Le disque conjugue plusieurs sources : un concert au festival Jazzdor de Strasbourg, et deux séances à Paris. Jouée et improvisée autour des éléments préétablis, une copieuse matière musicale fut ensuite fragmentée, agencée, pour composer ce nouvel objet sonore et phonographique. Et c’est comme un voyage qui commence, vers des contrées inconnues, dont parfois on imagine qu’elles sont découvertes par les musiciens dans l’instant de l’improvisation, ou du rebond sur le matériau thématique. C’est comme un paysage recomposé par la magie de la mise en forme des éléments musicaux, recueillis pour créer un nouvelle œuvre : ce disque.
Introduction majestueuse et tendue de claviers électriques, puis entrée en scène du piano acoustique, en dialogue avec la batterie, pour le surgissement du saxophone qui s’enflamme jusqu’à un paroxysme, là où un fondu enchaîné passe le relais aux claviers. Et la dramaturgie se poursuit, pleine de surprises, de dérives, d’esquives…. Le résultat est un disque fascinant, par la volupté qui naît de ces glissements successifs : pas une construction intellectuelle ou un programme abstrait ; plutôt une escapade sensuelle dans le plaisir du son et les circonvolutions des motifs, phrases et fragments qui nous entraînent dans une sorte de mystère. Foncièrement original dans la conception comme dans la réalisation : réussite totale !
Sylvain Darrifourcq (batterie), Manuel Hermia (saxophone ténor), Valentin Ceccaldi (violoncelle)
Hector 06 / l’autre distribution
Troisième disque d’un trio né voici pus de dix ans, et qui avait publié quelque temps plus tard son premier phonogramme. Et l’affirmation de la forte singularité de chacun des membres du groupe. Sur des trames élaborées collectivement, des envols, saillies, débordements ou échappées lyriques, dans un univers où expressivité, violence et retenue sont les ingrédients d’un même geste musical. Des mises en suspens mystérieuses, et des coups d’éclat, font écho à des surgissements mélodiques, bientôt récusés par l’urgence de l’instant. Le trio se revendique comme ‘brutal jazz’. Ne pas se méprendre : ce n’est pas une musique de brutes, mais une musique engagée, physiquement, le prolongement de corps qui bougent, et pas seulement pour exploser. Pour explorer aussi peut-être : une sorte de mélodie en contrepoint partagé va se mouvoir vers une course du saxophone, parti à la recherche de la mémoire improvisée du jazz, free, mais pas que. Bref il y a beaucoup à écouter, en demeurant réceptif à chaque nouvel événement sonore, tout à la fois rupture et prolongement d’une forme mobile qui se joue d’instant en instant. Un totale expérience musicale, à vivre sans réserve, en éveil permanent.
Un projet singulier, et un disque qui ne l’est pas moins. Le guitariste décrit ainsi le processus : «J’accorde mon instrument avec un outil électronique qui me donne une note fixe (….) Je laisse traîner cette note fixe, ce simple drone, et joue librement… C’est comme ça que démarre ‘Solotone’. Une guitare solo avec diapason continu. Douze tons, douze pièces»
Sur chaque degré de la gamme chromatique une séquence de 45 secondes à 4 minutes 22, pour nous faire découvrir les possibilités offertes à l’improvisation à partir d’une simple note tenue qui sert de bourdon. Plage après plage, le processus se révèle très fécond, car il est servi par un vrai talent d’improvisateur. On va d’une sorte de chant mélodique à de soudains fracas, d’un timbre limpide à des sons saturés, du grave à l’aigu, de la sérénité à l’urgence absolue : bref c’est une expérience d’écoute qu’il faut découvrir. Le si bémol conclusif sera un prélude au silence. La joie musicale est au bout du sillon (même si le numérique ne creuse plus de sillons, à l’inverse du microsillon de naguère…)
Xavier Prévost
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Solotone en concert le vendredi 13 juin, 19h30, au Théâtre Aleph d’ Ivry sur Seine
Hervé Sellin (piano, piano électrique), Christelle Raquillet (flûte), Cyril Drapé (contrebasse), Rémi Fox (saxophones alto & soprano), Romain Lay (vibraphone)
Meudon, sans date
Indésens Calliope Records IC 075 / Socadisc
Poursuivant sa série de ‘Jazz Impressions’, Hervé Sellin fait escale du côté de Satie, au moment où l’on s’apprête, en juillet, à commémorer le centenaire de la disparition de ce compositeur qui étonna le monde musical entre les années 1880 & 1920. Ce n’est pas un hasard si Hervé Sellin se tourne cette fois vers Satie : pour la génération à laquelle j’appartiens (ceux qui étaient adolescents…. et mélomanes, au début des années 60), la (re)découverte d’Erik Satie passait par les enregistrements qu’en donna Aldo Ciccolini ; et c’est de Ciccolinique le jeune Hervé Sellin fut l’élève au Conservatoire de Paris, jusqu’à l’obtention d’un double prix de piano et de musique de chambre (à la même époque Sophia Domancich obtint elle aussi un double prix de piano et de musique de chambre). Signaler le fait n’est pas anecdotique : les pianistes de jazz venaient peu de ce cursus auparavant, si l’on excepte Bernard Peiffer (1922-1976), qui partit vivre sa vie de jazzman au U.S.A. dès les années 50.
