JJJJ LAURENT DE WILDE : « Present »
Nocturne 2006
La langue française est bourrée de pièges trompeurs et si nous avions manqué de vigilance nous aurions sans hésité parlé d’album de « variétés ». Mais assurément il y aurait eu confusion, misunderstanding, gourance sur toute la ligne en somme. Nous lui préférerons donc la notion d’éclectisme qui nous semble mieux coller à la très grande richesse de cet album. Album dans lequel le pianiste de surprises en surprises nous laisse d’un bout à l’autre de l’ouvrage scotché à la plage suivante avec une sorte de plaisir frénétique.
Laurent de Wilde qui vient de passer ces 6 dernières années dans les sphères de la musique électro dans laquelle il n’y a pas si longtemps il jurait avoir trouvé son meilleur vecteur d’expression (son dernier groupe « Organics » en était la parfaite illustration) fait ici un retour gagnant au tout acoustique. Sans pour autant qu’il ne s’agisse d’un retour en arrière. Bien au contraire car Laurent De Wilde a grandi au passage, s’est nourri d’une nouvelle approche du clavier, s’est imprégné des nouveaux pianistes apparus ces dernières années de part et d’autre de l’atlantique, a emprunté aussi à de nouvelles musiques. Il en résulte un fondu enchaîné dans lequel De Wilde nous ballade dans ses musiques entre swing, blues, free, reggae. L’album démarre à un très hauts niveau avec les deux premiers thèmes qui sont des adaptations de ce qu’il faisait en électro : The Present était dans l’album « Time for change » -2000 et Move on dans « Stories » - 2003. On comprend alors que le maître mot, le fil conducteur, la base irréductible pour De Wilde c’est le groove sous toutes ses formes. Il peut s’agir d’un swing ternaire sous toutes ses formes comme dans Move on où De Wilde s’amuse faire passer le morceau par tous les stades allant jusqu’à accélérer/ralentir les tempos à volonté. Dans un thème plus posé comme Fleurette africaine où l’on sent poindre rythmiquement et structurellement des univers svenssonien, De Wilde comme une seconde nature en revient toujours au groove et lui impose une pulse à l’africaine d’où émergerait bien un Randy Weston. Entre autres. Sur Quiet but not quite joué au départ sur quelques notes simples ponctuées par des battements d’horloge De Wilde crée de larges espaces sonores puis tel un démolisseur s’emballe, les remplit frénétiquement et s’ingénue à tout déstructurer comme l’aurait fait un pianiste free pour en revenir finalement à la structure lente. De Wilde se permet ensuite une incursion du coté du reggae dans un thème joué en hommage à Ernest Ranglin, chantre jamaïcain de la guitare reggae et avec qui le pianiste a eu l’occasion de jouer (One for Ernie), puis nous entraîne dans un club aux allures techno funk totalement irrésistible. Dans un fondu enchaîné tout cela finit par un bon gros blues ultra facile dans lequel il n’est certainement pas question de se faire du mal.
Et l’on comprend que ce travail suppose une rythmique impeccable capable de s’adapter à tous les univers, sorte de pâte à modeler que le pianiste triture sans cesse pour lui donner formes et couleurs multiples. Darryl Hall contrebassiste d’exception nous fait entendre au moins une dizaine de son à son instrument au gré des univers explorés.
Certains reprocheront alors peut être à De Wilde son côté zapping et touche à tout. Mais s’il est vrai que le pianiste brasse large dans l’histoire récente de la musique il a le mérite de donner un sérieux coup de jeune au piano jazz sans jamais ennuyer et sans oublier jamais ce que le jazz doit au swing, éternel point de ralliement de cet album. Et De Wilde nous en apporte ici une savoureuse et torride illustration.
Jean Marc Gelin

