Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 mai 2023 7 07 /05 /mai /2023 17:47
NICOLAS FILY     Don Cherry Le Petit Prince Du Free

NICOLAS FILY      Don Cherry Le Petit Prince Du Free

 

Editions Le Mot Et Le Reste

Musiques (lemotetlereste.com)

 

The mystery song - Don Cherry (Featuring Ornette Coleman & Steve Lacy) - YouTube

 

 

Nicolas Fily dont on avait aimé The Wise One, formidable portrait de John Coltrane, continue avec Don Cherry, autre musicien de jazz, toujours souffleur, qu’il découvrit en préparant ce premier livre, déjà publié aux indispensables éditions marseillaises du Mot et du Reste. Les deux musiciens avaient enregistchez Atlantic The Avant Garde partageant un rapport spirituel, voire mystique à la vie, dans le désir commun d’explorer de nouvelles voies dans un art total.

Le poétique sous-titre de l’ouvrage est dû à la plume racée d’Alain Gerber ( Jazz Magazine n°166, Novembre 1966) auquel le musicien avait confié que le Petit Prince de St Exupéry était son livre de chevet. Ce qui n’est pas sans rapport avec sa conception humaniste et libre de l’existence.

Avec Don Cherry Le Petit Prince Du Free, Nicolas Fily adopte la même démarche en s’appuyant sur la chronologie des enregistrements du trompettiste (également flûtiste, pianiste, percussioniste, compositeur ) . Excellente manière de découvrir une discographie abondante, révélatrice de l’évolution musicale d'un musicien au timbre singulier, aux suraigus délicatement posés. 

Ce n’est pas une mince tâche à laquelle l’auteur s’est attelé avec ardeur, disposant d’un très grand nombre d’entretiens, de chroniques d’albums et de compte-rendus de concerts de Jazz Magazine et Jazz Hot dont les références figurent dans la bibliographie précise en fin d’ouvrage. Tous ces auteurs ont facilité son travail de défrichage des terres cherriennes.

L’auteur, passionné de musiques plurielles, a mis à profit ses compétences de disquaire et de critique pour commenter les étapes marquantes de celui qui est resté fidèle à la trompette de poche et au cornet, ses avancées sans omettre les phases plus discutables. Si l’auteur raconte le mythique Festival d’Amougies (initialement prévu à Paris ), le Wood stock belge en Wallonie qui lança nombre jazzmen, le producteur ayant une affiche de rêve avec Pink Floyd, Zappa, il évoque aussi dans “Malaise à Châteauvallon” quelle impression détestable laissa le concert d’août 1972 à un critique de Jazz magazine. C’est qu’à cette époque Don Cherry vivait en hippie et se produisait en tribu. Ce qui n’enlève rien à la profonde humanité du personnage qui s’est adapté en permanence aux sons des générations qui ont suivi quand il n’inventait pas un son propre. On sent que Nicolas Fily aime non seulement le musicien dont il s’attache à retracer le parcours mais l’homme généreux et fraternel.

Le livre est d’une grande lisibilité, découpé chronologiquement en cinq parties ( D’où viens-tu Don Cherry? L’éternel second, l’Etat de Grâce, La Musique organique, D’un monde à l’autre) divisées en sections aux titres explicites, sans compter un prologue et un épilogue. Aucune partie de son oeuvre n’est laissée de côté, présentant toute un intérêt, de la construction difficile car lente à l’épanouissement et l’envol.

Les premiers enregistrements qui font date sont de la fin des années 50 en quartet avec son mentor, son “gourou” le saxophoniste Ornette Coleman avec des albums sortis sur le label Contemporary Something Else, Tomorrow is the question qui lancèrent leur carrière à tous les deux. “Le jazz est désormais prêt pour une nouvelle révolution” s’exclamera Paul Bley. Puis, sur l’entremise d’un autre pianiste, John Lewis, pourtant à l’opposé de cette musique avec son populaire Modern Jazz Quartet, le duo signe chez le renommé Atlantic de Nesuhi Ertegün et s’installe à New york en 1959. Ça décolle vraiment avec The Shape of Jazz to come, marqueur essentiel qui débute avec “Lonely Woman”, preuve que le jazz peut être free sans rimer avec bruit. 

