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26 février 2022 6 26 /02 /février /2022 19:02
INDIGO THE MUSIC OF DUKE ELLINGTON    JEAN MARC FOLTZ & STEPHAN OLIVA

Indigo The Music of Duke Ellington 

Jean Marc Foltz Stephan Oliva

 

VISION FUGITIVE - Label

Distribution L’autre distribution

Un album spontané et fraternel qui exalte la rencontre toujours renouvelée de deux musiciens à l’écoute attentive et complice. On suit les chemins du compagnonnage peu balisés de ce duo que nous aimons depuis vingt ans, toujours encouragé par Philippe Ghielmetti (alors Sketch), acteur du formidable label Vision fugitive, né de la complicité du guitariste Philippe Mouratoglou avec le clarinettiste Jean-Marc Foltz.

Un label "indé" très autonome, à la signature affirmée : maquette et direction artistique de Philippe Ghielmetti, livret toujours conçu avec un soin particulier, pochettes peintes par Emmanuel Guibert . Cette fois, un imaginaire exotique est déployé avec cette représentation incarnée du blond et du brun, de Lawrence d’Arabie et de son ami le Shérif Ali (aux clarinettes). Allusion à cette vision fantasmée du “Caravan” de Juan Tizol, arrangé pour la circonstance par Stephan Oliva car ce tube a tout d’une scie tant il fut repris et souvent sans imagination.

 Quant à l’objet INDIGO, magnifique, il se décline autour de photographies de Duke Ellington at his best, illustrant un texte fort pertinent de Gilles Tordjman “Duke, duo: le jazz et son double” qui résume le propos du disque et de l’aventure duelle du pianiste Stephan Oliva et du clarinettiste Jean Marc Foltz. Comment ne pas être sensible à l’intelligence de ces lignes qui tranchent avec l’indigence des livrets actuels (quand ils existent) et la faible qualité des illustrations graphiques?

Cela commence en effet par une citation de Paul Valéry dans l’Idée fixe : “Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie” soit le fil rouge de la méthode du Duke. Sa solitude se diffractait dans les singularités des solistes de son orchestre, particulièrement expressifs, les Bubber Miley, Cootie Williams, Rex Stewart, Jimmy Blanton, Paul Gonsalves, Johnny Hodges...avec lesquels il savait obtenir un échange révélateur.

Une fois encore, s’attaquant aux classiques comme avec leur Gershwin de 2016, le duo livre sa version ellingtonienne avec une certaine assurance, chacun ayant su trouver sa place dans l’univers de cet immense musicien. C’est une traversée réussie, une réinterprétation libre et fidèle à l’esprit du compositeur, en dix pièces assez courtes, plus méditatives que ludiques, teintées de recherches sur les couleurs mélodiques et harmoniques. Neuf thèmes du Duke et le final de son alter ego, Billy Strayhorn, l’admirable “Lotus Blossom”. On apprécie tout particulièrement comment les deux musiciens emboîtent dans un formidable “Medley” six thèmes livrés en fragments aux transitions et passages réussis, exquisement détaillés dans un minutage précis. Il y a de l’art dans cette restitution.

On ne saurait dire quel titre est le plus émouvant “The single petal of a rose”, “Reflections in D”, ou ce “Black and Tan Fantasy” qui a un petit air d’ "Echoes of Spring" avant de se muer en un chant funèbre. Comment ne pas admirer cette finesse chambriste qui parvient à restituer sans le moindre accroc, une musique conçue pour un grand orchestre? Une fois le répertoire choisi -et ce n’est pas une mince affaire, Foltz et Oliva savent rester au plus près de la mélodie, reprenant les standards dans leur substance même, les déconstruisant  subtilement (on songe au travail de Stephan sur les musiques de films, à sa relecture de Bernard Hermann) dans une épure qui restitue jusqu’au murmure final ces partitions trop familières.

Chacun plonge à la source de l’autre, n’intervenant que dans le désir d'en prolonger les traces et d’apposer son empreinte, étirant le temps dans un échange télépathique, sûr de la réponse du partenaire.  Dans le chant grave de leurs mélodies, tous deux, jouant avec le silence, maniant suspension et retrait, insistent sur la clarté et l’élégance du phrasé. Quels échos le piano de Stephan Oliva, singulier pluriel, réveille-t-il dans notre mémoire? A l’intérieur du son, comment Jean Marc Foltz trouve-t-il sa musique? On se souvient alors de leur travail dans Soffio di Scelsi, de cet usage du son comme d’une force cosmique essentielle, premier mouvement de l’immobile. En plongée au coeur du son, magistralement rendu par Gérard de Haro et son équipe de la Buissonne.

Ils arrivent à construire une musique qui semble venir d’une contrée lointaine et pourtant immédiatement familière, une musique forte et tendre, rigoureuse et poétique. Une véritable fascination se dégage de cette suite de mélodies qui s’enchaînent inéluctablement avec de légères variations, creusant un sillon connu, dans un écrin de textures tramées à deux, à la résonance rare. C’est une rencontre idéale, quelque peu somnambulique, le clair-obscur d’une musique de rêve éveillé. Captivant et obsédant.

 

Sophie Chambon

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6 février 2022 7 06 /02 /février /2022 17:20
LE DON    PABLO CUECO

 

LE DON PABLO CUECO

Dessins de ROCCO

 

Qupé éditions

www.qupe.eu

 

Don mystérieux, Loi unique, Éthique sanguinaire, Mission magnifique, Cycles mortels, Destin impitoyable... Ces mémoires d'un tueur, adepte forcené de la contre-vélorution, enchanterons le mal-pensant qui sommeille en chacun de nous. Un roman noir à l'humour outre-noir.

 

Le Don est un livre original et vraiment très drôle. Jubilatoire même, passée la surprise de premiers chapitres déroutants, voire glaçants qui exposent le “coming out” d’un tueur en série, en masse serait plus juste, qui met au point une école du crime et réussit sa petite entreprise de démolition en chaîne si j’ose dire car cela commence avec l’élimination de la catégorie des cyclistes.

Une sévère opération de nettoyage à sec dès le début et la cadence ne fait que progresser, à force d’ingéniosité et de travail dans une frénésie exponentielle, une folie des grandeurs qui a tout du plan de masse.

Le tableau est saisissant, grinçant, essoré de toute compassion pour les victimes, même innocentes qui ne le  sont peut-être  pas tellement, dans le fond. Et le tueur et son armada a vite des circonstances exténuantes. Se livre-t-il à quelques règlements de compte en dézinguant de plus en plus de socio-types ? 

Notre tueur ou plutôt notre auteur excelle à mettre en jeu autant qu’en joue notre histoire sociale. Il parvient à donner forme et épaisseur à un projet extravagant avec une jouissance manifeste quand il va voir du côté de l’humaine condition dans ses aspects les plus tordus. Il y a même du militantisme chez celui qui finit par devenir le Robin des Bois des EHPAD- c’est la cause la plus longuement développée dans ce roman et l’actualité toute récente souligne une certaine justesse de ses observations. Ses petits vieux, vite intouchables, cabossés par la vie et démolis un peu plus en institution, sont bien résolus à ne pas se laisser faire, à mourir dignement c’est-à-dire rapidement et proprement s’ils sont condamnés ou à se battre, en devenant les parfaits disciples du maître. 

La réussite majeure de l'auteur, son tour de force est de se tenir au plus près des émotions et de la colère de son personnage principal. Ce qui fait qu’il n’hésite pas à le rendre tour à tour détestable, déroutant dans son fonctionnement psychologique, et même attachant car il ne ménage pas les rebondissements : il y a du feuilleton dans la succession de ces 41 courts chapitres ( de La révélation première-rien à voir avec Le Don nabokovien, jusqu’à La canonisation précédant L’épilogue logique) avec un suspense appelant la suite.

On sent que Pablo Cueco biche en clignant de l’oeil à ses lecteurs! Il aime le polar, il y a fait ses classes, on le dirait du moins, pourtant ses deux livres précédents n’ont rien à voir avec le genre, Pour la route et Double vue chroniqués sur le site. Dans son petit théâtre social, on voit assez vite où vont ses préférences, car une certaine empathie avec son tueur le mène au choix du “je”. ll devient vite difficile de ne pas éprouver une admiration stupéfaite pour cette mauvaise graine, ce gibier de potence et ses méthodes expéditives, radicales mais si ingénieuses. A la manière d’un Lupin, expert de la rocambole, d’un Lacenaire, il met au point un art du geste parfait qu’il peaufine en permanence.

