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13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 15:23
D'jazz Nevers festival      Régis Huby sextet

Régis Huby Sextet     Bliss

Nevers, théâtre municipal, mercredi 12 novembre.

EPK - RÉGIS HUBY - BLISS

 

 


 

Nous voici de retour à Nevers pour la trente-neuvième édition du Djazz Nevers  festival de Roger Fontanel. Après une longue route, la récompense est la découverte depuis le pont sur la Loire de la cité ducale adossée à la colline.

Plaisir ensuite de retrouver le merveilleux petit théâtre à l’italienne près du Palais ducal, au coeur de la cité. L’écrin parfait pour accueillir la nouvelle création du violoniste, compositeur, homme orchestre Régis Huby intitulée Bliss après son Ellipse grand format qu’il avait présentée ici en 2018.

Un titre mystérieux un peu difficile à traduire. Régis Huby s’en explique après le concert, il parle de « béatitude », de  plénitude, d’ allégresse, de cet émerveillement qui s’empare de vous devant le spectacle de la nature, de la mer (ne pas oublier que le violoniste est breton), d’ un tableau dans lequel vous plongez ( un Rothko, un Klein ou un Pollock). Un sentiment vif en tous les cas qui nécessite une présence active et non pas une sérénité quiète et quelque peu ramollie. A juste titre Franck Bergerot évoque l’inverse d’"un engourdissement contemplatif".

Figure sur l’album enregistré au Triton il y a quelques mois une citation de Tolstoï qui résume l’affaire : « La source de la béatitude n’est pas hors de nous mais en nous. » Et l’on pense alors à cette dynamique qui porte la vie, une résistance au cynisme actuel, une façon de retrouver l’envie. Ce qui dans l'éthique spinoziste  résumerait la béatitude à ce plaisir total qui satisfait l’ensemble de notre être et s’oppose à ce qui lui résiste.

Il est certain que pour servir ce projet qui invite à une certaine introspection, Régis Huby a fait appel à des musiciens amis dont il connaît la valeur et le travail et qui peuvent lui fournir les nuances recherchées. Il a envisagé une formation inhabituelle : non pas un quatuor classique de cordes, lui qui vient de ce monde chambriste qu’il a su faire évoluer dès son quatuor IXI mais un sextet où l’emporteraient les graves : un seul violon ténor, le sien électro-acoustique, un alto (Séverine Morfin), une contrebasse centrale ( Claude Tchamitchian) proche du violoncelle (Clément Petit) . L’idée intéressante est de transformer l’ensemble en sextet, en l’augmentant du trombone de Samuel Blaser et des percussions "trafiquées" de Michele Rabbia. Le casting est de très haut vol. Régis Huby a pensé à chacun de ces virtuoses dont il partage le langage et l'esprit, leur laissant ainsi donner la pleine mesure de leur talent. C'est en effet en pensant à ce cheminement commun qu'il a conçu cette pièce de près d'une heure quinze, gigantesque travail de composition architecturé avec le plus grand soin avec des contrastes dynamiques qui rompent l'horizontalité de la formation. Tous se retrouvent avec un plaisir évident pour servir la musique qu'ils aiment, celle de Régis Huby en l'occurrence, le grand ordonnateur de cette histoire musicale. On peut être saisi par la disposition particulière étudiée pour que tout converge vers les basses, le grave et une certaine frénésie rythmique.

Le tromboniste seul cuivre de l'ensemble apporte la chaleur, ce "flesh and bone", lui qui peut escalader la gamme, timbrer de diverses façons- il prendra un solo d’une douceur exquise, gouleyante, coulissant de toute sa longueur, de glissandi en growls joyeux. Il faut l’imaginer heureux envoyant sa coulisse vers les cintres, du vif argent, inimitable car n’imitant personne ! N’oublions pas l’apport de la batterie, percussions, électronique de notre Turinois, plus « calme » aujourd’hui, qui jouerait presque « normalement » des balais, des mailloches et des baguettes sans faire trop remonter sa « furia » déconneuse, étonnante.

Et pourtant quand il fait des gargarismes au micro, ponctue les interventions du trombone ou de la basse de sa scie mécanique actionnée à l’archet ou les interrompt d’un coup de sifflet trublion, d’un doigt rageur sur le clavier trafiqué de son Mac, il rompt l’équilibre de la narration, fait varier les hauteurs, secoue l’orchestre de son délire bruitiste, parfaitement déréglé.

Un travail soigné, cohérent, édifié sur la recherche des timbres, couleurs et textures qui s'emboîtent selon la forme d'une suite fragmentée en dix petites pièces- si je suis le montage de l'album, qui parlent d'éveil "Awakening", de "Looking Beyond" avant de plonger dans le monde de la couleur. Synesthésie à la Kandisky?

Il y a dans cette oeuvre quelque chose d'insaisissable, de libre et de créatif, quelque chose de contagieux dont les musiciens se sont emparés. Une forme  en tension et détente, avec reprises, variations, répétitions (quelque chose de "reichien") tout en soulignant la vitalité, le lyrisme de cette écriture pleine, dense, travaillant sur l'épuisement des motifs rythmiques entre écriture continue et lampées d' improvisation. La seule figure féminine, l'altiste forme la paire de cordes indispensable au registre plus aigu.

Quant à la direction de Régis Huby que tous regardent, ne s'étant pas encore assez approprié son écriture, elle possède de séquence en séquence ce qu'il faut de tension pour emporter celle des spectateurs. Il a envisagé des regroupements des cordes (qui pratiquent autant les pizz que l'archet) en unissons éclatants, des montées en puissance enivrantes mais aussi des parcours brisés, échappées précieuses, lignes de fuite des solos si différents de chaque instrumentiste, de véritables moments de bravoure.

Claude Tchamitchian le pilier du groupe, est saisi soudainement d'une sombre mélancolie, profondeur qui surgit dans un solo déchirant et grave. Quant au violoncelliste tout proche il nous gratifiera d'un solo époustouflant qui ne sonne en aucun cas comme celui d'un violoncelle.

Cette musique se révèle impressionnante à l’écoute mais gageons qu’elle est aussi surprenante pour les musiciens eux mêmes qui doivent selon la loi de l’improvisation, faire surgir ce qui advient hic et nunc! En tous les cas, on souscrit au programme qui déclenche une certaine intranquillité et nous donne l’opportunité de nous arrêter un temps, de nous laisser envahir par le flux, le flot qui se conclut sur la découverte fondamentale de la joie, d’un bonheur mystique ou spirituel plutôt, difficile et rare car "tout ce qui est beau est difficile et rare". 

