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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 10:47
D’jazz Nevers                (Suite et fin)

D’jazz Nevers (Suite et fin)

D’jazz Nevers suite et fin


La trente-neuvième édition de D’jazz Nevers arrive à sa fin en ce samedi 15 novembre, une journée sans aucun temps mort.

Kamilya Jubran et Sarah Murcia  : des affinités (s)électives.

Yokal, Théâtre municipal, 12h30.

Dernier concert dans le cadre si plaisant du théâtre à la sonorisation toujours impeccable, à proximité des musiciens, à l' heure apéritive.


 

Un compagnonnage de plus de vingt-cinq ans, un rendez-vous régulier entre deux musiciennes qui ont su apprivoiser leurs différences-histoire et culture, traditions musicales . Au fil du temps elles ont constitué un univers original aux confins de la tradition classique arabe, du contemporain et de la musique improvisée et n’ont cessé de dialoguer dans une grande proximité de pensée, croisant mélodique et harmonique, l' horizontal et le vertical .

Sans revendiquer une plus grande place des femmes dans le jazz, elles ont su la prendre avec style et tempérament sur des instruments souvent tenus par des hommes, la contrebasse pour l’Espagnole, l’oud pour la Palestinienne.

Ce qui les rapproche encore c’est le registre commun de leurs instruments respectifs, leurs timbres voisins . Elles se sont heurtées à la difficulté d’apprendre les gammes à transposition limitée de la musique orientale, l’importance des polyrythmies, de couleurs inhabituelles.

Si Kamilya est musicienne avant tout, son chant quasi ininterrompu apporte une dimension supplémentaire à la musique sans séduction facile dont la mélodie n’évolue guère apparemment, hormis des variations subtiles souvent indétectables à nos oreilles occidentales. Dans la tradition classique arabe, poésie et mélodie vont de concert, témoignant d’une manière de vivre, de penser et de sentir : elle explore de sa tessiture ample divers registres entre la plainte, une colère qui sonne juste, l’amour. Les syllabes ont une rythmique fixe dont elle peut étirer la longueur et la découpe, avec une scansion, un vrai défi pour Sarah, pourtant rompue au jazz et aux improvisations.

Les paroles de leur programme Yokal (« On dit ») sont distribuées avant d’entrer dans la salle du théâtre : l’apport des mots choisis dans cette langue poétique, rugueuse, âpre souvent mais sensuelle tend une corde de plus à leur art. Si nous ne pouvons en saisir la teneur immédiate, Kamilya Jubran essaie d’expliquer avec une économie d’effets les poèmes qui sont souvent de sa plume ou issus de la tradition bédouine ( "Suite nomade").  Enjoués ou élégiaques, ces mélopées et mélismes n’ennuient pas : il y est question de traversée, de déserts de sable « Raml », de menaces et de malheurs « Msibé » mais aussi d’élans fragiles avec ces portes ( « Bab ») qui pourraient être un appel d’air et d’espoir ! Un moment grave, aux résonances actuelles, un dialogue intense entre les cordes frottées, pincées, frappées de deux femmes libres qui ont su tisser des liens forts, des correspondances inouïes dans leur musique.
 

Une soirée Pee Wee à La Maison

Emmanuel Bex « Eddy m’a dit » 20h30

Dix ans après sa disparition, il était temps de repenser à Eddy Louiss, roi de l’orgue Hammond B3 quand il s’installait derrière son instrument.

Plus qu’un hommage compassé, l’organiste Emmanuel Bex a voulu une fantaisie gaie, un concert festif à la mémoire de ce musicien merveilleux qui a décidé de son engagement dans la musique :  "Eddy m’a dit des choses tendres, colorées…. il m’a transmis un désir, une envie... que le jazz est universel, baroque, animal... l'idée que l’orgue pouvait en être un vecteur particulier et sensible. C’est à moi aujourd’hui de le retransmettre." 

Avec sa verve intarissable Bex présente les musiciens qui vont illustrer certains moments forts de la longue carrière d’Eddy Louiss : le premier set en trio avec le guitariste Pierre Perchaud et son fils Tristan Bex à la batterie s’ouvre sur deux compositions formidables

 "Dum Dum" et “Our Kind of Sabi” qui figuraient sur Dynasty, l’album en quartet de Stan Getz avec René Thomas et Bernard Lubat. Bex ajoute un « Blues for Eddy » composé pour l’occasion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand viennent sur scène pour une seconde partie le violoniste Dominique Pifarély qui a commencé par le folk, joué avec Eddy avant de s’engager dans des voies plus contemporaines et Simon Goubert qui fit partie avec Bex d’un trio mémorable avec le tromboniste Glenn Ferris, ce sont les souvenirs d’un autre trio de légende HLP  (Humair, Louiss, Ponty) en 1968  avec la reprise de « That’s all "

 

Comment ne pas citer les notes de pochette d'Alain Gerber? : "Ça jouait chez Pascal Fang, pour sûr, au regretté "Caméléon" de la rue Saint-André-des-Arts, quand le trio HLP y allumait ses feux de Bengale, ses soleils et ses fusées. H le fracassant. L le diabolique. P l'enragé. Ces trois là SE jouaient à fond. Quitte ou double. Qui perd gagne, parfois même. Pour la beauté du geste. Ou pour amuser la galerie, comme Daniel avec son beau solo déjanté de "So What?", car jouer n'interdit pas de... se payer le luxe de l'humour et de la désinvolture. "Le batteur gagne un kilo de sucre" mais c'est nous qui sommes à la fête."

Le nouveau trio Bex Pifarély Goubert reprend encore l'incroyable chanson populaire de 1942 que jouait souvent Eddy « Colchiques dans les prés »  jazzifiée de belle façon avec des trouvailles du violoniste.

On entendra enfin avec tous les musiciens réunis cet étrange « Caraïbes », censé évoquer les Antilles natales d’Eddy qui sonnent comme une balade ou gigue irlandaise et encore « Romance » rejouée dans l’esprit à défaut de rendre l’exacte luminosité de sa musique, cet arc en ciel de couleurs qu'il savait créer.

On aurait pu évoquer le vocaliste des Double Six avec Mimi Perrin, le soutien indispensable de Nougaro (entre 1964 et 1977). Il avait créé entre harmonie et big band  la Multicolor feeling fanfare en 1987 ( La Lichère) dont j’écoute toujours avec émotion le « Come on DH » ( que l’on entend sur le disque de Bex ) .

Oui il avait raison Nougaro quand il proclamait Avec Eddy tout est dit. Louiss a bien servi sa Majesté le Djazz.

 

Hors de l'eau un orgue a surgi
C'est pas Nemo c'est Eddy
À l'horizon l'orgue se hisse
Oh hisse et oh, c'est Louiss ...

Sous le plafond des flots, phosphorescent vitrail,
Dans l'opalin palais d'éponge et de corail,
Il improvise un Te Deum pour son public,
Pour le Titanic ou bien Moby Dick

 

 

Un final éblouissant avec le D Day de Monty Alexander

 

 

Quel enchantement à l'écoute de ce pianiste exceptionnel en trio, la formule la plus classique et pourtant la plus adaptée à cette musique. Il swingue avec une jeune rythmique des plus efficaces (Luke Sellick à la contrebasse et Jason Brown à la batterie) qui contribue à la circulation des énergies. Monty joue très rapproché,  l’oreille tendue vers le contrebassiste, lui même rivé à la main gauche du pianiste, le batteur les serrant de près.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monty Alexander est né le 6 juin 1944 à Kingston en Jamaïque, le jour du débarquement en Normandie, il a traversé comme une évidence l’histoire du piano jazz avec de sacrés modèles Nat King Cole, Oscar Peterson, Art Tatum, Erroll Garner mais aussi Ahmad Jamal. Il n’a pas voulu laisser passer ses quatre-vingt ans sans marquer cet anniversaire, ce jour singulier et signifiant pour lui et pour l’Histoire. Le début de la fin... d’une longue guerre.

Un album mémoriel sans pathos, recréant l’allégresse qui suivit un temps du moins, la libération des alliés, avec ce langage universel, émancipateur, espace d’expression libre. Le jazz, s'il est la musique qui advient là, sous ses doigts enchaînant les idées avec une sidérante fluidité, n’en demeure pas moins mémoire.

On l’écoute avec bonheur dans un programme convaincant,  jamais nostalgique. Il connaît parfaitement son Great American Songbook et attaque le set avec Frank Sinatra passant de « I’ll never smile again » de 1939 à « Smile » de Charlie Chaplin, musique des Temps modernes (1936), rejoue sans dolorisme « Body and Soul » et introduit dans son répertoire ses compositions originales « Why ? » « River of Peace », « Restoration », « D-Day ».

La mélodie à laquelle il revient sans cesse et la pulsation sont au coeur de sa musique. Il n’oublie pas les rythmes chaloupés de sa Caraïbe s’emparant du balancement reggae de Bob Marley « No Woman, No Cry » et distillant avec humour quelques citations de la musique de John Barry, nous entraînant dans le sillage de 007 et de son créateur Ian Fleming dans la Jamaïque de « Dr No », et « Live and let die ».

Aucun signe d’usure ou d’affaiblissement chez ce  musicien, artiste et professionnel comme savent l’être les Américains. Tout à sa musique, disponible, à la demande du public il multiplie les rappels, droit et élégant dans son costume de scène. L’adhésion de tous fut immédiate, quel que soit l'âge. Roger Fontanel n’a pas raté le final de son 39ème D’jazz Nevers. Toute l’équipe de bénévoles toujours sur le  pont se réjouit...et nous attendons le feu d’artifice de l’édition anniversaire des quarante ans.

Sophie Chambon

 

Merci à Maxime François pour ses photos et à la dévouée attachée de presse MC Nouy.

 

 

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15 novembre 2025 6 15 /11 /novembre /2025 18:17
D' Jazz Nevers  septième jour  :  La Traversée de Gautier Garrigue et le Kris Davis Trio

La traversée de Gautier Garrigue

Vendredi 14 novembre La maison, 20h 30.


