Nocturne 2008
Peter Delano (p), Dewey Redman (ts), Doug Weiss (cb), Anders Hentze (dm)
Belle initiative de la part des éditions Nocturne que d’éditer ce disque du jeune pianiste américain, Peter Delano (31 ans). L’histoire du jazz aurait bien pu en effet l’oublier si le jeune homme ne s’était pas récemment remis d’un terrible accident au dos qui lui valu à la suite d’une paralysie partielle d’être écarté longtemps de la scène du jazz. Car avant cela, celui que Ira Gitler comparait à Bud Powell avait pu graver deux albums avec des pointures comme Michael Brecker ou Gary Bartz, tous deux impressionnés par ce talent prodige. Jusqu’à ce fichu accident qui interrompit sa carrière.
Et pourtant à entendre ce grand pianiste et compositeur on comprend ce que l’on a pu perdre durant ces années de douloureux intermède.
Cet album enregistré en 2007 en hommage à Dewey Redman et qui contient 3 plages enregistrées avec le saxophoniste est assez jubilatoire pour nous faire découvrir de ce côté-ci de l’Atlantique un pianiste surdoué et impressionnant. Un pianiste dont on devine à l’énergie et la fougue qui marque son jeu avec quelle avidité il renaît à la musique. Qu’il s’agisse de sa maestria à dévaler le clavier (Inner limits), de sa science d’un jeu dynamique qui l’amène progressivement au paroxysme (Everytime we say goodbye) ou encore de son talent de compositeur plus assagi que l’on découvre avec intérêt ( Zoning ou Sound spirit). Il y a chez Peter Delano une soif de jouer avec force et puissance qui nous laisse parfois épuisés mais totalement bluffés (Inner Limits) au point de nous demander - comme lorsque nous entendions Bud Powell - quand ce garçon peut bien prendre le temps de respirer ! A ce jeu là ce n’est pas la rythmique qui viendrait lui donner une bouffé d’oxygène, prompte qu’elle est à porter l’estocade et à remettre du feu sur les braises à l’image de son batteur totalement survolté. Cette énergie peut parfois amener au contresens. Mais il est intéressant de voir Peter Delano attaquer de manière un peu décalée ces thèmes que l’on entend jouer souvent tristement mais dont il s’empare avec un brin de sourire dans la nostalgie ( For all we know). Un peu de légèreté sans emphase dans un jeu virtuose particulièrement délié et swinguant à la manière des grands maîtres du bop.
Et puis et surtout il y a le regretté Dewey Redman qui sur trois morceaux apporte sa science et la profondeur du sage. Celle de celui qui a vécu le jazz depuis toutes ces années. La rythmique s’impose alors plus de réserve mais reste incandescente quand le saxophoniste de son côté donne du sens et de la gravité à la musique qu’il joue (Too long to wait, Zoning). Une sorte de leçon qu’il donne à ses camarades de jeu : la musique est une affaire sérieuse. C’est qu’il y a dans le jeu de Dewey Redman une longe histoire du saxophone. Une déchirure sublime. Jean-Marc Gelin

