Kind of blue 2007
Pour beaucoup ici le pianiste Marc Soskin est un inconnu. Malgré ses 54 ans peu en effet le connaissent de ce côté ci de l’Atlantique. Il faut dire que Marc Soskin ne compte pas parmi les supers stars américaines. A la limite quelques aficionados de la série TV « Sex and the City » savent qu’il en a signé la BO. Mais pour le reste bien peu savent que Marc Soskin fut un compagnon de route de Sheila Jordan et surtout qu’il a accompagné près de 14 années durant, Sonny Rollins dans pas mal d’aventures (écoutez l’album « falling in Love with Love » ou « Don’t stop the Carnival » par exemple). Rien d’étonnant alors à ce que ce pianiste New Yorkais s’adjoigne ici les services d’un saxophoniste ténor comme Chris Potter, le ténor le plus Rollinsien de la scène actuelle après Rollins lui-même. S’appuyant au passage sur une rythmique de très haut vol où Pattituci (b) donne la réplique à Bill Stewart (au drumming d’ailleurs toujours incroyable de luminosité), Marc Soskin propose un album composé de reprises de standards, dans la droite ligne de ce que propose ce nouveau label qui creuse une fois encore le vieux sillon post-revival ici modernisé à fines touches (nous avions d’ailleurs chroniqué le mois dernier un album très classique et assez moyen du Los Angeles Jazz Ensemble). Ici le résultat est tout autant convaincant qu’il est énergique. Tout repose en grande partie sur Chris Potter, dans le feu d’un son en fusion (sauf malheureusement quand il s’exprime au soprano), toujours imaginatif dans le flot lyrique d’un discours parfaitement maîtrisé. Avec Chris Potter on a toujours le sentiment que rien ne peut être tout à fait conventionnel et lorsqu’il s’empare d’un standard c’est toujours une redécouverte du thème alors débarrassé de tous ses oripeaux et auquel il donne un nouvel éclairage, un peu comme si ces thèmes avaient été écrit pour lui. On l’entend avec bonheur dans Bemsha swing (de Monk) ou dans un magistral Inner space (de Corea). Et du coup Marc Soskin n’est pas en reste, se plongeant là dedans comme dans un bain de jouvence, prenant un plaisir suprême à se jeter avec l’eau du bain et tout le saint Frusquin dans le plaisir de jouer. Mais porté par cette énergie il tend parfois à s’emballer et se retrouve quelques fois à la limite d’un dérapage toujours hyper bien contrôlé. Sur deux titres John Abercrombie tient sa guitare en embuscade pour une brève mais remarquable apparition (notamment sur Strive, une des compositions de Soskin). L’album se conclut finalement sur un très beau solo de Marc Soskin donnant à cet album un couleur un peu détonante où l’on entend alors combien Soskin est aussi à l’aise dans le latin jazz que l’on sait, il affectionne particulièrement. Dans cet exercice remarquablement bien exécuté on n’a toutefois pas le sentiment d’assister à la naissance d’un groupe mais à l’heureuse association d’immenses talents de la scène américaine. Marc Soskin avec un jeu très directif parvient à insuffler à cet ensemble, un surcroît d’énergie.
Jean-Marc Gelin