Sophie Chambon

 

Merci à Maxim François le fidèle photographe du festival pour toutes ses  photos !

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31 octobre 2025 5 31 /10 /octobre /2025 09:15
Tom Bourgeois Quartet              LILI

Tom Bourgeois Quartet Lili

 

 

Label Igloo/L’Autre Distribution

 

Tom Bourgeois

 

Hymne au soleil (avec Veronika Harcsa, Vincent Courtois, Théo Lanau et Lennart Heyndels) - YouTube Music

 

 

Une chronique enthousiaste après la découverte du Lili du saxophoniste Tom Bourgeois, authentiquement « inspiré » par cette compositrice « classique » de l’époque de Ravel et Debussy, disparue il y a plus d’un siècle . Une musique révélée miraculeusement si on appelle ainsi le hasard ou la chance, en résonance avec la personnalité singulière du découvreur. Il avoue s’être senti lié à quelqu’un dont il ignorait l’existence, dont il ignorait la musique.

On se souvient de l’hymne au soleil (2003) des frères Belmondo dédié à la petite sœur de Nadia Boulanger, Lili, née en 1893 et disparue trop jeune à vingt quatre ans. Cette compositrice française surdouée obtint le prix de Rome de composition musicale en 1913, eut pour mentor Gabriel Fauré qui reconnut très vite son talent.

Lili est assurément un hommage du saxophoniste et clarinettiste franco-belge mais bien plus que cela. C’est un travail en miroir qui demandait audace, imagination et une certaine faculté d’adaptation, mieux de « connection » pour réunir deux univers a priori différents. Travaillant sur les titres originaux d’après les partition (choeurs, prières et autres pièces sacrées), Tom Bourgeois a organisé de petites sessions pour voir ce que rendaient ses arrangements de ces thèmes et variations. Et il a su créer pour la circonstance un quartet de rêve composé de compatriotes (Alex Koo au piano, Lennart Heyndels à la contrebasse, Théo Lanau à la batterie ) pour mener à bien sa tâche, augmenté de deux invités de marque. La chanteuse hongroise Veronika Harsca qu’il connaît bien puisqu’elle vit entre Belgique et Londres, a réécrit à sa façon spontanée les textes de deux « chansons » que le violoncelliste Vincent Courtois ( découvert sur l’album West ) pare des plus beaux atours, s’en donnant à coeur joie sur « Apostrophe » et sur le fameux «Hymne au soleil».

Où se situe t-on en écoutant d’une traite et plutôt religieusement ces quatorze pièces ? A la confluence du classique, d’un jazz assurément chambré et secoué avec vigueur, exalté avec le contemporain dans les arrangements et expérimentations vocales qui défrisent quelque peu. La chanteuse attaque très fort sur « l’Hymne à l’amour », nous surprend plus agréablement dans les «Thème d’amour en canon » et nous charme sur un « Cortège » délicat. Du chant qui sait être lyrique mais que détournent la pratique du jazz et du contemporain, voire de la pop dans sa plus belle tradition.

On passe par des montagnes russes émotionnelles, le climat est plus heurté sur les « thèmes et variations », grave et hypnotique sur "Attente" . Vincent Courtois, à l’aise dans ce répertoire donne toute sa mesure dans « Pie Jesu » pièce poignante dictée sur son lit de mort à sa sœur Nadia. Celle-ci à la longévité presque choquante en comparaison-elle mourut en 1979 à 92 ans, demeure très connue pour avoir donné des cours de composition à tout ce qui compta dans la musique du XXème de Gershwin, Copland, Schifrin, Piazzola à Quincy Jones, Philip Glass et tant d'autres.

Démêler la part entre la partition très écrite et les passages d'improvisation  dévolus à chaque musicien n’est vraiment pas important. On l’aura compris, le travail de Tom Bourgeois est loin d’être fidèle comme celui des Belmondo en grand orchestre. Une démarche différente singulière et réussie au-delà de toute espérance dans un travail de ce genre. D’ailleurs la plus grande qualité que l’on peut reconnaître à cet album est de donner une furieuse envie de revenir à Lili Boulanger et de plonger dans ses musiques. Et cela est bien.

 

Sophie Chambon

 

 

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2 septembre 2025 2 02 /09 /septembre /2025 11:48

Naïve 2025    

                                                                  

Nate Smith (compos, dirc, dms) + au gré des morceaux, feat : Josh Johnson (sax), Jswiss, Marquis Hill (tp), Lala Hathaway (vc), Lionel Loueke (g), Michael League (b), Säje (vc), Kiefer (rhodes), Carrtoons (b), Ben Williams (b), Jermaine Holmes (vc), Charlie Hunter (g, b), DJ Harrisson (rhodes)

 

Gros coup de cœur pour cet album de rentrée, du batteur américain Nate Smith.

Avec « live- action », le batteur de Pat Metheny ou de Norah Jones (entre autres) se promène dans un ambiant jazz hyper léché ( certains diront « hyper produit ») où règne en maître une sorte de groove suave porté par des voix superbes. Tout cela entre mélodies, rap et scansions.

Nate Smith qui signe les compositions s’éloigne certes du jazz pour privilégier une approche nettement plus commerciale, à l’instar de beaucoup de talentueux jazzmen (et women) de l’autre côté de l’Atlantique qui ne cessent de lui tourner le dos.

Mais qu’importe. Finalement cet easy listening, on le savoure sans même éprouver la moindre culpabilité, tout simplement parce que ça passe tout seul. Crème !

Nate Smith s’entoure de ce qui se fait de mieux dans la pop culture américaine à l’image de Lala Hathaway (la fille de son père, Donny, auréolée de 5 grammy’s) qui vient prêter sa voix sublime sur un titre (Automatic). Ou encore Charlie Hunter, le guitariste à huit cordes de la néo-soul. Marquis Hill, le trompettiste de l’Illinois, très en vue aux IS est aussi de l’affaire.

Il y a certes un peu de name dropping dans cet album mais (et c’est tout le talent de Nate Smith), sans jamais perdre en cohérence.

Il le dit lui-même, cet album « était une façon d’activer toutes ces relations que j’ai construites ces cinq dernières années »

Entièrement enregistre en live , il a été réalisé en utilisant chaque fois les mêmes instruments. Ce qui contribue justement à cette homogénéité.