Hervé Sellin se garde bien de jazzifier sommairement Satie, pas plus que de se ruer sur les pièces les plus connues. Il construit un répertoire raffiné, façon ‘jazz de chambre’, avec arrangements, digressions, improvisations. La qualité de ses partenaires (issu.e.s du département de jazz du Conservatoire National Supérieur, où Hervé a enseigné durant plusieurs décennies) permet une approche de la musique aussi libre que subtile. On y trouve bien sûr une des Gnossiennes (pas la plus connue, et ici métamorphosée) et deux Gymnopédies (revisitées évidemment) ; mais également beaucoup de pièces délectables, moins ressassées. Tout le répertoire donne lieu à une aventure musicale partagée, avec de beaux espaces improvisés.Et il se complète d’une composition signée Hervé Sellin, en hommage au Maître Aldo Ciccolini, intitulée Gymnopedia. On est, d’une plage à l’autre, dans une musique de haut vol, libre, inspirée. Bref un grand disque, et à sa manière un disque de Grande Musique.
Xavier Prévost
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En concert le mercredi 11 juin 2025 à Paris au Bal Blomet
La contrebassiste surgit dans l’actualité de cette fin de saison de deux manières, avec deux disques qui parlent éloquemment de son parcours artistique et musical : avec ‘Puzzle’, musique advenue sur scène voici à peine plus de trois ans avant de venir au disque ; et avec le quartette du violoniste Jackie Molard, qui célèbre vingt années d’aventures
HÉLÈNE LABARRIÈRE «Puzzle»
Hélène Labarrière (contrebasse), Catherine Delaunay (clarinette), Robin Fincker (saxophone ténor), Stéphane Bartelt (guitare), Simon Goubert (batterie)
Bringolo, Côtes-d’Armor, mars 2024
Jazzdor Series 23 / l’autre distribution
Un disque singulier, à tous égards. Riche de son répertoire, des figures féminines qui l’ont inspiré, et de la folle énergie qui préside à son avènement. Hélène Labarrière, au travers de cinq compositions, évoque cinq femmes qui, à des époques différentes, ont incarné des combats, des luttes, des aventures individuelles au service du bien commun, et des rêves collectifs qui s’inscrivent dans la réalité. Cinq compositions signées par la contrebassiste, et confiées, pour leur arrangement, leur mise en émoi(s), à des compagnons de route et d’aventure musicale. Les femmes qui ont inspiré ces musiques sont Thérèse Clerc, à la pointe des combats féministes des années 60-70 ; Angela Davis et Emma Goldman qui à, des époques différentes, ont incarné la résistance à l’oppression raciale et sociale aux États-Unis ; Jane Avril, danseuse de French Cancan et aussi un emblème d’émancipation féminine ; et Louise Michel, qui fut la militante que l’on sait, avant, pendant et après la Commune de Paris, au prix souvent de sa liberté. Les artisans qui ont œuvré artistement sur ces compositions sont François Corneloup, Sylvain Kassap, Dominique Pifarély, Jacky Molard et Marc Ducret. La musique traverse les codes, les contourne ou les subvertit, dans un lyrisme retenu comme dans des débordements paroxystiques. Et l’ultime composition de ce puzzle, l’énigmatique Souvenir, échappe à l’intention programmatique et aux arrangements-relecture des amis. C’est tout un monde lointain qui se dessine, «absent, presque défunt», et Baudelaire n’est pas loin. Ce n’est pas une musique neutre, c’est un art esthétiquement engagé, servi par des solistes et des improvisations qui nous emportent loin de nos certitudes, peut-être du côté de nos rêves. Formidable aboutissement d’un travail aussi collectif qu’inspiré.