 

Je me souviens d’avoir entendu le jeune batteur Gautier Garrigue en 2018 pour les quarante ans de l’Ajmi avignonnais au Chêne Noir de Gérard Gelas où démarra l'histoire de ce club d'abord nomade, hébergé dans diverses salles de la ville, jusqu'à ce que le Chêne Noir (ancien garage) ne les accueille en 1985 . C'était dans le groupe d’Henri Texier  Sand Quintet  (on entend six compositions anciennes, amplement développées par la grâce du jouage et de l'improvisation collectives, avec une rythmique en fusion... Le batteur Gautier Garrigue, déterminé, combatif, ne faiblit jamais. Son nom évoque des sonorités intéressantes, affirmées franchement, ardentes.)

Sept ans plus tard après un beau parcours, pour son premier album en leader la Traversée sur le label Pee Wee, le batteur a constitué un quartet autour du trio de base de Flash Pig qu’il constitue avec Florent Nisse et Maxime Sanchez et last but not least, le subtil guitariste Federico Casagrande.

Gautier Garrigue a construit son album autour d’une histoire développée d’après les mythes fondateurs de la culture hawaïenne.  Comme son mentor le conteur Henri Texier, il n'hésite pas à reprendre certains de ses thèmes, à les remodeler autrement.

Remettre ses pas dans de lointaines traces... aller plus loin , toujours plus loin mais pas forcément au delà." disait Texier dont l'inspiration fait retour éternellement, explorant en profondeur, sans jamais se lasser. Le jeune Garrigue a déjà compris cela  dans sa musique désirante,  sans nostalgie, ouverte au contraire au monde actuel.

Une suite de trois compositions en ouverture «  Lueur », « Présage» et « la Traversée » plongent dans un poème de la nature, plein de souffle et de sonorités composites, une traversée nocturne et mélancolique  de galaxies, de ciel et de forêts, d’oiseaux et plus abruptement  la présence de Kenny Wheeler  tellement admiré « Kenny are you in this room ?»

Tout ceci on le comprend en lisant les notes de pochette de Pierre Tenne amplement développées dans le livret soigné et classieux. Car, et c’est  mon seul bémol pour ce concert, le batteur ne présentera pas son travail dans ce concept de l’album. Ce qui est dommage car la narration est mise en scène avec soin jusqu’au final plus ardent « Plage du Troc » sur lequel il prend un solo vigoureux que l’on n' attendait plus tant son jeu est nuancé, sa batterie caressante. « Laniakea » (l’ horizon céleste en hawaïen) présenté en rappel est tout indiqué pour finir ce concert atmosphérique.  

Le répertoire enchaîne des compositions subtiles et tendres, retenues, des pièces souvent brèves, évocatrices et si raffinées qu'elles gagneraient à  dessiner des motifs plus en relief. Mais Gautier Garrigue s’avère un créateur déjà accompli, qui a le sens de la  'sfumature',  un compositeur de thèmes à la guitare pour ses complices musiciens auxquels il laisse tout espace pour improviser. Le guitariste italien semble d’ailleurs mener le groupe par moment et l’alchimie développée avec le pianiste tout proche donne à entendre de fructueux échanges fluides et inventifs. La complicité du batteur avec ses copains de Flash Pig est quasi fraternelle, il remerciera d’ailleurs Roger Fontanel d’avoir eu l'audace de programmer le trio et son nouveau groupe dans la même semaine de D’Jazz Nevers. Nous, au terme du voyage, c’est la cohésion et la musicalité du collectif que l’on retiendra.


 

Kris Davis Trio

Kris Davis piano
Robert Hurst contrebasse
Johnathan Blake batterie


 

Changement d’atmosphère avec le trio de Kris Davis, pianiste canadienne adulée de l’avant-garde new yorkaise depuis son arrivée au début des années 2000. C’est un tout autre style, une pratique différente du trio classique piano-contrebasse-batterie, forme qu'elle dynamite quelque peu. Une personnalité et une technique affirmées, un style très personnel identifiable quand on arrive à l’entendre car le concert débute dans le fracas d’une batterie tonitruante. Quand le vigoureux Johnathan Blake (qui travaille avec Kenny Barron) réduira l’intensité de sa frappe, on saisira alors toutes les nuances d’une pianiste pour le moins originale et intrépide. Mais peut-être ressent-elle le besoin d'être immergée dans ce bain sonore, de se fondre en arrière-plan.

Elle ne jouera pas ce soir tout le programme de Run the Gauntlet, son dernier album sur son label Pyroclastic Records où elle rend hommage aux six femmes pianistes qu’elle admire le plus, nous en fera partager seulement quelques compositions comme « The little footsteps », « Subtones ». Il est certain que dans son approche d’improvisatrice imaginative, elle explore toutes les possibilités de ce qu’elle appelle des sons trouvaille selon sa propre expression. La rythmique assure la cohésion du trio, une basse élégante, fluide et charpentée, un batteur groovy à souhait. C’est pourtant elle qui rebat les cartes du jeu, redistribuant constamment les dynamiques, sans hésitation. J’ai retenu à ce titre un désorienté et divagant « Lost in Geneva », le sautillant et pointilliste « The bluesy bird in the backyard » où elle expose son lexique d’idées et de sons, y compris au piano préparé dont elle n’abuse pas. Pour finir ce concert très américain, une reprise de Monk, l’incontournable « Evidence » que l’on aura entendu aussi dans un tout autre contexte le même jour avec le duo de Jean-Charles Richard et Eric Löhrer et un hommage à Jack DeJohnette, figure essentielle du jazz, disparu ces derniers jours. Blake, batteur à l’exceptionnelle vitalité, à l’aise dans les musiques funk, soul et pas seulement jazz, livre un solo spectaculaire toujours attendu par le public.

 

Sophie Chambon

 

Encore merci au photographe Maxim François qui suit avec nous le marathon des concerts

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13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 15:23
D'jazz Nevers festival      Régis Huby sextet

Régis Huby Sextet     Bliss

Nevers, théâtre municipal, mercredi 12 novembre.

EPK - RÉGIS HUBY - BLISS

 

 


 

Nous voici de retour à Nevers pour la trente-neuvième édition du Djazz Nevers  festival de Roger Fontanel. Après une longue route, la récompense est la découverte depuis le pont sur la Loire de la cité ducale adossée à la colline.

Plaisir ensuite de retrouver le merveilleux petit théâtre à l’italienne près du Palais ducal, au coeur de la cité. L’écrin parfait pour accueillir la nouvelle création du violoniste, compositeur, homme orchestre Régis Huby intitulée Bliss après son Ellipse grand format qu’il avait présentée ici en 2018.

Un titre mystérieux un peu difficile à traduire. Régis Huby s’en explique après le concert, il parle de « béatitude », de  plénitude, d’ allégresse, de cet émerveillement qui s’empare de vous devant le spectacle de la nature, de la mer (ne pas oublier que le violoniste est breton), d’ un tableau dans lequel vous plongez ( un Rothko, un Klein ou un Pollock). Un sentiment vif en tous les cas qui nécessite une présence active et non pas une sérénité quiète et quelque peu ramollie. A juste titre Franck Bergerot évoque l’inverse d’"un engourdissement contemplatif".

Figure sur l’album enregistré au Triton il y a quelques mois une citation de Tolstoï qui résume l’affaire : « La source de la béatitude n’est pas hors de nous mais en nous. » Et l’on pense alors à cette dynamique qui porte la vie, une résistance au cynisme actuel, une façon de retrouver l’envie. Ce qui dans l'éthique spinoziste  résumerait la béatitude à ce plaisir total qui satisfait l’ensemble de notre être et s’oppose à ce qui lui résiste.

Il est certain que pour servir ce projet qui invite à une certaine introspection, Régis Huby a fait appel à des musiciens amis dont il connaît la valeur et le travail et qui peuvent lui fournir les nuances recherchées. Il a envisagé une formation inhabituelle : non pas un quatuor classique de cordes, lui qui vient de ce monde chambriste qu’il a su faire évoluer dès son quatuor IXI mais un sextet où l’emporteraient les graves : un seul violon ténor, le sien électro-acoustique, un alto (Séverine Morfin), une contrebasse centrale ( Claude Tchamitchian) proche du violoncelle (Clément Petit) . L’idée intéressante est de transformer l’ensemble en sextet, en l’augmentant du trombone de Samuel Blaser et des percussions "trafiquées" de Michele Rabbia. Le casting est de très haut vol. Régis Huby a pensé à chacun de ces virtuoses dont il partage le langage et l'esprit, leur laissant ainsi donner la pleine mesure de leur talent. C'est en effet en pensant à ce cheminement commun qu'il a conçu cette pièce de près d'une heure quinze, gigantesque travail de composition architecturé avec le plus grand soin avec des contrastes dynamiques qui rompent l'horizontalité de la formation. Tous se retrouvent avec un plaisir évident pour servir la musique qu'ils aiment, celle de Régis Huby en l'occurrence, le grand ordonnateur de cette histoire musicale. On peut être saisi par la disposition particulière étudiée pour que tout converge vers les basses, le grave et une certaine frénésie rythmique.

Le tromboniste seul cuivre de l'ensemble apporte la chaleur, ce "flesh and bone", lui qui peut escalader la gamme, timbrer de diverses façons- il prendra un solo d’une douceur exquise, gouleyante, coulissant de toute sa longueur, de glissandi en growls joyeux. Il faut l’imaginer heureux envoyant sa coulisse vers les cintres, du vif argent, inimitable car n’imitant personne ! N’oublions pas l’apport de la batterie, percussions, électronique de notre Turinois, plus « calme » aujourd’hui, qui jouerait presque « normalement » des balais, des mailloches et des baguettes sans faire trop remonter sa « furia » déconneuse, étonnante.

