b), Philippe Elliez (dr)
Must Records 2010.
Je dois l'avouer, je n'ai jamais compris pourquoi un musicien du niveau de Thierry Elliez ne parvenait pas à mieux maîtriser le flux de son discours ni comment il ne se trouvait aucun mentor pour l'y aider. Après avoir joué avec certains des musiciens les plus représentatifs de la scène nationale (Didier Lockwood, Jean-Marc Jaffet, André Ceccarelli, Michel Legrand, etc.), voici que, laissé à lui-même, il se perd dans les pires tourneries pop-rock : espagnolades à la Corea, climats « gothic », riffs disco martelés-cloutés comme il y a trente ans. Des parties chantées (par le leader, on épargnera les paroles, dans son trip disco-funk, Herbie Hancock a fait pire...) ou instrumentales dotées de choruses systématiquement saturés, on ne sait que sauver, outre un mixage qui sur-expose le claviériste et rend à peu près « introuvable » la contribution du bassite et cotonneuse celle du batteur, pas toujours à la hauteur des « beats » qu'appelle ce type de performance. A mettre entre parenthèses dans la trajectoire d'un musicien doté d'un potentiel bien plus conséquent.
Sébastien Lovato (p, Fender Rhodes), Alexandra Grimal (ss, ts), Marc Buronfosse (cb), Karl Jannuska (dr)
Sortie de disque le 22 septembre au Sunset à Paris.
« Music Boox » est le deuxième album jazz du pianiste Sébastien Lovato. C’est lors d’une rencontre au Bar Belge à Maisons-Alfort (94) que ce pianiste discret m’a alors « confié » son album, avec une certaine humilité. Discret car il ne cherche pas à faire briller inutilement sa musique; discret car sa carrière est riche d’expériences méconnues (diverses collaborations à des projets latins, salsa, tango) qui méritent le détour (Dis bonjour à la dame, Yochko Seffer quartet).
Music Boox est inspirée d’œuvres littéraires écrites par des écrivains presque tous contemporains. D’où le titre : « Music Boox ». Les dix pièces de l’album sont de Sébastien Lovato, mise à part « I Shot the Sheriff » de Bob Marley.
Chaque page du livret illustre une composition par une couleur et quelques lignes extraites d'une œuvre en relation avec le titre de la pièce. Ainsi, « Davla » - deux versions sont sur le cd - a été inspirée par le livre éponyme de Jim Harrison, « Don Quichotte de la Mancha » de Cervantes tend la perche à « Là où la main de l'homme n'a jamais mis le pied » et « le pouvoir des chats » est un clin d’oeil à un passage tiré du « maître et la marguerite » de Mikhail Boulgakov (« le chat noir aux dimensions effrayantes, un petit verre de vodka dans une patte »)).
Il règne comme un mystère autour de cet album et sa musique. Tout est fait de frugalité: la couverture et le livret sont discrètement lumineux, la musique est en dehors de toute forme démonstrative, les compositions sont à la fois dans des registres volontairement classiques (swing bop dans le « A rebours » ; « Le pouvoir des chats ») ou résolument modernes (le syncopé « Beloved ») et les thèmes sont tout à fait éclectiques. On y côtoie des idiomes différents : ballades, groove léger, funk invisible mais présente, structures rythmiques aussi bien galvaudées que complexes, jazz parisien ou new-yorkais, latin jazz ; sans que la musique ne souffre d'hétérogénéité. Le fil conducteur est perceptible dans un au-delà avec lequel on parvient à rentrer en relation et réside peut être dans cette mystérieuse tempérance que l'on essaie avec obstination de percer. L'oreille du mélomane découvre en filigrane une musique élégante travaillée avec sagacité: « Beloved » est une petite perle et la fin de ce morceau nous fait comprendre pourquoi Lovato a fait appel à une équipe de maîtres d'œuvres-fines lames que sont Marc Buronfosse et Karl Jannuska qui savent donner à leur leader la musique qui lui correspond. C'est l'apparition de la saxophoniste Alexandra Grimal qui étonne. Dans ce contexte serein et élégant, la saxophoniste, qui ne joue pas sur toutes les pièces, emploie son langage rugueux, par endroits et par surprise, et des schémas parfois sophistiqués. Et si elle semble décolorer la musique lors de courts segments, elle assagit son discours la mesure suivante et se fond dans la musique de Lovato. Le trio ne se laisse pas intimider et lui répond œil pour œil, dent pour dent. Ce quartet n'est pas une illusion, une collaboration « one-shot » pour cet album. Le trio Grimal/Buronfosse/Jannuska a déjà éclusé quelques scènes, Lovato est voisin de Buronfosse et les deux jouent régulièrement ensemble. Depuis l'enregistrement de cet album l'année dernière, Jannuska est venu les rejoindre en concerts. « Music Boox » n’est pas un premier disque ni celui de la maturité pour Sébastien Lovato. Avant tout, c’est l'œuvre d'un pianiste délicat et d'un homme cultivé et inspiré et un album abouti.
