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21 juin 2026 7 21 /06 /juin /2026 18:37

« Daniel HUMAIR* » par Julien Le GROS, suivi de « HUMAIR essentiellement Daniel » par Frédérick.e GRASSER HUMAIR. Préface d’Alain Gerber et postface de Simon Goubert.
*Patrick Frémeaux & Associés. 422 pages. Disponible depuis mai 2026.
ISBN : 978-2-38283-400-8

       Il vient de souffler (le 23 mai) ses 88 bougies et se produit toujours sur les scènes françaises sans s’économiser. Tel est Daniel Humair, natif de Genève, ayant conservé la nationalité suisse, qui fait l’objet d’une riche étude biographique par un « journaliste mélomane », Julien Le Gros.

 

       Sans prétendre à l’exhaustivité, l’auteur traite du parcours du batteur-compositeur en s’appuyant sur de nombreux témoignages, à commencer par celui de Daniel Humair se retournant sur son passé. On revit ainsi les grandes heures de ces trios qui ont marqué l’histoire du jazz, avec  Martial Solal, avec HUM, (René Urtreger et Pierre Michelot), HLP Eddy Louiss et Jean-Luc Ponty,  ou encore avec François Jeanneau et Henri Texier, ou avec Joachim Kühn et Jean-François Jenny –Clark.
 


       Au fil des pages, le lecteur retrouvera également les avis de ses compagnons de route, François Jeanneau, Joachim Kühn, Henri Texier, Bruno Chevillon, Vincent Lê Quang, Jerry Bergonzi, ou encore Charly Antolini, batteur suisse contemporain d’Humair qui confie : « en 1955, il était remarquable, même à son jeune âge, il était en avance sur tous les batteurs suisses ».  Cette évocation de la vie artistique de Daniel Humair prend un tour plus personnel dans la seconde partie de l’ouvrage signée de l’épouse du batteur, Frédérick.e. Grasser, une succession (plaisante) d’anecdotes et de souvenirs de tournées, de la vie d’artiste, des rencontres, des portraits et aussi des deux autres passions de Daniel Humair, la peinture et la cuisine.

 

       Un livre qui permet d’approcher au plus près un artiste qui, selon son ami (et aîné de trois ans) François Jeanneau, « ... est aux aguets tout le temps », ou selon Jack DeJohnette « ... un homme de la Renaissance ».

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

       L’ouvrage comprend une discographie sélective de 1955 à 2024 et un index précis des noms et des lieux cités. Il est dédié à trois disparus illustres et récents de la planète jazz, Jack DeJohnette, Francis Marmande et Michel Portal.

 

©photo Roger Kasparian & X. (D.R.)

 

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 09:58


      « Tout le livre de Mezzrow est un morceau de bravoure, stimulant, exaltant, enivrant », commentait le 29 juin 1950 dans « Combat », Maurice Nadeau (1911-2013) chroniqueur littéraire sept ans durant du quotidien issu de la Libération.


      La publication d’une sélection de ces chroniques ce printemps nous donne l’occasion de redécouvrir l’ouvrage majeur du jazzman (« le plus grand clarinettiste blanc » selon Hugues Panassié ») écrit en coopération avec le journaliste Bernard Wolfe, ‘’Really the Blues’’, édité en France sous le titre ‘’La Rage de Vivre’’, avec une traduction de Marcel Duhamel et Madeleine Gautier (compagne puis épouse du "Pape de Montauban") et (excusez du peu) d’une préface d’Henry Miller.

 

       Maurice Nadeau, qui dirigea la revue Les Lettres Nouvelles et La Quinzaine Littéraire, exprime dans cette chronique qui occupe pas moins de cinq pages dans ce livre en format poche, toute son admiration envers « La Rage de Vivre » dont, dit-il, il a bien envie de faire sa Bible.
      Milton « Mezz » Mezzrow (né Mesirow, 1899-1972), note ainsi le journaliste, « y parle de jazz bien sûr, il en fait même l’histoire, la géographie, raconte la vie des quarante rois qui en trente cinq ans, firent le swing ; mais il parle aussi de lui, de l’Amérique, et de la vie, et de la mort et de la création artistique et de tout ce que peut raconter un Américain qui a vécu dans les bas- fonds de Chicago, New-York avec, au cœur, le désir de devenir un grand artiste ».