Pierre angulaire de la naissance du free jazz, jusque là appelé la New thing, est enregistré en deux prises par un double quartet le 21 décembre 1960 Free jazz : a collective improvisation ( pochette illustrée par Jackson Pollock). Une expérimentation collective en grand ensemble devenue historique. Disciple de sa musique, sparring-partner, Don Cherry restera toujours indissociable d’Ornette Coleman auprès de qui il fera des retours réguliers.

Le trompettiste travaille beaucoup, prend part à un disque de Steve Lacy Evidence et ne cesse de voyager, trouvant un public plus ouvert et accueillant pour les Noirs en Europe. Son premier voyage en Europe, il le fera avec Sonny Rollins, mais il monte aussi un groupe avec Archie Shepp, joue avec Albert Ayler. Inscrit dans une mécanique de second et de tempérance il rend dicible l’indicible. D’éternel second, il passe à solide challenger avant de connaître un état de grâce. Le label Blue Note lui ouvre son catalogue avec trois albums Complete communion (1965) avecElefantasy”où s’exalte l’Argentin Gato Barbieri, Symphony for improvisers, Where is Brooklyn? (1966). Cherry retrouve Ed Blackwell aux percussions avec lequel il enregistre en 1969 à Paris sur Byg/Actuel, MU First Part et Mu Second Part.

Puis il retrouve Coleman à New York, participe au Liberation Orchestra de Charlie Haden avant de quitter les Etats Unis, protestant contre le gouvernement Nixon. Le trompettiste a eu très tôt le sentiment que son pays ségrégationniste l’avait ostracisé, le poussant de ce fait hors des frontières. A l’image de sa musique en perpétuel mouvement, il s’en est allé chercher ailleurs cette “unity of love”. Il refusa-tout son parcours le prouve, d’être assimilé, classé, réduit à un genre ou style ( sauf peut être l’harmolodie colemanienne).

Commence alors un nomadisme de multi instrumentiste : il élargit sa palette, son style musical évoluant vers les musiques du monde. Il s’installe avec sa femme lapone Moki en Suède en pleine nature pour se ressourcer. Sa musique devient organique usant des instruments rapportés de tous ses voyages ( Maroc, Tunisie, Japon, Inde). Il s’ouvre au champ des possibles avec sa tribu familiale, cette communauté avec laquelle il ne joue plus simplement du jazz, faisant de constants aller-retours entre les styles . En 1975, le jazz s’électrifiant, il change encore d’approche avec Brown Rice. Il faudrait encore citer l’aventure au long cours Old and New Dreams de 1976 à 1987 avec des colemaniens de la première heure, Dewey Redman, Ed Blackman et Charlie Haden. Et aussi ses collaborations avec le percussionniste Nana Vasconcelos et le sitariste Colin Walcott (3 albums chez E.C.M). Jusqu’à la fin, il multipliera les expériences, citons encore Multi Kuti, passage de flambeau avec des musiciens, parfois anciens élèves Le spoken word devient slam, la culture hip hop renvoie à sa propre jeunesse, le “conscious hip hop” étant analogue au free jazz dans sa volonté contestatrice.

Passionné par son sujet, Nicolas Fily fait partager son intérêt et les émotions d’écoute que lui inspire ce musicien fécond, irremplaçable, à l’extraordinaire ouverture d’esprit. Don Cherry Le Petit Prince du Free sera une belle découverte pour les non initiés et convaincra les connaisseurs les plus avertis. Car si on a pu lire sur certaines périodes de son oeuvre, aucun livre à ce jour n’avait été consacré à toute la musique de Don Cherry. Nicolas Fily a donc réussi son coup avec cette somme qui fera référence.

 

Sophie Chambon

Partager cet article
Repost0

commentaires