Au final, un album rond, un peu mou mais aussi velouté et sucré. Dans lequel on aime, finalement s’y prélasser.

Jean-Marc Gelin

 

                                                     

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3 août 2025 7 03 /08 /août /2025 19:38
Laurent Briffaux    Bill Evans  Le Cercle de Trois

Laurent Briffaux

Bill Evans Trio Le Cercle de Trois

Editions Lenka Lente

 

www.lenkalente.com

 

Bill Evans : Le Cercle de Trois de Laurent Briffaux / Editions Lenka lente

 

 

Si on a beaucoup écrit sur le premier trio de Bill Evans formé de Paul Motian et de Scott LaFaro entre 1959 et 1961, Laurent Briffaux publie sur les éditions nantaises Lenka Lente de Guillaume Belhomme un récit tout à fait étonnant, sensible et poétique, très documenté sur l’émergence de cette formation qui allait révolutionner l’histoire du jazz. Un trio hors norme, trois personnalités vraiment différentes que la musique seule rassembla, association improbable et éphémère, le génial contrebassiste ayant disparu dans un tragique accident de voiture. Musicien, Laurent Briffaux l’est assurément quand on découvre sa façon de décrire le jeu et les moments musicaux, l’atmosphère des gigs. Sa passion pour le trio remonte à loin puisqu’il est déjà l’auteur d’une biographie du contrebassiste aux Cahiers du Jazz. Car on ne peut pas dire que  le pianiste  a les projecteurs constamment braqués sur lui : il est certes le leader mais nous est surtout montrée la création d’un triangle totalement équilatéral où chacun sut rapidement trouver sa place et entrer en résonance avec les deux autres.

Autre originalité : si Bill Evans avait une passion pour la « forme » qu’il voulait imprimer à sa musique, luttant entre l’ordre et l’émotion, trouvant sa liberté dans le cadre et la partition, l’auteur nous livre « a narrative non fiction » sur la ligne de crête périlleuse entre fait et fiction. Ce n’est ni une biographie, ni un récit factuel nécessairement plus sec comme Bill Evans : Portrait d’un artiste au piano dans l’excellente collection Bleu Profond en 2004 d’Enrico Pierannunzi qui s’était livré à un exercice d’admiration d’un pianiste à son modèle et mentor.

Suivant sans doute l’écrivain du jazz Alain Gerber qui écrivit nombre romans du jazz sur les grands de cette musique, en fictionnalisant quelque peu leur vie, Laurent Briffaut imagine et réécrit avec talent la rencontre et la vie du trio de 1959 à 1961 selon les dates précises des concerts et tournées, par touches progressives, dans de courts chapitres qui finissent par dresser un portrait des plus vifs, titrant chaque entrée d’une chanson ou composition du trio. Pour cette reconstitution passionnante, nul doute qu’il s’est livré à un travail considérable de recherches, épluchant tous les types de documents possibles. Il intègre ainsi témoignages, anecdotes essentielles, précisions historiques, réflexions culturelles, sociales, biographiques évidemment et analyses musicales des plus fines. Sur une trame d’utiles points de repère, avec un système astucieux de notes en fin d’ouvrage qui éclairent considérablement le contexte, Laurent Briffaux tisse une toile de fond sur laquelle va se dérouler l’une des plus formidables aventures musicales et humaines du jazz, d’autant plus intense qu’elle ne dura que deux ans. Sans oublier d'établir à la fin du volume une chronologie précieuse et une discographie particulièrement soignée en inédits.

On a l’impression de lire un roman et en cela, l’auteur s’inspire aussi de Jean Echenoz et de son Ravel avec plus de bonheur dans la collecte des faits, car il est plus facile de se lancer dans une véritable enquête sur la vie et l’aventure du trio ( Motian gardait par exemple tous les comptes des concerts). Il réussit à apporter une belle singularité à ce qui aurait pu être une chronique de plus sur un trio même mythique  qui révolutionna l’art du trio justement. Il montre dans une approche sensible et progressive comment ces trois musiciens qui n’avaient pas grand-chose en commun ont réussi à s’apprivoiser et à inventer l’inouï : s’acharnant comme tous les grands à ne ressembler qu’à lui même, toujours à la poursuite de la mélodie, Billy savait pourtant s’abandonner à chaque improvisation que souvent ses acolytes lui rendaient imprévisible.

Véritables personnages de fiction, tenaces mais chahutés par la vie des musiciens de l’époque (et pourtant ils ne sont pas noirs), l’issue nous importe autant que la musique, le fil du suspense n’étant jamais négligé. Un « page turner » en somme.

Le style est enlevé, on découvre enfin une écriture ce qui est plutôt rare dans ce genre de livre « musical ». Et c’est drôlement agréable que de se laisser entraîner, de par la maîtrise narrative et l’érudition musicale dans un  scénario bondissant qui balise deux années folles en d’audacieux travellings.

Sophie Chambon

 

 

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4 avril 2025 5 04 /04 /avril /2025 17:41
YVES BROUQUI                MEAN WHAT YOU SAY

YVES BROUQUI             MEAN WHAT YOU SAY

 

 

Label Steeple Chase /Socadisc

Sortie le 4 AVRIL

YVES BROUQUI

 

 

C’est son premier album sur le prestigieux label Steeple Chase et pourtant le guitariste Yves Brouqui  a une belle et déjà longue carrière depuis 1986 : respectueux d’une certaine tradition,  il s'inscrit dans la lignée des grands de l’instrument, les Grant Green, Wes Montgomery, Kenny Burrell...ce qui n'est pas pour nous déplaire. 

Il a su s’entourer de complices aussi doués que lui et le quartet qu’il forme avec son ami le pianiste Spike Wilner est une splendide  jazz machine. Ce pianiste avec lequel il a beaucoup joué en club dans ses années new yorkaises, en particulier au Smalls que possède à présent Wilner est son alter ego. L’un finit à peine sa partie que l’autre le relaie tout aussi étourdissant quand il entre dans la danse. Les deux échangent avec une énergie déconcertante et pourtant décontractée, une inventivité permanente adaptée à la fluidité de la musique. Le pianiste est « venu » avec son trio, une rythmique superlative (Paul Gill à la contrebasse et Anthony Pinciotti hélas disparu dernièrement) qui sait installer un swing généreux et robuste, propice aux envolées délicates du guitariste.