Comment alors ne pas s’inquiéter de ce qui va lui arriver? On pressent en effet que plus dure sera la chute ( pardon du jeu de mots) et qu’il va se faire prendre, au terme d’une cavale ingénieuse, d’une fuite par les toits qui est proprement cinématographique. Mais par un rebond dont ce maître conteur a le secret, et avec l’aide d’un “bavard” inspiré, on évite un dénouement tragique et moral qui aurait tout gâché! Pablo Cueco dont les convictions anarchistes s’expriment au long du livre mêle finement roman policier à la Jim Thomson (The killer inside me), néo-polar au sens de Manchette auquel on peut penser par la description au scalpel de certaines exécutions, humour noir et révolte sociale.

Le style, vif et musclé ne dédaigne pas les belles phrases et les énumérations à la Perec. Autrement dit, Cueco fait des phrases mais n’oublie pas de raconter une histoire formidablement drôle. Un roman très mauvais genre plus que conseillé de cet artiste qui a toutes les cordes à son arc ( ou son zarb plutôt)!

 

Sophie Chambon

 

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4 janvier 2022 2 04 /01 /janvier /2022 18:02
FREDERIC BOREY BUTTERFLIES TRIO

FREDERIC BOREY BUTTERFLIES TRIO

DAMIEN VARAILLON  (cb) STEPHANE ADSUAR (dms)

GUEST LIONEL LOUEKE (g, voc)

FRESH SOUND RECORDS

BUTTERFLIES TRIO | France | Frederic Borey

Frédéric Borey BUTTERFLIES Trio Feat. Lionel Loueke - YouTube

 

Cet album étonne -c’est la première remarque qui vient à l’esprit, tant il est différent de ce que l’on connaît des différents projets de Frédéric Borey. Une manière de se renouveler assurément, même au sein de ce Butterflies Trio dont pour le deuxième album, le saxophoniste s’est assuré la collaboration d’un ami de longue date, le guitariste Lionel Loueke. D’ordinaire, l’invité apporte sa touche, donne une couleur supplémentaire, complète le portrait de groupe. Mais la palette reste la même, The song remains the same.

C’est un peu différent ici, le guitariste, présent sur huit plages sur onze, donne aussi de la voix, même s’il ne la force jamais, elle est plutôt une texture additionnelle qui fait chair. Il fredonne tout en nuances, glisse des bribes de chanson même sur “Camille”, la seule composition qu’il apporte, sans jamais couvrir le chant du saxo, au timbre toujours aussi étincelant, même s’il est volontairement plus voilé. Les univers de ces deux amis ont réussi à se fondre dans une alliance peu commune, à s’ajuster parfaitement.

Des petits bruits, cliquetis des baguettes, friselis de guitare attaquent “Commencement” avant que n’entre en jeu le saxophone qui s’adapte au rythme répétitif adopté de concert. Dans “Dont give up”, chacun s’ajuste, les éclats du saxo ne sont pas tranchants, mais mesurés sans exhaler pour autant leur plainte. La dominante n’est pas vraiment mélancolique ou alors si délicatement qu’il en résulte une douceur entraînante, délicieuse, envoûtante que renforcent nombre ostinatos et autres effets répétitifs comme sur "Do Hwe Wutu" (Grâce à toi en béninois ). Jamais l’expression de jazz de chambre n’aura été plus juste pour décrire cette musique épurée, qui atteint une dimension spirituelle. Une écriture sans gras, précise, très rythmée, celle de véritables auteurs dont les transitions sont tellement habiles qu’elles paraissent naturelles. Les compositions se suivent avec une belle cohérence comme une longue suite tout en gardant leur identité.

On entre par petites touches fines dans le bizarre de la bande-son d’un film imaginaire, une ambiance onirique et flottante, comme en suspens où les nappes mélodieuses de la guitare, les pulsations continues, douces mais fermes de la rythmique, le babil de la voix qui susurre, invitent à se laisser bercer. Pas de longues volutes ciselées au saxophone ténor qui semble chuchoter lui aussi par moment.

Tous entrent dans la danse, se glissent dans le moule d’où sortent des sons inouïs comme dans "Insomnia" qui fait entendre deux batteries et deux guitares enregistrées simultanément. Une force collective irréfutable, à la fois expérimentale et chaleureuse. L’entente palpable favorise l’homogénéité du son, la liberté de l’interprétation, chacun pouvant compter sur le jeu des autres, les appuis des partenaires pour reprendre élan.

A la manière d’une peinture impressionniste des sentiments,   ces plages atmosphériques font sourdre des émotions plus ou moins enfouies ("Lou"). Tout en nuances.

Pour peu que l’on se laisse aller à une écoute attentive, cet album de plus d’une heure de musique est enivrant, jamais insistant. Volontiers persistant, il résonnera longuement à vos oreilles.

 

Sophie Chambon

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18 décembre 2021 6 18 /12 /décembre /2021 12:19
PIERRE FENICHEL QUINTET    FRENCH TOWN CONNECTION

PIERRE FENICHEL Quintet FRENCH TOWN CONNECTION

 

LABEL DURANCE

label durance (label-durance.com)

Frenchtown Connection teaser 1 - YouTube Music

 

Un CD assurément étonnant dès la pochette sombre au graphisme proche du Bauhaus et qui peut rappeler la tension de certains titres du mythique groupe anglais Joy Division; un titre qui joue habilement sur Trenchtown, le quartier musical de Kingston (ska, rock steady et reggae jamaïcains) et French Connection, le film emblématique de William Friedkin sur Marseille, capitale d’un certain banditisme lié à la drogue, dans les années 70. Un autre regard sur la cité phocéenne, bien différent de la vision pagnolesque un peu folklorique, reconnaissons-le, mais toujours très populaire. Citons un extrait des liner notes très précises et soignées:

L’imaginaire marseillais traverse cette musique Frenchtown Connection...Le film m’a fait comprendre que la cité phocéenne avait le potentiel de produire de la narration… Frenchtown rencontre Trenchtown, le quartier de Kingston, une musique se glisse entre deux mondes.”

Pierre Fénichel est un contrebassiste marseillais que l’on connaît ici depuis longtemps ( Compagnie Nine Spirit),  l’un des musiciens du quartet du saxophoniste Raphaël Imbert, aujourdhui directeur du Conservatoire Régional. Après une première expérience en leader avec ce Breittenfeld en 2016, autour de l’altiste Paul Desmond, en trio avec Alain Soler et Cedric Bec, le voilà qui se lance pour son deuxième opus dans une adaptation jazz de la musique jamaïcaine qui a ébloui sa jeunesse dans le quartier ouvrier et isolé (Marseille est tellement étendu) de St Marcel/ La Barasse. Et encore plus épatant, il déjoue les clichés autour de l‘icônique Bob Marley et du reggae, tant la production musicale de cette petite île, un peu plus grande que la Corse, mais bien plus peuplée ( près de 3 millions d’habitants) est étonnante de diversité. Ce n’est en effet pas le reggae que le contrebassiste veut évoquer. Il n’y en a qu’un et il n’est pas de Marley, c’est l’une des deux seules compositions originales sur les 8 titres de l’album qui comprennent donc 6 reprises, réminiscences des premières amours musicales mais aussi des découvertes récentes tant la musique jamaïcaine est riche d’influences métissées.

Enregistré dans les studios du label Durance (Alpes de Haute Provence) dont le guitariste Alain Soler est le directeur artistique, avec une prise de son fluide et rapide, les arrangements de Pierre Fenichel ont la spontanéité de l’original. Lisible et pourtant mystérieuse, cette musique interroge dès le premier titre, cérémonie lancinante qui vous emporte immédiatement, “Bongo Man” de Count Ossie, le premier musicien rastafari à accueillir cette pratique, “un Sun Ra jamaïcain des années quarante”. Retenez ce nom, un autre titre de sa composition nous balade dans l'ambiance d'une “Ethiopan Serenade”

Un autre crooner de l’île est à l’honneur, Ken Booth, un Marvin Gaye de la Jamaïque avec ce “I don’t want to see you cry”  dans un arrangement d’une douceur exquise, une rythmique dansante, un trombone gouleyant qui flirte avec la trompette. On retient instantanément la mélodie. Sans avoir besoin de vocaliste, le quintet est remarquable par la qualité des instrumentistes, l’alliage de leurs timbres: le trompettiste domine sur ce “Simple song” dont la facilité n’est que dans le titre : le son joufflu d’un vrai petit orchestre,  le trombone enjôleur, la guitare impeccable dans ses enluminures et la batterie au rythme combatif.