 
      Voilà pour le contenu. Quant à la langue, laissons la parole à Henry Miller qui s’adresse ainsi aux auteurs avec chaleur : « Vous avez pour le langage triste, éculé de l’Homme blanc, ce que Dante a fait pour la langue italienne, Rabelais pour la française, Shakespeare pour l’anglais classique ».

 

     Soixante ans de journalisme littéraire. Tome 1. Florilège des années Combat, 1945-1951. Maurice Nadeau. Editions Maurice Nadeau, collection Poche. 346 pages. Avril 2026. On y retrouve des chroniques portant sur Georges Bataille, Jean-Paul Sartre, John Steinbeck, André Malraux, Blaise Cendrars, Ernest Hemingway…

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

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30 mars 2026 1 30 /03 /mars /2026 00:11

Traduction française de Yoann Gentric.
Editions Actes Sud, 376 pages.  
Paru le 26 mars.


     Fondée il y a 20 ans par deux entrepreneurs suédois (Daniel Elk et Martin Lorentzon), Spotify s’est imposée comme la première plateforme de streaming musical.  Selon les derniers chiffres connus, 290 millions d’abonnés dans le monde ou environ 1/3 du marché du streaming ou 20 % du marché de la musique enregistrée.


     Quels sont ses méthodes de travail, les clés de sa "réussite", quels "avantages" en tirent les artistes ? Journaliste américaine, Liz Pelly nous livre une enquête de plusieurs années qui décortique le système de fonctionnement du géant du streaming et ses implications dans la vie des artistes et la diffusion de la musique.
 


     Pour Spotify, l’objectif initial était d’utiliser la musique comme « une source de trafic pour ses produits publicitaires », affirme Liz Pelly. Les résultats se sont fait attendre, Spotify n’étant devenu bénéficiaire qu’en 2024.  Pour les auditeurs, la stratégie de markéting conduite par le géant suédois se traduit, souligne l’autrice, par « une uniformisation totale de la musique » secrétée par la multiplication des playlists et le recours aux algorithmes. Quant aux créateurs-compositeurs, interprètes leurs revenus -calculés de manière opaque- se révèlent médiocres sinon ridicules pour une grande majorité d’entre eux. Enfin l’essor de l’intelligence artificielle a accéléré ce mouvement de standardisation de la musique diffusée et de paupérisation des artistes. Chaque jour des dizaines de milliers de titres générés par l’IA sont mis en ligne par ces « artistes-fantômes ».

 

     Conclusion sans concession de Liz Pelly : « La façon dont le streaming a réagencé la musique est déprimante, mais ce n’est que la manifestation d’une industrie qui dessert les artistes et le public depuis des générations ». 

 

     L’alerte lancée par Liz Pelly a-t-elle été entendue ? Depuis la publication de son livre aux Etats-Unis en 2025, Spotify, précise Actes Sud dans son communiqué de presse, a décidé de faire retirer de ses playlists soixante millions de titres produits par l’IA.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

 

 

 

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3 septembre 2025 3 03 /09 /septembre /2025 13:35

 

     Dans ses notes d’introduction, l’auteure Rolande HUGARD-GOURLEY se rappelle ... Pour la sortie du disque ‘’The Jazz Trio’’ (1983), Alain GERBER écrivait un long article intitulé « Jimmy n'a jamais su tricher » :


    « ... la profession de foi de Jimmy tient en peu d'articles : ne jamais tricher ; avoir le courage de « jouer propre », c'est-à-dire de ne jamais sacrifier le « texte » à la mise en scène - ce qui oblige précisément à avoir un « texte », un contenu musical à délivrer ».
 

     Et il ajoutait, sans craindre d'être excessif dans ses propos :

« Ces exigences n'ont l'air de rien. Si chacun les prenait pour des critères, cependant, les trois quarts de la musique que l'on entend aujourd'hui rejoindraient ipso facto leur lieu naturel : le fond des chiottes ».