Le groupe fêtera la parution de ce disque à Berlin le 6 juin, dans le cadre du festival Jazzdor Strasbourg-Berlin
Ce disque vient célébrer les 20 ans du groupe, avec une musique mûrie au fil des concerts, ou advenue plus récemment. La tradition musicale bretonne, et plus largement de toutes les cultures celtiques, s’y mêle à des compositions (et des improvisations) qui fleurent bon le jazz contemporain, et plus largement la musique de tous les mondes qui nous entourent, y compris le monde des rêves. J’y entend parfois (phantasme d’auditeur ?) l’écho des musiques répétitives états-uniennes, magnifiées par l’obstination de la différence dans l’apparente répétition. Et je me dis que cette musique répétitive d’Outre – Atlantique, comme beaucoup de musique de là-bas, doit beaucoup aux racines celtes, à l’Irlande, à l’Écosse. Mais ce qui compte vraiment, c’est ce qui se joue, dans ce disque et maintenant, de la mémoire qui se réinvente en musique.
Enregistrée en concert au Stone, club fondé par John Zorn, c’est une musique totalement improvisée qui surgit des limbes de l’instant. En anglais son titre peut renvoyer aussi bien à l’être qu’à l’existant (ou à l’existence), à l’essence comme à l’expérience immédiate du vécu, à une sorte de phénoménologie. Bref il n’est pas question de s’enferrer dans un débat digne des controverses philosophiques du milieu du vingtième siècle. Plus simplement il s’agit de capter, de percevoir, la primauté du vécu musical, de s’en délecter, et d’en jouir sans entraves. C’est Adam Rudolph qui a assemblé les séquences pour constituer cet objet musical publié sous son label Meta Records (https://metarecords.com )
À l’écoute, on peut passer d’une sollicitation fine de la batterie à une échange musclé avec les percussions, et au surgissement du saxophone soprano pour un envol vers les hautes sphères de la liberté. Les idées fusent, comme autant de désirs assouvis dès qu’ils surgissent dans l’espace du trio. Les titres (Unfolding, Transmutation, Intent, Pathways, Beingness, Refractions, Transparent to Transcendence, Remembering the Future, Mystique -en français dasn le texte….) pourraient résonner comme une sorte d’écho métaphysique. Mais ne nous y trompons pas. C’est la joie de jouer qui mène la danse. On est impressionné par la vigueur des propositions musicales comme par la qualité de l’écoute qui féconde chaque fragment de l’invention, de l’audace, ou du simple bonheur d’être là, dans l’effervescence de l’instant. Pur régal pour moi. Un disque à recommander aux personnes qui ont encore des doutes (il en est) sur la légitimité de l’improvisation sans filet !
Une journée de studio autour de textes choisis par Denis Lavant. Des textes d’auteurs libres comme l’air ou le langage émancipé, qui ont en commun une force d’expression explosive. Les déments, du Breton Xavier Grall vibre comme une sorte d’égarement fantastique. Cantode de Lobélisque, du pataphysicien André Martel, sème des pépites lexicales inédites à chaque vers. M’accorderez-vous ? , de l’écrivain belge Marcel Moreau, fait d’une invitation à la danse un théâtre de mots en tourbillon chorégraphique. Quant au Petit chien sans ficelle(CD 2),texte du chanteur-poète André Schlesser, cofondateur du légendaire cabaret L’écluse (qui accueillit à leurs débuts Brel, Barbara….), il nous conte une sorte de récit initiatique qui frôle l’épopée. Dans tous ces textes la parole est intense, recueillie ou violente, d’une beauté convulsive ou mystérieuse. La présence de Denis Lavant crève un écran imaginaire par sa seule voix. Et la musique de Jean-Jacques Birgé et Lionel Martin tisse une sorte de dramaturgie qui magnifie texte et diction. Une très belle réussite d’art sonore et poétique, à découvrir !
« Yeah » et les voilà partis bille en tête, en trio sur la composition vif argent d’Horace Silver, pianiste hardbopper s’il en est, cofondateur avec Art Blakey des mythiques Jazz Messengers.
L’originalité de cet album, le premier en leader d’un des jeunes batteurs français prometteurs, Paul Morvan, réside en ces combinaisons diverses du trio à un quintet sans piano, autour d’un noyau dur composé d’un sax alto, d’une contrebasse et d’une batterie auquel se greffent flûte et guitare sur certains titres spécialement créés pour ces invités de marque. D’où un alliage intelligent de timbres et de couleurs pour se démultiplier, donner cette impression de changements constants d’un thème à l’autre. Le résultat lui donne la possibilité de créer une musique que le batteur a envie d’entendre et de jouer jusque dans les ballades comme cet exquis « Old Folks ». Sans nuire à la cohérence artistique de l’ensemble. Les musiciens que s’est choisi avec un grand discernementPaul Morvan savent tous approfondir le sens des mélodies et donner ampleur et respiration à la musique. On appréciera les traits virtuoses et poétiques que multiplient Hugo Lippi en trio autour de sa guitare dans « Kneeling in the yard » spécialement écrit pour lui ou en quartet succédantà l’échappée de l’altiste ; on retrouve l’engagement toujours aussi généreux de Dmitry Baevsky, l’un des premiers choix dans le projet du batteur, saxophoniste reconnaissable à son timbre et phrasé laissant entendre autant la mélodie que son instrument. Ardent dans ses attaques, virevoltant dans la rigueur, nerveux au-delà d’un lyrisme facile.