Si le contrebassiste connaît bien le guitariste Thomas Weirich, Braka le batteur (Simon Fayolle), et Romain Morello le tromboniste ( actuel professeur au Conservatoire), le trompettiste sud africain Marcus Wyatt est la révélation de cet album.

 Dans ses arrangements le contrebassiste fait revivre intelligemment la tradition sans renoncer à l’un des principes directeurs du jazz, laissant la part belle à l’improvisation du groupe dans un cadre aménagé, quelque peu détourné. Le groupe se réapproprie les originaux jamaïcains en changeant rythmes, couleurs et instruments, en opérant un rhabillage neuf et insolite. C’est bien l’oeuvre de jazzmen qui gardent l’empreinte d’une musique aimée, délaissée mais jamais oubliée. Quand elle fait retour, elle a une intensité et une force peu communes.

Le plus bluffant est peut être cet “Exodus” qui n’est pas, contre toute attente, une revisitation en trio (guitare, basse, batterie) du tube de Marley mais une recomposition à la fois nostalgique et épurée (il n’ y a pas d’autre terme, croyez moi ) du thème original d’Edmond Gould qui irrigue continûment le film d’Otto Preminger (1960) d’après Leon Uris.

Entre exercice et hommage, cet album est une vraie réussite,  originale, plaisante et surtout libre. Une découverte pour une Marseillaise native qui, si elle connaissait la French Connection, de la Jamaïque, hormis le reggae, ignorait totalement l’étendue de cette culture musicale insulaire si éloignée de la Méditerranée. Le jazz sait s’en emparer avec aisance. Alors merci Monsieur Fenichel!

 

Sophie Chambon

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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 10:48
PASSAGE  à MARSEILLE, aux EMOUVANTES, septembre 2021.

PASSAGE à Marseille aux EMOUVANTES (Suite)

 

Festival Les Emouvantes - Marseille (festival-emouvantes.fr)

Ce festival marseillais si singulier a changé plusieurs fois de lieu, du Cabaret aléatoire (il portait bien son nom) dans l’ancienne usine Seita de la Belle de Mai, devenue l’une des friches industrielles réussies, avant de trouver “son site”, la chapelle baroque des Bernardines jouxtant le grand lycée marseillais des classes prépas entre autres, le lycée Thiers où étudièrent conjointement Marcel Pagnol et Albert Cohen. Après des péripéties dignes de la cité phocéenne, le festival des Emouvantes a dû se replier au dernier moment, juste un peu plus haut sur la colline, place Carli au Conservatoire de Région Pierre Barbizet, accueilli, hébergé par le nouveau directeur, le saxophoniste Raphael Imbert.

Façade XIXème du CONSERVATOIRE place Carli

 

Jeudi 23 et Vendredi 24 Septembre

 

Notre ami Xavier Prévost a rendu compte finement des deux concerts de la soirée de jeudi, la vision personnelle de l’opéra de Laurent Dehors et la relecture de certaines de ses compositions par le pianiste Jean Marie Machado en quartet MAJJAKA ( “phare” en finlandais).

 

MAJJAKA JEAN MARIE MACHADO QUARTET

Jean-Marie Machado : piano & compositions
Jean-Charles Richard : saxophones
Vincent Ségal : violoncelle
Keyvan Chemirani : percussions

Des pièces  sont reprises, retravaillées, elles ont pour nom “Um vento leve”, “Les pierres noires”, “la lune dans la lumière” ( titre particulièrement adapté, après la nuit d’équinoxe du 22 septembre), “Slow Bird”. Ces titres sont suffisamment poétiques pour nous entraîner dans une séquence imaginaire de voyage, autant lusitanien que breton, scandinave évidemment où la musique conduit la promenade au phare! Des tableaux sonores où résonnent, enflent les saxophones de Jean Charles Richard au soprano et baryton, le violoncelle de Vincent Segal et les duos percussifs de Keyvan Chemirani avec le piano préparé du leader, dans la bibliothèque Billioud aux lambris acajou, aux étagères vidées des livres.

Ancienne entrée rue de la Bibliothèque

C’est à la fin de la soirée suivante, après deux séries de concerts intenses, à 19h et 21h, que je m’interroge sur les passages possibles, la démarche souvent opposée mais en un sens complémentaire entre La petite histoire de l’Opéra, opus 2, revue et corrigée à la façon de Laurent Dehors avec sa troupe de fidèles ( ils ne sont que six mais assument brillamment toutes les fonctions d’un grand orchestre) et le programme ambitieux, assez inattendu de David Chevallier Emotional Landscapes, en septet, sur des chansons de la star islandaise Björk croisées, intercalées de thèmes baroques joués sur instruments d’époque!

UNE PETITE HISTOIRE DE L'OPERA, OPUS 2

LAURENT DEHORS

 

Tineke Van Ingelgem : voix
Laurent Dehors : saxophones, clarinettes, guimbarde, cornemuse, direction musicale, compositions & arrangements
Michel Massot : tuba & trombone
Gabriel Gosse : guitare, guitare électrique 7 cordes, banjo, batterie & percussions
Matthew Bourne : piano, piano préparé
Jean-Marc Quillet : marimba basse, vibraphone, xylophone, glockenspiel, batterie

Je suis depuis longtemps le travail de cet énergumène qui a nom Laurent Dehors et de sa compagnie Tous Dehors, incluant sa participation au grand format du Mégaoctet d'Andy Emler avec le contrebassiste Claude Tchamitchian, fondateur et directeur artistique des Emouvantes avec Françoise Bastiannelli.

Quel diable d’homme, ce Normand poly-instrumentiste qui joue de la guimbarde, de la cornemuse, avec autant de jubilation que des clarinettes et saxophones. Mais il n’est jamais meilleur que quand il canalise sa folie, se livrant à un dérèglement des sens tout à fait contrôlé : il détourne des thèmes connus, standards ou arias dans une démarche volontiers démocratique, rendant la musique savante et sérieuse accessible au plus grand nombre. Il s’empare de tous ces airs connus avec délectation et les transforme sans en perdre le suc, “la Reine de la Nuit” de la Flûte enchantée, une trilogie de Carmen avec “la Habanera”, l’air des enfants, "la garde montante" “Nous sommes les petits soldats”, “l’Amour est enfant de Bohême”, mais il va voir aussi du côté de “La Mort de Didon” de Purcell, la Toccata de l’Orfeu de Monteverdi au balafon qui commence le spectacle, Lully et son tube des “Indes galantes”, Vivaldi …

Avec sa géniale équipe de déjantés (l’impayable Jean-Marc Quillet, aux différentes percussions, Gabriel Gosse à la guitare électrique, au banjo et à la batterie, l‘émouvant Massot au sousaphone et trombone, Laurent Dehors évidemment à la flûte à bec rose plastique, Matthew Bourne au seul piano mais suffisamment préparé), il nous enchante. Car tous chantent (plus ou moins bien) avec la formidablement drôle et aventureuse soprano Tineke Van Ingelgem, Castafiore flamande allumée et allurée, éblouissante quand elle tente de résister au fracas de l’orchestre ou quand elle se lance dans un rap en jouant des prunelles. J’ai une seule réserve, j’aurais tellement aimé entendre sa belle voix sans micro, mais dans une salle non adaptée où tourne rapidement le son, avec ses petits copains qui tapent dur, que faire?

J’ai pensé soudain à Rossini et à une émotion éprouvée un soir, tardivement, en comprenant, après une captation de l’Italienne à Alger, comment le compositeur, horloger maniaque, à la mécanique diabolique, était semblable en sa folie à la théâtralité de Georges Feydeau.

Et la version débridée mais très juste de la fameuse “Danse symphonique” du West Side Story de Berntein, valait bien le mambo échevelé du jeune orchestre vénézuélien de Gustavo Dudamel. L’intervention de Dehors rendait la musique dans ses nuances, tout en ayant transformé dans une version bizarre, le thème initial. De toute façon, de la version de Broadway à celle du film de Robert Wise, sans oublier la tentative intéressante du maestro lui même dirigeant les grands chanteurs lyriques Kiri te Kanawa et José Carreras dans les rôles principaux, on mesure l’écart que l’on peut faire faire à une partition. Plus de barrières entre les styles et les genres, un décloisonnement recherché passionnément.

