ACT 2008
Esbjörn Svensson (p), Dan Berglund (cb), Magnus Öström (dm)
Cela commence par quelques notes amenées de la plus douce des manières. Un débit acoustique qui pourrait laisser croire à un album de jazz très honnête et très propre sur lui. Ce serait ignorer la conception artisitique très poussée de ce trio. Car très vite l’on s’aperçoit qu’il y a quelque chose derrière les choses. Quelque chose de caché là, un drame immanent, une tension qui pointe. Tension sourde mais toujours palpable.
Paradoxalement cet album là, le dernier enregistré avant la mort cet été de Esbjörn Svensson lors d’un accident de plongée est à notre sens le meilleur du trio. Peut être le plus abouti artistiquement. Paradoxalement en effet puisque que cet enregistrement réalisé en Australie est le résultat d’une longue scéance d’improvisation. Rien d’écrit. Tout au feeling dans le studio. Il faut arriver à un point extrême de fusion et d’intimité télépathique pour parvenir à vibrer à la même intention spontanéee comme ils le font ici. On appelle cela l’osmose. Dépassant les canons classiques du jazz, ces trois là vont puiser à d’autres sources leur inspiration. Elle vient de la pop pour beaucoup et de Radiohead certainement mais ne renie pas les apports de grands trio de jazz comme celui de Meldhau, référence reciproque jamais cachée. Dès le deuxième titre, c’est du E.S.T reconnaissable entre mille. Svensson prend son temps, utilise l’espace et s’affranchit de toute contrainte formelle tandis que la rythmique crée une mise en tension permanente. La musique exerce alors son pouvoir de fascination totale, suggère moins qu’elle ne dit nous laissant captivés, captés dans la toile qu’ils tissent autour de nous. Il y a un effet très visuel dans cette musique là qui évoque de longs travellings. Dan Berglund dans le rôle du bassiste-guitariste laissé libre à lui même porte littélaralement tout l’album inspirant autant de respiration régulière que de sauvagerie folle. Magnus Östrom utilise sa caisse claire comme les balles d’une mitraillette faisant succéder à ce no man’s land désert, des images de guerre et de chaos. Et aussi ce sublime morceau de 9’’, Still où derrière cet espace patiemment construit se dessine une mélodie comme une ligne d’horizon qui lentement se détache du paysage, se rapproche à pas comptés et s’installe enfin, nettement, dans un moment d’émotion rarement atteint chez E.S.T. Beau à pleurer.
Au début de Leucocyte, pièce conçue en 4 parties ( Ab initio ; Ad interim ; Ad Mortem, Ad Infinitum), c’est un univers de chaos et de fureur qui s’installe. Vient ensuite une plage entière de silence total, Ad Interim comme une césure obligée après avoir touché à une expression paroxystique irrésistible. Ad infinitum clôture de manière envoutante cet album sur une sorte de carillon d’église fantomatique dans une mise en scène angoissante que ne renierait pas un dramaturge comme Castelluci. Car c’est bien de cela dont il s’est agi durant tout cet album. D’un drame à l’antique où le paradis le plus pur côtoie l’enfer de Dante. Les dernières notes nous laissent, avec cette intérogation manichéenne où les frontières du paradis et de l’enfer semblent mêlées. Et ces dernières notes parce qu’il s’agit précisément des ultimes notes enregistrées par Svensson, sont poignantes. Et le silence qui suit est alors totalement assourdissant.
Jean-Marc Gelin

