In Circum girum/ socadisc
vu par Sophie Chambon JJJ vs Jérôme GransacJJ
Par Sophie Chambon : JJJ
On connaît depuis longtemps la précision du batteur percussionniste François Merville, avec les albums de Louis Sclavis (en particulier dans L’affrontement des prétendants de 99). A la tête d’une nouvelle formation, un quartet très électrique, Merville rend hommage à l’univers décalé et joyeux d’Hermeto Pascoal, poly instrumentiste fou, vraiment inclassable, Brésilien attaché aux folklores de son pays qui introduisit dans des mélodies superbes tous les ingrédients de l’époque : fusion, free, avec indéniablement ce sens du rythme et des couleurs propres à la musique sud américaine. François Merville s’appuie sur des succès de ce maître du Nordeste, qu’il réarrange de façon inventive tout en fournissant de nouveaux titres. Le groupe de François Merville donne une impression de liberté créatrice parfois un peu troublante dans certaines digressions. Mais incontestablement, cet univers musical foisonnant, a sa cohérence : sons et timbres, effets électroniques, rock et musiques improvisées se mélangent en un patchwork coloré, hybride vigoureux et ludique. La guitare « post moderne » de Gilles Coronado et les saxophones de Christophe Monniot mènent la danse dans cette déconstruction foisonnante, actuelle, alors que le bassiste Le Moullec impulse des accents très rock (« O silencio è de ouro »). Monniot assume parfaitement l’art subtil de la transition au sein d’un même titre : suave et fondant au baryton, il sait aussi enchaîner dans la plus belle tradition du swing, puis nous prendre à contre oreille en sortant ces drôles de sons un peu bizarres, ces couinements dans Bebê ou Crianzas. Il est enfin formidablement festif sur le délicieux Chorinho pra ele que nous avons tous en mémoire (sans savoir même que c’est du Pascoal). L’album s’achève sur Nem um talvez qui avait séduit ce diable de Miles sur son Live Evil, fidèle à l’esprit original, dans son calme inquiétant. Tout en se frayant un chemin au cœur de tous les possibles, ô Mago Ermeto entraîne au cœur d’une jungle bruitiste, très expressive pour les Européens raisonnables que nous sommes. Et il faut remercier le label indé In Circum Girum de se prêter à cette nouvelle aventure.
Par Jérôme Gransac : JJ
Comme beaucoup de musiciens, le batteur François Merville rend hommage au multi-instrumentiste brésilien Hermeto Pascoal. Celui qu'on appelle « le sorcier », « le magicien » ou « le champion » aura influencé, et influence encore des générations de musiciens. Adepte pratiquant des musiques polyrythmiques complexes mais transcendantes, ce musicien génial est finalement assez méconnu du grand public européen (en tout cas pas assez au regard de sa valeur réelle). Sa musique défie toute tentative de catégorisation et mérite d'être étudiée dans toutes les écoles de musiques. Il était donc logique que le batteur et percussionniste François Merville s'intéresse à l'artiste et son oeuvre; ce qui se concrétise par ce CD paru chez Circum Girum. Il est constitué de quatorze pièces dont cinq composées par Merville; les autres sont de Pascoal et presque toutes réarrangées par Merville. Elles sont soit très courtes (de 20 secondes à deux minutes) soit de durée habituelle (deux titres font plus de 8 minutes) pour une durée globale d'une cinquantaine de minutes. Tout de suite, on remarque que les pièces de durée « normale » sont très écrites, leur arrangement est européanisé et leur structure offre aux musiciens de larges places d'improvisations. Les pièces courtes sont plus expérimentales et atmosphériques, moins écrites et plus contemporaines dans leur style. Composées par Merville, elles servent d'intermèdes entre les pièces plus longues. Pour être clair, la musique de Pascoal est excellente et très bien jouée dans ce contexte. Mais on est dubitatif quant à l'aboutissement de ce projet. De part sa structure (alternance de pièces courtes et longues), la musique de ce cd s'apparente à une suite mais n'en a ni la consonance ni le recul nécessaire. En fait, l'enchaînement des pièces se fait sans réelle texture identifiable et sans fil conducteur évident. Par ailleurs, un gros travail de post-production a été réalisé; il a peut-être contribué à dénaturer la musique. Merville s'est entouré de Gilles Coronado, toujours créatif à la guitare électrique, et Christophe Monniot aux saxs, qui se révèle plus sage que d'habitude dans son expression. Ajouté à cela, l'utilisation légère mais habile de l'électro confère à la musique un regard résolument moderne. Or on distingue deux atmosphères. Dans la première moitié du CD, la musique est entraînante. On se repasse même des passages en boucle car l'instrumentation est solide et joyeuse. Sorti de son contexte, un morceau comme Era Pra Ser e Não Foi est purement sublime. Côté instrumental, les sonorités des instruments acoustiques, électriques et électro s'harmonisent bien et les musiciens sont inspirés. Mais dans la deuxième moitié du cd, des sonorités empruntés aux années 70 (on pense à Magma) et des envolées bruitistes noircissent le tableau et ne sont pas bienvenues à l'oreille. Sur O Silencio è de Ouro » ou Chorinho pra Ele, on se demande par quel cheminement elles sont arrivées là et pourquoi. Enfin, on ressent même un essoufflement de la part des musiciens en deuxième partie de CD. Cette chronique n'est qu'un avis et il est certain que d'autres oreilles et d'autres sensibilités seront touchées, voire plus, par cette relecture de la musique de Pascoal.