Neuf compositions qui prennent le temps de se déployer et développer des passages improvisés avec goût, parmi lesquelles un arrangement  inventif et réussi de Magali (traditionnel folk) par ce guitariste limpide et trois compositions de son cru qui apportent une touche plus lyrique voire sentimentale  comme dans l'exquise ballade Elsa Rosa . Le quartet reprend cinq standards dont deux de pianistes le Turquoise Twice de Cedar Walton peu revisité depuis sa sortie en 1967 sur lequel le contrebassiste joue  un solo à l’archet impressionnant par sa clarté d’articulation et Mean What You Say de Thad Jones, titre éponyme de l’album, une ballade medium tempo avec une intervention musclée de Wilner. 

Mais c’est à la mitan du CD avec une version du pourtant ressassé Besamo Mucho ( 1932)  jouée plus de cinq cents fois depuis 1943 que le quartet s’envole faisant retrouver à ce classique une fraîcheur surprenante. Contre toute attente la chanson de Consuelo Valasquez est revivifiée sur un tempo en 5/4 ce qui change quelque peu la donne. La rengaine swingue d’un coup et le guitariste soyeux trace sa ligne claire avec élégance. Out of The Town de Cole Porter moins connu peut être que ses « tubes » éternels est interprété sur un rythme plus nonchalant, latin qui bizarrement souligne combien  cette mélodie mélancolique est inspirante. Tout à fait dans l’esprit de Cole Porter avec encore un solo à l’archet de Paul Gill. Quant à For John L, cette autre composition de Brouqui m’a fait revenir aux grandes heures d’un jazz  post bop qui n’existe plus guère aujourd’hui, en France du moins, une pulse chaleureuse irrésistible, pas du tout hypnotique mais euphorisante.

Le quartet termine en beauté « tranquillement » avec la valeur sûre qu’est Caravan. Enfin pas si quiètement puisqu’ils finissent sur un up tempo très impressionnant. Un épilogue énergique et emballant. C’est la musicalité et la cohésion de ce groupe que l’on retient d’un bout à l’autre de cet album lumineux qui s’écoute d’une traite et donne une furieuse envie de se retrouver en club entre amis ou sur une piste de danse. Voilà une musique que ne décalquera pas cette sacrée Mademoiselle I.A.

 

Sophie Chambon

 

 

 

YVES BROUQUI                MEAN WHAT YOU SAY
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17 novembre 2024 7 17 /11 /novembre /2024 08:44
DJazz Nevers 38    Dernier Tango Ducret Monniot   Trio Dominique Pifarély

 

 

Vendredi 15 Novembre,  ma quatrième journée

Duo Ducret Monniot 

La Maison, 12h 30

 

 

On les attendait avec impatience ces deux maîtres de l’improvisation et une fois encore, on se laisse prendre… tout comme le public, conquis d’avance. Un titre qui tease évidemment...Vont-ils nous danser un tango à Nevers? Ils en sont bien capables….

 

A l’ouverture, Christophe Monniot sort son baryton, plus de cinq kilos pour seulement 2,5 cm d’anches ce qui classe l'engin dans les bois et il attaque en douceur avec ce moelleux qu’il sait imprimer à un phrasé voluptueux. Recomposer à partir de motifs déjà joués, retravailler des anciennes compos comme Yes, Igor, donner une nouvelle couleur à ses propres fragments, les réécrire en fonction de l’autre, ils savent faire tous les deux. Voilà l’essence même de la musique qui se joue à l’instant, qui advient là devant nous. Ducret comme Monniot commentent leurs compositions respectives alternées dans ce programme humoristique et joyeux, bon enfant dans la présentation, sérieux, tenu et dense dans le rendu musical. Les indications sont bienvenues, voire attendues pour entrer dans cette musique mouvante, composée d’ éléments plus stables à reconnaître avec une longue pratique.  A la manière de Perec qui disait lire et relire toujours les mêmes livres, se nourrissant des enrichissements successifs, une intertextualité en quelque sorte, une histoire métaromanesque …

Ils savent à merveille relancer, redistribuer le jeu, s’emparant de la formidable énergie que le partenaire renvoie. Ducret a une profonde admiration pour Monniot et ça se voit. Il renoue  avec un «vrai» jeu de guitare, nous donnant l’occasion de l’entendre dérouler de plus longues phrases. Prenant à contre pied la tendance actuelle au minimalisme qui peut transformer les musiciens en scieurs de long, il est sciemment à rebours ( il a lu Huysmans pour sûr). Dès le deuxième morceau, le climat change, ça joue “velu”, Monniot déclenchant une série de déflagrations, secousses, salves d’artillerie lourde auxquelles répond une guitare “métal”. Ce qui n’exclut pas des changements de rythme au sein de la même composition, des accès de douceur brute, des ralentissements ouatés. C’est en fin de compte un concert rock and roll que ce dernier tango… dont le titre provient d’une commande sur le thème les Films de ma vie, une variation sur la musique du saxophoniste Gato Barbieri pour le film de Bertolucci. Qui a donné au guitariste à l’époque un sacré sentiment de “frustration” dit-il en mimiquant le thème ( pas si gnan gnan au passage) que Monniot au sopranino reprend à son tour, bruitant de son côté, se déhanchant et se déboîtant presque le col à force de nous la jouer charmeur. Pourtant il n'est pas vraiment reptilien, plutôt dans le brame ou le mugissement.

Pour une composition qui se voulait chanson plus ou moins pop, en fin de compte la chanson est devenue Chant Son (!) à l’alto pour Monniot qui montre l’étendue de sa palette de jeu sur quasi tous les sax, chatoyant dans les timbres.Tous deux  jouent de concert, cascadant les notes.

Marc Ducret qui a vraiment tout écouté et longuement écouté, ne suit pas le phrasé des guitaristes, surtout des guitar heroes ( il en est un pourtant), il phrase sec et percussif, batteur sur sa caisse de résonance. Il est toujours impérial à peu de frais et d’effets, il lui suffit de “triturer" son jack ( grand gimmick de son répertoire que j’attends toujours) pour sonner original, ponctuer le discours du complice qui se tord de son côté ou fait mine de valser, tout alangui. Il peut attendre un peu, se balance au bord du vide avant de s’y jeter avec son alto.

Une écriture plus difficile à saisir d’ordinaire, avec intrigue et suspens qui, en ce jour et à cette heure est immédiate. Mais quand on aime...