 

DAVID CHEVALLIER SEPTET EMOTIONAL LANDSCAPES

David Chevallier : Direction, théorbe, guitare baroque & arrangements
Anne Magouët : soprano
Judith Pacquier : cornet à bouquin & flûte à bec
Abel Rohrbach : sacqueboute basse
Volny Hostiou : serpent & basse de cornet

Martin Bauer : basse & dessus de viole
Keyvan Chemirani : zarb & daf

 

Laurent Dehors adopte cette démarche particulière, politique au sens noble, avec la volonté de tout mêler, formes et instruments, de les travailler de façon à faire entendre la voix dans tous ses états et de rendre sa musique inclassable. Le travail de David Chevallier n’est pas inclassable mais il a une science particulière de l’arrangement ( bon sang ne saurait mentir, son père, Christian Chevallier était un orfèvre en la matière, dans un tout autre style, musicien de jazz, travaillant pour la chanson ou les musiques de films).

David Chevallier se passionne pour la musique ancienne baroque depuis une quinzaine d’années, tout en étant capable de jouer de la guitare jazz électrique (ou non) et de revoir à sa façon les Standards de jazz. Mais ici, en compagnie de sa femme, la chanteuse soprano Anna Magouët et de formidables comparses, il reprend fidèlement les thèmes baroques dans leur version princeps. Avec ces curieux instruments, originaux à tous les sens, comme les cuivres étonnants et puissants du cornet à bouquin et de la sacqueboute basse, sorte de trombone coulissant, ou de la basse de cornet. Mais différence majeure avec la musique de Dehors, tous les instruments jouent leur rôle attendu sans être déplacés, bouleversés dans leur fonction. Des alliages qui sonnent magnifiquement avec les percussions sur peaux et fûts de Keyvan Chemirani ou le théorbe au long cou, manche manoeuvré avec dextérité par le guitariste leader qui jouera aussi de sa guitare baroque.

N’étant aucunement spécialiste de baroque ni même de la musique de Björk, je ne peux qu’écouter avec attention, ce mix curieusement cousu, qui ma foi, raisonne et résonne. Regard plus qu’intéressé par les formes bizarres de ces instruments d’époque-il est essentiel là encore de voir les musiciens jouer, en s’appropriant l’espace difficile de la bibliothèque aux rayonnages vides, où le son tournoie ( prodige des ingé-son comme Gerard de Haro la veille avec Majjaka).

David Chevallier aime la musique et les compositions de la chanteuse islandaise, il est tombé sous le charme de son album Vespertine et de différents tubes que je reconnais, comme “Bachelorette” de l’album Homogenic.  On aura aussi “Unravel” de l’album éponyme, “Isobel” à la guitare baroque, “Who is it?” que le compositeur arrangeur croise avec Monteverdi ou Purcell “Ode à Sainte Cécile” (la patronne des musiciens). Le rappel sera poétique avec “Sun in my mouth” d’après des paroles de E.E.Cummings. Etrange expérience donc à laquelle nous avons assisté avec un public aux anges, manifestement venu pour entendre les baroqueux à l’oeuvre.

 

CREATION  QUARTET MOLARD/CORNELOUP ENTRE LES TERRES

Jacky Molard : violon & composition
François Corneloup : saxophone baryton & compositions
Catherine Delaunay: clarinette
Vincent Courtois : violoncelle

Et en cette soirée de week end, on débutait avec le quartet de Corneloup/ Molard, dédié à la musique celte, bretonne bien sûr mais aussi cousine, irlandaise et teintée comme dans tous les folklores, d’influences diverses, ici quelques effluves balkaniques. Gigues, danses trad, et cet éblouissant “Plinn de la mort” final, danse macabre qui fait frissonner et transporte dans l’Ankou des Bretons traduit dans les monuments funéraires, les enclos paroissiaux sculptés dans le sombre granit.

J’ai tout de même été sensible à l’une des compositions de François Corneloup “le Guerz d’autre part”, lui aussi étranger à la celtitude de par ses origines mais qui se saisit d’une mélodie lente bretonne et la tourne à sa façon. Des pièces qui s’enchaînent inexorablement, frénétiques dans la transe qu’elles procurent, échevelées avec les crins des archets du violon de Jacky Molard et du violoncelliste Vincent Courtois. Répondant en contrepoint à la basse du baryton, la clarinette de la toujours impeccable Catherine Delaunay nous entraîne dans le pays marin, envolées d’oiseaux dans la brume marine, loin de la cité phocéenne, notre port d’attache. Mais avec ces musiques diverses, on embarquait vers d'étranges contrées musicales, des pays lointains, “hic et nunc” jouant volontiers à aller se perdre dans “autrefois et ailleurs”. Il est tout de même assez remarquable d’entendre des musiques originales, plus forcément “actuelles” au sens premier, retravaillées aujourd’hui, réarrangées d’après des partitions d’un autre âge.

Sophie Chambon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 08:12
TREMPLIN JAZZ D’AVIGNON 29ème édition, retour au cloître des Carmes

 

Tremplin  Jazz d'A vignon, 29ème édition, retour au cloître des Carmes.

 

Accueil | Avignon Jazz (tremplinjazzavignon.fr)

 

On n’y croyait plus, après une année blanche due à cette terrible pandémie, et une crise sérieuse au sein de l’association, cette reprise est providentielle. Cette manifestation sudiste si chaleureuse organisait chaque année un concours européen intercalé dans un festival de jazz, au début du mois d'août, hors des hordes théâtrales. C’est à ce moment que l’association du Tremplin Jazz propose dans le cadre exceptionnel du cloître des Carmes, concerts et tremplin européen. Moins prestigieux que la Cour d’Honneur, certes, ce lieu de concert en plein air est idéal pour sa jauge raisonnable et son acoustique servie par un sonorisateur et un éclairagiste à l’écoute du lieu et des musiciens.

Le Tremplin reprend donc sa belle aventure en 2021, sans le festival hélas, soutenu par l' équipe de bénévoles que l’on retrouve et que j'aimerais tous citer, des chauffeurs ( Dominique, Serge) aux photographes ( Claude, Marianne, Sylvie), du catering ( Cyrille...) toujours fidèles, en dépit des années, des inévitables et sérieux problèmes d’organisation, entourés de partenaires qui ne sont pas moins engagés à faire repartir la machine. Une générosité de l'accueil exemplaire, voilà l'une des composantes de marque de cette manifestation que soulignent tous les candidats, ravis de se retrouver dans la cité papale et de jouer dans de telles conditions.

A nouveau sur le pont, Michel Eymenier, l’un des membres fondateurs en 1992, avec Jean Paul Ricard, fondateur de l’Ajmi .... en 1978 et Alain Pasquier, le troisième homme, saxophoniste. 

Rappelons que six groupes européens entrent en lice pour avoir le privilège d’enregistrer un album au studio de La Buissonne de Gérard de Haro et de Nicolas Baillard. Cette année encore le Tremplin va jouer son rôle de révélateur de talents. Des propositions différentes, des univers musicaux qui s’exaltent avec les conditions du live, toujours exceptionnelles. Des groupes déjà professionnels, très matures, dont les recherches musicales  cohérentes répondent à une ligne assumée, souvent originale.

Programmation 2021 | Avignon Jazz (tremplinjazzavignon.fr)

 

Lundi 2 août, 20H30, Cloître des Carmes.

 

NOE CLERC TRIO ( France )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jeune accordéoniste Noé Clerc, encore auréolé du prix d’instrumentiste à La Défense, en juin dernier, installe en cette heure bleue, alors que la nuit prend son temps pour tomber, dès les premières notes de sa composition “Arapkirbar”, cette atmosphère intimiste de Secret Place, le tout récent et premier cd de ce jeune trio (2018) sorti chez No Mad Music. Le trio travaille et raisonne couleurs, des couleurs de porcelaine qui vont s’intensifier avec l’entrée de la rythmique, Clément Daldosso et Elie Martin Charrière, jeune batteur bourguignon ( lire le portrait toujours sensible de Pascal Anquetil sur Tempo du Centre Régional du Jazz en Bourgogne )
https://tempowebzine.fr/elie-martin-charriere/ 

Si l’accordéoniste a été adoubé par Vincent Peirani, directeur artistique pour Secret places, c’est le saxophoniste Pierrick Pédron qui a reconnu le talent du batteur, l’engageant dans son dernier quartet; le batteur fait encore partie du deuxième volet, français de l’aventure Fifty Fifty, qui sort en octobre sur le label Gazebo.

