Un concert dans une petite salle bavaroise, région où le pianiste a désormais des attaches. Un savant mélange de thèmes anciens et de compositions inédites, le tout enchaîné avec la fluidité qui lui est coutumière. On pense immanquablement aux solos d'avant, ceux du temps où il s'appelait Dollar Brand (notamment «African Piano», 1969, Japo/Ecm). Les accents sont moins vifs, le tempo plus apaisé, mais l'atmosphère persiste : dérive harmonique, glissement d'une tonalité à une autre, d'un climat méditatif à une tournerie obsessionnelle. Bref c'est une sorte de 'bilan prospectif', une manière de parcourir le passé à la lumière de l'instant, tout en gardant l'œil ouvert sur les temps à venir. Une belle leçon de sagesse, et un beau moment de musique.
Un solo exemplaire, en cela qu'il rend compte globalement de l'identité musicale de Franco D'Andrea. On sait le pianiste italien attaché aux composantes fondamentales de la musique de jazz (prépondérance de la syncope, swing, rôle de l'improvisation....), et on le connaît aussi comme prospecteur passionné des avant-gardes musicales, des connexions avec les musiques africaines, etc.... Et ce double disque en solo, enregistré au cours d'une seule journée à l'auditorium du Parco Della Musica, et sous titré «Morning Suite» (CD 1) et «Afternoon Suite» (CD 2), restitue de la façon la plus fluide, d'une plage à l'autre (ou à l'intérieur d'une même plage) ce double tropisme. On y chemine, de plage en plage, entre des standards canoniques (Tiger Rag, Livery Stable Blues, Saint Louis Blues....) et des improvisations-compositions issues de la pensée du pianiste dans le bonheur de l'instant. C'est libre et brillant (ou brillant et libre, au choix), et en écoutant cette formidable liberté à l'œuvre dans une parfaite maîtrise de l'instrument, je pense à Martial Solal. Et ce n'est pas un hasard : je garde un souvenir intense d'un concert du Festival de Jazz de Paris qui rassemblait au Théâtre de la Ville, en octobre 1983, trois pianistes (Martial, Franco, et le britannique John Taylor) et trois pianos. Et Martial a aussi joué en duo avec le pianiste italien en d'autres circonstances. Je suis frappé par la liberté insolente de Franco D'Andrea, par sa pertinence musicale de chaque instant, son goût réjouissant de la pirouette et sa faculté de retomber toujours sur la note et le temps qui conviennent. Le pianiste nous a offert ces dernières années un certain nombre de disques (quelques occurrences sur le site des DNJ : http://lesdnj.over-blog.com/2015/11/franco-d-andrea-three-concerts-live-at-the-auditorium-parco-della-musica.html , http://lesdnj.over-blog.com/2016/06/franco-d-andrea-elecrtric-tree-trio-music-vol-i.html ….), et il se maintient constamment à un niveau d'invention, de liberté et de jubilation pianistique qui force l'admiration. Alors oui, sans réserves, VIVE FRANCO D'ANDREA !
On se souvient peut-être du millésime 2017, publié juste avant l'été 2018, et alors chroniqué dans nos colonnes ( http://lesdnj.over-blog.com/2018/06/jazz-et-vin.en-italie-du-nord-est.html ). La fin du printemps 2019 nous a offert une nouvelle fournée de ces concerts, toujours captés dans des domaines viticoles du Nord-Est de l'Italie. Il fallut au chroniqueur attendre le paisible repos aoûtien (on préfèrerait écrire augustinien, mais cela pourrait prêter à confusion....) pour approfondir la première écoute rapide de juin et déguster, comme il se doit.
'WINERY SERIES' Cam Jazz/ Pias, 6 CD
Tous ces disques ont été enregistré en concert dans des domaines viticoles de Vénétie-Frioul-Julienne, entre le 4 et le 9 juin 2018. L'aventure commence le 4 juin au Domaine Livio Felluga de Brazzano di Cormòns. Les protagonistes sont le pianiste Huw Warren et le saxophoniste Mark Lockheart, un duo britannique pour une musique très ouverte, lyrique à souhait, plutôt mélancolique, avec parfois des emballements qui fleurent bon le jazz cursif et les échappées tristaniennes.