Et pourtant quand il fait des gargarismes au micro, ponctue les interventions du trombone ou de la basse de sa scie mécanique actionnée à l’archet ou les interrompt d’un coup de sifflet trublion, d’un doigt rageur sur le clavier trafiqué de son Mac, il rompt l’équilibre de la narration, fait varier les hauteurs, secoue l’orchestre de son délire bruitiste, parfaitement déréglé.

Un travail soigné, cohérent, édifié sur la recherche des timbres, couleurs et textures qui s'emboîtent selon la forme d'une suite fragmentée en dix petites pièces- si je suis le montage de l'album, qui parlent d'éveil "Awakening", de "Looking Beyond" avant de plonger dans le monde de la couleur. Synesthésie à la Kandisky?

Il y a dans cette oeuvre quelque chose d'insaisissable, de libre et de créatif, quelque chose de contagieux dont les musiciens se sont emparés. Une forme  en tension et détente, avec reprises, variations, répétitions (quelque chose de "reichien") tout en soulignant la vitalité, le lyrisme de cette écriture pleine, dense, travaillant sur l'épuisement des motifs rythmiques entre écriture continue et lampées d' improvisation. La seule figure féminine, l'altiste forme la paire de cordes indispensable au registre plus aigu.

Quant à la direction de Régis Huby que tous regardent, ne s'étant pas encore assez approprié son écriture, elle possède de séquence en séquence ce qu'il faut de tension pour emporter celle des spectateurs. Il a envisagé des regroupements des cordes (qui pratiquent autant les pizz que l'archet) en unissons éclatants, des montées en puissance enivrantes mais aussi des parcours brisés, échappées précieuses, lignes de fuite des solos si différents de chaque instrumentiste, de véritables moments de bravoure.

Claude Tchamitchian le pilier du groupe, est saisi soudainement d'une sombre mélancolie, profondeur qui surgit dans un solo déchirant et grave. Quant au violoncelliste tout proche il nous gratifiera d'un solo époustouflant qui ne sonne en aucun cas comme celui d'un violoncelle.

Cette musique se révèle impressionnante à l’écoute mais gageons qu’elle est aussi surprenante pour les musiciens eux mêmes qui doivent selon la loi de l’improvisation, faire surgir ce qui advient hic et nunc! En tous les cas, on souscrit au programme qui déclenche une certaine intranquillité et nous donne l’opportunité de nous arrêter un temps, de nous laisser envahir par le flux, le flot qui se conclut sur la découverte fondamentale de la joie, d’un bonheur mystique ou spirituel plutôt, difficile et rare car "tout ce qui est beau est difficile et rare". 

Sophie Chambon

 

Merci à Maxim François le fidèle photographe du festival pour toutes ses  photos !

D'jazz Nevers festival      Régis Huby sextet
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17 novembre 2024 7 17 /11 /novembre /2024 08:44
DJazz Nevers 38    Dernier Tango Ducret Monniot   Trio Dominique Pifarély

 

 

Vendredi 15 Novembre,  ma quatrième journée

Duo Ducret Monniot 

La Maison, 12h 30

 

 

On les attendait avec impatience ces deux maîtres de l’improvisation et une fois encore, on se laisse prendre… tout comme le public, conquis d’avance. Un titre qui tease évidemment...Vont-ils nous danser un tango à Nevers? Ils en sont bien capables….

 

A l’ouverture, Christophe Monniot sort son baryton, plus de cinq kilos pour seulement 2,5 cm d’anches ce qui classe l'engin dans les bois et il attaque en douceur avec ce moelleux qu’il sait imprimer à un phrasé voluptueux. Recomposer à partir de motifs déjà joués, retravailler des anciennes compos comme Yes, Igor, donner une nouvelle couleur à ses propres fragments, les réécrire en fonction de l’autre, ils savent faire tous les deux. Voilà l’essence même de la musique qui se joue à l’instant, qui advient là devant nous. Ducret comme Monniot commentent leurs compositions respectives alternées dans ce programme humoristique et joyeux, bon enfant dans la présentation, sérieux, tenu et dense dans le rendu musical. Les indications sont bienvenues, voire attendues pour entrer dans cette musique mouvante, composée d’ éléments plus stables à reconnaître avec une longue pratique.  A la manière de Perec qui disait lire et relire toujours les mêmes livres, se nourrissant des enrichissements successifs, une intertextualité en quelque sorte, une histoire métaromanesque …

Ils savent à merveille relancer, redistribuer le jeu, s’emparant de la formidable énergie que le partenaire renvoie. Ducret a une profonde admiration pour Monniot et ça se voit. Il renoue  avec un «vrai» jeu de guitare, nous donnant l’occasion de l’entendre dérouler de plus longues phrases. Prenant à contre pied la tendance actuelle au minimalisme qui peut transformer les musiciens en scieurs de long, il est sciemment à rebours ( il a lu Huysmans pour sûr). Dès le deuxième morceau, le climat change, ça joue “velu”, Monniot déclenchant une série de déflagrations, secousses, salves d’artillerie lourde auxquelles répond une guitare “métal”. Ce qui n’exclut pas des changements de rythme au sein de la même composition, des accès de douceur brute, des ralentissements ouatés. C’est en fin de compte un concert rock and roll que ce dernier tango… dont le titre provient d’une commande sur le thème les Films de ma vie, une variation sur la musique du saxophoniste Gato Barbieri pour le film de Bertolucci. Qui a donné au guitariste à l’époque un sacré sentiment de “frustration” dit-il en mimiquant le thème ( pas si gnan gnan au passage) que Monniot au sopranino reprend à son tour, bruitant de son côté, se déhanchant et se déboîtant presque le col à force de nous la jouer charmeur. Pourtant il n'est pas vraiment reptilien, plutôt dans le brame ou le mugissement.

Pour une composition qui se voulait chanson plus ou moins pop, en fin de compte la chanson est devenue Chant Son (!) à l’alto pour Monniot qui montre l’étendue de sa palette de jeu sur quasi tous les sax, chatoyant dans les timbres.Tous deux  jouent de concert, cascadant les notes.

Marc Ducret qui a vraiment tout écouté et longuement écouté, ne suit pas le phrasé des guitaristes, surtout des guitar heroes ( il en est un pourtant), il phrase sec et percussif, batteur sur sa caisse de résonance. Il est toujours impérial à peu de frais et d’effets, il lui suffit de “triturer" son jack ( grand gimmick de son répertoire que j’attends toujours) pour sonner original, ponctuer le discours du complice qui se tord de son côté ou fait mine de valser, tout alangui. Il peut attendre un peu, se balance au bord du vide avant de s’y jeter avec son alto.

Une écriture plus difficile à saisir d’ordinaire, avec intrigue et suspens qui, en ce jour et à cette heure est immédiate. Mais quand on aime...

 

 

 

Dominique Pifarély Trio

Théâtre, 18h.30

 

Le violoniste Dominique Pifarély poursuit son travail d’écriture dans un trio européen avec le contrebassiste zürichois Heiri Känzig (remarqué dans le réjouissant Helvéticus avec Humair et Blaser) et le batteur Portugais Mario Costa qui a beaucoup tourné avec Emile Parisien. Ce trio bouscule sans la bouleverser la forme traditionnelle piano-basse-batterie. Configuration troublante mais pas inédite car le violoniste a joué en trio par le passé avec Martial Solal et Patrice Caratini (sans trace discographique hélas) et un peu plus récemment avec Sclavis et Courtois qui sont des compagnons de route.

Ce musicien beaucoup trop rare, il faut dire que je l’ai découvert au mitan des années quatre vingt dix avec son Acoustic Quartet au Théâtre Jean le Bleu de Manosque avec Ducret, Chevillon, Sclavis. Et ce fut une révélation, une porte d’entrée dans les musiques libres alors que le violoniste venait tout de même du jazz et du swing.

Un musicien assurément passionné qui fait friser ce soir la corde de l’archet dans des récurrences particulièrement stridentes. Abstrait dans son écriture travaillée au cordeau, il sait retrouver une certaine histoire du violon et il me semble apercevoir tout un réseau graphique de traits plus ou moins ajustés dans un tracé provisoire, un rien frénétique, voire bruitiste.

Comment suivre sa pensée, les idées surgies dans le brasier de l’improvisation? L’écriture est là, précise, on la sent qui affleure, le batteur  sait la suivre et tout en martelant continu et dru, il retrouve le violoniste régulièrement aux points de rendez-vous attendus.

Travail d’un ascète- pas sûr qu'il aimerait le terme, mais j’aimerais que sa musique fasse plus sens ce soir après l’éblouissement ressenti dans les Dédales de sa Time Geography. “Cette musique ardente dans ses commencements, souvent nerveuse, entraîne au delà de la sensibilité et du lyrisme, sans produire une excitation violente, tant on la sent contrôlée, presque mesurée dans ses dérèglements” avais je écrit. C’est encore vrai aujourd’hui mais son jeu fiévreux, emporté, sous tension peut ébouriffer par sa radicalité et le son acide du violon.

On entre ou pas dans la musique de Dominique Pifarély qui nous entraîne dans sa langue, son univers, sa manière de construire les événements. On embarque à bord de son train fou qui ne réduira jamais l’allure, une ligne à très grande vitesse qui se moque des obstacles, les percuterait presque, plus dans l’énergie des grooves et des séquences d’improvisation libre que dans une approche chambriste avec ce trio. Et ce. en dépit de dialogues avec la contrebasse et la batterie car Mario Costa peut favoriser l’échange par son timbre et son placement rythmique. Pifarély laisse d’ailleurs la paire rythmique improviser et chacun se fait soliste à un moment donné, puisqu’ il leur a laissé généreusement la main.

