JJJJJ ABBEY LINCOLN « Abbey sings Abbey »
Universal 2007
Ne boudons pas notre plaisir. Les occasions étant désormais rares de la voir sur scène, profitons de ce dernier opus pour prendre le temps d’écouter Abbey Lincoln. Ce disque regroupe l’essentiel : onze titres composés et écrits par Madame Lincoln - nom de scène qu’on lui a choisi en 1955 en l’honneur d’Abraham Lincoln, vain libérateur des esclaves dit-on – et un titre composé par Thelonious Monk sur lequel elle a écrit des paroles. Comme une tragédienne, elle proclame et transmet la mémoire de ses ancêtres plus qu’elle ne chante. Des ballades et des folks songs qui sont des histoires fortes, sur sa vie, sur l’amour perdu, sur la solitude, sur le chant d’un oiseau, qu’elle chante avec classe et dignité, sans doute transcendée par la foi. On entend une immense lassitude dans sa voix, ou plutôt un total abandon : aucune affèterie ou minauderie, aucun ornement pour ne conserver que l’essentiel, le sens profond des mots. Elle met d’elle-même dans chaque mot qu’elle prononce, à la manière d’un prêcheur ou d’un griot. Et c’est poignant ! Dans son chant, on entend Billie Holliday, dont elle se sent si proche, mais aussi toutes les grandes chanteuses de blues, au premier rang desquelles, Dinah Washington. Elle nous transmet ce précieux héritage de la culture noire avec une immense générosité et un engagement radical. Et bien sûr, elle nous tend le miroir. Cette femme fut une des icônes de la révolte noire, son portrait peut encore se reconnaître sur certains murs de Harlem. « En 1960, lors d'un concert, j'ai présenté, avec Max [Roach], un manifeste musical intitulé Freedom Now Suite. Sur un des morceaux - voix, batterie - je hurlais, pleurais, chantais, gémissais... J'exprimais émotionnellement tous les sentiments d'une population meurtrie. Une heure après le concert, Max se fit tabasser dans un commissariat de police. Aucune chanteuse n'avait crié jusqu'à ce moment! Elles miaulaient, faisaient dans l'ironie, mais de cris, jamais! », rappelle Abbey Lincoln à Paola Genone dans une interview parue dans l’Express en juin 2007. Aujourd’hui le cri a disparu, restent l’émotion et l’âme meurtrie. L’âge n’a pas apaisé sa quête personnelle et identitaire. Being me (Être moi) conclut cet album splendide avec ses mots, « Being me, I laugh seeing now and then, So many things have changed and yet somehow, There will always be a stage, a song for me, Hold the curtain open, it's time to take a bow ». (Être moi, je ris de voir çà et là, que tant de choses ont changé mais d’une manière ou d’une autre il y aura toujours une scène ou une chanson pour moi, tenez le rideau ouvert, il est temps pour moi de tirer ma révérence).
Régine Coqueran

