JJJJ(J) BILL CHARLAP : « live at the Village Vanguard »
Blue Note 2007
Il y a dans le jeu du pianiste américain Bill Charlap quelque chose qui tient d’une immense délicatesse. Enregistré en live à l’occasion des 70 ans du Village Vanguard, le pianiste y revisite le territoire des standards de jazz de Autumn in New York à It’s only a paper moon en passant par The Lady is a tramp ou Rocker de Mulligan et même pour le plus récent un All across the City de Jim Hall. En trio classique, accompagné des frères Washington ( Peter et Kenny) à la basse- batterie, Bill Charlap ne s’éloigne jamais vraiment des terrains bien balisés d’une interprétation classique des thèmes classiques. Mais sous les doigts de Bill Charlap, ces interprétations n’en deviennent pas moins de vrais modèles. Et l’on comprend vite en l’écoutant ce qui fait la différence, ce qui crée un monde entier entre deux pianistes dont l’un est un tout grand. Car il y a là une vraie leçon de chose, une approche d’une incroyable finesse. Celle d’un piano qui se révèle caressant avec cette légèreté qu’ont les amants dans l’art des préliminaires sensuels. Une façon de susurrer, de murmurer, de faire frissonner, de faire courir un souffle léger sur l’épiderme avec autant de sous entendus que de passion retenue. Alors dans ce discours amoureux et avec un sens inouï de la respiration (rythmique) Bill Charlap développe son jeu, dit, retient, ne dit pas, dit quand même, s’enflamme avec tact et élégance. Jamais grossier Bill mais toujours gourmand comme en témoigne ce Lady is a Tramp joué ni devant, ni derrière, juste dans le tempo avec ce qu’il faut de discrète coquinerie. Alors que le coup d’avant dans Autumn in New York il nous avait promené (réellement je vous assure) quelque part entre Central Park et Soho. Non seulement la rythmique de cet album est irréprochable mais elle est incroyablement en phase avec le discours du pianiste. Magie d’un trio où les frissonnements du jeu de balai de Kenny Washington semblent répondre aux murmures de Charlap. Du grand art ! Ecoutez cette version toute en retenue (monumentale) de It’s Only a paper moon ou cette interprétation grandissime et émouvante de All across the city à tomber par terre et une conclusion en extase sur Last Night when we were young standard sublime et trop rarement joué. En tous points cet album est une vraie mer veille. Il m’est arrivé parfois de penser à Hampton Hawes dans cet album, puis ensuite à Oscar Peterson ou à Phineas Newborn. Mais en réalité on s’en fiche un peu. Car ce que l’on entend là c’est une histoire du piano jazz qui vient de très loin. Quand le jazz parle à l’âme et s’installe sous la peau. Body and soul.
Jean-Marc Gelin