S'impose un moment fort avec la composition du Peuple effacé ( la seule annoncée) qui me redirige vers la lumière avec une délicatesse sensible au plus fort des éclats. Puis survient le final au tempo soudain ralenti qui procure apaisement et plaisir dans une certaine puissance de la douceur. Le son même du violon est charnu, rond. Ce n’est pas un standard (je n’y songe pas un instant) mais mon voisin qui est allé se livrer à son travail de journaliste sérieux rapportera la réponse. C’est une version très personnelle de The first time ever I saw your face, chanson du poète britannique et chanteur engagé à la grande époque, Ewan MacColl ( auteur de la rengaine folk Dirty Old Town tant de fois reprise, que je chantonne quand j’ai une envie de celtitude). C’est Roberta Flack qui rendit la chanson célèbre et le finaud Clint Eastwood l’utilisa dans son premier film en 1971 même si on en retient surtout la ballade d’Errol Garner Misty qui inspira le titre original Play misty for me.

(A suivre)

Sophie Chambon

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14 novembre 2024 4 14 /11 /novembre /2024 17:40
Djazz Nevers 38    13 novembre     PauL Jarret et son ALE

 

 

Paul Jarret Acoustic Large Ensemble

 Mercredi 13 Novembre : Théâtre, 18h30.

 

Précaution liminaire, je n’ai pas suivi la chronologie de cette journée très particulière du mercredi 13 novembre, privilégiant les duos mixtes dans l'article précédent.

Ce concert en grande formation bluffant à tous les niveaux, sonore et visuel, se devait d'être traité à part.

On commence avec cet Ale à 18h30  une soirée excitante qui nous fera faire un grand écart musical, ce sont les générosités d’une programmation bien comprise.

Si l’actualité du guitariste Paul Jarret fut marquée en septembre dernier par la sortie de son.Acoustic Large Ensemble) chroniqué sur notre site par Xavier Prévost 

http://lesdnj.over-blog.com/2024/09/paul-jarret-acoustic-large-ensemble.html

 en concordance avec les concerts à la Villette notamment, n’oublions pas son premier solo sorti en juin dernier. Paul Jarret aime s’adonner à ce genre d’aventures et l’exercice en solitaire était sûrement une rampe de lancement pour son projet grand format. 

Publier trois opus différents en leader (avec son groupe originel PJ5, le Solo 24 et l’Acoustic large ensemble) en six mois relève d'un défi insensé ou tout simplement d'une envie du guitariste franco-suédois, qui se sentait prêt. à l’aise dans son rôle de chef de troupe.

On va d’ailleurs s’en rendre compte en direct au Théâtre, lieu parfait pour découvrir la magie d’un grand ensemble, en suivant Maxime François "notre photographe" à tous les chroniqueurs, qui sait utiliser les ressources d'un lieu, monte dans les combles, entre, et sort des loges, des baignoires, escaladant les balcons tel Scaramouche dans la scène finale du duel ...

Six ou plutôt sept pièces avec la dernière From (sur un simplicissime riff de guitare, souvenir de l’adolescence métalleuse de Paul Jarret) soit plus d’une heure de musique mouvante, ondulante dans un certain statisme, atmosphérique. On se faisait déjà une petite idée de ce que l’on allait entendre, de l’acoustique en grand format avec quatorze instrumentistes,  pointures de la jeune scène hexagonale. Une gageure à notre époque que seul un festival de l’envergure de Djazz Nevers dans sa trente huitième année peut s’autoriser. Mais on est assez loin du compte à l’écoute de ce big band qui assurément ne ressemble à rien d’autre. " Gonflé " dira d'ailleurs Didier Levallet, l'oeil amusé et il s'y connaît en matière d'orchestre. 

Dès le titre du premier morceau ”In G”, introduit par l'altiste Mathilde Vrech, puis repris par groupe d'instruments, on pense à Terry Riley, La Monte Young, plus encore que Philip Glass; on est sur la piste des Mohawks, ces minimalistes américains à la limite de la suspension dans la recherche du son et du souffle (Scelsi), dans l'intime de la perception. Certains y entendent Ligeti. Peu de solos ou alors très courts, réduits, fondus dans la masse sonore d' un ensemble qui bouge, en perpétuel décalage oreille. 

Une certaine douceur immobilisante semble au rendez-vous :  une fréquentation attentive du travail de Paul Jarret  montre que le guitariste aime étirer le temps en filaments d’une mémoire perturbée, disruptive avec des tempos enveloppants et invariants. Ceci en étroite connexion  avec le concept  de Puissance de la douceur de son trio Sweet Dog ( groupe né en 2015 dont un nouvel opus sort d’ailleurs ce vendredi Sweet dog on the moon).

Le public n’est pas disposé autour du groupe comme à l’Atelier du Plateau, il y a plus d’un an déjà mais il n’en demeure pas moins au coeur du son. Du troisième balcon, la vue plongeante est formidable et le dispositif scénique joue le rapprochement, l’intimité des musicien(ne)s, enfermés dans un cercle blanc de lumières. Avec les projos du fond, qui ce midi figuraient des casques de salon de coiffure et à présent se transforment en une série Dark Vadorienne, on retient son souffle dès ces Oscillations jouant de micro-déplacements de hauteurs, de variations dans les intensités, de  jeux subtils de timbres, associés ou isolés, avec beaucoup de notes seules, tenues en unisson.

L’instrumentarium sans rythmique mais avec une guitare électrique que Paul Jarret manipule parfois avec un archet, permet des combinaisons intéressantes  avec une forte proportion d’instruments  medium ou graves, en pupitres élégamment disposés, un tableau d’orchestre contemporain en écho au symphonique de Dufy... 

On repère un quartet de chambre aux timbres étagés dont un Nyckelharpa très insolite, instrument traditionnel suédois, à cordes frottées, de la région d’Uppland, hybride de clavier et de violon à quatre cordes dont le son fait penser à celui d’une vièle à roue. Clin d’oeil à la recherche musicologique d'un des albums précédents Emma (sa grand-mère) qui illustrait chants et récits  comme La Saga des Emigrants de Vilhelm Moberg. On remarque  les interactions des cuivres et des bois, une large palette d’instruments qui évoluent simultanément, en parallèle ou en alternance plutôt par juxtaposition de couches instrumentales que par empilement selon le tempo, la tonalité, le timbre, la dynamique...

Un ensemble d’une continuité conceptuelle intéressante qui tente l'achèvement, la clôture,  une certaine complétude... circulaire.  ALE nous entraîne, voyageur immobile  vers un ailleurs indécis, à l’écoute d'une musique difficile à qualifier de prime abord qui n’hésite pas à unir bruitisme à un ambient plus planant. Mais on retrouve aussi des musiques religieuses avec un harmonium, des formes de canon (Hymn, Anthem sont des compositions plus mélodiques). Dans Fa et Do dièse mineur, Paul Jarret introduit un vieux magnétophone à cassettes pour indiquer un signal métronomique et répartit les musiciens en deux groupes autour de la note Fa et autour de Do dièse. Des clusters dans un cheminement harmonique soulignent des reliefs et climats dépouillés, tout un monde floconneux de perceptions.

De nuages qui passent, il en est aussi question dans Moln, l'avant-dernier titre, désignés du doigt par le violoncelliste Bruno Ducret, puis on replonge dans un brouillard de son dans lequel on demeure en immersion.

Une vision toute personnelle, actuelle, ouverte, démonstrative mais plutôt convaincante.

 

Sophie Chambon

 

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14 novembre 2024 4 14 /11 /novembre /2024 16:48
Djazz Nevers 38 ( suite)    Didier Ithursarry et  Elodie Pasquier , Géraldine Laurent et Paul Lay

 

Djazz Nevers 38  (Suite)

Didier et Elodie, Paul et Géraldine...l'art du duo
 

 

Mercredi 13 novembre

 

Quel plaisir de se retrouver au théâtre à 12h15 pour le premier concert du jour, l’heure et le lieu m’enchantent, l’une des meilleures mises en appétit. Le duo programmé  nous réserve de l’inattendu, voire de l’inouï.

Didier Irthusarry aime les duos et s’y adonne avec plaisir dans les différents Hymnes à l’amour avec le saxophoniste Christophe Monniot, le vibrant Lua avec le pianiste Jean Marie Machado dont il est un compagnon de route, fidèle à cet orchestre à déclinaison multiple Danzas. C’est d’ailleurs là qu’il rencontra la clarinettiste Elodie Pasquier et que leur vint l’idée d’un duo croisant leurs deux instruments aux timbres et registres proches. Souffle et soufflet dans une vibration commune comme le présente le texte du livret. L’association ne laisse pas indifférent assurément. Rien de tiède, de doux, de gentiment sensuel. Et pourtant…

La première fois que j’ai entendue la jeune Elodie, c’était à Cluny, Bourgogne sud, le festival familial de Didier Levallet que je fréquente depuis longtemps. Découverte à Jazz Campus, cette enfant du pays (de Tournus précisément) après des études classiques s’est orientée vers le jazz et les musiques improvisées. Dans la grange dimière, elle avait choisi des petites pièces, jamais faciles mais accessibles pour nous public, pour chacune de ses quatre clarinettes dont elle tirait des sons étonnants, voire bizarres, en jouant sur le métal. J’avais gardé le souvenir de murmures les plus doux, charmée comme nous tous par la musicienne féline et sensuelle. Pas de slap, très peu de respiration continue mais une façon irrésistible de vous envelopper dans ses rêts, ses volutes jamais stridentes ni agressives.

Parrainée par Djazz Nevers (encore une histoire de famille, géographique cette fois), je l’entendis encore à Cluny, dans la Tour du Farinier (toujours une question de lieu) dans La Litanie des Cimes ( tome 1 ) du violoniste Clément Janinet en 2019, dans le cadre de Jazz Migration …sur des rythmiques traditionnelles mandingues, peul aussi bien que bourguignonnes. Une certaine transcendance volontiers subversive mais un concert spirituel “aux tempos lents, aux contemplations harmoniques” avais-je trouvé.