Laurent Epstein (p), Yoni Zelnik (cb), David Georgelet (dm), 2010
Toutes les chanteuses de la capitale, toutes celles qui ont l’habitude de pratiquer les jam de « Autour de Minuit », toutes les ex du regretté Studio Des Ilettes connaissent bien Laurent Epstein. Elles ont toutes eu l’occasion de savourer son immense talent d’accompagnateur, cette abnégation et cette façon discrète qu’à le pianiste de servir la musique avec autant d’apparente simplicité que d’amour mutin de la musique. Et nous étions donc quelques uns à attendre avec impatience qu’il enregistre son premier disque et qu’il se lance enfin dans le grand bain de l’édition phonographique. D’autant que ses fidèles complices, ses compagnons d’armes des premières heures sont rompus à l’exercice. Yoni Zelnik que l’on ne présente plus est assurément l’un des contrebassistes les plus demandé de la scène parisienne et ne compte plus ses sessions en studio alors que le batteur David Georgelet a fait le buzz cette année avec deux albums sous deux noms différents (Frix et Akala Wubé).
Seulement voilà, Laurent Epstein partage avec les grands musiciens cette élégante humilité qui l'a toujours fait rechigner à s’exposer, à se mettre sur le devant des scènes. Pas une coquetterie de star, non plutôt la modestie des vrais gentlemen. Et c’est avec cette humilité qu’aujourd’hui c’est tout juste s’il ne s’excuserait pas de venir nous présenter son nouveau-premier album. Et pour tous ceux qui le connaissent déjà, ce que nous découvrons ici ne fait que confirmer tout le talent que nous lui connaissions déjà. Celui d’un pianiste aussi sensible que délicat dans sa façon de tourner autour des harmonies, de chalouper le swing (La Madrague), de « bopper » gourmand (That’s all), d’aller dénicher les subtilités mélodiques (un Locomotivede Monk pas si atonal que ça), et de révéler tous les atours de thèmes faussement simples mais qui, sous ses doigts coulent toujours comme une belle évidence. En toute simplicité. Il faut dire et répéter que Laurent Epstein est accompagnateur dans l’âme. Accompagnateur des autres, des chanteurs et des chanteuses, accompagnateur de la musique dont il ne cherche qu’à mettre en évidence la beauté des lignes mélodiques (enfin un pianiste qui aime la mélodie !). Mais aussi accompagnateur de lui-même dans cette façon si subtile et suprêmement élégante de servir la musique. En toute simplicité. Il y a chez lui cette façon de s’effacer devant la phrase musicale et de la laisser vivre. Comme s’il voulait disparaître devant la musique, ne pas en imprimer sa propre marque, juste la jouer avec cette grâce et cette légèreté qui est comme un défi aux lois de l’apesanteur. On ne peut s’empêcher de penser qu’il partage cette apparente modestie musicale avec un Alain Jean-Marie, lui aussi grand accompagnateur devant l’éternel.
Laurent Epstein choisi avec un goût exquis ses compositions, passe en revue quelques standards (mais pas forcément les plus fréquents), joue quelques unes de ses propres compositions (au demeurant superbes) avec autant de détachement élégant que de gourmandise mutine, s’amuse même avec une chanson comme La Madrague dont il met en exergue tous les trésors cachés. Sorte de petit clin d’œil pour dire que cela n’est jamais tout à fait sérieux. Jamais trop grave. C’est que, pour Laurent Epstein , tout est matière à faire chanter le swing pour peu qu’il s’arrête un peu sur son cas.
Sa musique ne réinvente jamais le jazz. Pas de ça chez lui ! Phineas Newborn, Hampton Hawes, Hank Jones, Wynton Kelly et Bill Evans lui ont forcément soufflé deux ou trois trucs de pianistes. Et d’eux Epstein a gardé cette façon de jouer, de swinguer, de balancer en toute simplicité. Aucune introspection sombre chez ce pianiste-là. A la limite du modal. Il suffit d’entendre le Lullaby of leavesqu’il joue en solo pour entendre chez Epstein l’anti-pianiste tourmenté et solitaire.
Ses camarades de jeu, indéfectibles amis lui offrent comme en cadeau un écrin affectueux dans lequel il s’en va chercher ses pépites, celle qu’il offre avec l’œil attendri et amoureux de ceux pour qui l’amour est justement une offrande belle et joyeuse.
Et avec cette façon de donner vie et âme à son piano, on jurerait même que pour une fois, la vraie chanteuse, c’est lui.
Jean-Marc Gelin
Ps : pour les parisiens, n’hésitez pas à aller l’entendre au Sunside le 20 septembre