Citons encore les accords parfaits délicatement menés entre le saxophone et la flûte versatile deChristelle Raquillet à l’aise dans tous les genres, les soli lumineux « One for Kochte » du contrebassiste David Wong qui tourne beaucoup aujourd’hui, avec Eric Reed entre autre.
S’il sait s’entourer, voilà un batteur maître de la rythmique qui sait tenir son équipage, aussi spontané que réfléchi, veillant à combiner élégance mélodique et rigueur rythmique dans un album conçu avec soin. Dedicated en est le titre tout indiqué qui témoigne du respect de la tradition dans l’esprit du bop et hard bop avec la sophistication d’un jazz qui swingue brillamment. Un héritage revendiqué, joué fièrement avec talent et une limpidité toute classique. Dix compositions dont quelques standards de Charlie Parker (« Koko », « Passport »), Thad Jones (« Let’s »), des pièces moins jouées de l’arrangeur Duke Pearson (« Say you’re mine») Harold Arlen (« A sleepin bee ») et deux compositions originales de Paul Morvan qui ne déparent pas avec l’ensemble.
Enregistré au studio Sextan sur la batterie du légendaire Roy Haines quand il tournait en Europe, le CD sort sur le label d’un producteur toujours impeccable dans ses choix Fresh Sound New Talent après avoir été présenté au Winter Jazz Festival de New York en janvier dernier. Et c’est en club comme au Small’s qu’il faudrait les entendre, la proximité dans les échanges s’entendant dès la prise et le son de l’album.
Maria Grand & Alexandra Grimal (saxophones ténors), Haggai Cohen Milo (contrebasse), Ziv Ravitz (batterie)
Tilly (Yvelines), 4-7 juillet 2024
Naïve / Believe
Une nouvelle aventure du pianiste, en quête de saxophone(s). Deux musiciennes au ténor, séparément, mais aussi simultanément sur deux plages. Un désir manifeste de collectif, d’interaction, de jouage, entre le trio et ces saxophonistes si différentes, et pourtant parfaitement en phase avec le pianiste. Des unissons qui lancent des histoires comme autant de voyages dont l’horizon se dévoile pas à pas, mesure pour mesure (ou mesure contre mesure ?). Il ne s’agit pas ici d’accompagner au sens musical, mais plutôt de cheminer, de suivre un sentier qui bifurque, comme dans la nouvelle de Borges, et de se perdre avec délices. La connivence entres les partenaires (au sein du trio, et avec les saxophonistes) est exceptionnelle : limpide à certains égards, et pourtant pleine de mystères tapis dans les volutes de la musique. Fascinant d’un bout à l’autre : un grand disque !
Xavier Prévost
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Yaron Herman jouera en quartette le 16 mai à Paris, festival ‘Jazz à Saint-Germain’, et le 24 à Coutances , ‘Jazz sous les Pommiers’. Puis Londres Bayreuth, Munich, Berlin…. Et le 8 juillet au festival Radio France Occitanie Montpellier, puis le 18 à Millau en Jazz
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Une émission de Jean-Marc Gélin sur Aligre FM avec Yaron Herman à propos de ce disque
Philippe Mouratoglou (guitares acoustiques, voix), Bruno Chevillon (contrebasse), Ramón López (batterie, percussions)
Vision Fugitive / l’autre distribution
Comme dans le disque «Univers-Solitude» enregistré par le même trio en 2017, la musique procède autant d’une proposition inaugurale (thèmes originaux, mais aussi reprises : Ornette Coleman, Blind Willie Johnson….) que de développements aussi ouverts que tendus, dans la liberté du dialogue, et dans la passion de la sonorité qui donne matière à la musique. Le son est ici, tout à la fois, réalité concrète et magie, corps et âme. La guitare (les différentes guitares utilisées au fil de la séance) semble donner le chant inaugural, le motif offert à la liberté de la musique, tandis que la basse et la percussion, se glissant dans le paysage, prennent la parole, et parfois le pouvoir. La musique afro-américaine (de tradition comme de développements prospectifs) irrigue aussi ce terreau où l’expressivité s’impose, sans jamais oblitérer le souci (le désir) de la forme. Un savant dosage - qui semble naturel – de jubilation assumée et d’introspection au plus intime. Remarquable et jouissif : une offrande de beauté intemporelle.