TOC & The Compulsive Brass Band
Quatre titres en près de 52’ : le programme est clair dès le nom du groupe, qui annonce la couleur, non pas la lumière bleuâtre des paysages septentrionaux mais le sépia délavé du souvenir. Car les Nordistes extrêmes du trio TOC (non pas « troubles obsessionnels compulsifs ») mais T pour Jérémy TERNOY (piano), O pour Peter Orins ( batteur), C Ivan Cruz ( guitare) s’adjoignent un ensemble de cuivres passablement déjantés (Compulsive Brass Band du collectif Muzzix). Pour qui connaît l’esthétique du collectif de Lille que je n’ai jamais pu entendre en live, moi qui suis fixée à Marseille (bien malgré moi) « comme une arapède au rocher », comme on dit ici, peuchère! Rien de surprenant, puisque tous les disques de ce label prolifique sont différents, tentent des voyages sidérants et extrêmes avec un sentiment d’étrangeté, une inquiétante et agréable familiarité, si on aime cette musique planante ( pas vraiment au sens des années 70 cependant) . Un magma de sons, de nappes bruitistes, électroniques, le pilon régulier et lancinant de la batterie…. Et cette fois les quatre soufflants cuivrés qui, sans arrondir vraiment les angles, apportent leurs timbres originaux, chaleureux et complémentaires en diable. (Maxime Morel au tuba et trombone, Christian Pruvost à la trompette et deux sax Sakina Abdou à l’alto et soprano avec Jean Baptiste Rubin au bariton et ténor). Quelle équipe de choc ! Pas étonnant que ça clashe, gronde, crisse, klaxonne et éclate sur le morceau inaugural le moins long, 8mn tout de même, pour nous mettre en oreille: « Air bump » pour absorber les chocs sonores plus ou moins mineurs . Et il est vrai que ce n’est ni étourdissant ni inaudible. Comme amorti, le nom est bien trouvé. Le morceau s’achève et l’on se demande quand et si cela va devenir plus mélodieux. Encore qu’il y ait une réelle beauté à ces textures urbaines pleines de matière, sonorités industrielles, du genre « friches » (on connaît dans le Nord), un peu désolées mais jamais tristes. Car l’énergie est tout de même le maître-mot de ces musiques actuelles, prenantes.
La Nouvelle Orléans dans tout ça ? Un parfum dans les titres comme ce « Stomp out from Jelly » très joli, cet oxymoron entre le battement du «stomp » et la mollesse de la « jelly ». Non, il s’agit de Jelly Roll Morton , l’un des pères fondateurs du genre… qui n’était pas vraiment mou. Mais il faut quand même chercher loin : dans les marais sordides comme « Dans la brume électrique » de Tavernier où ressortent les cadavres des confédérés car cette terre sudiste est gorgée d’histoires, de morts et de charniers comme dans le Nord et l’Est de la France, tiens tiens….
Non, pas de énième « tribute », où l’on s’empare souvent des anciens sans les revisiter vraiment sans la traversée et les apports constitutifs de l’histoire du jazz. Pas de rag par exemple pour K (Kid Ory le tromboniste de Storyville), pas de rappel de Satchmo et de Billie « Do you know what it means to leave New Orleans ? ». Et pourtant, on ressent cette moiteur un peu étouffante, assourdie, on est anesthésié avec le lent et inexorable crescendo du troisième titre «No Rag for Kid» qui s’éteint dans un souffle.
Comme à chaque fois avec Circum, je me laisse prendre et pars à la découverte d’images et de senteurs, créoles avec le dernier titre, le seul qui évoque (à ses débuts du moins) le Sud louisianais, puis en toute fin un "dirge", chant funèbre. Heureusement car cette musique aujourd'hui est souvent perçue de genre (un peu trop touristique) du «Carré Français». C'est au contraire une musique narrative actuelle avec des mots d’hier, en échos étouffés, incertains que nous renvoie la mémoire. A l’image de la pochette brunâtre, tellement délavée qu’elle en devient presque illisible sur un graphisme "vintage" de Peter Orins. Culotté mais intelligent et insolite. Ah le NORD !
Sophie Chambon


On ne fera pas l’injure aux lecteurs des DNJ en leur présentant Richard Galliano. L’accordéoniste méridional est devenu une figure majeure de la scène musicale depuis près de trois décennies. Sa renommée tient à son talent d’instrumentiste allié à des qualités rythmique et mélodique mis au service d’un répertoire sans frontières. Ces différentes facettes peuvent être appréciées à leur juste valeur dans une compilation réalisée par les disques Milan portant sur près de trente ans de travail avec la maison dirigée par Emmanuel Chambredon. Un parcours qui s’entame en 1986 avec celui qui inspira Galliano en lui conseillant de « dépoussiérer » l’accordéon, à l’instar de ce qu’il fit avec le bandonéon, l’argentin Astor Piazzolla. Au fil des plages, on retrouve l’accordéoniste dans toutes ses configurations (petite formation, grand orchestre) et sous tous les cieux (Europe, Etats-Unis, Amérique Latine), échangeant aussi bien avec un collègue brésilien (Dominguinhos) qu’avec des tenants purs et durs du jazz (Charlie Haden, Gonzalo Rubalcaba). Les titres qui ont assuré son succès populaire sont évidemment présents, Libertango, Oblivion, Tango pour Claude (Nougaro) côtoyant des œuvres plus rarement entendues comme cet Opale Concerto et ces chansons d’Edith Piaf (La foule, L’hymne à l’amour et –cela va de soi- L’accordéoniste) magnifiées en duo avec le guitariste Sylvain Luc. Voilà un coffret de deux albums qui remplit parfaitement sa mission en proposant un artiste aux multiples talents, jamais à court d’idées ni d’aventures musicales.



( Adieu mon drôle, Noubar).