Le lendemain, au Domaine Tonutti de Tavagnacco, c'est un duo transalpin : Gabriele Mirabassi à la clarinette, et Enrico Zanisi au piano, qui mêlent allègrement Robert Schumann, Scarlatti, et Cole Porter, avec un petit tour du côté de Besame Mucho. Dans Schumann on s'évade parfois vers l'impro, et au fil des plages liberté et expressivité sont souvent de mise. Un beau duo, un rien corseté parfois, mais sans dommage pour notre plaisir.
C'est ensuite le tour d'un duo plus inattendu, qui rassemble la pianiste Rita Marcotulli et le batteur-vocaliste mexicain (désormais romain) Isreal Varela. Ça chante et virevolte, avec parfois un parfum de musique expérimentale, et souvent un lyrisme presque torride. Très vivant, plein d'un charme profondément musical, c'est une invitation à l'échappée belle.
Le 7juin, au Domaine Gravner d'Oslavia, on entre de plain-pied dans le champ expérimental avec le Trio Ixi, et une improvisation en deux parties que nous rappelle (s'il en était besoin....) que parfois la musique improvisée est d 'une densité qui rivalise sérieusement avec la musique-savante-écrite-et-contemporaine. Il faut dire que Régis Huby (violon), Guillaume Roy (alto) et Atsushi Sakaï (violoncelle) sont trois orfèvres de l'impro, nourris par une complicité active exercée au sein du Quatuor Ixi. Comme un bouquet de beautés fugaces dont on se rend compte, minute après minute, qu'elles forment une œuvre cohérente.
Le 8 juin 2018, dans un chais de Rosazzo-Manzano, le violoncelliste (et vocaliste) Hank Roberts dialogue avec le tromboniste Filippo Vignato. Conversation vivante, pleine de rebondissements, où la variété des modes de jeu (et d'expression) nous entraîne en pleine exploration de l'imaginaire (le nôtre, le leur). Encore une belle expérience de musique vivante.
Et enfin le 9 juin, c'est un groupe franco-italien ou plutôt italo-français, qui rassemble Francesco Bearzatti (au saxophone ténor et peut-être, furtivement, à la sanza), Benjamin Moussay (piano électrique), et Robert Gatto (batterie). C'est une sorte d'hommage au grand Coltrane, auquel on emprunte l'esprit de mélodies en forme d'hymnes religieux, pour une incandescence jamais démentie. Il y a aussi une variation très vive sur les harmonies de Giant Steps. Seule la dernière plage (Dear Lord/One Love ) évoque directement le répertoire coltranien, mais le souffle de l'esprit de 'Dear John' est constamment présent.
Belle conclusion pour un voyage dans les vignobles italiens, voyage qui respire la spiritualité autant que la convivialité.
Dave Liebman (saxophones ténor & soprano, flûte), Richie Beirach (piano)
Zerkall (Allemagne), décembre 2016, août 2017
Jazzline N 77067 / Socadisc
Un double voyage des deux inséparables musiciens (50 ans d'amitié musicale !). Voyage dans l'espace avec un retour vers l'Allemagne où étaient leurs amis Walter Quintus et Ernst Bucher, auxquels chacun d'eux dédie une composition. Voyage dans le temps de l'histoire musicale (et de l'espace intercontinental....) avec une pérégrination très libre dans des œuvres marquantes, du siècle de Bach à celui de Bartók en passant par l'évocation de Mozart, Beethoven, Khatchatourian, Fauré, Scriabine, Mompou et Schönberg. Le premier CD prend prétexte d'œuvres qui ont en commun lyrisme, recueillement et densité pour cheminer librement dans l'improvisation : mouvement lent d'un concerto de Mozart, sonate de Beethoven, préludes de Bach ou de Scriabine, œuvres orchestrales de Fauré ou Schönberg.... Leur fréquentation ancienne et amoureuse de ces répertoires donne à Liebman comme à Beirach un sentiment de familiarité qui leur permet de partir à la dérive, comme ils le feraient sur un bon vieux standard. Mais c'est plus que cela : l'imagination des improvisateurs se nourrit des richesses de chaque pièce, relevant ici un détail qui sera source d'un nouvel émoi, et là une ouverture qui permettra quelque audace. Dans mon exemplaire dématérialisé, en fichiers numériques, Mompou désigne Fauré... et réciproquement. Mais ce n'est pas bien grave, le plaisir est sauf.