 

 

 

Dominique Pifarély Trio

Théâtre, 18h.30

 

Le violoniste Dominique Pifarély poursuit son travail d’écriture dans un trio européen avec le contrebassiste zürichois Heiri Känzig (remarqué dans le réjouissant Helvéticus avec Humair et Blaser) et le batteur Portugais Mario Costa qui a beaucoup tourné avec Emile Parisien. Ce trio bouscule sans la bouleverser la forme traditionnelle piano-basse-batterie. Configuration troublante mais pas inédite car le violoniste a joué en trio par le passé avec Martial Solal et Patrice Caratini (sans trace discographique hélas) et un peu plus récemment avec Sclavis et Courtois qui sont des compagnons de route.

Ce musicien beaucoup trop rare, il faut dire que je l’ai découvert au mitan des années quatre vingt dix avec son Acoustic Quartet au Théâtre Jean le Bleu de Manosque avec Ducret, Chevillon, Sclavis. Et ce fut une révélation, une porte d’entrée dans les musiques libres alors que le violoniste venait tout de même du jazz et du swing.

Un musicien assurément passionné qui fait friser ce soir la corde de l’archet dans des récurrences particulièrement stridentes. Abstrait dans son écriture travaillée au cordeau, il sait retrouver une certaine histoire du violon et il me semble apercevoir tout un réseau graphique de traits plus ou moins ajustés dans un tracé provisoire, un rien frénétique, voire bruitiste.

Comment suivre sa pensée, les idées surgies dans le brasier de l’improvisation? L’écriture est là, précise, on la sent qui affleure, le batteur  sait la suivre et tout en martelant continu et dru, il retrouve le violoniste régulièrement aux points de rendez-vous attendus.

Travail d’un ascète- pas sûr qu'il aimerait le terme, mais j’aimerais que sa musique fasse plus sens ce soir après l’éblouissement ressenti dans les Dédales de sa Time Geography. “Cette musique ardente dans ses commencements, souvent nerveuse, entraîne au delà de la sensibilité et du lyrisme, sans produire une excitation violente, tant on la sent contrôlée, presque mesurée dans ses dérèglements” avais je écrit. C’est encore vrai aujourd’hui mais son jeu fiévreux, emporté, sous tension peut ébouriffer par sa radicalité et le son acide du violon.

On entre ou pas dans la musique de Dominique Pifarély qui nous entraîne dans sa langue, son univers, sa manière de construire les événements. On embarque à bord de son train fou qui ne réduira jamais l’allure, une ligne à très grande vitesse qui se moque des obstacles, les percuterait presque, plus dans l’énergie des grooves et des séquences d’improvisation libre que dans une approche chambriste avec ce trio. Et ce. en dépit de dialogues avec la contrebasse et la batterie car Mario Costa peut favoriser l’échange par son timbre et son placement rythmique. Pifarély laisse d’ailleurs la paire rythmique improviser et chacun se fait soliste à un moment donné, puisqu’ il leur a laissé généreusement la main.

S'impose un moment fort avec la composition du Peuple effacé ( la seule annoncée) qui me redirige vers la lumière avec une délicatesse sensible au plus fort des éclats. Puis survient le final au tempo soudain ralenti qui procure apaisement et plaisir dans une certaine puissance de la douceur. Le son même du violon est charnu, rond. Ce n’est pas un standard (je n’y songe pas un instant) mais mon voisin qui est allé se livrer à son travail de journaliste sérieux rapportera la réponse. C’est une version très personnelle de The first time ever I saw your face, chanson du poète britannique et chanteur engagé à la grande époque, Ewan MacColl ( auteur de la rengaine folk Dirty Old Town tant de fois reprise, que je chantonne quand j’ai une envie de celtitude). C’est Roberta Flack qui rendit la chanson célèbre et le finaud Clint Eastwood l’utilisa dans son premier film en 1971 même si on en retient surtout la ballade d’Errol Garner Misty qui inspira le titre original Play misty for me.

(A suivre)

Sophie Chambon

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13 novembre 2024 3 13 /11 /novembre /2024 17:01
Djazz Nevers 38              Sophia Domancich Trio    Wishes

 

 

 

Mardi 12 Novembre

Sophia Domancich Trio       Wishes

Théâtre municipal de Nevers, 21heures.

 

 

 

 

Arrivée in extremis pour le concert de 21heures au théâtre de Nevers  après une journée éprouvante de train, de route, de retards et de bouchons.

Sophia Domancich revient avec une nouvelle actualité “Wishes”, pas encore discographique, mais ça ne saurait tarder-elle est prévue bientôt au Studio Sextant, sur un répertoire original qui n’a d’ailleurs pas encore de véritables titres. Soit six wishes ou des “souhaits” qui se ressemblent sans se dupliquer bien que le concert soit sous le signe de la répétition, quelques mesures répétées avec des décalages de plus en plus nets, jusqu’à l’évanouissement, l’effacement .

Mais après la création au Sunset la semaine dernière, le passage à Strasbourg à Jazzdor il y a deux jours, voilà le troisième concert à Nevers. Et c'est peu dire qu'elle nous fait plaisir, Sophia car pour son retour avec un nouveau trio, c’est un coup réussi. La pianiste fait advenir avec ce nouveau groupe ce qui semblait oublié : un "classique"en jazz de la formule piano-basse-batterie qui reprend autrement un chemin balisé en y découvrant des paysages originaux. Sans doute faut-il savoir s’entourer : voilà trois musiciens qui n’ont pas souvent travaillé ensemble et pourtant on a l’impression qu’ils se connaissent depuis toujours tant l’alchimie est immédiate. Soutenue, encouragée, stimulée par une paire rythmique exceptionnelle dans la précision et la créativité, Sophia Domancich a pu s'abandonner à ce qu'elle sait faire de mieux, une improvisation déroutante autant qu'envoûtante . 

Un équilibre atteint puisque la pianiste et le contrebassiste Mark Helias ont apporté chacun trois compositions au groupe sans compter le rappel, évocation des plus ornettiennes. Sans révolutionner l'art du trio, ils créent ce qu'on n'a plus souvent l'occasion d'entendre, une musique improvisée très sérieusement pensée. Avec- ce n’est pas le moindre de leurs  paradoxes, une structure très calculée dans la déstructuration même puisqu’on ne s’installe jamais dans la mélodie qui n’a jamais été le souci premier de Sophia. A l'exception peut être de la cinquième pièce, justement plus directement accessible qui sonnerait bien comme un standard. Serait-ce Seagulls from Kristiansund qu'elle a souvent repris, une composition de Mal Waldron, pianiste de l’épure qui savait créer une véritable fascination par d’abondantes répétitions tout à fait compulsives? J’aimerais le croire car avec Sophia les citations reviennent du plus loin de la mémoire ou de l’inconscient. Sub-conscious Sophia ?

