Eric Dolphy à François Postif : « Si aucune firme ne consentait à m’enregistrer et si je devais crever de faim pour continuer à jouer ce que je ressens – c’est exactement ça, ce que je ressens – eh bien je continuerais à jouer ainsi contre vents et marées. (…) Evidemment si on m’écoute, ça m’encourage. »
Sur la base d’un constat nuancé et argumenté d’une crise des circuits classiques de diffusion et de distribution (labels, clubs, etc.), Jazzman a toujours été très attentif aux voies alternatives qui pouvaient se développer, souvent moins « industrielles » mais d’autant plus passionnantes qu’elles impliquent désormais les créateurs eux-mêmes. Beaucoup d’exemples américains : de Jim Hall à Maria Schneider (qui décidèrent naguère, sous la contrainte, de ne diffuser leurs enregistrements qu’au travers de leur site Internet) jusqu’à Dave Douglas qui a développé un modèle encore plus volontariste et sophistiqué (cf. l’édito d’A. Dutilh pour Jazzman n° 150), tendent ainsi à façonner le jazzman du 21ème siècle mais qu’en est-il en France ?
A coup sûr, le dynamisme d’Alexis Tcholakian, pianiste déjà riche d’une longue carrière (cf. ses albums « Point de Vue », « Le Songe de l’Athanor », « Hidden Face », loués dans nos colonnes) et pédagogue généreux dans le souvenir de Bernard Maury (il créa et anima jusqu’en 2005 la Paris Jazz School) illustre la prise de risques étonnamment décomplexée que certains musiciens acceptent d’assumer pour continuer à promouvoir leur œuvre.
A l’origine, une bande superbe, un enregistrement solo incomparablement chantant, serein et épanoui qui, sans rien céder de sa musicalité propre, se réfère à une source d’inspiration, le Jarrett de « A Melody At Night, With You ». Et qui ne trouve preneur chez aucun label, ce qui laissera pantois un « fan club » d’amateurs regroupant Jean-Marc GELIN, Pascal ANQUETIL et l’auteur de ces lignes. Très vite, Alexis Tcholakian décide alors de sortir de cette situation par le haut : sa musique existera, dans le cadre d’une auto-production et elle existera doublement, par le son et par l’image.
Au-delà de cette orientation - de cette réaction de survie - et des enthousiasmes qui l’accompagnent, il est particulièrement intéressant d’examiner comment ce projet, désormais abouti, s’est articulé.
- chronologiquement, la première étape a consisté non dans la sortie du CD lui-même mais en un concert « fondateur » le 11 octobre 2007 à l’Archipel, filmé et enregistré dans d'excellentes conditions (salle comble, réalisation, technicien son, lumières). Ainsi s’amorce une « séquence évènementielle » autour d’un superbe répertoire (originaux, classiques et standards plus modernes, de Thad Jones à Mal Waldron et Mc Coy Tyner) et d’un remarquable univers mélodico-harmonique que l’artiste et son public ne cessent de redécouvrir et d’approfondir ensemble à chaque étape : concerts, album définitif qui sort en avril 2008 (vente aux concerts et via Internet), DVD qui donne lieu à un concert le 22 octobre dernier, le tout scandé par la newsletter du pianiste ;
- notons ensuite combien ce travail repose sur une nouvelle relation de confiance et de proximité : Alexis Tcholakian a su tisser un vrai lien de partenariat avec la superbe scène de l’Archipel, ancien théâtre, espace à la visibilité et à l’acoustique enviables, doté au surplus d’un piano Fazioli F278 qui fait les délices d’Alexis : c’est donc à l’Archipel que seront programmés et réalisés l’enregistrement puis la sortie officielle du DVD « Self-Portrait », parallèlement aux concerts en solo, trio (avec Claude Mouton à la basse, Benoist Raffin ou Thierry Tardieu à la batterie) ou en quartet (Jean-Pierre Thirault aux saxophones) qu’Alexis Tcholakian continue de donner dans cette salle ;
- en plus du lien privilégié avec une salle et son équipe, il faut aussi souligner le mode de financement particulier du DVD, réalisé en majeure partie grâce à une souscription lancée le 11 novembre 2007. L’économie de moyens qui en résulte (deux caméras) conduit naturellement à se concentrer sur la musique elle-même et sur l’ascèse et le degré de concentration de l’instrumentiste (doigté, expression du visage, plans larges du piano) sans qu’il soit besoin de cadrages en surplomb ou de zooms excessifs. Quant à la musique, elle reste en permanence au service de la mélodie, donc de la vocalisation la plus juste de l’instrument. Pas d’effets faciles (accélérations de tempos, broderies inutiles, etc.) mais un continuum musical qui rayonne en une arborescence patiemment construite (variation, amplification, résolution). En d’autres termes, une musique de joie, fragile et éperdue. Vibrante, solaire.
On le voit, rarement un musicien aura eu à assumer, de l’amont à l’aval, sa propre production musicale, ce qui fait peser sur ses épaules une somme de risques (économiques notamment) sans doute disproportionnée à l’échelle hexagonale par rapport aux résultats qu’il en peut attendre. Relevons combien la proximité (avec une salle, des musiciens, un public, quelques critiques) peut / doit aujourd’hui être organisée en réseau pour être porteuse d’un avenir. Programmateur depuis peu du Swan Bar, venant d’être pris sous licence par un label japonais pour son prochain disque en trio alors que les labels français se montrent toujours aussi timides, Alexis Tcholakian l’a compris mieux que d’autres sans dissimuler - comme il le confiait récemment - l’usure qu’un tel contexte occasionne. Souhaitons-lui de continuer à puiser longtemps énergie et générosité, avec le succès qu’il mérite, dans sa passion inentamée pour le jazz, pour l’attachement forcené à sa musique.
Stéphane CARINI.
- CD "Search for Peace » (piano solo) - réf : BADCAT 0801 - (pochette : peinture de Philippe Massis) - vente aux concerts et VPC. (cf. chronique de Jean-Marc Gélin : Dernières Nouvelles du Jazz novembre 2007 - www.lesdnj.com)
- DVD "Self Portait" live à l'Archipel (concert solo enregistré le 11 octobre 2007 sur piano Fazioli F278) - réf : BADCAT 0802 - vente aux concerts et VPC.
Site d’Alexis Tcholakian : www.tcholakian.net / www.myspace.com/alexistcholakian
L’Archipel : 17, Bd de Strasbourg Saint Denis 75010 Paris. 08 26 02 99 24
Swan Bar : 165, Bd du Montparnasse 75006 Paris