On part dans les Balkans, avec ces musiques "trad" inspirées d’Arménie et de mer noire, de Bulgarie dès ces “Premières pluies” et “Faces of the river”. Les compositions de l’accordéoniste, travaillées de près, sont mélodiques, dépaysantes, d'une certaine continuité thématique, accrocheuses, entraînantes comme le sont les bonnes musiques de films : soufflantes harmonies, envolées de l'accordéon en cette année Piazzola, force sereine de la rythmique, ça fonctionne!

Le changement de plateau fournit une pause bienvenue pour échanger nos premières impressions : nous sommes tellement heureux de retrouver l’écrin du Cloître des Carmes, cette jauge parfaite sous la nuit qui remue tous ces souvenirs (de vingt années pour moi). Le Tremplin a bien commencé.

 

STRUCTUCTURE (ALLEMAGNE)

Non, ce n’est pas une coquille, mais le nom de scène de ce quartet allemand de l’école de Cologne qui va, une fois encore, montrer l’efficacité des jeunes musiciens d’outre-Rhin, champions d’un syncrétisme musical parfaitement maîtrisé!

Emmené par le contrebassiste Roger Kintopf, si la rythmique assure, posant un socle souple et flottant, l’étonnement admiratif qui va gagner l’ensemble du jury provient de la façon dont les deux saxophonistes se répartissent le jeu, en des interventions et des unissons impeccables qui n’en sont presque plus, tant ils font glisser, attrapent en vol et échangent leurs flux. Une telle osmose est exceptionnelle! Une musique riche d' influences parfaitement maîtrisées qui vont peut être voir du côté de Shepp années soixante, du Rova Saxophone quartet, d'Ellery Eskelin selon Franck Bergerot . Des interventions maîtrisées qui ne sont jamais gratuites, un interplay intelligent et poétique, une circulation parfaite pour une musique contemporaine. On décèle ce qui manquait aux Français précédents, une musique qui flotte élégamment, respire au sein d’une structure jamais rigide, une tension tout en souplesse de la rythmique . La concentration est absolue, les egos s’effacent derrière la recherche sonore.

Les compos sont remarquables, on retient le nom de la deuxième, pourtant peu porteur, “Parch Fathoms” ou “Damn morning coffee”. Et puis quelle aisance "pro" de  la part de ces jeunes instrumentistes pour présenter leur groupe : avec talent, le jeune altiste, danois d’origine, Asger Nissen s'interrompt sans arrêter pour autant la dernière composition, pour représenter la formation.

  (Marianne MAYEN)

On sait déjà qu’aucun de ces quatre musiciens ne peut avoir le prix du meilleur instrumentiste tant ils avancent ensemble, soudés pour faire vivre leur collectif. Un “nous” fédérateur, totalement complice qui ne rejette ni ne met personne en avant. On les suit sur leur chemin singulier d'une envoûtante légèreté, aux arrière-plans apaisés. Assurance, intelligence, inventivité, raffinement. Des épithètes laudateurs mais vérifiez sur Cd....

https://www.youtube.com/watch?v=bcRmNUu3rn0

 

MALSTROM (ALLEMAGNE)

On sait déjà que la suite va être difficile après l’éblouissement du deuxième groupe; et pourtant on n’est pas au bout de nos surprises quand déboule le troisième groupe, un triangle vite explosif dans la lignée des "power trio", avec un saxophoniste “multi tâches” selon l’expression d’un des membres du jury qui doit contrecarrer la puissance de feu d’un tout petit guitariste à l’allure aussi improbable que spectaculaire. S’il n’est pas la réincarnation du bassiste de Z.Z Top, il le rappelle furieusement, avec une gestuelle toute personnelle, parfois entravée par sa barbe . Pour le reste, il a une curieuse guitare baryton à 8 cordes et il en tire des sons aussi puissants que subtils! On pourrait presque dire que sa musique ne ressemble pas tout à fait à son allure. On peut entendre des effluves King Crimsoniennes mais ce serait réducteur que de le comparer à un guitar hero ou même à Zappa, qu’il m’avouera aimer infiniment. Cette rage de métal et de rock and roll n’exclut pas une exultation où le jazz tient son rôle ( le ténor, Florian Walter, très Zornien ).

Leur set est magnifiquement construit, une architecture complexe et singulière où malgré la longueur des compositions et la fin de la soirée, ils embarquent tout le monde, jury et public. Une énergie irrésistible où tout paraît brut, spontané, il ne faudrait pas s’y tromper, avec une déroutante et délicieuse rigueur! Cette génération veille sur la flamme. Quand je lui demanderai comment ils procèdent pour jouer une musique dont l'identité est si différente des propositions françaises par exemple, il me confiera que n'ayant pas un héritage musical à poursuivre, "il n’existe pas de jazz  véritablement allemand", historique s'entend, ils sont donc obligés de s’approprier cette musique, d'extraire leur jus à partir d'une sérieuse mâche des sources.

   (Marianne Mayen)

Pour la reprise du tremplin, soulignons la qualité exceptionnelle de la pré-sélection, un exercice toujours délicat particulièrement réussi; pour avoir testé l’ancienne formule qui consistait en une écoute unique, en aveugle, de tous les groupes, en une journée, le changement est radical: avec l’usage du cloud, les sélectionneurs ont tout loisir d’ écouter tranquillement ( près de 150 groupes ont fait leur demande) et de faire leur choix.

A la fin de la première soirée, les trois premiers groupes ont rempli toutes nos attentes. La partie sera serrée, mais ne préjugeons de rien.

 

Mardi 3 Août, 20h 30, Cloître des Carmes.

 

JOHANNA KLEIN QUARTET (ALLEMAGNE)

 

(Marianne Mayen)

Pour cette dernière soirée, le groupe emmené par la jeune saxophoniste a concocté un programme tout en douceur, véritable éloge de la lenteur. Rien ne presse semble t-il quand on s’éloigne des tendances furieusement mode. Le répertoire a de quoi charmer : un jazz de chambre délicat comme son interprète, nuancé : un phrasé élégant comme son timbre, une mise en place originale. Elle tient son groupe, aidé d’un batteur équilibriste qui assume au démarrage cet aspect déglingué, désarticulé. Jamais intrusive, la saxophoniste conduit avec une douceur extrême, voire une touche de mélancolie, une musique sensuelle, déroutante, énigmatique au début du moins, comme indécise. Rien de spectaculaire mais un sens certain, sinueux de la composition : on retient “Deimos”, “Phobos”. Puis la surprise est au rendez vous quand la cadence s’accélère et le trio guitare, batterie, contrebasse s’enflamme dans des échappées nettement plus free. Notre belle, imperturbable, veille au grain et le set s’achève, nous plongeant dans l’embarras. Le niveau n’a pas faibli!

 

GASPARD BARADEL QUARTET ( FRANCE )

( Marianne Mayen)

Le dernier groupe français de la sélection vient de Clermont-Ferrand et de nos régions au goût de terroir. N’ y voyez pas de chauvinisme exagéré mais on retrouve cette saveur dans des  mélodies recherchées, ne venant pas nécessairement du fond d’un cratère endormi ; plus classique peut être mais qu’importe, une musique assimilée ( une relecture de Cherokee, le tube de Ray Noble), de la conviction, un batteur volcanique Josselin Hazard qui se secoue avec une belle énergie, tirant sur le versant d’Elvin Jones. Le leader saxophoniste alto et soprano joue avec une intensité touchante. Vibrant et passionné.

 

PENTADOX TRIO (BELGIQUE )

 

Nos amis belges ferment le concours et cette place finale ne leur sera pas favorable. Ils ne font aucune concession à l’heure et à la fatigue qui gagne et jouent leur musique, cérébrale, lancinante mais fluide, celle d’un quartet résolument contemporain qui fait la part belle aux motifs répétés et aussi à l’improvisation. Ils sont parfaitement entraînés à allier maîtrise et lâcher prise. Un équilibre délicat pour une musique osée, inventive qui suit quelque système à la Tim Berne. Une rêverie inspirée, étirée qui aurait gagnée à être plus courte cependant, s'arrêtant à la première suite. Mais ils cultivent l'étrange, comme dans ce jeu de mot bizarre du titre entre Panda tox(ique) et Penta(tonique) (para) dox. Surréelle toujours, la "Belgian touch". Sans jamais déplaire, la musique du quartet belge peine pourtant à captiver sur la longueur, en dépit de la finesse de ses tuilages.

 

 

Il est tard quand le jury "historique" se retire mais la délibération ne sera ni longue ni houleuse: un accord parfait, amical pour sceller des retrouvailles très attendues. Trois prix qui récompenseront les trois groupes allemands. Le prix du public, amplement mérité, ira au groupe arverne qui sauve l’honneur.