     Au micro de France Musique, il développait un autre aspect du jeu de Jimmy :

     « Sa manière a toujours été l’élégance même, une grâce liée, comme chez les danseurs, à une grande sureté de geste. Cela suppose par exemple de ne pas jouer deux notes quand une seule peut suffire, voire un silence. Cela implique aussi que ces deux notes soient définitives. Le dépouillement ne se justifie que par une certaine infaillibilité. On voit qu'il ne faut pas avoir froid aux yeux pour improviser à l'économie ! On comprend qu'il faut avoir les nerfs solides pour faire à la fois le pari du lyrisme et celui de la décantation. Il devient si facile de rater son coup. Si on rate une note, elle est alors très ratée ! Ce n'est pas comme si on en rate une parmi deux cents ! Par son attaque incisive, la puissante découpe des phrases, la netteté des articulations, l'autorité de son énonciation, Jimmy prolonge la tradition qui est celle de Charlie Christian ou d'Oscar Moore ! »

 

                               ============

 

     Voilà, tout est dit ... ou presque, qui révèle 6 décennies de musique, partagée par ce parisien d’adoption, ‘Dictionnaire du jazz à lui tout seul’’ (Francis Marmande, Le Monde, 29 mars 2001), sur les scènes et dans les studios du monde entier avec tous ceux à qui le jazz doit quelque chose et/ou qui doivent quelque chose au jazz : Henri Renaud, Bobby Jaspar, Lee Konitz, Clifford Brown, Gigi Gryce, Bud Powell, Bob Brookmeyer, Roy Haynes, Duke Ellington, Buddy Banks, Chubby Jackson, Lester Young, Lou Bennett, Louis Armstrong, René Urtreger, Eddy Louiss, Stan Getz, Johnny Griffin, Sonny Stitt, André Villéger, René Thomas, Mundel Lowe, Marc Johnson, Vic Lewis et tant d’autres ...

 

 

     Pour mettre cette biographie* en forme, Rolande, la fidèle compagne, a puisé dans sa mémoire, dans une riche iconographie et d’abondantes archives sonores et écrites la matière à construire un ‘’Jimmy Gourley, Day by Day, Film by Film’’, dont l’idée originale lui avait été soufflée par l’ami constant, Félix Lemerle.

 

    

     Se reflète donc ici la trame sur laquelle se tisse jour après jour le quotidien d’un artiste musicien de jazz expatrié, et dont elle constitue un peu l’archétype, avec ses faux-départs, ses obstacles, ses emballements, ses passages à vides et ses sommets, en France, Europe, Etats-Unis, Afrique et partout ailleurs ... Bref, tout ce que l’on n’imaginait pas disposer un jour sur l’un des musiciens les plus discrets°, les plus originaux, les plus élégants et ... les plus injustement oubliés de l’histoire du jazz, disciple de Jimmy Raney : Jimmy Gourley, Un américain à Paris !!

 

   

     En même temps que cet ouvrage, premier et unique à ce jour consacré à la mémoire de Jimmy et qui se lit d’une traite, Frémeaux & Associés édite une anthologie sonore des périodes les plus riches de sa carrière dans un coffret de 3 CDS (1951-1954, 1954-1961 et 1972-2002)** ... l’un n’allant pas sans l’autre !

 

    

     Pour le reste :


- On consultera avec bonheur la discographie complète de Jimmy, rassemblée par Christian Oestreicher (récemment disparu).
 


- Jordi Pujol a édité en 2019 sur le label Fresh Sound Records «The Cool Guitar of Jimmy Gourley · Quartet & Trio Sessions 1953-1961» - FSRCD1101, (compilation complémentaire de la présente édition avec peu de doublons).

 

 

*Rolande HUGARD-GOURLEY, « Jimmy Gourley, Un Américain à Paris ». Frémeaux & Associés - FAL3270.
ISBN : 978-2-38283-270-7

 

** « Jimmy Gourley, Un Américain à Paris, 1051-2002 »,
Un coffret de 3 CDS Frémeaux et Associés - FA5901
À paraitre le 10 septembre.

 

°Il est assez stupéfiant de constater que Jimmy n’enregistra son premier album en leader que plus de 20 ans (1972) après son arrivée en France (1951), et que cet album ne sera publié que plus de 10 ans plus tard : « Jimmy Gourley & The Paris Heavyweights », après un enregistrement réalisé avec Lou Levy et Stan Getz (sous le pseudo de Dju Berry) : « No More ».