Cette longue digression pour faire comprendre que soudain, dans ce merveilleux petit théâtre rouge à l’italienne, j’ai eu quelque difficulté à entrer dans une musique  sauvage, rugueuse, complètement improvisée mais avec  vivacité. Etaient-ils fatigués, devant assurer tous les jours un service pédagogique et ludique, la tournée “Bout d’choux” avec diverses écoles de Nevers agglomération? Ils vont jouer avec une intensité et une virtuosité peu communes. Elodie Pasquier a pris de l’aisance et de l’assurance suivant les traces du jeune Portal à la clarinette basse surtout. Elle sort avec cette fougue peu ordinaire un solo tranchant, sur le fil de la lame avec des aigus âcres de sa clare vrillant les tympans, un exercice de style en somme dévoilant une palette de jeu des plus étendues jusqu’aux “doubles notes”. L'accordéoniste sait s'adapter, canaliser parfois certaines envolées de sa comparse. Ces deux là se cherchent et s'harmonisent avec élégance.

Pour les titres des morceaux, jetés sans doute au hasard sur la feuille de route, rien de très marquant sauf cet amusant Didier Girafe, sans doute portrait de l’accordéoniste. Mais ce serait plutôt elle qui se dépeint, se poussant du col dans une gestuelle gracieusement drôle. Car rivé à son piano à bretelles, si lourd et difficile à manier, Didier donne parfaitement la réplique, lançant des ostinatos troublants sur lesquel elle improvise. Une musique qui claque, on parlait autrefois de jazz vif . Soudain peu avant la fin, notre accordéoniste de coeur  intervient dans une fugue annoncée, qui n’en est pas vraiment une, avec un solo possédé, déjanté, en proie à une intensité de jeu peu commune et proprement inouïe. Elodie juge pertinent de ne pas reprendre... le morceau s’achève ainsi dans la sidération pour moi. Si certains accordéonistes donnent le sentiment de cracher lesboutons nacrés, j’ai cru qu’ils allaient être arrachés dans l’emportement de cette improvisation effrénée. Ce n’est pas du chiqué, du free qui fait le show comme certains musiciens, saxophonistes souvent, qui simulent la “colère”. D’ailleurs, pour le rappel Didier Ithursarry décide de ressortir une vieille partition le Desiludo d’un certain Tico Tico, un tube brésilien qui calme les esprits et répond exactement à l'imaginaire collectif : l'accordéon, instrument très complet, véritable orchestre à lui seul, est associé à la musique populaire, au folklore et à la chanson.L’improvisation était  pourtant au rendez vous de ce duo sensible et insolite que vous n’oublierez pas dès que vous aurez entendu cette Bourguignonne et ce Basque, une vraie rencontre entre le son volontiers mélancolique de l’accordéon, vite contrebalancé par les pirouettes vertigineuses et ludiques des clarinettes. Un équilibre irrésistible entre les deux musiciens qui se complètent avec générosité.

 

Paul Lay & Géraldine Laurent     We love Jobim

 

La Maison, grande salle 20h 30

 

Avec un pianiste de la trempe de Paul Lay, tous les choix de programmation sont possibles. Son catalogue est proprement mozartien. Mais le mesurer avec une saxophoniste de la classe de Géraldine Laurent paraît idéal dans ce programme qu’ils déclament en coeur We love Jobim.

Et d’abord, que connaît-on vraiment d’ Antonio Carlos Jobim, pianiste, guitariste, flûtiste, chanteur, arrangeur et surtout compositeur, auteur de centaines de chansons dont plusieurs sont devenues des standards de jazz interprétés par Dizzy Gillespie, Ella Fitzgerald, Oscar Peterson, ou encore Frank Sinatra? Considéré comme le père de la bossa nova, il a réussi l’accord parfait avec les paroles « le mot devient son, le poème devient musique» au cœur de Rio dans les années cinquante. Cet acte créateur se fit en compagnie du chanteur Joao Gilberto, venu de Bahia et Vinicius de Moraes qui composa le magnifique «Chega de saudade». La bossa allait faire le lien avec la samba des rues où domine le «surdo» (gros tambour de samba) et le jazz moderne.

J’ai eu la chance de découvrir le duo il y a juste deux mois au festival de St Rémy dans les Alpilles : si je me réjouis de les entendre dans le même programme- c’est très rare aujourd’hui, je repense à mon introduction d’alors : “Ces deux là se connaissent depuis 2007, le pianiste a participé à deux des groupes de la saxophoniste At Work en 2014 et le quartet Cooking sorti sur le label Gazebo en octobre 2019. Ils sont même doublement liés puisque Cooking fut reconnu comme le meilleur album de l’année et Paul Lay, le meilleur instrumentiste. Victoires méritées consacrant un groupe, une saxophoniste que je suis depuis longtemps. Ce qui plonge toujours quelque peu dans un rembobinage mémoriel...”

Je ne serai pas au bout de mes surprises ce soir car il est rare d’assister à deux concerts aussi différents, nouvelle preuve de l’infinie variété du jazz, musique vivante d’interprétation et de création. Dès le premier titre, on est dans Jobim avec ce Piano na mangueira qu’annonce, confuse Géraldine, ne sachant pas comment prononcer le portugais brésilien. Je n’avais pas reconnu à St Rémy, faut dire que Jobim je ne connais pas bien, à part les banalités ressassées, la récupération ensorcelante de Stan Getz The sound accompagné de la chanteuse Astrud Gilberto. D’ailleurs j’attends avec impatience la sortie du prochain livre d’Alain Gerber chez Frémeaux pour avoir un approfondissement sur la bossa. Géraldine Laurent et Paul Lay sortent des sentiers battus pour explorer un répertoire foisonnant de plus de quatre cents titres. Ils poursuivent par une valse enivrante et mélancolique Valsa de porto das Caixas. Si vous ne vous remuez pas à son écoute, consultez…

Ce soir le duo va au-delà des sempiternels Girl from Ipanema, Desafinado et autres One Note Samba, préférant choisir des thèmes moins connus de nous Européens. Ils ne pourront pas reculer devant un ou deux standards incontournables que le public doit attendre, comme Chega de Saudade dont on reconnaît le fredon assez compliqué, un passage subtil entre mineur et majeur qui fait l’intérêt et le trouble de la composition. Mais voilà que nos acrobates duettistes se perdent dans les bifurcations subtilement intriquées de leurs développements respectifs ou à l’unisson. Quand enfin le thème survient, le public est soulagé, moi aussi, on s’ y retrouve et c’est bien. La saxophoniste a de l’expressivité à revendre, elle se distingue par le rythme qu’elle imprime à son discours, la façon d’articuler son propos. Intemporelle, sa musique avance sans nostalgie aucune. Un timbre et un phrasé uniques servis par un son exceptionnel ce soir dans la grande salle de la Maison. Géraldine semble ne jamais s’arrêter, son souffle continu dispense de longues volutes enrubannées comme les paperolles des cahiers proustiens

Si je retrouvais les effluves, les fragments de certaines mélodies à St Rémy dans un univers étranger et familier, le duo jouant sa musique, ce soir, sans hésitation, on est dans un Jobim jazzifié, un peu débrasiliénisé ( me souffle malicieusement Didier Levallet osant le néologisme. Après tout ses compositions raffinées ont ouvert la voie au jazz. Loin des clichés d’une saudade alanguie, le Jobim du duo est emporté, vibrant, exacerbé sous les doigts de Paul Lay qui se tord et se soulève du clavier, privilégiant une approche physique de l’instrument, décontracté et disponible à ce qui advient dans l’instant, à ce qui surgit sous ses doigts dans un style emporté et percussif.

Une musique généreuse, volubile au sein d’une création continue, effervescente, qui coule sans effort en dépit d’une structure rigoureuse. Jobim leur a offert un terrain de jeu mélodique et rythmique sans pareilSi j'ai reconnu Inutil paysagem, je suis incapable de savoir s’ils ont joué Meditation. Difficile de vérifier sur CD , il n’y en aura pas de ce We love Jobim et il ne restera donc qu’un souvenir ému….

 

S​​​ophie Chambon

 

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13 novembre 2024 3 13 /11 /novembre /2024 17:01
Djazz Nevers 38              Sophia Domancich Trio    Wishes

 

 

 

Mardi 12 Novembre

Sophia Domancich Trio       Wishes

Théâtre municipal de Nevers, 21heures.

 

 

 

 

Arrivée in extremis pour le concert de 21heures au théâtre de Nevers  après une journée éprouvante de train, de route, de retards et de bouchons.

Sophia Domancich revient avec une nouvelle actualité “Wishes”, pas encore discographique, mais ça ne saurait tarder-elle est prévue bientôt au Studio Sextant, sur un répertoire original qui n’a d’ailleurs pas encore de véritables titres. Soit six wishes ou des “souhaits” qui se ressemblent sans se dupliquer bien que le concert soit sous le signe de la répétition, quelques mesures répétées avec des décalages de plus en plus nets, jusqu’à l’évanouissement, l’effacement .

Mais après la création au Sunset la semaine dernière, le passage à Strasbourg à Jazzdor il y a deux jours, voilà le troisième concert à Nevers. Et c'est peu dire qu'elle nous fait plaisir, Sophia car pour son retour avec un nouveau trio, c’est un coup réussi. La pianiste fait advenir avec ce nouveau groupe ce qui semblait oublié : un "classique"en jazz de la formule piano-basse-batterie qui reprend autrement un chemin balisé en y découvrant des paysages originaux. Sans doute faut-il savoir s’entourer : voilà trois musiciens qui n’ont pas souvent travaillé ensemble et pourtant on a l’impression qu’ils se connaissent depuis toujours tant l’alchimie est immédiate. Soutenue, encouragée, stimulée par une paire rythmique exceptionnelle dans la précision et la créativité, Sophia Domancich a pu s'abandonner à ce qu'elle sait faire de mieux, une improvisation déroutante autant qu'envoûtante . 