Tous trois ont démarré bille en tête, la rythmique vite orientée par Sophia qui lance une phrase  vite hypnotique, simple dans sa reprise même, cadencée. Le deuxième évoque un jazz de chambre initié par le contrebassiste qui, à l’archet trace des sombres profonds. La musique se déguste délicatement, le piano de Sophia fait retour à Monk dans la troisième pièce,  ça swingue enfin avec un motif qui circule nerveusement tout au long de la pièce  avec des altérations, emprunté à Well We Needn’t,  vite abandonné pour avancer,  aller  se perdre dans une séquence plus labyrinthique. Sophia Domancich a trouvé des couleurs et des élans nouveaux avec le drumming subtil et sensuel d' Eric McPherson, le boisé rondement énergique, ferme et chantant de Mark Helias. Son solo sophistiqué, à la chorégraphie déliée est une élégante démonstration de l’art de jouer de la contrebasse .

 

Les réminiscences de Monk ne sont pas les seuls retours à l'histoire du jazz de ce  trio ouvert, cérébral et organique qui ne s’installe jamais très longtemps dans un thème, se plaît à fragmenter à loisir, découper à plaisir, ménager des suspens avant de réattaquer de plus belle. Chacun s’écoute attentivement, l’interplay fonctionne de façon exemplaire :  le contrebassiste prend la main avec  fermeté quand ce sont ses compositions, le batteur s’ajuste à l’ensemble avec beaucoup de spontanéité et toujours le geste juste, fournissant du "sur mesure" dans cette recherche du son le plus adéquat, de la ponctuation la plus fine pour orner cette broderie sonore. Son jeu  délicat repose entre autre sur un usage expert des baguettes qu’il fait sonner sur caisse claire, grosse caisse, cymbales avec une facilité déconcertante  à s’accommoder des discontinuités évidentes de la pianiste.

 

 

Parfois elle s’interrompt, heureuse, pour les regarder jouer tous les deux sentant que leur chant suffit à l’équilibre; mais quand elle revient dans le jeu, elle s’abandonne alors  librement à ses propres impulsions, entretenant la surprise par des changements abrupts de rythme, des interruptions ou des reprises abondamment répétées.
Ses complices l'accompagnent, habillent parfois en fond sonore, répondent aux vides, soulignent les lignes de force de leur partenaire. On se sent transporté, capable de goûter les nuances de leur musique, de suivre une poétique du jazz portée à un rare degré d’intelligence de jeu. Si les rôles sont assez finement répartis, on ne pourra pas dire qu’il s’agit d’une pianiste accompagnée d’une paire rythmique mais de solistes construisant de pair leur interprétation.

 

Tout est soigneusement conçu et exécuté même si tout n’est pas véritablement écrit, me dira en substance le contrebassiste qui, avec une pirouette évoque une musique poétique, joyeuse et pourtant politique. C’est le sens actuel à peine caché de ces Wishes.

 

 

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5 novembre 2024 2 05 /11 /novembre /2024 08:08
Franck Bergerot    André HODEIR & James JOYCE      UN  ELOGE DE LA DERIVE

FRANCK BERGEROT

André HODEIR & James JOYCE

Un éloge de la dérive

 

 

 

accueil | ONJ

Disponible le 25 octobre

Ouvrage accompagné du lien de téléchargement du concert«Anna Livia Plurabelle • L’ONJ joue André Hodeir» donné le 6 mars 2021 à la Maison de la Radio et de la Musique

 

Finnegans Wake : Anna Livia Plurabelle - YouTube Music

 

Un travail d’une envergure impressionnante, exhaustif sans être fastidieux, facile à lire même sur un sujet pourtant intimidant André Hodeir et James Joyce, un éloge de la dérive. Soit une oeuvre Anna Livia Plurabelle à la réputation difficile, une “jazz cantata” tirée de Finnegans Wake que Joyce mit dix sept ans à écrire.

Je me souviens...C’était en 2 017 à Avignon quand Frank Bergerot évoqua devant nous la suite d’Hodeir Anna Livia Plurabelle qui le fascinait depuis sa jeunesse et dans laquelle il replongeait avec passion à la lecture d’ André Hodeir le jazz et son double, un pavé de 772 pages de Pierre Fargeton (préfacé par Martial Solal). Franck Bergerot prit alors conscience de ce qu'il y avait de visionnaire dans la volonté d’Hodeir d'écrire le jazz comme on improvise, sans le faire comme les musiciens free de l’époque qui imaginaient le futur du jazz autrement, sans partition. Hodeir introduisait cette drôle d’idée d'improvisation simulée, des solistes tout particulièrement. 

Je ne connaissais pas cette pièce musicale mais le rapprochement avec James Joyce retint mon attention. Auteur pour le moins difficile dont j’avais vainement tenté Ulysses sans grand succès ( parcourant le dernier chapitre jusqu’au “oui” final du monologue de Molly) mais eu plus de chance avec Dubliners/The Dead beaucoup plus accessible, surtout après avoir vu le film crépusculaire de John Huston,  d'une grande fidélité dans les dialogues, son dernier opus où sa fille Anjelica tenait le premier rôle.

 

 

Hodeir a écrit deux "jazz cantatas" à partir de Finnegans Wake   Bitter Ending (fin du dernier chapitre) et Anna Livia Plurabelle (huitième chapitre) qui met en scène deux lavandières et une femme-rivière Anna Liffey (qui traverse Dublin jusqu’à la mer). Cette rivière musicale connaît beaucoup de changements de tempos et d’orchestrations, sans marquer une fin précise entre les sections mais avec des enchaînements, soit une oeuvre véritablement ouverte, nourrie musicalement des textes de Joyce.