 

NDLR : le format éditorial choisi ne rend pas complètement justice à la qualité des documents photographiques sélectionnés (souvent inédits et qui ne représentent qu’une partie du fonds disponible) ... On rêve d’une édition grand format, en souscription par exemple, à l’instar de ce que Jean-Luc Katchoura avait réalisé avec Michele Hyk-Farlow pour la biographie de Tal Farlow, ''Accord Parfait''  (2014, distribué par Paris Jazz Corner).

 

Francis Capeau.

 

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17 juin 2025 2 17 /06 /juin /2025 17:52

Editions Frémeaux & Associés. 139 pages.
ISBN : 978-2-38283-295-0;
En librairie depuis le  13 juin.

 

     « Spontané, rieur, indocile, intranquille, espiègle, vif, libre ». Tel est Michel Portal, d’après Franck Médioni qui publie les confidences du poly-instrumentiste (clarinettes, bandonéon, saxophone alto entre autres) recueillies pendant dix années.

 

      Tout au long de cette centaine de pages, Michel Portal se raconte à la première personne. Un récit brut et tendre qui tient son lecteur en haleine permanente. Un témoignage fort, une sorte de confession qui nous dévoile une personnalité habitée, exaltée, saisie par le doute.

 

      Plus de huit décennies sont ainsi passées en revue, révélant un portrait intimiste d’un musicien qui ne s’est jamais cantonné dans un genre, le jazz, le contemporain (Boulez, Xénakis), les musiques de films (plus de 50), ou la variété (version poétique avec Barbara).


      Des premières notes données à la clarinette, qui deviendra son instrument de prédilection,  au début des années 40 à Bayonne ( « Je n’ai pas choisi la clarinette, elle s’est comme imposée à moi. Pourquoi la clarinette ? parce que c’est le plus doux »), aux dernières réflexions d’un artiste comblé d’honneurs et jamais rassasié (« on essaie toujours de se renouveler et c’est ça qui nous fait vivre »).

 

       Lire « le SOUFFLE PORTAL » permet d’apporter un élément de réponse à la question taraudant les amateurs de musique depuis l’arrivée du basque natif de Bayonne (le 27 novembre 1935) sur la scène parisienne voici plus de six décennies : Comment peut-il arriver à jouer Mozart et Haydn un jour au Théâtre des Champs-Elysées et improviser de la manière la plus « free jazz » qui soit le lendemain dans un club de la Rue des Lombards ? Réponse de Michel Portal : « Quand je joue Mozart, je suis au plus près du texte. Respect total du texte ! Mais quand je suis dans le jazz, là c’est la revanche, c’est la violence. Je veux exploser ».

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

 

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22 mai 2025 4 22 /05 /mai /2025 16:46

Editions i. En librairie en mai 2025.
83 pages. ISBN : 978-2-37650-185-5.

 

     Pourquoi avoir choisi un portrait de Don Cherry en couverture ? A notre question, Jean Rochard, l’un des co-auteurs avec Pierre Tenne a répondu : « Il fallait un regard. Pierre était d'accord. Cette photo de Gérard Rouy était idéale par le regard de Don Cherry ; sa position penchée avec sa trompette de poche dans un coin. En plus nous pensions que Don Cherry - qui y est cité - était un personnage correspondant à pas mal de directions de notre petit livre. Il a l'air interrogatif sous le titre, un défi à bousculer ».

 

     Le défi à relever par ces deux connaisseurs –Jean Rochard, producteur (label nato) et auteur (Michel Portal. Au fur et à mesures. Ouvrage de photos de Guy Le Querrec. Les Editions de Juillet.2023) et Pierre Tenne, historien de la musique et enseignant- tenait à la feuille de route fixée par l’éditeur (Jean Annestay) : traiter le jazz brièvement (moins de cent pages) en s’appuyant sur 101 citations. Dans la même collection ont été publiés des ouvrages consacrés à l’Islam, le yoga, le soufisme, le jeûne ou le pèlerinage.

 

     « Nous ne voulions surtout pas faire une sorte de "101 meilleures citations" ou les "101 citations des musiciens les plus célèbres" ou je ne sais quel essentiel arbitraire, etc.


