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16 septembre 2007 7 16 /09 /septembre /2007 10:07

JJJ L’âme de Billie Holiday

MARC EDOUARD NABE

Ed. La petite Vermillon

Edition originale

270 pages – 8,50 €

 

 

Marc Edouard Nabe n’était pas encore né lorsqu’il découvrit Lady Day. Il était alors dans le ventre de sa mère qui était elle-même à un concert de Billie. Il est vrai qu’il était là dans un cocon favorable puisque l’écrivain Marc Édouard Nabe, de son vrai nom Alain Zanini n’est autre que le fils du célèbre clarinettiste, Marcel Zanini. Et c’est naturellement que durant son enfance, Marc Edouard Nabe fut amené à côtoyer les plus grands musiciens de jazz. Dans les années 50 son père jouait d’ailleurs dans les meilleurs clubs de New York. Un cliché pris en 1955 au sortir de l’Apollo hantera certainement l’imaginaire de l’écrivain durant son enfance. On y voit ainsi son père aux côtes de Clifford Brown, James Moody, King Pleasure et, au centre la photo, Lady Day (pas la femme au Gardénia mais juste la spectatrice de passage ce soir là avec l’un de ses salopards de mari). Dès lors son amour pour la chanteuse n’a jamais quitté l’écrivain. Un amour sans limite.

Dans cette réédition d’une version originale publiée en 1997, ne vous attendez pas à une biographie de la chanteuse. L’affaire est bien  plus grave puisqu’il s’agit d’une profession de foi. Mais Nabe ne se contente pas de dire qu’il aime Billie Holiday. Sa foi n’est pas aveugle. Au contraire, il sait bien pourquoi il aime. Un amour lyrique mais un amour savant aussi, capable d’analyser l’irrationnel. Car l’affaire est entendue pour Nabe, il n’y a pas et il n’y aura pas plus grande chanteuse de jazz que Lady Day. Et comme pour tout croyant cette vérité là ne souffre pas de contradictions. C’est un fait ! Et pour preuve il sait tout d’elle. Il a tout écouté, tout lu, tout entendu. Et il nous restitue tout. Et ce qu’il dit relève de toutes les passions amoureuses. Donc forcément il y a de l’érotisme. Celui que l’on voit, celui que l’on entend, celui de la voix de Billie qui fait l’amour aux mots qu’elle chante et celui qui laisse notre écrivain fou transi lorsqu’il entend Lester prendre un chorus derrière la chanteuse comme s’il lui murmurait une caresse dans le cou.

L’amour de celui qui n’a jamais pu se défaire de cette voix envoûtante. L’amour de la chanteuse mais aussi l’amour de l’âme de la chanteuse. La fascination pour cette façon de vivre et mourir sur scène. Pour cette façon de donner vie et mort aux phrases et aux mots. Marc Edouard Nabe le dit bien : «  le chant de Billie Holiday est l’oubli et la mémoire simultanés de ce qu’elle a souffert ».

L’écrivain Marc Edouard Nabe, de son vrai nom, Alain Zanini  est un génial manipulateur des mots. Chez lui se retrouvent toute une tradition des écrivains français des années 40 qui va de Vian à Céline. Un style à la fois direct mais aussi magnifiquement emphatique. Pas question de sentiments mous dans ce livre mais un dithyrambe d’érudit.  Bâti comme des chansons sur la base de petits chapitres très courts, suivant un ordre chronologique mais bousculant l‘ordre logique, passant du « elle » à «  je», se perdant dans les méandres de sa pensée lyrique, Marc Edouard Nabe donne rythme à son texte. Il y a dans ce voyage au pays de Billie Holiday comme des airs de voyages Céliniens à New York. L’écrivain journaliste qui jadis faisait les beaux jours de Charlie Hebdo aux côtés du professeur Chorron nous emporte dans une ivresse locutive, une suite des mots d’amour hallucinés et lucides :

Extraits :

Werner Schroeter disait que le son de la voix de Maria Callas le faisait saigner du nez. Les morceaux de Billie Holiday m’ont arraché plusieurs dents.

Ni grave ni aiguë, ni sucrée ni salée, ni aigre douce ni douce-amère, la voix de Billie n’a pas de tessiture : elle serpente dans les spectres sans se laisser classer. Elle fore les basses fréquences, déhanches celle des anches qui lui ressemblent : c’est un cygne aux harmoniques inférieur qui joue au basson, puis vibre en vol en laissant dans la mare les ondes suffisantes à troubler la verdeur du ciel reflété. Elle n’a pas de limite : son timbre n’est pas collé d’un tour de langue sur un registre quelconque. La glotte s’ouvre comme la caverne d’Ali- Baba, par Sésames résonateurs. On arrive jamais à imaginer que Billie Holiday possède des cordes vocales.

Il faudrait écrire un gros ouvrage cette fois sur sa voix même, des pages et des pages de listes d’images auxquelles sa voix nous attache, un genre de journal intime du timbre de la grande Dame Diurne.

Ce que son vocal évoque :

Vieilles gazes trempées lentement dans du jus de citron

Tigre pleurant dans un piège

Chat de gouttière qui se roule dans le sucre glace

Lac des Cygnes dans la  cendre

Chewing-gum ombilical

Dents qui tombent

Ski céleste

Fourrure qui brûle

Moteur d’aspirateur qui expire

Toboggans sous-marins

Bulles de savon crevées par coup de griffes

Tièdes douches de miel

Zig-Zag d’un lézard dans la nuit

Oraison d’un boxeur blessé

Luge sur de la fourrure

Confidence d’une descente de lit. »

 

A lire donc et déguster comme un verre de Château Latour après l’amour en écoutant de préférence les enregistrements de Lady Day en 1939 en compagne de Lester Young et de Teddy Wilson

Jean-Marc Gelin

 

NB : à lire de Marc Édouard Nabe son article sur Jaco Pastorius dans Jazzman de septembre

 

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