Les partenaires ont joué le jeu et permettent d’offrir à ces jeunes un encouragement à la hauteur de leur talent et leur engagement!

PALMARES de la 29 ème édition :

Prix de la meilleure composition RENAULT AVIGNON  JOHANNA KLEIN (ALLEMAGNE)

Prix du meilleur instrumentiste  HOTEL DE L'HORLOGE  AXEL JAZAC ( ALLEMAGNE)

Prix du Public  CHAPOUTIER   GASPARD BARADEL TRIO (FRANCE )

GRAND PRIX DU JURY  STUDIO LA BUISSONNE ( STRUCTUCTURE) (ALLEMAGNE)

C’est ce que l’on aime dans ce tremplin unique, atypique, qu’il tente de donner leur chance à des musiciens qui débutent, en pariant sur la découverte de jeunes qui suivent des sentiers moins balisés sans oublier pour autant d’où ils viennent.

On attend maintenant de pied ferme la 30ème édition anniversaire, avec le retour du festival poursuivant cette aventure musicale. ALL THAT JAZZ!

 

Sophie Chambon

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 18:50
Jonathan Gaudet   La ballade de Robert Johnson

 

Jonathan Gaudet

La ballade de Robert Johnson

Le Mot et le Reste 384 pages

Le mot et le reste

On sait depuis Alain Gerber que le jazz est un roman. Le Québécois Jonathan Gaudet suit cette piste en écrivant une histoire romancée absolument passionnante de la vie du bluesman Robert Johnson dont on ne sait presque rien, si ce n’est qu’il mourut à 27 ans, en 1938, dans des circonstances mystérieuses, après avoir écrit 29 chansons dont “Sweet home Chicago”, “Hellhound on my trail”, “Love in vain”. Le mythe s’est emparé de cette figure mystérieuse et tragique : en échange du succès, il aurait vendu son âme au diable, scellant son pacte à un lieu culte, un carrefour devenu mythique, qui lui aurait inspiré une chanson célèbre “Crossroads”. Deux images seules donnent corps à Robert Johnson que l’on ne connaît que par sa silhouette mince et ses longues mains fines. C’est peu pour raconter la vie d’un jeune homme ne vivant que pour la musique, un chanteur qui s’accompagnait à la guitare, jouant à la demande, dans la rue ou dans des juke joints, car dans le sud, pour entendre de la musique, il fallait souvent un musicien en chair et en os. La route et l’errance firent partie de son apprentissage du blues rural, roi du delta.

Obéissant à une contrainte qui se révèle astucieuse, l’auteur structure son récit en 29 chapitres dont les titres sont tout trouvés, puisqu’ils correspondent aux chansons composées par Robert Johnson. Ce qui n’est pas un mince avantage pour le lecteur néophyte mais aussi pour l’amateur de blues qui découvrent ainsi les chansons de Robert Johnson et peuvent plonger dans la musique de cet auteur-compositeur fécond. Objectif atteint et coup double puisque La ballade de Robert Johnson fait partie de la collection Musiques de la maison d’éditions marseillaise Le Mot et Le Reste.

Les écrits de Jonathan Gaudet balancent selon un mouvement imprévisible et implacable, au fil de ce qui semble une minutieuse enquête dans la mémoire des témoins survivants. Chaque chapitre donne en effet la parole à un personnage qui a connu Robert Johnson, de l’adolescence à sa mort, a partagé un épisode marquant à ses côtés. Et par leur regard et leur voix, se constitue un portrait fragmenté mais complet, recomposé au plus juste.

Paraphrasant Boris Vian dans l’avant-propos de L’écume des jours, “Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre”, le tour de force est de réussir à faire revivre ce personnage qui a existé et dont on ne connaît rien. Même dans la série des sept films documentaires produits par Martin Scorsese sur le blues, en 2003, pour le centenaire de la naissance de cette musique, Robert Johnson est rapidement évoqué. L’auteur offre une nouvelle existence au musicien, dont on découvre le caractère complexe, vif et tourmenté, rebelle intelligent, mû par un désir d’émancipation.

La musique occupe une place prépondérante du premier au dernier chapitre qui racontent l’organisation du concert à Carnegie Hall, en 1938, sur une idée du producteur John Hammond qui avait programmé Robert Johnson. Intitulé “From spirituals to swing”, ce concert devait faire le lien entre gospel et jazz, chants traditionnels et swing des grands orchestres modernes, avec des musiciens blancs et noirs sur scène, dans ce temple de la musique classique. Ce qui était loin d’être évident comme le montre le prêche rageur du Révérend Whitfield, opposant le gospel au blues profane et obscène, musique du diable, dans If I had possession of The Judgment Day. Certains chapitres introduisent des musiciens contemporains du guitariste comme Willie Brown, Son House dans Preachin’ blues ( Up jumped the devil) qui évoque la naissance du mythe . L’idée du pacte avec le diable est forgée par un journaliste dans Cross Road blues. On assiste à l’enregistrement d’une maquette en 1936 par H.C. Speir, découvreur de talents depuis son magasin de disques de Jackson ( Mississipi), dans Stones in my passway. Mais c’est Ernie Oertle qui fit graver à Robert Johnson, sa première galette pour Brunswick à San Antonio (Walkin’ Blues). On découvre enfin le récit haletant du traquenard dans lequel tombe Johnson, victime d’un mari jaloux, raconté par l’harmoniciste Sonny Boy Williamson (Malted Milk).

Avec cette construction savamment tissée à partir de rares éléments d’une vie qui s’est achevée trop vite, l’auteur donne à ce personnage imaginé une vérité historique et une certaine innocence. Il signe un roman très visuel, façon road movie. Un biopic potentiel dont les épisodes accrocheurs devraient inspirer des cinéastes. Ses inventions romanesques sont si plausibles qu’elles pourraient être authentiques. Ce récit plein de vivacité est aussi prétexte à une réflexion désenchantée sur la situation des Noirs dans le Sud, la vie épuisante sur les plantations. La condition dramatique des femmes donne lieu à des descriptions pleine de compassion de la mère, la soeur et de la femme de Robert Johnson morte en couches.

Faisant preuve d’une audace formelle des plus convaincantes pour retracer l’itinéraire trop vite interrompu d’un être doué, “un garçon qui voulait avaler le monde” et qui devint une légende, Jonathan Gaudet a réussi un livre inspiré et créatif que l’on abandonnera à regret, une fois terminé.

 

Sophie Chambon

 

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15 février 2021 1 15 /02 /février /2021 09:40
JEAN PAUL RICARD & JEAN BUZELIN  JAZZ LADIES THE SINGING PIANISTS (1926-1961)


 

JEAN PAUL RICARD & JEAN BUZELIN

JAZZ LADIES THE SINGING PIANISTS (1926-1961)

FREMEAUX & ASSOCIES

Coffret 3CDs
 

Jazz ladies - the singing pianists 1926-1961 - Aretha franklin • camille howard • shirley horn • nina simone • rose murphy • cleo brown • julia lee • blossom dearie - Jazz - La Librairie Sonore

Nous avions salué comme il le méritait, le coffret (Jazz Ladies 1924/1962, FA 5663) de 3 CDs chez Frémeaux & Associés qui redonnait enfin aux femmes dans le jazz un rôle plus conséquent et une plus juste place. Jean Paul Ricard, un ardent défenseur des femmes dans le jazz, persiste et signe avec son copain Jean Buzelin, spécialiste de blues, mais aussi du Montmartre fin XIXème, de l’entre-deux guerres, période exceptionnelle avec des chanteuses de l’envergure d’une Damia, Frehel, Lys Gauty, Marie Dubas.

Second volet de la série Jazz Ladies, cette anthologie rassemble cette fois les pianistes chanteuses. Il est vrai que les femmes qui chantent, les canaris qui se tiennent près du piano, n’ont jamais eu par le passé et jusqu’à aujourd’hui, de problème de visibilité. Jean Paul Ricard et Jean Buzelin couvrent à eux deux toutes les chanteuses pianistes en jazz, blues, rhythm & blues, gospel sur la période qui va de 1926 à 1961, dans les respect des droits, selon une législation injuste du domaine public. Nos deux experts nous invitent à l’écoute, pour notre plus grand plaisir d’un second coffret de 3 Cds qui ne laisse aucune musicienne sur le bord de la route, et Dieu sait que ce fut «une longue marche» comme le souligne joliment JP Ricard. C’est une réévaluation de ces jazz women, souvent inconnues qui ont défriché le terrain pour les musiciennes d’aujourd’hui. Merci pour elles !