     Nous souhaitions que la contrainte de départ devienne une clé d'ouverture, précise Jean Rochard. L’échange nourri entre les auteurs de génération différente mais partageant la même passion s’est traduit par une présentation en une vingtaine de courts chapitres retraçant un grand siècle de jazz en zig-zag sous des titres étonnants et originaux : A Drum is a Woman (le rôle des femmes), Rock the Clock (jazz et rock), Le Rideau Déchiré (le jazz chez les soviets)…


     Sur un ton léger, fuyant le jargon, Rochard et Tenne, citant aussi bien Louis Aragon que Jean-Luc Godard ou Sun Ra, Duke Ellington, Louis Armstrong, Charlie Parker, Michel Portal, Doris Day, Annick Nozati, Francis Poulenc, passent en revue les grands courants (be-bop, free…), les spécificités européennes, la scène française, les relations avec la religion, la politique, la photographie, le cinéma…

 

     Une immersion dans la jazzosphère où l’on sent battre l’esprit et le souffle du jazz qui devrait réjouir les aficionados et séduire les néophytes.

 

Jean-Louis Lemarchand.
 

 

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10 avril 2025 4 10 /04 /avril /2025 15:48

Frémeaux & Associés. 240 pages
En librairie depuis le 28 mars 2025.

     Les lecteurs des DNJ connaissent bien le Laurent CUGNY pianiste, chef d’orchestre (grande formation en particulier), arrangeur, directeur de l’ONJ (1994-1997), plusieurs fois lauréat de l’Académie du Jazz, mais peut-être un peu moins le Laurent Cugny historien du jazz, même si on lui doit « une histoire du jazz en France, du milieu du XIXème siècle à 1929 » (Editions Outre Mesure.2014), devenu un ouvrage de référence.

   

        Professeur (aujourd’hui émérite) à la Faculté de Lettres  de Sorbonne-Université, Laurent Cugny élargit son champ de vision avec « Une Histoire du Jazz, une Musique pour les XX ème et XXI ème siècle » (Frémeaux & Associés). En quelque 200 pages, dans un format de poche, voici retracée une épopée prenant ses racines dans les champs de coton du Sud profond des Etats-Unis et à la Nouvelle-Orléans et nous conduisant jusqu’à ces dernières années à l’ère de la mondialisation et de la dématérialisation.


         Construite sur la base de son enseignement, cette histoire du jazz déclinée de manière chronologique (hormis un chapitre consacré à l’expression vocale), se présente, selon son auteur, comme « une histoire de la musique et des musiciens », n’évoquant que ponctuellement les aspects de l’histoire sociale et culturelle. Il n’empêche. Laurent Cugny enrichit son approche artistique et stylistique de propos personnels sur l’évolution du jazz en s’attaquant à des idées générales et hâtives. Il entend ainsi détruire les mythes selon lesquels l’improvisation ou l’engagement politique et social n’aurait débuté qu’avec le be-bop, ou encore que le hard bop serait uniquement « une réaction de musiciens noirs à un jazz cool affadi joué par des blancs ». Dans ce même ordre d’idée, l’auteur tient à affirmer la place « très présente » des femmes dans le jazz dès ses débuts (par exemple Lil Hardin, pianiste et première épouse de Louis Armstrong) même si elles ont été « largement invisibilisées ».

 

     Où va le jazz ? Laurent Cugny se garde de tout pronostic. Il relève cette diversification du jazz qui se manifeste depuis 1975-1976 (époque de naissance du groupe VSOP d’Herbie Hancock), ère post-moderne, « nébuleuse sans réelle géométrie » (world jazz, fusion, musiques européennes improvisées, influences des musiques traditionnelles…).  A la fin de ce premier quart du XXI ème siècle, « le jazz est plus vivant que jamais. Il se pratique, s’enregistre et s’enseigne ». La dématérialisation a fait des ravages certes conduisant, juge l’interprète-historien du jazz, à « une relative indigence économique » à laquelle toutefois échappe « un petit groupe d’artistes ».  Constat autrement présenté : « le nombre d’albums produits n’a jamais été aussi grand alors que les ventes globales ont considérablement chuté ». Curieux (et explosif) cocktail alliant richesse de l’offre et pauvreté des revenus perçus par les créateurs.

