LE NOIR ET LE BLANC
Photos de Eddy Wiggins
Préface de Gilles Leroy
Naïve 2008
Contrairement aux apparences, les Éditions Naïve ne proposent pas avec ce livre de photos de Eddy Wiggins un nième livre de photos noir et blanc sur le jazz. C’est de tout autre chose dont il s’agit ici.
Eddy Wiggins est un noir américain assez éclectique qui naviguait entre le dessin, le billard, le cyclisme, le violon ou la boxe. Immigré en France, il va bourlinguer après guerre entre des articles pour le journal Jazz Hot et des piges comme correspondant pour le Chicago Defender. On le surnommait après guerre « the street wolf of Paris », la ville où il traquait avec son appareil de photos les célèbres et les anonymes. Plus tard Wiggins devenu rabatteur, sera chargé à la sortie des grands théâtres et cabarets de ramener de la clientèle chic dans les restaurants et bars des quartiers environnants. Belle matière à photographier. Fin de concerts où les artistes sont libérés et où les spectateurs chantent et dansent encore. Et dans ces moments réellement joyeux de l’après guerre Paris prend, sous son regard l’air d’une ville de la Nouvelle Orléans. Une ville totalement insouciante où le jazz se mêle à la variété. Où l’on passe allègrement de l’Olympia au tabou. Une ville qui chante et qui boit jusqu’au bout de la nuit.
Mais Wiggins, trouve surtout dans ce Paris là une matière vive qui brise tous les tabous qu’il connaît Outre Atlantique. Le blanc et le noir se mélange devant son objectif. Les couples sont ici incroyablement mixtes, les anonymes côtoient les célébrités des années 50/60 (Armstrong, Count Basie, Gilbert Becaud, Cocteau, Renoir, Joséphine Baker etc…..). Deux clichés se suivent, celui sublime de Louis Armstrong dans sa loge de l’Olympia (p.73), et page suivante celui de Joséphine Baker vieillie et belle prenant dans sa main celle d’un membre des Platters dans un restaurant chic. Deux visions décalées. Mais au gré des pages les célébrités se mêlent aux amoureux inconnus qui s’embrassent ou prennent la pose, aux ouvreuses et danseuses de Cabaret.
Les hommes et les femmes sont noirs ou blancs.
Noir et blanc, blanc ou noir, deux mots clefs de ce livre qui paradoxalement s’affranchit de cette contrainte dualiste ou manichéenne. Sous la bichromie apparente, Wiggins utilise ce prisme pour nous livrer sa vision du monde. Elle était alors aussi joyeuse et insouciante que symboliquement multicolore. Jean-Marc Gelin