Un équilibre atteint puisque la pianiste et le contrebassiste Mark Helias ont apporté chacun trois compositions au groupe sans compter le rappel, évocation des plus ornettiennes. Sans révolutionner l'art du trio, ils créent ce qu'on n'a plus souvent l'occasion d'entendre, une musique improvisée très sérieusement pensée. Avec- ce n’est pas le moindre de leurs  paradoxes, une structure très calculée dans la déstructuration même puisqu’on ne s’installe jamais dans la mélodie qui n’a jamais été le souci premier de Sophia. A l'exception peut être de la cinquième pièce, justement plus directement accessible qui sonnerait bien comme un standard. Serait-ce Seagulls from Kristiansund qu'elle a souvent repris, une composition de Mal Waldron, pianiste de l’épure qui savait créer une véritable fascination par d’abondantes répétitions tout à fait compulsives? J’aimerais le croire car avec Sophia les citations reviennent du plus loin de la mémoire ou de l’inconscient. Sub-conscious Sophia ?

Tous trois ont démarré bille en tête, la rythmique vite orientée par Sophia qui lance une phrase  vite hypnotique, simple dans sa reprise même, cadencée. Le deuxième évoque un jazz de chambre initié par le contrebassiste qui, à l’archet trace des sombres profonds. La musique se déguste délicatement, le piano de Sophia fait retour à Monk dans la troisième pièce,  ça swingue enfin avec un motif qui circule nerveusement tout au long de la pièce  avec des altérations, emprunté à Well We Needn’t,  vite abandonné pour avancer,  aller  se perdre dans une séquence plus labyrinthique. Sophia Domancich a trouvé des couleurs et des élans nouveaux avec le drumming subtil et sensuel d' Eric McPherson, le boisé rondement énergique, ferme et chantant de Mark Helias. Son solo sophistiqué, à la chorégraphie déliée est une élégante démonstration de l’art de jouer de la contrebasse .

 

Les réminiscences de Monk ne sont pas les seuls retours à l'histoire du jazz de ce  trio ouvert, cérébral et organique qui ne s’installe jamais très longtemps dans un thème, se plaît à fragmenter à loisir, découper à plaisir, ménager des suspens avant de réattaquer de plus belle. Chacun s’écoute attentivement, l’interplay fonctionne de façon exemplaire :  le contrebassiste prend la main avec  fermeté quand ce sont ses compositions, le batteur s’ajuste à l’ensemble avec beaucoup de spontanéité et toujours le geste juste, fournissant du "sur mesure" dans cette recherche du son le plus adéquat, de la ponctuation la plus fine pour orner cette broderie sonore. Son jeu  délicat repose entre autre sur un usage expert des baguettes qu’il fait sonner sur caisse claire, grosse caisse, cymbales avec une facilité déconcertante  à s’accommoder des discontinuités évidentes de la pianiste.

 

 

Parfois elle s’interrompt, heureuse, pour les regarder jouer tous les deux sentant que leur chant suffit à l’équilibre; mais quand elle revient dans le jeu, elle s’abandonne alors  librement à ses propres impulsions, entretenant la surprise par des changements abrupts de rythme, des interruptions ou des reprises abondamment répétées.
Ses complices l'accompagnent, habillent parfois en fond sonore, répondent aux vides, soulignent les lignes de force de leur partenaire. On se sent transporté, capable de goûter les nuances de leur musique, de suivre une poétique du jazz portée à un rare degré d’intelligence de jeu. Si les rôles sont assez finement répartis, on ne pourra pas dire qu’il s’agit d’une pianiste accompagnée d’une paire rythmique mais de solistes construisant de pair leur interprétation.

 

Tout est soigneusement conçu et exécuté même si tout n’est pas véritablement écrit, me dira en substance le contrebassiste qui, avec une pirouette évoque une musique poétique, joyeuse et pourtant politique. C’est le sens actuel à peine caché de ces Wishes.

 

 

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21 novembre 2023 2 21 /11 /novembre /2023 11:03
Djazz Nevers : un final  contrasté  très féminin

Djazz Nevers : un final  contrasté très féminin

 

Astral, Leïla Olivesi et son octet

Grande salle de la Maison, 20h 30

 

 

Astral est le sixième album de la pianiste Leïla Olivesi sorti en novembre 2022 ( Attention Fragile/ L'Autre Distribution), Prix Django Reinhardt de l'Académie du jazz en 2022. La pianiste chef d’orchestre, musicologue, pédagogue fut nommée l’artiste féminine de l’année par cette même institution, la sixième femme repérée en soixante dix ans! Ce soir pour un final très suivi du D'Jazz Nevers Festival, elle présente une suite brillante qui nous propulse dans le cosmos dans la grande salle de la Maison de la Culture de Nevers (près de 800 places).

Comme Duke Ellington, l’un de ses modèles, elle a plusieurs cordes à son arc, exerçant diverses fonctions parmi les plus importantes du jazz : pianiste, compositrice, cheffe d’orchestre et de cette petite entreprise que constitue chaque projet. Elle applique d’ailleurs dans ses créations le plan de sa thèse (consacrée au maître) qui étudie cette triple fonction dans ses aspects les plus complets, en s’employant à diriger à partir du piano” qu’elle considère comme un laboratoire de création. La musique évolue sur la scène à chaque concert, une performance qui se vit avec le public. Quand elle a écrit les partitions, elle savait précisément qui allait jouer, ayant réservé à chacun de ses “all stars”, merveilleux solistes de la scène jazz actuelle, des rôles adaptés à leur timbre respectif et à leur caractère singulier. Sans se dispenser des surprises des improvisations où elle laisse filer, ravie, attendant en observatrice éclairée, prête à des ajustements si nécessaire. Sa “dream team” est composée ce soir de Baptiste Herbin (alto sax, flute) Adrien Sanchez (ténor sax) Jean Charles Richard (sax baryton et soprano) Quentin Ghomari (trompette) Yoni Zelnik (contrebasse)Donald Kontomanou (batterie) Manu Codja (guitare). En invitée, la chanteuse Chloé Cailleton intervient sur les dernières compositions, des poèmes de la féministe Lucie Taïeb (“Soustraire à la Lumière” et si je me souviens bien “Au Fil des Rêves).


Le concert s’ouvre avec la composition qui a donné son nom à l’album avec un solo tout en douceur d’Adrien Sanchez au ténor auquel se joint la guitare reconnaissable de Manu Codjia. Puis bousculant l’ordre de la set list -c’est l’un des moments les plus forts, l’hommage au grand homme de radio, producteur, créateur du Jazz Club, expert s'il en est de Duke Ellington, mon "papa de jazz" qui me fit entrer de plain-pied dans l’univers ellingtonien en 1977 dans ce formidable feuilleton radiophonique sur France Musique, la série de "Tout Duke".

La Missing CC Suite  tendre et émouvante est en deux parties “Missing CC” et “Portrait" commencées deux jours seulement après  la disparition de son ami et guide. Elle attaque au piano dans le plus bel exemple de fidélité à l’esprit de Duke Ellington, un hommage que n’aurait pas renié Claude Carrière. Et c’est Baptiste Herbin qui s’improvise en place du moelleux Johnny Hodges qu’il bouscule ensuite dans un jeu convulsif aux accélérations effrénées. Ce qui aurait intéressé l’alto d’Ellington qui savait aussi jouer velu dans certaines circonstances. Quentin Ghomari à la trompette sait aussi intervenir dans cette frénésie. Dans le Portrait de CC, Jean Charles Richard au baryton où il excelle se substitue à Harry Carney en plus tendu.  Les solistes ne sont ils pas les nouveaux acteurs d'une Cosmic suite façon Olivesi, écho réussi de The Cosmic Scene with his Space men, un octet du Duke en 1958 ?

Leïla Olivesi s’attaque aussi à une autre grande figure de la musique jazz américaine, la pianiste Mary Lou Williams, l’une de ces instrumentistes pionnières à avoir ouvert la voie pour les musiciennes d’aujourd’hui.  Leïla a composé un portrait sensible de cette femme exceptionnelle qui a traversé l’histoire du jazz, évoluant avec cette musique sur près de cinq décennies. Comme Pierre Antoine Badaroux qui vient de reconstituer la Zodiac Suite de Mary Lou avec son Umlaut Chamber Orchestra, Leïla Olivesi est allée travailler sur les archives  léguées à l’Institute of Jazz Studies de Newark (New Jersey). Elle propose ce soir le mouvement dédié au "Scorpio", qu’elle aménage à sa façon avec la flûte d’Herbin et le baryton de JC Richard en liberté. Un bon choix ( thème repris aussi par la regrettée Geri Allen, autre figure d' admiration de Leïla Olivesi) qui modifie la version initiale au Town Hall en 1945 resserrée en un trio dépouillé de toute orchestration. D’autres compositions suivent comme cette “Constellatio Draconis” très cuivrée où les musiciens suivent les signes et autres indications pour intervenir. On continue ainsi le parcours entre étoiles et lumineuses constellations  dans un alignement cohérent et raffiné.

 

Ana Carla Maza, Caribe.

Final latino-américain 

La soirée continue avec un spectacle vraiment “caliente”, un show à l’américaine d’un orchestre latino qui suit une meneuse de revue survoltée, violoncelliste, chanteuse, danseuse. C’est la jeune Ana Carla Maza (au français parfait), fille de musiciens qui débuta très jeune sur scène et fait le bonheur du public dans son “Caribe” enflammé et provocant…

C’était le final de cette édition réussie et contrastée qui continue à proposer l’aventure de tous les jazz(s) et musiques affines.

Sophie Chambon

 

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20 novembre 2023 1 20 /11 /novembre /2023 08:26
Djazz Nevers Festival :  une fin de partie enchantée ...

Djazz Nevers Festival  Samedi 18 Novembre

Fin de partie (en)chantée : Madeleine et Salomon, Ellinoa.

 

 

Madeleine et Salomon

Théâtre Municipal 12H 30.