 

Recréée en 1966, cet extraordinaire flux, échange de deux lavandières de part et d’autre du fleuve dont les rives s’éloignent (voix de soprano et de contralto, respectivement Monique Aldebert et Nicole Croisille) dans la première version avec un livret bilingue. C’est à John Lewis que l’on doit l’édition vinyle US de 1970, rééditée chez Epic en 1971 pour CBS France par le pianiste Henri Renaud. En 1992 Patrice Caratini s’attaqua à l’oeuvre dans la seule version anglaise et tout naturellement quand l’ONJ de Fred Maurin décida en 2021 de reprendre la jazz cantata pour le centenaire de la naissance d’André Hodeir, au studio 104 de la maison de Radio France dans l’émission Jazz sur le vif du producteur Arnaud Merlin, il fit appel à Patrice Caratini, contrebassiste et chef d’orchestre (y compris de l’ONJ). Franck Bergerot était évidemment présent ce soir de mars 2021. Une raison de plus pour justifier l’existence de ce singulier orchestre national qui s’engagea vaillamment dans cette super production de 25 artistes dont deux vocalistes, reprenant le chantier de cette oeuvre maîtresse en pleine pandémie. Les éditions ONJ records prolongèrent le travail musical en publiant la somme de Frank Bergerot (ouvrage accompagné du lien de téléchargement de l’enregistrement du concert conçu comme un seul mouvement ininterrompu).

Le concert avec captation vidéo du samedi 6 mars 2021 fut donné devant une vingtaine de personnes, techniciens compris et... la Ministre de la Culture, mais fort heureusement on put le suivre plus tard grâce à la retransmission de Radio France dans le Jazz Club d’Yvan Amar en respectant sa durée,  d'environ une heure. L’enthousiasme partagé à l’écoute de cette “oeuvre avec voix en stéréophonie”, performance unique brillamment rendue malgré la difficulté de la partition par un orchestre inspiré et deux chanteuses qui ne l’étaient pas moins, Ellinoa (mezzo soprano) et Chloe Cailleton (contralto).

Alors commence un véritable “work in progress” et l’expression n’est pas galvaudée dans le cas de ce récit historique, essai musicologique, enquête journalistique, un défi pour son auteur qui accumula  analyses, lectures et traductions diverses, ayant aussi accès aux archives de la veuve d’André Hodeir. Bergerot a réuni ainsi André Hodeir qui réinventa le statut de compositeur de jazz avec l’Irlandais génial qui faisait du “jazz verbal”. Sensible à l’esthétique des blocs sonores de Monk qu’il rapproche des derniers essais de Joyce dans le glissement de la langue, Hodeir écrit une variation continue, sans retour possible, se débarrassant des mots, usant entre autre d’onomatopées. La musique pour être vraiment libre avait besoin d’une langue inventée que lui fournit le Finnegans Wake d’un écrivan, illisible auteur d’une oeuvre sonore et musicale, d’un roman musique.

C’est l’un des mérites de ce livre de proposer plusieurs angles d'attaque : on peut en faire une lecture décomplexée, attaquer par la musique (Jazz on Joyce d’Hodeir) ou la littérature (Jazz Verbal de Joyce) mais il n’est pas inintéressant de commencer par l’article rédigé sur jazzmagazine.com par F.Bergerot, le 20 Août 2017, trois ans avant qu’à l’annonce de la recréation d’Anna Livia Plurabelle par l’ONJ, il ne décide de se mettre au travail, attaquant un chantier pharaonique. Il n’en reste pas moins que le prologue/ avertissement de 25 pages constitue une synthèse fort pédagogique aux rubriques découpées et titrées avec pertinence.  On retrouvera enfin, détaillé très précisément le déroulement du concert, les 26 différentes parties réparties en 13 fichiers distincts, une partition à l’écoute du texte qui suit les interventions de chaque musicien dans un commentaire enthousiaste digne des reporters sportifs de la grande époque !

Comme André Hodeir et James Joyce, Franck Bergerot ne laisse rien au hasard et son travail fouillé, méticuleux consiste à montrer en quoi Hodeir tentait de décloisonner les champs harmoniques, mélodiques, rythmiques, formels, timbraux selon sa formule lumineuse “agrandir le jazz pour ne pas avoir à en sortir”. Soulignons encore l’excellence des annexes, livret et notes de pochette d’André Hodeir selon les éditions, sources bibliographiques, phonographiques et radiophoniques (sans oublier un spécial James Joyce en musique) jusqu’à l’illustration bienvenue de Michel Caron, des fragments de vitrail en dalles de verre qui reprennent justement le motif de dérive et de dislocation du titre. Voilà de quoi animer la vision métaphorique qui habita l’auteur pendant l'écriture de son éloge.

Tout amateur de jazz et de littérature trouvera assurément son compte dans cet ouvrage soigné, même sans être lecteur de musique. Le grand intérêt tient de la démarche de Franck Bergerot qui a cherché dans ce véritable “labour of love” à rendre tous les registres possibles, combinant analyse musicale (explicitant le processus d' harmoniques) et dimension littéraire, et encore histoire du jazz. Soit un tour de force que cette polyrythmie d’informations musicales, jazzistiques, phonétiques et linguistiques. Car si l’écriture de Joyce sonne, il n' aura fallu pas moins de trois traductions pour s’en approcher dont un collectif dirigé par Philippe Soupault sous le contrôle de Joyce, génial polyglotte en 1930; un exemple parmi tant d’autres Finnegans Wake (initialement titré Work in Progress eh oui!) ne compte pas moins de 17 langues. La vraie langue de Joyce serait donc la traduction et ses seuls lecteurs ses traducteurs!

Raison de plus pour plonger dans le cours tumultueux de cette "jazz cantata" recréée par Patrice Caratini et l’ONJ de Fred Maurin.

 

 

Sophie Chambon

 

 

Anna Livia Plurabelle 

L’ONJ joue André Hodeir

 

 

Maison de la Radio et de la Musique
Studio 104 – 6 mars 2021 – 
Jazz sur le Vif

Ellinoa mezzo-soprano  Chloé Cailleton contralto

 

Patrice Caratini direction

 

Orchestre National  de Jazz   Direction artistique Frédéric Maurin

 

Catherine Delaunay clarinette
Julien Soro sax alto et soprano
Rémi Sciuto sax alto et sopranino, clarinette, flûte
Clément Caratini sax alto et soprano, clarinette
Fabien Debellefontaine sax ténor, alto et soprano, clarinette
Matthieu Donarier sax ténor et soprano, clarinette
Christine Roch sax ténor, clarinette 
Sophie Alour sax ténor et soprano, clarinette
Thomas Savy sax baryton, clarinette
Frédéric Couderc sax basse et ténor, clarinette
Claude Egea trompette
Fabien Norbert trompette
Sylvain Bardiau trompette, bugle
Denis Leloup trombone
Bastien Ballaz trombone
Daniel Zimmermann trombone
Stéphan Caracci vibraphone
Aubérie Dimpre vibraphone
Julie Saury batterie
Benjamin Garson guitare électrique
Robin Antunes violon
Raphaël Schwab contrebasse


 

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13 septembre 2024 5 13 /09 /septembre /2024 11:34
ALAIN GERBER   L'Histoire du be bop

 

Alain Gerber  
L'histoire du be bop 

 

Livrets The Quintessence sous la direction d’Alain Gerber et Patrick Frémeaux

Notices discographiques par Alain Tercinet *

Editions Frémeaux & Associés

Jazz (fremeaux.com)

 

Le label patrimonial Frémeaux & Associés nous fait découvrir à chaque parution des enregistrements rarement regroupés tout à fait dignes d’intérêt.