 

     Un ouvrage d’une lecture aisée (sans céder à la facilité), fortement conseillé, et qui renvoie à une large discographie puisée dans l’encyclopédique catalogue patrimonial de son éditeur, Frémeaux & Associés.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

 

 

 

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29 mars 2025 6 29 /03 /mars /2025 09:41

Editions Grasset. Mars 2025.
Roman. 206 pages.


     Cent ans après son décès (le 1er juillet 2025), Erik Satie n’a pas fini de séduire et intriguer ne serait-ce que dans la jazzosphère.  


     Ces derniers mois, sont ainsi sortis dans les bacs des disquaires GYMNOSTROPHY, rencontre de Satie et Monk, signée du Possible(s) quartet (IMR/Inouïe Distribution), chroniquée dans ces colonnes par Sophie Chambon, La MARCHE du CHIEN NOIR (Label Bleu) version big band donnée par le Red Star Orchestra, sans oublier publié en 2023 IKIRU PLAYS SATIE (Collectif Surnatiral/L’autre distribution) où Fabrice THEUILLON (saxophone ténor) échange avec Yvan ROBILLIARD (piano) sur une douzaine de compositions, y compris les célébrissimes Gnossiennes et Gymnopédies.

 

     L’écrivain belge Patrick ROEGIERS (‘Le cousin de Fragonard’, ‘l’autre Simenon’, ‘Eloge du génie’…) livre une explication : « Satie était de son temps, en avance sur son temps et hors du temps. Sa musique était intemporelle, atemporelle ».


      De son vivant, Erik Satie (qui avait troqué le c de son prénom de naissance pour un k rappelant l’origine anglaise de sa mère) connut le succès assez jeune (22 ans) avec les 'Gymnopédies' en 1888 et le scandale à 51 ans avec 'Parade' (18 mai 1917), spectacle-ballet donné au Châtelet par les ballets russes de DIAGHILEV, sur un livret de Jean COCTEAU et des costumes et décors de PICASSO. « Musicien bruitiste », lança un critique.  

 

      Économe de ses notes, « Satie composait la musique du silence, la musique sortait du silence et retournait dans le silence » résume Patrick Roegiers.
 

     Cette sobriété assurée irritait Pierre BOULEZ (allergique par ailleurs au jazz) qui qualifiait le compositeur de ‘Trois morceaux en forme de poire de « talent mineur, indigent techniquement ».  
 

     Tel n’était pas l’avis de compositeurs majeurs du XX ème siècle, qui voyaient en Satie un précurseur de la musique répétitive, minimaliste. A commencer par John CAGE qui interpréta en première mondiale en 1963 ‘Vexations’, partition inédite de 1893 conçue pour la peintre montmartroise Suzanne VALADON, compagne fugace de l’excentrique Satie.
 

 

     Vêtu en toute saison d’un pantalon noir trop court, d’un paletot élimé, coiffé d’un melon, muni d’un parapluie, le normand d’Honfleur (né le 16 mai 1866 à 9 heures du matin) arborant barbichette et lorgnons parcourait tout Paris à pied avant de rejoindre son « placard » d’Arcueil, en banlieue sud, où personne n’avait droit d’entrée. Etre sensible, non dépourvu d’humour, peu sujet aux compromis mondains, Satie confia à Darius MILHAUD : « j’ai eu une belle vie, solitaire et triste, vraiment triste ». Mais, c’est un trait peu connu de sa personnalité, l’ermite d’Arcueil adorait les enfants de la commune banlieusarde auxquels il donnait des cours de solfège quand il n’organisait pas des goûters.

 

     Admiratif de son héros, Patrick Roegiers, nous accompagne (brillamment) auprès d’un Erik Satie intime dans une biographie sans ordre chronologique, romancée et imaginée.
 

     Au fil des pages, se retrouvent ainsi côte à côte des artistes (terme qu’exécrait Satie : « nous n’avons pas besoin de nous dire artistes laissant cette dénomination reluisante aux coiffeurs et aux pédicures ») ne s’étant jamais rencontrés, les amis de Satie (Ravel, Cendrars,  Picabia, Brancusi…) et ses fans futurs (Cage, Bob Wilson, David Hockney, Pina Bausch) ... Tous unis dans une affection pour un compositeur refusant tout carcan et définissant la musique comme « un silence qui parle ».