Eastern Spring

 

 

C’est le dernier jour du festival, le huitième. Le premier concert au Théâtre me permet de redécouvrir le duo apprécié à Arles au Mejan en mai dernier...On n’était pas les seuls à avoir aimé leur album, on apprécie encore plus le duo sur scène. Si l’heure est étrange pour les musiciens, peu habitués à jouer avant le déjeuner, elle est parfaite pour le chroniqueur encore frais et je vais savourer le premier concert du jour : la chanteuse Clotilde Rullaud (Madeleine) laisse apparaître toute son émotion mais aussi sa fantaisie et sa douceur dans cette suite de chansons, portées par des femmes le plus souvent, des histoires de vies qui se racontent en mots et musiques. Un duo piano voix qui saisit au coeur et à l’âme en reprenant des chansons pop du bassin oriental de la Méditerranée, des années soixante et soixante-dix que nous ne connaissons pas du tout pour la plupart d’entre nous. “Chansons d’amour, de mort, de révolte”, des thèmes universels qui s’inscrivent dans un espace géographique très particulier ( Israel, Egypte, Liban, Turquie, Maroc, Tunisie ). Explorer les identités choisies, vécues ou revendiquées en soulignant aussi ce que signifie être né “ici”, “être de quelque part”.

L’attraction est immédiate, loin du folklore touristique, on sent la proximité immédiate en dépit de langues différentes entre tous ces airs, ces cultures.

Après les “protest songs” de chanteuses américaines du disque précédent, ce répertoire humaniste, inscrit dans un temps révolu, où la vie était plus fluide, entre hélas singulièrement en résonance avec l’échec des printemps arabes, d’où ce titre d’Eastern Springs (No Mad music). Et encore plus tragiquement avec la violence des événements depuis le 7 octobre dernier. On est subjugué par le piano élégiaque et doucement répétitif sur lequel s’élève la voix fragile sculptant les mots du poète palestinien Mahmoud Darwich ( version initiale “Matar Naem” libanais du groupe Ferkat Al -Ard). Et que dire de cette merveilleuse ballade israélienne “The prettiest girl in the Kinder garten”? Le duo a opéré une sélection minutieuse sur plus de 200 titres pour n’en conserver que 9 et s’est livré à un travail de traduction, en anglais le plus souvent tout en gardant les mélodies et leurs rapports harmonico-rythmiques. La voix de Clotilde Rullaud est plus qu’attachante, grave avec des aigus étranges sur cette petite fiction égyptienne “Ma Fatsh Leah” du groupe Al Massrien, qu’entraîne un piano au groove hypnotique.

Les rôles sont parfaitement distribués, Alexandre Saada ( Salomon) ne fait pas qu’accompagner, emploi souvent obligé du pianiste avec chanteuse, il chante aussi et sa voix instrumentale souligne sans effort la ligne de chant, uni avec sa partenaire dans une même respiration comme dans le libanais entêtant “Do you love me?” qui s’achève en un murmure.

On est assez loin du monde originel du jazz commun à tous deux. Néanmoins le duo a travaillé des arrangements de ces versions originales en improvisant des fragments personnels, intitulés justement “Rhapsodies”, c’est à dire des pièces libres utilisant des motifs folk, des effets électroniques. Le pianiste quand il “prépare son piano” n’utilise qu’un seul petit effet qui n’est pas superflu, et cela n’arrivera qu’une fois, glissant diverses feuilles de partitions sur et entre les cordes induisant un son étrange, “sale”, de sable qui crisse ou de verre ou de plastique froissé. Une musique singulière, de la “pop expérimentale” avec des impros.

Ainsi se suivent dans un enchaînement bien construit en ronde ces textes d’auteurs jusqu’au final qui se situe en Grèce et y reste avec le rappel plus grave sur le manque, l’absence. Mais ce chant sensible et fièvreux n’arrive pas à entamer l’impresson de sérénité que laisse ce concert. Un moment de douceur et d’exaltation partagés.

 

Ellinoa

Théâtre municipal 17h.00

 

Nous enchaînons avec du chant et ce n’est pas pour nous déplaire avec le projet de Camille Durand en sextet sur la vie et fin tragique d’Ophélia. The ballad of Ophelia aurait t' elle quelque résonance avec “Ballad of Melody Nelson” de Gainsbourg ?

En jouant avec les lettres de son patronyme, la chanteuse s’est donné un nom de scène poétique Ellinoa plus adapté au sort de la malheureuse promise, sacrifiée par la folie d’Hamlet.

J’avais entendu la chanteuse dans Rituals de l’ONJ Maurin avant que, sur les conseils éclairés de Franck Bergerot, j’écoute le concert retransmis sur France Musique du même ONJ où avec Chloe Cailleton, les deux voix s’emparaient d’une partie de cette geste joycienne inadaptable Anna Livia Plurabelle (André Hodeir). Surprise de la voir enfin en “douce” Ophélie dans cet Ophelia Rebirth, nommé ainsi pardoxalement, car le projet reprend vie après avoir été brutalement interrompu par le covid.

Douze tableaux réactualisent la triste histoire de la blonde héroïne immortalisée par les Préraphaélites et John Everett Millais dans le tableau où, tel un lys à la tige brisée, elle flotte dans son voile parmi les algues auxquelles se mêle sa blonde chevelure.

Il y a de cela dans la (plus) rousse incarnation de la chanteuse aux pieds nus qui a choisi un costume de scène qui enveloppe la peau du rôle. Très pédagogique elle explique en français l’évolution de cette jeune fille qui découvre la vie, pleine de rêves et d’espoirs, un peu trop grands peut être pour ne pas subir un violent désenchantement que sa sensibilité exacerbée ne pourra surmonter . Une adolescente de nos jours et de tous temps en sa révolte et son désir d’embrasser la vie sans renoncer à ses illusions.

La voix est magnifique, pleine, bien timbrée, chaude, avec des aigus parfaitement maîtrisés. Une véritable chanteuse qui pourrait ne pas scater, même si elle sait le faire car dans ce programme acoustique de cordes frottées de musique de chambre, le chant en anglais ( british) n’impose pas de revenir au jazz….

L’accompagnement est épatant: non seulement la guitare électrique de Pierre Perchaud m’évoque les accents rock prog de ces gestes anglaises médiévales des tous premiers Genesis-on se rapprocherait même de certaines excentricités de Kate Bush avec Peter Gabriel (comme par hasard)  mais les cordes délicates du violoncelle de Juliette Serrad, de la contrebasse d’Arthur Henn (très belle voix) et de la guitare (Pierre Tereygeol) offrent un écrin de choix à Ellinoa. Et en plus, ils la supportent vocalement et renforcent l’émotion dans un choeur enchanteur.

Un bonheur d’écoute même si la fatigue qui se ressent après ces jours intenses ne me permet pas de suivre dans le texte original les moments forts de ce parcours tragique jusqu’à l’abandon final… N’ayant pas écouté le CD du projet, je ne peux comprendre si ces douze tableaux sont vraiment nécessaires….Mais ne boudons pas le plaisir de cette fin d’après midi.

Pour la dernière soirée, je dois me résoudre à reporter mon dernier texte sur la suite astrale de Leila Olivesi à lundi, la journée du dimanche étant dévolue au retour (pesant) de Nevers à Marseille dont je retrouve immédiatement à l’arrivée à St Charles le bruit et les embarras...

 

NB : Toutes les photos des artistes à la balance et en concert sont de Maxime François.

 

Sophie Chambon

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18 novembre 2023 6 18 /11 /novembre /2023 16:22
Vendredi 17 novembre, septième jour de D'Jazz Nevers.

 

 

Essor et Chute de notre civilisation

Café Charbon 12h15  Romain Baret Quintet

Il faut anticiper avec la pluie menaçante qui finit par tomber au moment où je me mets en route en direction du Café Charbon, ancien dépôt de locomotives d’une ligne SNCF locale. Transformé en scène de jazz actuelle à l’année, il accueille ce jour le concert de midi au titre quelque peu grandiloquent Essor et Chute (de notre civilisation) qui fait souvenir des considérations de Diderot sur la Grandeur et décadence de l’Empire romain, évoquant sans appel la Rome antique, ses forces politiques et ses inévitables abus d’où l’inexorable chute.

Le parallèle a quelque chose de vrai entre la situation actuelle de notre planète et le discours philosophique du grand penseur dixhuitiémiste. C’est en effet un projet éminemment politique que nous présente le leader de ce quintet jazz rock, le guitariste et chanteur Romain Baret  qui occupe le centre de la scène et qui est le narrateur de cette fresque épique : il a composé une suite en deux actes  avec prologue instrumental et épilogue,  si j'ai bien suivi, sur plus d’une heure dénonçant l’emballement vertigineux du capitalisme depuis les débuts de l’exode rural et de la première révolution industrielle jusqu’à notre course précipitée vers la catastrophe écologique, le réchauffement climatique, une plongée dans un inconnu terrifiant… La musique illustrerait un film imaginaire en un accéléré saisissant qui nous ferait revivre, même les yeux fermés, les étapes d’un désastre prévisible, la chronique de notre destruction annoncée.

Le véhicule emprunté, un quintet jazz rock prog ardent avec deux soufflants incandescents, la flûtiste Sophie Rodriguez qui se taille la part du lion avec une partition quasi ininterrompue, soutenue par le saxophoniste ténor mâconnais Eric Prost desservi par la sonorisation.

La rythmique puissante est la force de ce groupe avec une batteuse implacable Elvire Jouve qui avance avec détermination soutenue par un contrebassiste non moins solide Michel Molines qui passera sur le dernier morceau “The Rise of Hope” à la basse électrique, rappel peut être superflu après le relatif déluge de feu qui s’est abattu sur nous. Car la batteuse est un bâton de dynamite allumé quelques secondes avant explosion : quelque peu sauvage, elle allume la mèche, précise et mécanique . Ils sont cinq mais ça déménage comme un grand format et on est vite emporté dans ce flot qui nous charrie vers le vide!