Pour traiter de l’irruption du style musical bebop qui révolutionna l’histoire de la musique aux Etats-Unis, les célèbres éditions maintes fois primées  proposent de reprendre les livrets d’un joyau de leurs productions The Quintessence. Dirigée par Alain Gerber cette collection retrace inlassablement depuis trente ans l’histoire du jazz en coffrets copieux aux textes de présentation exceptionnels. Chaque anthologie présente en effet un livret très précis où figurent les renseignements discographiques complets des différentes séances choisies et un écrit biographique sur les musiciens qui ont initié le mouvement et participé à son évolution.

Le texte vif, original et toujours documenté sur cette révolution musicale à New York dans les années 40 qui traça une ligne de partage entre jazz classique (la Swing era des big bands, une musique de danse et d’entertainment) et jazz moderne est dû à l’instigateur de la collection.

On retrouve la prose délicieuse de Gerber et son analyse des plus fines, historien et écrivain de jazz de référence dont les émissions sur France Musique et France Culture ont formé la culture jazz de nombreux auditeurs.

Alain Tercinet était la référence incollable sur l’histoire de ces enegistrements dont il nous livrait tous les détails avec gourmandise et érudition. Comme dans une vraie association, des complicités se créèrent entre ces deux plumes qui faisaient de chaque livret un plaisir rare de lecture que l’écoute des enregistrements vient renforcer. Entre respect d’une chronologie impeccablement étudiée et espace poétique.

Leurs choix éminemment subjectifs ont rassemblé les titres les plus représentatifs du talent et du style uniques de chacun des musiciens choisis. De partial mais jamais partiel pourrait-on qualifier leur travail.

Alors qu’Alain Tercinet rend compte de la complexité de cette révolution mélodique, harmonique, rythmique, le scénario d’Alain Gerber immerge dans la vie des boppers. Tous deux font revivre au fil des pages, les figures majeures, la puissance de tel ou tel jazzman que l’on reconnaît à des accessoires ou détails : à tout seigneur, on commence avec Miles The man we loved qui a droit à deux chapitres, l’oiseau de feu Charlie Parker le talonne, Dizzy Gilllespie, génie de proximité, Bud et Monk l’homme de nulle part, les pianistes phare du bop suivent, Kenny Clarke l’anti-batteur de choc qui ouvrit la voie à toute une génération, sans oublier Max Roach le Bertolt Brecht de la batterie de jazz. Une seule femme certes, mais c’est la "divine" Sassy, l’inoubliable Sarah Vaughan.

Plaisir intense et nostalgique que de plonger dans la vision du Harlem de l’époque, la vibrante évocation de la 52ème rue, des clubs le Minton’s Play house, l’Onyx (naissance du bop) avec Dizzy dont le titre de l’autobiographie jouera avec le rebond To be or not to bop.

Si “Groovin high”, “Salt peanuts”sont les chevaux de bataille du bebop, si Bird et Dizzy sont liés à jamais musicalement, le bebop est oeuvre collective. Les auteurs s’attardent bien volontiers sur les singuliers chefs de file, mais citent aussi les seconds couteaux.

 

Avec cette histoire du bebop, au coeur de la vie violente de ces musiciens en proie au racisme et à une farouche ségrégation, on assiste aux débuts d’une musique libérée, expérimentée lors de jazz sessions redoutables précisément décrites. Ce livre indispensable sur une musique décrétée pour “musiciens” conviendra aux amateurs éclairés mais constituera une vraie découverte pour les non initiés. Le lyrisme érudit de l’un et la précision impeccable de l’autre épousent parfaitement le sujet, un vrai travail d’équipe et évidemment a labour of love.

 

 

* Figure aussi dans ce livre le tromboniste Jay Jay Johnson, dernier coffret The Quintessence paru en 2024 où Alain Gerber donne son sentiment sur le musicien "en-deçà et au-delà du bebop" alors que Jean Paul Ricard reprend le rôle du regretté Alain Tercinet (disparu en 2017) dans lequel il ne dépare pas, s’attachant au factuel et à la chronologie en donnant une biographie détaillée du musicien.

 

 

Sophie Chambon

 

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29 mars 2024 5 29 /03 /mars /2024 13:55

Un premier album en leader pour Eduardo FARIAS et son Trio, « PERSPECTIVES* », avec :

     Eduardo Farias (piano),
     Darryl Hall (contrebasse),
     Greg Hutchinson (batterie),
     Baptiste Herbin (saxophones, sur 3 titres).

*Space Time Records – BG 2454 / Socadisc.
Disponible à partir du 12 avril.

     On avait déjà remarqué ce jeune pianiste carioca aux côtés du saxophoniste Baptiste Herbin -dans ses albums "Dreams & Connections", 2018, et "Vista Chinesa", 2020- et qui mène au Brésil une carrière conséquente d'arrangeur (il apparait déjà dans une trentaine d'albums).

 

      « Je suis né à Rio. J'ai étudié la musique avec Lilian Bissagio puis suivi des cours de composition avec Antônio Guerreiro. Mes premiers modèles pianistiques sont brésiliens : César Camargo Mariano, Hermeto Pascoal, Egberto Gismonti ou encore Luiz Avellar ... Par la suite, j'ai dévoré bien des albums de jazz, notamment ceux de Gonzalo Rubalcalba, Brad Mehldau, Steffano Bollani, Tigran Hamasyan ... ».

 

     Tout est ainsi presque dit des influences principales qui ont forgé un jeu clair et précis, doublé d'un sens aigu de la dramaturgie tant, avec le carioca, les mélodies sont toujours "orchestrées" ; et Eduardo de préciser par ailleurs : "il faut savoir bousculer les codes avec tact ..." - ce qu'il fait notamment ici sur "Vera Cruz" et "Amazonas", deux "standards brésiliens" qui ne perdent rien de leur respiration originelle.

 

     ... Un grand talent en devenir !

 

Francis Capeau

 

 

 

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