 

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

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21 février 2025 5 21 /02 /février /2025 15:13
Alain GERBER     Le destin inattendu de la tapette à mouche

 

 

Alain Gerber  Le destin inattendu de la tapette à mouches 

Célébration des balayeurs célestes du jazz avec Shelly Manne en point de comparaison.

 

Frémeaux & Associés

Le destin inattendu de la tapette à mouches - Alain Gerber

 

Le premier chapitre Comment la passion des brosses vint aux garçons trace une suite à son autobiographie Deux bouts de bois… Une autobiographie de la batterie de jazz où se dessinait un (auto)portrait singulier de l’écrivain en batteur de jazz, entre objectivité et sensibilité propre. On apprenait qu’Alain Gerber pratiquait l’instrument emblématique du jazz, la batterie, complexe dans son assemblage plus ou moins sophistiqué selon les batteurs (grosse caisse, caisses claires, cymbales, baguettes et ... balais). Il se disait alors plutôt un fervent partisan des baguettes et il décrivait sa caverne d’Ali Baba “La Baguetterie” rue Victor Massé à Paris.

Son fétichisme va plus loin, il s’attaque à présent à un autre accessoire indispensable, les balais ou brushes en anglais, et commence apparemment par un éloge des brosses qu’il a pu essayer, obtenant par son balayage plutôt mécanique des avancées «réelles mais infinitésimales». Sensible à la beauté du geste, il distingue cependant geste et toucher et nous fait bien comprendre que c’est l’impact du geste qui compte.

Puis très vite il se livre à une sélection pointue des grands batteurs qu’il a découvert tout jeune, remontant le cours de sa vie et s’adossant à sa pratique obstinée de l’instrument. C'est l'objet de ce Nils Bertil Dahlander (Bert Dale) et Sheldon (Shelly) Manne. Le premier est alors inconnu au bataillon-je revendique aussi cette expression dans mon cas, le second fait l’objet d’une passion, plus que d’un culte, car Alain Gerber ne se considère jamais comme groupie. Et nous aurons droit dans une troisième partie My Man Manne à un portrait aussi précis que touchant de ce musicien  extra-ordinaire, arrivé avant d’être parti, qu’il n’a hélas jamais rencontré. Découvert dans les disques Contemporary dont Shelly Manne était un peu le batteur maison-que Gerber collectionnait aussi pour la beauté de ces objets en carton, Shelly Manne, The Three & The Two est la première pièce de West Coast Jazz de sa discothèque, bientôt suivi d’Un Poco Loco et de bien d’autres titres scrupuleusement relevés avec des notes de bas de page exhaustives.

Cette étude affûtée-en fait il lui est impossible de résister à un enregistrement auquel Manne a participé, lui permet d’évoquer son art de l’accompagnement d’une sensuelle onctuosité, ses compagnonnages fructueux de Russ Freeman à André Previn, sa prestance, sa "pensée mélodique" y compris lors de ses impros en solitaire, "over the bar". Mais Alain Gerber en profite pour décrire d’autres figures des studios, des figures tutélaires Joe Jones, Kenny Clarke aux exhibitionnistes Gene Krupa, Buddy Rich.

Sans vouloir se presser, il poursuit son analyse  de l’art des batteurs qui comptent ou ont compté avec une certaine consistance dans Et pendant ce temps là… un véritable festival de brosses, pas un inventaire, plutôt un catalogue amoureux où les coups de balais sont des coups de génie avec Mel Lewis, Chico Hamilton, Max Roach, Vernell Fournier, Denzil Best … chacun et c’est l’intérêt, cité dans un de ses grands enregistrements.Il va plus loin encore en donnant une liste plus que copieuse de ces disques d’importance, une passionnante Anthologie sonore virtuelle en soixante titres Jazz Brushes 1933-1963.

Alain Gerber a mis de l’ordre dans l’écriture méticuleuse d’un écrivain spécialiste de l’art de la digression. S’il est sans illusions sur ses véritables capacités de batteur, il se "rattrape" par une réelle expertise du jazz et sa connaissance phénoménale de tous les musiciens jusqu’aux plus méconnus ainsi que des seconds couteaux .

