
Bernard Lubat (piano, batterie, percussions, sons échantillonnés, voix), Louis Sclavis (clarinette basse, voix)
Uzeste, dates non précisées
Cristal Records CR 270/ Sony Music
Après la rencontre avec Sylvain Luc, et en attendant celle avec Michel Portal, un nouvel exercice dialogique du poly-instrumentiste et vocaliste-créateur de langages Bernard Lubat. Ici le partenaire est Louis Sclavis, compagnon de route de la Compagnie Lubat depuis plus de trente ans, et musicien issu d'une dynastie reconnue du folklore imaginaire. Le texte de Louis Sclavis sur la pochette du CD dit ceci : «Pendant trois jours à Uzeste, presque en vase clos, on a joué parlé attendu en silence que les mots ou les sons viennent». Dialogue intime conclu par une longue improvisation en public (Net d'impro). Les autres dialogues, plus concis, portent des titres qui sont autant d'invitations à l'escapade verbale ; ces jeux sur le bout de la langue se jouent pour l'essentiel en territoire rugbystique. Ces mots pour le dire encerclent à grand peine une musique qui s'évade par tous les chemins de la liberté. Cheminement mélodique sur des sentiers où la tonalité se perd, et lyrisme d'entre deux guerres – ou d'entre deux mondes musicaux (Essai y est) ; répons en territoire du vingtième siècle (Trois en quatre à deux) ; joute amoureuse entre la clarinette basse et le piano (En tendre l'autre).... Chaque pièce, chaque plage ouvre une porte vers l'inconnu, terrain de jeu favori de l'improvisation. Deux funambules de la musique sont à l'action, et l'on ne perd pas une miette de ce qui se joue là, entre désir d'expression et refus de redire. Sclavis et Lubat sont deux jongleurs de l'éphémère, mais leur musique est faite pour durer, par le truchement du CD, et au-delà. L'échange (tennistique?) de Balle neuve projette jusqu'à l'extrême les vertus du principe action-réaction. Dans Traçage, Sclavis dessine une ligne solitaire où l'on devine l'écoute du partenaire. Voix sans soif est un exercice de poésie sonore et pianistique du seul Lubat, et le dialogue reprend dans Essaie si tu l'oses. Quant au titre conclusif, Net d'impro, il transforme en public les essais concoctés avec, comme l'explique Lubat au public en début de plage «la musique de composition instantanée multimmédiate où on improvise 100% sans papier(s) [....] Une lutte éperdue d'avance....». C'est une sorte de musique de chambre (chambre chaude, pas chambre froide), qui s'égare avec délices dans les méandres de ce que Bernard Lubat appelle «le dépensement de soi», dépense improductive, mais artistiquement féconde. Il ne vous reste plus qu'à vous immerger dans cette aventure humaine autant que musicale.
Xavier Prévost










