Bee Jaz Records 2009.
Edwin Berg (p), Eric Surmenian (cb), Fred Jeanne (dr)
Le croirez-vous ? Edwin Berg a écouté aussi attentivement que passionnément Bach, Rachmaninov, Satie, Ellington, Chopin, Jarrett, Meldhau, Mozart, Hancock, Peterson et Garner (on en oublie sûrement…) d’après le généreux encart promotionnel sur lequel on vient de loucher chez nos confrères de Jazzmag / Jazzman. En dépit de cet amoncellement de références ou plutôt derrière lui, force est de constater que cet album n’a que très peu à voir avec le jazz. Le swing ? Absent (soulignons d’emblée la lourdeur du drumming de Fred Jeanne, confronté il faut bien le dire à ce « binarisme vagabond » de plus en plus envahissant dans la production actuelle). L’improvisation ? Souvent sacrifiée à un statisme déroutant (l’ostinato de Perpetuum Prairie), à des développements presque sirupeux rappelant davantage la musique de films ou de variétés plus ou moins anonyme des années ’70 et ’80 (Ben, la deuxième partie de Perpetuum, Remembering You) que le lyrisme vibrant des décennies précédentes. L’inventivité mélodique ? Peu convaincante tant, au-delà de quelques thèmes habiles et accrocheurs (tel Jaana), elle est noyée sous des références classiques détournées de leur esprit et de leur respiration jubilatoires (Bach, Mozart – cf. Prelude BWV 847 de Bach). Plus grave peut-être le travestissement de deux incunables du répertoire jazz : la version alanguie, modalisée avec joliesse, de Parisian Thoroughfare là où l’original, par on ne sait quel miracle, déclinait une sorte de suspension fragile du temps et de l’instrument, et la variation prétentieusement énigmatique de All The Things You Are. Alors que retenir de tout cela ? Au-delà des qualités de toucher du leader, survalorisées pour elles-mêmes, le plus solide sans doute : le talent du contrebassiste, Eric Surmenian, qui s’exprime dans l’architecture et la dynamique de ses fréquents choruses. Pour le reste, il faut y insister au regard de l’exposition médiatique de ce album, il y a là un véritable enjeu identitaire : si le jazz, cet arrachement de la singularité indissociable d’un art vigoureux de la syncope qui s’est toujours ressourcé, doit être phagocyté par de tels albums, comme déjà dans les années ’20 le faisait le jazz dit « symphonique », alors oui, il faudra reparler de ce qui meurt et de ce qui revit, de l’identité trop souvent bafouée du jazz et de ses héros et des douteux lauriers de ses lointains suiveurs et peut-être surtout de ses promoteurs.
Stéphane Carini