Le second CD se promène dans les six quatuors de Bartók, cueillant ici un fragment, là un ligne instrumentale, pour en faire la matière d'une création nouvelle. L'exercice est de haut vol car les deux compères sont coutumiers des cimes, et chaque note improvisée comme chaque réharmonisation est à la hauteur de l'enjeu. Jouissif !
PATRICE CARATINI (contrebasse), ALAIN JEAN-MARIE (piano), ROGER RASPAIL (tambour ka, djembé, congas, percussions)
Meudon, date non précisée
French Paradox FP.02 / l'autre distribution
Une certaine idée, profondément enracinée, du jazz : connivence, partage, rencontres, communauté de goûts et d'expériences, dans le respect des singularités. Le texte de Patrice Caratini, toujours très éclairant, et d'une belle plume, nous raconte la genèse de ces rencontres : avec Alain Jean Marie dans le groupe de Michel Roques dans les années 70, et avec Roger Raspail dans le quartette de Mal Waldron quelques années plus tard, et ensuite dans le fourmillement de groupes et de concerts que produit cette musique. Ils s'étaient aussi retrouvés dans le disque, et le programme, «Chofé Biguine La» du Caratini Jazz Ensemble. Bref l'ancienneté et la densité de ces liens rendaient naturels cette aventure et ce disque. Le résultat est un régal. Du jazz, assurément, avec ces couleurs qui traversent les étiquettes, les cultures et les esthétiques. La trace du blues dans African Flower de Duke Ellington, ou dans Señor Blues d'Horace Silver (ici avec un accent soul jazz qui réveille la nostalgie de l'amateur chenu que je suis devenu, quand Bobby Timmons m'émerveillait alors que j'avais une dizaine d'années). Et le doux parfum caribéen ou latino des compositions de chacun, sans oublier l'inoxydable Manteca de la bande à Gillespie, et des versions aussi étonnantes que renouvelées de Limelight de Chaplin, Couleur café de Gainsbourg, ou du Temps des cerises. Bref du jazz, et du meilleur, qui brasse les matériaux les plus divers pour en faire chaque fois un objet unique, terriblement singulier, et attachant. Grande réussite !
Une perle du label indé britannique Rare Noise records qui porte admirablement son nom, avec ce nouvel album sobrement intitulé Chi, la force vitale, le souffle de vie, comme une traduction de la façon de s’accorder à notre vraie nature dans la philosophie taoïste. “Un concert spirituel” en quelque sorte, enregistré au Stone de New York, l’an dernier, en mai 2018 : c’est la rencontre au sommet d’un trio virtuose de l’improvisation, un triangle très équilatéral dont les bases rythmiques ont tissé depuis leur jeunesse chicagoanne des liens solides. Adam Rudolph et Hamid Drake, deux maîtres des fûts, tambours et percussions, ont aussi écouté et étudié la musique de Miles quand il évoluait vers d‘autres dimensions avec, entre autre, le saxophoniste (ténor et soprano) Dave Liebman, musicien ouvert, curieux de toutes les musiques.
Ce trio qui pratique une musique des plus libres, spontanées et intelligemment réactives ne s’est donc pas rencontré par hasard, même si Drake et Liebman n’ont jamais joué ensemble. Liebman a toujours aimé et pratiqué le rythme, avec raison, dans son phrasé et timing, depuis sa Drum Ode de 1974, deuxième album en leader de sa prolifique carrière. Six titres sur près d’une heure s’enchaînent avec fluidité comme une longue suite ininterrompue dont le titre est explicite : "Flux", "Continuum", "Formless Form", "Emergence" ou "Becoming" pour finir par un "Whirl" bien nommé.
Un trio organique, imaginatif et très concentré qui se sert à merveille de toutes les possibilités des instruments, des couleurs qui s’agencent pour être plus lumineuses ; en recherche des timbres, textures, couches qui s’intercalent, se frottent et s’interpénètrent. Sans oublier échos, réverb et autres effets électroniques, ni le piano qui intervient à propos, la flûte, les voix qui complètent cette diversité qui n’est jamais accumulation. Richesse de ces interventions hybridant traditions africaines, grâce au handdrum set de Rudolph composé de congos, djembés, tarija, sintir (luth à troix cordes Gnawa) et modernité d’un free jazz jamais dissonant vers lequel nous attire le mélodiste hors pair qu’est Liebman.