 

 

Car dès le début qui acte le départ des champs, il m’a semblé entendre avec le grondement de la rythmique, l'envol des soufflants et le chant du guitariste comme un tableau précipité de notre fin. L'erreur pour le chroniqueur est de chercher dans la musique la traduction (un peu trop) littérale de cette présentation en deux parties qui suit la montée  en puissance dans l'allégresse du progrès avec le machinisme, l’exploitation intensive des travailleurs et d'attendre après un climax les guerres et crises diverses...

Le groupe qui sort un très bel objet CD numéroté avec le collectif Perce-oreilles chez Inouïe Distribution reçoit le soutien du  CRJ nouvelle mouture de 2016 (Centre Régional de Bourgogne Franche Comté). Cet outil de structuration du jazz, initialement créé  en 2000 pour la seule région Bourgogne accompagne le développement du jazz et des musiques improvisées par la mise en réseau des acteurs sur le terrain. Favoriser la création “au pays”, aurait-on dit avant, aider au développement “durable” du territoire. Ce qui va à merveille avec le sens de la marche du groupe qui croit à son projet. 

Cette bande soudée à six  car il faut compter avec les lumières stroboscopiques, les feux et fumées de Romain Bouez qui prédit l’apocalypse, en met plein les yeux dès le départ. Le titre du programme  peut se comprendre dans le désir de laisser affleurer les différents champs possibles, de réunir les contraires, de se déplacer, superposer les strates de sens, dérégler quand cela sonne trop juste, détourner, faire exploser les idées reçues.

Il ne laisse pas sa machine infernale assez respirer, certains thèmes semblent revenir, à moins que le traitement de chaque partie ne soit pas assez différencié mais ces musiciens vivent leur concert avec un engagement impressionnant qui plaît au public. C’est peut être cela l’essentiel après tout...

 

Emmanuel Borghi Trio

Théâtre 18h 30.

 

Changement radical avec le trio d’Emmanuel Borghi. Retour au théâtre municipal pour une  conversation triangulaire subtile sans le moindre cliché, avec cette élégance dans la persistance même de l’échange, toujours rebattu. Chacun donne la pleine mesure de son talent, dans une clarté d’articulation, de phrasé. Avec une confondante aisance, le trio navigue d’atmosphères feutrées à d’autres plus éclatantes parfois au sein de la même composition.

Tous trois n’ont cessé de jouer collectif tout en s’aménageant un parcours individuel original. C’est un trio tout neuf dont les personnalités semblent fonctionner pour essayer ensemble  autre chose. Leur univers a priori semblait éloigné, la rythmique étant composée de musiciens plus jeunes et prometteurs choisis par le sorcier des machines de Magma, Emmanuel Borghi  dont  le Watering The Good Seeds annonce un changement de cap dans la carrière. On entend une succession de thèmes prétextes à une expérimentation sur scène en constante évolution. Se remettre en question est la clé de la démarche du leader, il est vrai qu’on le voit chercher, presque hésiter avant de poser ses doigts sur le clavier, se laissant aller avec son expérience acquise au sein de multiples formations à jouer sans repères, sortir des passages balisés, refuser la facilité. Se mettre en danger avec des partenaires que l’on ne connaît pas. Ce goût du risque s’avère payant, le concert est une découverte formidablement excitante d’autant que ni le titre des morceaux ni le titre du Cd n’est annoncé par le leader  qui n'a pas la même aisance pour communiquer. Rien de grave, jouer suffit : ses compositions entêtantes font monter la tension avec une rythmique diabolique, d’une précision stupéfiante, les morceaux s’arrêtant brutalement dans un accord parfait.

Le remarquable batteur Ariel Tessier que j’entends trop rarement, même s’il est passé dans deux groupes différents à l’Ajmi me stupéfie à chaque fois par sa mécanique d’horlogerie jurassienne. 

 

Un trio sans recherche d’effets d’amplification, de machine qui produit un jazz vibrant, qui vit tout simplement. Penser jazz en trio en oubliant la tonalité” dit fort justement Xavier Prévost dans sa chronique du disque sur ce site même. Du bruitisme parfois sur les traces du dodécaphonisme... un programme qui passe très bien. L’adhésion du public est immédiate, aucun risque avec ce trio que la formule reine en jazz, piano-basse-batterie tourne à l'académisme. Audacieuse est leur musique et pourtant accessible, du grand art. Une heure ne suffirait pas mais l’important est d’avoir découvert  ce groupe qui doit absolument persister dans sa démarche.

 

 

Duo Giovanni Guidi et Luca Aquino

Grande salle de la Maison, 20h 30

 

Sans avoir vu le titre du programme Amore bello, chez Musica Jazz en 2021, on pouvait presque s’en douter à l’écoute de ce duo italien. Un jazz transalpin que l’on a peu d’occasion d’entendre en France alors que nous sommes si proches.

Installée confortablement en hauteur dans la grande salle de la Maison de la Culture, si bien que je ne vois pas grand chose du couple sur la scène immense, j’essaie de deviner sans y arriver d’ailleurs quel est le leader et lequel est le  plus jeune. Je suis tout de suite attirée par les variations de jeu du trompetttiste qui capte toute mon attention. Il commence par siffler dans le micro . Connaîtrait-il la technique du "silbo" canarien de la Gomora pour communiquer en sifflant d’un village ou d’une île à l’autre? A moins tout simplement qu’il ne s’inspire de Morricone dans les films de Leone…Il fait encore bruiter sa sourdine dans le pavillon puis il se mettra à chanter, pratique aussi la respiration continue -c’est un autodidacte élève du Sarde Paolo Fresu. Une théâtralité dans la posture et les gestes, une technique et un son des plus captivants pour ce musicien adoubé par le maître Enrico Rava, et qui se dit amoureux de Chet Baker… La filiation est assumée. Sans connaître le titre de leur premier CD, je commence à me dire que le duo part en roue libre sans direction vers "l'art mineur" selon Gainsbourg, pourtant passé maître en la matière, du cantabile, de la canzonetta que les Italiens privilégient, puisqu' inscrite dans la forme même de leur langue.

 

Et quand il prend la parole pour présenter ce duo, le pianiste Giovanni Guidi confirme que leur unique objectif est de faire chanter leur instrument, qu’ils ne cherchent qu’à faire jazzer des chansons pop de leur patrimoine, méconnu ici. Selon le principe jazz de reprendre des thèmes “fossilisés” quelque peu dans leur version princeps et de les renouveller. “Amore bello” est par exemple un titre de Claudio Baglione. “Un giorno dopo l’altro” du grand Luigi Tenco . Mais ils reprennent aussi les standards de l’American Songbook gardant la ligne mélodique comme dans l’inoxydable “Over the Rainbow” d’Harold Arlen et E.Y. Harburg. Ils se saisissent aussi de “What a Wonderful World” ce qui constitue un défi pour un trompettiste, car les solos et les aigus d’Armstrong ont une force insurpassable. La fatigue me gagne car je n’ai pas reconnu le thème “I fall in love too easily”( Styne/ Cahn) qui serait logique dans la thématique de leur programme.

 

 

African Jazz Roots Seetu

Grande Salle 21h 30.

 

Si les Italiens ont charmé le public toujours aussi nombreux dans cette "cathédrale" des temps modernes qu'est une maison de la culture, il y aura du spirituel dans l'art avec le groupe suivant. Que dire aussi de la connivence immédiate du public avec cette formation mixte due à la rencontre de Simon Goubert avec le joueur de kora Ablaye Sissoko? Le jazz à la rencontre de l’Afrique occidentale. Un long compagnonnage de trois albums qui remonte à 2009, scellé lors du festival de St Louis du Sénégal d’ailleurs évoqué dans une composition “De Dakar à St Louis”.

Une complicité absolue, un plaisir de jouer ensemble, de vivre au Sénégal une aventure en terre africaine tout en remontant aux racines du jazz, entre des rythmiques issues du jazz américain et d’autres plus traditionnelles emmenées par les sabars (qui peuvent être percussions, style de musique et danse).

Seetu” en wolof est le reflet, miroir de l’autre dans lequel on se mire et se réfléchit? Mélodique, rythmée, percussive cette musique a toutes les qualités et révère la tradition. Le joueur de kora, cette harpe à 21 cordes et très long manche explique posément avec toute la sagesse des griots mandingues le sens de la vie, le respect de la famille et des ancêtres. Savoir reconnaître et accepter d’où l’on vient est une notion essentielle, souvent rejetée ici. Il prend le temps de décrire la leçon révélée dans les  traditionnels comme “Manssani Cisse” qu’il jouera avec Ibrahim Ibou Ndir, virtuose des calebasses qu'il manipule avec un doigté exceptionnel. On croirait parfois entendre  un cliquetis de claquettes sur ces gros bols au plat.

 

 

La complicité entre le piano de Sophia Domancich et la kora d' Ablaye Sissoko est manifeste : proches sur scène et dans la vie, le son du piano se confond même avec celui de la harpe.

Jean-Philippe Viret vieux complice du batteur est le pilier du quintet, le mât auquel ils se raccrochent tous et l’écriture de Simon Goubert met en valeur chacun de ses amis dans des duos basse-percussions, piano-harpe sans oublier de driver l'ensemble avec sa frappe toujours exceptionnelle .

Il me fait penser à un page, un gentil troubadour quand il présente avec humour et allégresse cette nouvelle aventure leur aventure dans des ballades émouvantes («La Langue de Barbarie», «Réflexions du jour»). Il n’oublie pas enfin de rappeler qu’African Jazz Roots (Cristal Records – 2022) fut enregistré à l’Institut Français de Dakar en compagnie de l’ami de toujours le contrebassiste Jean-Jacques Avenel et des musiciens sénégalais Ousmane Bâ - flûtiste peuhl - et Babou Ngom – percussionniste - tous trois disparus aujourd’hui…

 

A suivre….. le final du festival demain.

NB : Les photos des artistes sont de Maxime François.

Sophie Chambon

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