Son livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent au jazz et en particulier aux batteurs. Il rend hommage à Daniel Humair qui lui montra dans les années soixante-dix comment faire des "ronds" intelligents et surtout des huit écrasés, étirés d’un bord à l'autre sur léquateur de la caisse claire. Il s’enquiert toujours auprès de spécialistes de l'instrument, son ami George Paczynski, auteur d’une monumentale histoire de la batterie de jazz en trois tomes chez Outre Mesure sans oublier le jeune batteur Guillaume Nouaux auteur d’une récente histoire de la batterie chez Frémeaux & Associés. Et en ce qui concerne cette formidable période, il nous rappelle l'importance d'Alain Tercinet qui fit découvrir le jazz cool, partuclièrement celui de la West Coast. 

Lire Alain Gerber réveille pour tout amateur des émotions que l’on croyait enfouies, passées à l‘état de souvenirs. Il suggère en véritable mentor des pistes à suivre pour continuer à se forger des mémorables expériences. On retrouve avec bonheur son éloquence parfois emphatique, un sens imparable du tempo (normal pour un batteur), ce goût réel des mots et des phrases qui sonnent, sa recherche du mot perdu et des phrases paradoxales qui restent longtemps à l’oreille. Grâce à ses conseils discographiques, on sera peut être à même d'entendre plus de choses qu'un live ne nous en ferait voir.

 

Sophie Chambon

 

 

 

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12 novembre 2024 2 12 /11 /novembre /2024 22:34

222 musiciens du XXème siècle par 222 écrivains.
Editions Fayard. 768 pages.
En librairie depuis le 30 octobre.
ISBN : 978-2-213-72755-4

 

Les titres peuvent être trompeurs. « Les mots de la musique » ne constituent nullement un dictionnaire destiné aux élèves des conservatoires ou amateurs en quête de connaissances. L’ouvrage réalisé sous la direction de Franck Médioni (auteur de nombreuses biographies, ancien producteur à Radio France), constitue, aux dires d’icelui, « une anthologie littéraire, une déambulation libre, une mosaïque bigarrée aux écritures multiples ». Précisément, ils sont 222 contributeurs (interprètes, journalistes, romanciers…) qui ont choisi d’évoquer, selon leurs propres mots (on y revient) un musicien (ou une musicienne) du XX ème siècle.

 

Parcourir ce vaste volume (plus de 750 pages) nous donne l’occasion de retrouver les figures marquantes, connues ou non (c’est là un des plaisirs du lecteur, la découverte), dans tous les domaines de la musique : classique, contemporaine, rock, pop, chanson française et bien sûr le jazz y compris le blues largement représenté avec plus de 70 récits et portraits. Au fil de cette déambulation, on croise ainsi pour « l’équipe de France » de la note bleue Michel Portal, Martial Solal, Bernard Lubat, Michel Petrucciani, Jean-François Jenny-Clark, Joëlle Léandre, Marc Ducret, Daniel Humair, Jac Berrocal, Django Reinhardt, Stéphane Grappelli….

 

Ces 222 chroniques, de Marguerite Monnot aux Rolling Stones, de Steve Reich à Ravi Shankar -prennent des formes diverses : des études sous forme de coups de cœur ( Erik Satie sous la plume de Pascale Roze, prix Goncourt 1996 pour Chasseur zéro), des témoignages (Nadia Boulanger vue par Tiphaine Samoyault, la fille des conservateurs du Château de Fontainebleau, où enseignait la sœur de Lili, la compositrice de Pie Jesu), des souvenirs de tournée (savoureuses évocations de Johnny Griffin par le saxophoniste Olivier Témime, de Stéphane Grappelli par le contrebassiste Jean-Philippe Viret, de Jean-Louis Chautemps par son confrère François Jeanneau…).

 

Accéder à ces textes qui passent en revue de manière tout à fait subjective la foisonnante histoire musicale du XX éme siècle se mérite. Le livre adopte une présentation alphabétique des auteurs et retient des titres pas toujours explicites (exemple, l’article de Philippe Claudel dédié au groupe anglais The Stranglers et titré simplement ‘No more heroes’). Le lecteur doit donc se référer aux deux sommaires en fin d’ouvrage (par auteurs et musiciens). On eut apprécié également quelques éléments biographiques sur chacun (e) des auteur(e)s. Reste que la lecture sans guide ni repères, au petit bonheur la chance, peut avoir ses charmes.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

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