Entre transe et fracture, avec une vitalité extraordinaire, ces trois complices s’écoutent et savent presque naturellement se répondre tout au long de l’échange, dans ces aller-retours complices, constamment sous tension. On les regarde subjugués, grâce à une vidéo saisissante de justesse, qui illustre, plus que de longs développements, cet élan continu, cette force animante et fièvreuse…
Dan Tepfer (piano acoustique à interface numérique, mélodica)
New York 26-28 mai & 17-19 août 2018
Sunnyside Records SSC 1559 / Socadisc
Depuis cinq ans Dan Tepfer explore les possibilité de ce piano acoustique japonais dont je n'écrirai pas le nom pour échapper à la nécessité de le faire suivre par ce petit ® qui désigne une marque déposée. L'important est que, de cet instrument qui est la version informatique du piano mécanique de naguère, il fait tout autre chose qu'un instrument de restitution, ou de traitement du son. Sa formation scientifique, et sa passion de l'informatique, l'ont conduit à élaborer lui-même les algorithmes qui font réagir l'instrument à son jeu dans l'exécution ou dans l'improvisation. Ainsi piloté par l'ordinateur, le piano devient en temps réel un partenaire de musique, mais un partenaire directement influencé et inspiré par le pianiste. J'avais voici trois ans assisté à un concert au festival de Radio France & Montpellier dans lequel le pianiste consacrait une partie du programme, en solo et en duo, à cette machine infernale : saisissant et prometteur. Promesses tenues avec ce disque. Chaque plage du CD (qui en compte 11) explore un algorithme différent et ses possibilités, non dans une perspective démonstrative mais avec un parti pris d'expressivité et d'invention musicale. La première plage confronte la mélodie de All The Things You Are à la machine et à la géométrie du canon à l'octave. Les plages suivantes sont consacrées à des compositions originales directement inspirées par le choix des interactions suscitées par l'un des algorithmes élaborés par Dan Tepfer. Le CD comporte la vidéo de l'enregistrement d'une des plages, et la totalité des vidéos est accessible sur Youtube en suivant ce lien. Une expérience fascinante est d'écouter la plage sur le CD, à l'aveugle, puis de regarder la vidéo, où l'on voit le pianiste au clavier, ce qui permet de visualiser ce qui surgit des doigts du pianiste et ce qui constitue la réaction du dispositif informatique. C'est étonnant, et riche d'enseignements sur notre propre schéma perceptif. Et l'expérience continue, de plage en plage, avec aussi sur les vidéos des images synthétiques qui accompagnent le processus musical. Il en va de même au concert, et pour y avoir assisté dans sa phase originelle je puis vous assurer que c'est une expérience en soi. Lors du concert qui se déroulera le 25 juin 2019 à Paris au Café de la Danse, les spectateurs pourront de surcroît utiliser une application qui étendra le dispositif de réalité virtuelle. Une plongée s'impose dans cette expérience audacieuse, et 100% musicale !
Sur le site des DNJ, quelques commentaires après un entretien téléphonique avec Dan Tepfer, peu de jours après la création française en juillet 2016 au Festival de Radio France & Montpellier
Vincent Bourgeyx (piano), David Prez (saxophone ténor), Matt Penman (contrebasse), Obed Calvaire (batterie)
Meudon, 21-22 septembre2017
Paris Jazz Underground PJU 019 / l'autre distribution
La même équipe que pour le disque «Short Trip» (Fresh Sound New Talent, 2016, chronique ici), mais sans la chanteuse invitée Sara Lazarus. Et toujours cette passion ardente du jazz, d'un jazz qui repose sur ses fondamentaux tout en laissant respirer la liberté jusqu'à l'abandon total. Le disque débute presque sagement, dans les canons de l'idiome : dans un thème original une partie en trio un peu 'à la Hancock' du début des années 60, avant l'entrée du sax comme aux temps du Coltrane (ou de Dexter) de la même époque, puis vient une ballade, I Fall In Love Too Easily, jouée en trio avec une savante ferveur qui donne le frisson. Au troisième titre on décolle vers le sinueux, le tendu, l'audacieux, sans quitter le souci du 'cap au jazz' . Aux côtés du piano et du sax, basse et batterie entretiennent la tension, l'enrichissent et la subliment. Comme une sorte d'idéal du quartette de jazz quand la maîtrise, l'imagination et l'engagement sont au rendez-vous. Mais déjà chaque solo du pianiste nous dit qu'il y a là une manière de fuir la redite, le cliché, ces faiblesses qui portent à dérouler une improvisation avec les mêmes valeurs rythmiques assorties de transitions harmoniques soigneusement préparées à la maison. Le pianiste est mélodique ET inventif, il prend des risques mais garde un œil sur la cohérence de l'horizon. Au fil des plages, des chansons ou des standards du jazz : I Love Paris me rappelle un peu la manière dont, au début des années 60, Martial Solal métamorphosa Sous le ciel de Paris. Le jazz a cette faculté de modifier sans trahir. Lush Life, que l'on croirait intouchable, verra aussi ses couleurs harmoniques changer, dans une relecture aussi libre qu'amoureuse. Les compositions originales sont toutes d'une indiscutable densité, et Peace d'Horace Silver, qui clôt le disque, vient comme un ultime hommage à ce jazz qui suscite tant de libertés pour qui sait les conquérir : Vincent Bourgeyx et ses amis sont au nombre de ces élus. Beau disque de jazz, qui nous entraîne loin de nos bases tout en nous parlant une langue familière : peut-être est-ce là le 'rêve cosmique' de «Cosmic Dream».
