Les Cahiers du JAZZ
Nouvelle édition n°5, 2008
Outre mesure, 131p, 11 euros
On retrouve toujours avec plaisir Les Cahiers du Jazz, depuis la reprise de la collection par les éditions Outre Mesure dirigées avec savoir-faire par Claude Fabre, en 2001.
Dans cette publication intellectuelle de qualité, universitaire mais pas seulement, les différents auteurs tentent, avec les outils de leur discipline, de cerner les enjeux de cette musique, d’en questionner les frontières, les limites, le sens. Le jazz fait entendre des voix tellement multiples
Dans ce numéro 5 de l’année 2008, place est donnée aux anciens du comité fondateur comme Lucien Malson qui rend hommage à Frank Ténot et à ses talents de mémorialiste quand il évoquait le Hot Club de France de sa jeunesse, l’occupation et les zazous, le jazz en France. Il revient sur une idée généralement reçue, donc acceptée, à savoir que le jazz n’était pas formellement interdit par les autorités d’occupation, seule était « épurée la musique nègre ou juive».
Commence dès lors à apparaître, en filigrane le thème principal de ce numéro passionnant, le rapport du Jazz à l’Afrique, à l’Autre. Un court article du guitariste Gabriel Krom , intitulé non sans esprit, « Noir désir », souligne la relation des plus ambigues entre les intellectuels blancs de la première moitié du XXème siècle, rêvant l’Afrique et fantasmant sur la musique de jazz, qui venait de là, assurément. Force fut de constater que cela n’était pas toujours aussi évident : « Art Blakey affirme dans un numéro de Down Beat des années 80 que ce continent n’a rien à voir avec le jazz ».
Et Marianne Pradem d’enfoncer le clou avec un article passionné sur le « Triste retour au Pays natal de Mory Kanté » ou le mirage guinéen :
« Ce soir là ce fut le bouquet, un truc à faire perdre son latin à Aimé Césaire : pas les Blancs contre les Noirs, pas les méchants colonialistes contre les bons Africains solidaires, non juste ce que sous-entend la fameuse World music à l’heure de la mondialisation et de la crise globale, tout simplement les riches contre les pauvres. »
Trois articles au moins, écrits dans une langue claire et néanmoins précise, posent de bonnes questions, analysent avec perspicacité le travail de certains jazzmen.
« Les trois communautés de David Murray » par Patrick Williams revient sur le parcours prolifique du saxophoniste ténor David Murray lors de ces trente dernières années dont il parvient à dégager une réelle cohérence: au tournant des années 80, Murray s’engage dans une activité en faisant des choix de musicien qui referment le jazz sur la communauté afro- américaine, puis il s’oriente un peu différemment en construisant une nouvelle communauté plus large tout autant personnelle.
Le philosophe Pierre Sauvanet dont on a pu apprécier les précédentes contributions, poursuit sa réflexion en revenant sur le cas singulier de Michael Brecker dans « Requiem pour Michael Brecker » Il dresse un portrait limpide de ce musicien exceptionnel, « premier grand à disparaître après les géants » (d’après un texte de J.P Ricard « Retour sur le petit maître »), le premier saxophoniste post-moderne de l’histoire du jazz . Le son puissant, très particulier qu’ila rriva à imposer parvint à unifier un style jugé souvent hybride…
L’entretien de Bernard Lubat avec l’ethnologue, mathématicien Marc Chemillier sur « le Jazz, l’Afrique et la créolisation : à propos de Herbie Hancock », traite de la créolisation chère à l’écrivain antillais Edouard Glissant, différente du métissage souvent galvaudé. Suit une analyse fouillée à partir de « Watermelon man» de Herbie Hancock dans l’album « Headhunters » qui emprunte des éléments à la musique malgache ou à celle des Pygmées Aka. Là encore une réflexion musicale intense sur le rythme par deux experts en la matière, et une vision politique de l’Afrique par les Européens (blancs) et les Nord-américains (même et surtout noirs).
Au final, voilà un numéro passionnant dans son souci de rectifier certains préjugés, d’en finir avec ces déclarations consensuelles dans l’air du temps…Un petit objet pratique et indispensable à une sage réflexion sur le jazz « vif » et ses entours.
Les « Cahiers du Jazz » s’efforcent de déplier, de mettre à plat les choses, pour avancer dans cette musique, en l’écoutant au plus près et au mieux. Pas de parti-pris trop irritant ni de polémique surtout dans ces articles réfléchis et argumentés.
On a l’impression à en lire certians que soudain les choses deviennent lumineuses. Ce n’est pas un des moindres intérêts de cette publication, décidément essentielle...
Sophie Chambon