30 artistes et 76 plages à écouter, un livret de 24 pages de notes érudites avec les biographies des musiciennes sélectionnées : un travail de bénédictin qui n’omet rien du contexte de l’enregistrement, dates et personnel de la séance pour chaque titre. Un travail de mémoire et de réhabilitation de ces formidables musiciennes dont pour au moins 5 d’entre elles, on ne dispose même pas de leurs dates biographiques. Citons par exemple La Vergne Smith (CD2) autodidacte qui n’a enregistré que 3 albums et qui donne des versions du magnifique «Blues in the night» et de cette torchsong «One for the road» lancée par Fred Astaire dans The Sky’s the Limit, film de 1943, par ailleurs dispensable et immortalisée surtout par Sinatra.

Nos deux auteurs, chacun de leur côté, ont puisé dans leur vaste collection de LPs, et après un examen comparatif, ont déterminé les titres les plus représentatifs de chacune des chanteuses retenues, avant de monter à Paris au studio d’enregistrement pour la préparation du coffret, validé après restauration, mastering et une dernière écoute de la maquette. Du travail de pro !

La thématique choisie et l’époque nous font remonter aux musiques sources du jazz : les cinq dernières plages de chaque Cd sont respectivement dédiées au gospel, blues et boogie-woogie roots. A noter une curiosité Arizona Dranes, pianiste aveugle et son «It’s all right now», le titre le plus ancien, de 1926, mix de ragtime et barrellwoogie. Assurément un document!

Autre originalité de la sélection qui sort des sentiers battus, aucune chanson de la triade capitoline, des divas du jazz (Ella, Sarah, Billie) ni même de la petite cinquantaine de chanteuses que l’on liste souvent dans les magazines de jazz. On découvre des chanteuses qui, au piano s’illustrent dans le stride, le boogie, le blues, viennent de Kansas City, ont été repérées par Fats Waller. Ou ont un style original.

Ainsi, dans le premier CD (1926-1961) quelques belles découvertes, des pépites qui donnent envie de se remuer et de claquer des doigts avec une Cleo Brown très fraîche qui swingue dès l’ouverture dans le délicieux«Lookie, Lookie, Lookie, Here comes Cookie» (1935-1936) qui vous reste en tête toute la journée, une Lil Hardin plutôt gouailleuse qui eut sur la carrière de son mari Louis Armstrong une certaine influence (elle apparaît d’abord sous le nom d’Armstrong avec un Swing orchestra en 1938, puis sous son nom en 1961). Una Mae Carlisle de 1938 à 1944, repérée par Fats Waller qui balance des petites chansons formatées, à moins de 3’ souvent lestes. Et aussi un merveilleux «I met you then, I know you know»accompagnée de Slam Stewart et Zutty Singleton.Rien que ça et cet air aussi reste en mémoire... Avec Julia Lee, sur la couverture du coffret, on se paie une bonne tranche de blues, de boogie en trio ou avec ses Boy Friends (!) entre 1945 et 1947 «Nobody knows you when you are down and out». Impressionnante découverte, Camille Howard et Roy Milton & his Solid Senders dans un «Thrill me» sans équivoque en 1947 ou encore «You don’t love me»!

Le deuxième CD (1930-1961) varie aussi les styles, après la révélation d’une Martha Davis ou d’une La Vergne Smith, comment résister à la tornade, au débit aussi vif qu’humoristique, Nellie Lutcher dont on aime sa version de «Sleepy Lagoon». Rose Murphy est évidemment en plein contraste: voix de gamine, la «chee chee girl» créa «I wanna be loved by you» que devait lui chiper, et reprendre avec le succès que l’on connaît, Marylin.

Le dernier CD (1944-1961) évoque une période plus récente (!) et accueille d’ incontournables stars comme Shirley Horn toujours sur le fil, en équilibre instable, voix modulant entre grave et aigu, velouté et rauque ; la grande Nina Simone, éblouissante au piano qui aurait mérité en effet d’avoir une carrière de concertiste classique. Blossom Dearie qui rejoint la catégorie des voix juvéniles, acidulées, savait s’entourer de musiciens hors pair ( Herb Ellis, Ray Brown, Jo Jones, excusez du peu) pour recréer son univers intimiste. On peut préférer des voix plus «adultes», sans affectation, à l’énonciation parfaite comme celles de Jeri Southern «I don’t know where to turn» ou de cette Audrey Morris avec ses Bistro Ballads et un mémorable «Good Morning Heartache». On comprend que Billie et Duke soient allés l’écouter!

Guidés par l’expertise de tels connaisseurs, qui se sont livrés à ce «labour of love», non seulement l’amateur se régale mais se constitue ainsi un bréviaire du jazz, une discothèque vocale idéale et exhaustive de tous les styles de chanteuses-pianistes de cette période. Une anthologie précise, précieuse et indispensable pour l’histoire de la musique. Chapeau bas,Messieurs!

Sophie Chambon
 

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20 janvier 2021 3 20 /01 /janvier /2021 17:21
FRANK MEDIONI- LOUIS JOOS  UNE HISTOIRE DU BEBOP

FRANK MEDIONI- LOUIS JOOS

UNE HISTOIRE DU BEBOP

Charlie. Dizzy. Miles. Kenny. Bud. Monk. Et les autres.

Editions du Layeur 2020

Nouveautés | Éditions du layeur (edtionsdulayeur.com)

Éditions Du Layeur | Beaux livres | France (edtionsdulayeur.com)

 

Noël est passé mais il est toujours temps de se faire plaisir et/ou d’offrir un beau livre sur un sujet passionnant, l’irruption d’un style musical qui révolutionna l’histoire de la musique aux Etats-Unis. Le bebop a donné au jazz ses lettres de noblesse, il semble revenu à la mode, question de cycle. Dizzy Gillespie aurait eu cent ans en 2017, Charlie Parker en août 2020.

Une histoire du bebop sortie aux Editions Du Layeur se déploie dans un livre élégant et aéré, entre respect des faits, chronologie souple et espace poétique de la peinture. Un grand plaisir de lecture, 268 pages de texte et d’images rares, agencées de façon surprenante, mettant en avant le regard d’un peintre autant que l’histoire d'un mouvement et de ses figures créatives. Le jazz, dans les livres d’art, c’est du noir et blanc et souvent de belles photos au cadrage précis. A moins que ce ne soient comme ici, de sublimes planches encrées qui mettent en musique le texte dans un écrin unique. Une très belle conception graphique (Eloïse Veaute), un design qui joue avec la typographie, le blanc et le noir et les pleines pages de Louis Joos, peintre et pianiste de jazz qui résume à lui seul les affinités sélectives entre expressions graphiques et musicales.

Attardons-nous sur ses encres, faites de soupirs, de silences, jamais de repentirs, qui n’illustrent pas au sens classique, le texte vif et documenté de Frank Medioni sur la révolution musicale, à New York, dans les années 40, qui traça une ligne de partage entre jazz classique (la Swing era et ses big bands, une musique de danse et d’entertainment) et le jazz moderne.

Comme dans une vraie association, des complicités se créent entre deux disciplines différentes. Alors que Frank Medioni rend compte de la complexité de cette révolution mélodique, harmonique, rythmique, les aplats sombres, les traits à vif, le geste continu, le surgissement du travail conçu sans vrai scénario de Louis Joos restituent la vie des boppers. Tous deux font revivre au fil des pages, les figures majeures, la puissance de  jazzmen que l’on reconnaît à des accessoires ou détails : le météore Charlie Christian, Bud et Monk, les pianistes phare du bop, Kenny Clark le batteur qui ouvrit la voie à toute une génération, Mingus, et une mention spéciale pour Charlie Parker, un aventurier au sens de Debord, à savoir “celui qui fait arriver l’aventure”. Peu de femmes, le nom de Sarah Vaughan apparaît astucieusement sur les marquises des clubs.