Xavier Prévost
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Vincent Bourgeyx joue en quartette les 7 & 8 juin 2019 à Paris au Sunside
Stephan Crump (contrebasse), Ingrid Laubrock (saxophones ténor & soprano), Cory Smythe (piano)
Zurich, 1er décembre 2017
Intakt Records CD 319 / Orkhêstra
Enregistré à la Rote Fabrik dans le cadre du festival 'Unerhört !' (inouï en allemand), c'est un moment privilégié de dialogue improvisé. Deux ans plus tôt, pour le même label ils avaient commis «Planktonic Finales» (Intakt CD 285). La saxophoniste allemande établie à Brooklyn après un long détour britannique est en phase quasi télépathique avec le pianiste californien et le bassiste originaire de Memphis, Tennessee. Miracle new-yorkais ou prédestination esthétique, en tout cas cette rencontre est musicalement des plus fécondes. Comme toujours quand l'improvisation décolle, lorsqu'elle 'prend' comme une émulsion réussie, cela tient du miracle autant que du mystère, de la science autant que de la sorcellerie. On glisse d'une proposition musicale à l'autre, c'est fluide et pourtant plein de frictions et de tensions qui se résolvent toujours en beauté, fût-elle étrange : bel accomplissement lorsqu'au terme de quelque 50 minutes de musique les applaudissements du public nous font surgir d'un songe où la musique nous avaient conduits, captifs et ravis.
Premier disque en solo, après plus d'une dizaine de références dans des configurations diverses, pour le pianiste venu de Bulgarie en 1980, et dont la carrière de jazzman avait débuté à l'Est dans les années 70. Parallèlement à ses activités d'enseignant au Conservatoire de Lyon, il n'a jamais cessé de se produire, du duo au sextette en passant par des phalanges de musique contemporaine (Ensemble 2E2M, Groupe Intervalles), croisant au fil des ans Ron Carter, John Scofield, Toots Thielemans, Louis Sclavis, mais aussi Michel Perez, Michel Barrot, Francesco Castellani, Lionel Martin, pour n'en citer que quelques-uns, sans oublier le contrebassiste Hervé Czak, qui l'accompagnait déjà en 1981 et l'accompagne encore à chaque occasion.
En solo, Mario Stantchev donne libre court à son imagination et à sa fantaisie autant qu'à ses passions musicales. S'il choisit de commencer par un thème très sombre, espièglement intitulé Épilogue , c'est probablement pour dresser un décor mouvant où nous allons nous perdre avec délices. Ambiance de préludes et de nocturnes debusséens, avant une plaisanterie musicale qui se joue des gammes par tons et s'évanouit du côté de Frère Jacques. Escapade vers Messiaen ensuite, avant un envol digne de Chick Corea. Et l'on continue ainsi, de plage en plage, naviguant sur les crêtes de vagues qui nous portent de tango en rhapsodie, de complainte en impromptu,
sans que jamais la question du style ne se pose : c'est du beau, du grand piano qui nous porte, nous emporte et nous transporte dans un flux de plaisirs et d'émois musicaux jamais démentis, jusqu'à une sorte de mouvement perpétuel conclusif qui donne à l'album son titre. Belle réussite ; pour la goûter, il suffit de s'y abandonner....
Xavier Prévost
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Mario Stantchev jouera en solo à Paris, au Sunside, le 6 juin 2019