Louis Joos livre ses encres d’un noir profond où les contours ne sont pas cernés, où le noir et blanc s’affrontent sans cesse sur le champ de la page. Une juste traduction, soulignée par le texte, de la vie des musiciens en club, du rythme épuisant des concerts (Sex, drugs & bebop), de la force du collectif à l’oeuvre de l’intensité, la violence douloureuse de la vie de  musiciens en proie au racisme et à une farouche ségrégation (le bruit de la matraque du flic … sur le crâne de Bud Powell). On partage la vision du Harlem de ces années-là, la vibrante évocation des rues (la 52ème), les clubs, le Minton’s Play house crée l’événement, avant que l’histoire ne se fasse à l’Onyx (l’acte de naissance du bop) avec Dizzy dont le titre de l’autobiographie joue avec le rebond To be or not to bop. Il est vrai qu’il est insurpassable quand il s’agit de “Groovin high”, de “Salt peanuts”, chevaux de bataille du bebop. Bird et Dizzy sont liés à jamais, musicalement, mais le bebop est oeuvre collective. S’il s’attarde bien volontiers sur ses singuliers chefs de file, Frank Medioni cite tous les autres, la liste est longue et ne passe pas sous silence les seconds couteaux. (p.148).

Première expression d’une musique libérée, expérimentée lors de jazz sessions redoutables, cette “musique pour musiciens” est allée de pair avec les créations de la Beat Generation de Ginsberg, Ferlinghetti et évidemment Kerouac. Frank Medioni, en hommage à cette musique inouïe, au sens premier, d’homme en quête de liberté, a la bonne idée de citer le 239 ème chorus du Mexico City Blues, mais aussi “Rentrant à pied avec Charlie Parker” de Bob Kaufman.

La France n’est pas oubliée dans la dernière partie du livre, avec la guerre fratricide du jazz entre figues moisies et raisins verts, la naissance du schisme entre Delaunay et le pape Panassié. Le livre se termine d’ailleurs sur les bulles du pape, signées par les faux prophètes du jazz, à savoir Delaunay, Hodeir, Vian, dans le numéro de Jazz Hot de 1950. Le jazz à Saint Germain des Prés, toute une époque qu’anime le très actif Boris Vian, chantre du be bop.

Frank Medioni a réalisé un travail précis et précieux qui conviendra aux amateurs éclairés mais constituera une vraie découverte pour les non initiés comme le souligne judicieusement dans sa préface le roi René, notre René Urtreger. Le lyrisme de Louis Joos épouse parfaitement le sujet, la vie d’êtres passionnés, tendus vers la réalisation d’un objectif essentiel, la création de leur musique.

Il n’est pas superflu en ces temps d’inquiétude de se faire plaisir, de s’évader à travers un regard double, même tourné vers le passé.

Sophie Chambon

ÉDITIONS DU LAYEUR - BEBOP ♫ - YouTube

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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 17:47
  MAXINE GORDON    DEXTER GORDON SOPHISTICATED GIANT

MAXINE GORDON

DEXTER GORDON SOPHISTICATED GIANT

 

EDITIONS  LENKA LENTE

Traduction de Philippe Carrard

Photographie de couverture de Joseph.E. Norman

 

Dexter Gordon de Maxine Gordon / Editions Lenka lente

 

Connaît-on vraiment Dexter Gordon?

L’histoire d’un phénix qui renaît de ses cendres, d’un homme d’un mètre quatre-vingt-quinze, incarnation du cool, qui a adapté le langage du bebop au saxophone ténor, est tombé dans la drogue, a passé presqu’une décennie en prison, a refait surface , pour jouer mieux que jamais. Et a été dirigé par le metteur en scène Bertrand Tavernier en 1986 dans Round Midnight, ce qui lui a valu une nomination à l’oscar!

Maxine Gordon, la veuve du saxophoniste, historienne et archiviste était la personne la plus indiquée pour raconter le récit d’une vie, une histoire humaine et professionnelle. Elle comble ainsi le vide, faisant preuve d’une tendresse réelle pour tous les défricheurs, pas toujours reconnus.

Merci aux éditions Lenka Lente de publier la traduction française de cette biographie, empathique forcément, mais qui a le mérite d’une intime et inégalable connaissance du personnage et de sa musique. Elle remet Dexter à sa juste place, l’inscrit au mieux dans l’histoire du jazz, en insistant sur sa personnalité, celle d’un individu qui tente de s’affirmer dans un monde peu enclin à lui faire place, en citant ses propos, reproduisant des fragments de ses textes fort bien écrits: la musique prend corps, le livre d’histoire devient un précieux document qui dépeint cinq décennies de la vie du jazz, l’économie du bebop, le rôle des syndicats, l’emprise de la drogue et l’acharnement de la police envers les consommateurs (plus encore que les dealers), le manque de sécurité dû à la ségrégation.

Plus qu’une somme érudite ou un travail de musicologue, au fil des vingt chapitres qui structurent son évocation qui file comme un roman et se lit comme tel, elle fait la part belle aux anecdotes, aux entretiens et aux souvenirs de nombreux musiciens. Car la vie de Dexter Gordon est exemplaire d’une époque, de sa communauté de musiciens, de tous ces grands jazzmen du passé dont Sonny Rollins dit qu’ils sont toujours là. 

Un éclairage passionnant pour tout amateur de jazz, car elle parvient à rendre ce qui constitue l’essence de la musique de ce saxophoniste, compositeur fécond. Le suivant pas à pas, elle retrace son parcours de “La saga de Society Red” ("Society Red" était son surnom), de sa famille peu commune (son père, docteur, recevait Duke Ellington et Lionel Hampton, son premier employeur quand il quitte à dix-sept ans son foyer de Los Angeles) puis cite ses débuts, engagé par Armstrong, Billy Eckstine…D’un jeune ténor très prometteur dans le style de Lester Young (il allait jusqu’à poser en tenant son sax incliné de la même manière), il deviendra le premier bopper du ténor, même si le premier solo lui est disputé par Teddy Edwards. Il devient l’un des représentants de ce nouveau style et on se souvient de duels acharnés, de poursuite héroïque The Chase ( 12 juin 1947 enregistré sur Dial) avec Wardell Gray qui disparut tragiquement peu après.

Certains chapitres sont forts comme celui où le piège de la drogue se referme sur Dexter ; il disparaît près d'une décennie et c'est son retour avec l’enregistrement du bien nommé “The Resurgence of Dexter Gordon”, l’écriture de la bande son de la version californienne de la pièce The Connection, où entre les scènes, les musiciens jouent live. 1962 est l’année où il passe le cap, monte son quartet et enregistre pour Blue Note avec Rudy Van Gelder le mémorable Go! Avec “Cheese cake”, une des compositions-test pour tout sax ténor (1). Après un exil en Europe, en France et surtout au Danemark où il s’installe (une rue de Copenhague porte son nom), il fait son grand retour au Village Vanguard de New York en 1976, avec les enregistrements pour le producteur Michael Cuscuna de Home coming!

La dernière partie de sa vie serait plus morne si elle n’était marquée par son rôle dans le film de Bertrand Tavernier Round Midnight, en 1986 : s’inspirant de la vie agitée de Bud Powell à Paris, aidé par Francis Paudras, le scénario évolue vers une fiction autour d’un saxophoniste créé de toutes pièces, Dale Turner qu’incarne Dexter avec talent car il se souvient de son séjour à Paris en 1962, où il joua au Blue Note et enregistra avec Bud. Sa performance lui vaudra d’ailleurs une nomination aux oscars, prédite par Martin Scorsese. Film d’autant plus remarquable que toute la musique fut enregistrée live pendant le tournage! Dexter eut donc sa nuit aux oscars mais il se fit doubler par Paul Newman pour La Couleur de l’argent du même Scorsese!

Remarquable  est donc cet essai pour rétablir une vérité : l’histoire de Gordon serait incomplète, se résumant à des instantanés éparpillés, des clichés comme celui iconique d’Herman Leonard qui le saisit dans une volute de fumée. D’autant que la nonchalance naturelle du personnage, sa philosophie particulière de la vie ne le poussaient pas à la concurrence. C’était un "brave type" peu envieux, appréciant les coups heureux du sort, il ne revendiquait rien, avait une élégance naturelle physique et morale. Maxine Gordon rétablit la continuité d’une existence originale, dédiée au jazz et remet en lumière un sacré musicien, géant du jazz. Jamais le terme ne fut mieux choisi… Un livre que l’on découvre avec bonheur et que l’on vous recommande, vous l’aurez compris!

 

NB: Ajoutons des photos originales et toujours saisies sur le vif comme celle avec la copine d’enfance, la tromboniste Melba Liston... et une bibliographie précise d’auteurs anglophones évidemment!

(1) Encore qu’un saxophoniste de mes amis précise que le vrai piège  pour un saxophoniste est dans le “Fried bananas” de l’album éponyme de Prestige, en 1969.

 

Sophie Chambon

 

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