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12 avril 2022 2 12 /04 /avril /2022 18:25
SYLVAIN FANET    PHILIP GLASS  ACCORDS & DESACCORDS

SYLVAIN FANET

PHILIP GLASS  ACCORDS & DESACCORDS

 

LE MOT ET LE RESTE

lemotetlereste.com

 

 

Il existe un mystère Glass…

Ce sont les premiers mots du livre passionnant (aux éditions marseillaises qu'on ne présente plus du Mot et du Reste) de Sylvain Fanet qui s’est attelé à découvrir la part d’ombre de ce créateur touche-à-tout, travailleur infatigable dont la trajectoire exceptionnelle sur plus de cinquante ans a évolué entre musique savante et populaire, concernant tous les aspects de la création.

Ce portrait multi-facetté ne verse jamais dans la biographie hagiographique et ne suit pas l’axe chronologique: découpé en douze chapitres thématiques, il livre un accès documenté avec le soin le plus extrême pour approcher au plus près cet artiste démiurge dont l’oeuvre gigantesque fut plus souvent que de raison incomprise. Jugé trop éparpillé, trop “cross over” pour être pris au sérieux dans les années soixante, en parfaite opposition avec le dogme du sérialisme, dominant avec Boulez, il fut violemment critiqué par les gardiens du temple.

Sans se décourager, Philip Glass prit son temps pour trouver sa “voie” et ensuite s’en débarrasser en s’engageant dans un voyage très personnel, suivant tout un labyrinthe de directions nouvelles. Les années d’apprentissage furent longues, mais Philip Glass n’en avait jamais fini, son insatiable curiosité  l’exposant à des cultures différentes dont il sut tirer parti.

Si la production de Varese tient sur un Ipod en moins de trois heures, si l’oeuvre cumulée d’un Debussy ou Ravel dépassent à peine les quinze heures d’écoute, il est quasiment impossible de faire le tour de la production de Philip Glass. Et pourtant, Sylvain Fanet y est parvenu, sans dresser un bilan, car le musicien continue à produire, à plus de 80 ans.

On suit avec intérêt ces sections très détaillées où chacun peut trouver son compte, l’amateur, le mélomane, le musicien. Un chapitre final, joliment intitulé Heart of Glass, 33 Oeuvres à la loupe (classées cette fois chronologiquement) est un précieux viatique pour se balader avec fluidité dans les compositions d’une oeuvre en perpétuel mouvement, des plus modernes aux plus classiques. Car Philip Glass peut toucher tous les publics. Il navigua très tôt entre Bach, Moondog, Darius Milhaud, Ravi Shankar (Chappaqa), travailla avec des artistes pop ou rock, Mick Jagger, David Bowie pour sa Heroes Symphony sur la trilogie berlinoise, s’offrit une incursion dans la New Wave ( Depeche mode se réclame de lui).

Passionné de théâtre ( Beckett, Cocteau) y compris dans ses formes les plus expérimentales, mais aussi de danse contemporaine, Glass a révolutionné l’opéra moderne, dès 1976, avec Bob Wilson et Lucinda Childs-son approche est volontiers collaborative. S’ensuivit le démesuré Einstein on the beach, au succès planétaire, ovni sans intrigue ni livret, oeuvre au long cours de 5 heures avec des intermèdes les “Knee-plays” de 6’. On comprend cependant que ces variations sur Einstein et le temps furent clivantes, la radicalité de son art étant manifeste, avec une construction essentiellement rythmique où le hasard et ses accidents jouaient aussi leur rôle. Le public fut très vite captivé et captif, entrant dans des boucles que l’on ne peut assimiler pour autant à la transe!

D’autres succès vinrent avec Opening de Glassworks en 1981 et dans un tout autre genre, les musiques de films lui assurèrent une notoriété mieux partagée, à l’orée des années 2000. Sachant ménager au spectateur un espace entre image et musique , il a réussi à imprimer sa marque dans l’univers très codé des musiques de films : le travail sur le Kundun de Scorsese (1997) était une évidence, vu son engagement pour la cause tibétaine, The Truman Show,  mais surtout The Hours de Stephen Daldry en 2002 furent décisifs, la musique étant l’élément unificateur de ces trois histoires de femmes dérivant de la Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Contre toute attente, suivit une collaboration intéressante avec Woody Allen pour un film très noir Cassandra’s Dream (2007) qui ne connut pas le succès du précédent Match Point.

"Je n’écris pas la musique pour accompagner le film, j’écris la musique qu’est le film", tel est son credo.

Le piano est le medium parfait, choisi pour fondre des idées nouvelles dans les formes classiques, symphonies, études, particulièrement importantes pour améliorer la technique, socle de toute trajectoire créative.

"Quand j’écris de la musique, je ne pense plus à la structure, je ne pense plus à l’harmonie, je ne pense plus au contrepoint. Je ne pense plus SUR la musique, je pense musique.

Si on reconnaît immédiatement sa signature, il ne faudrait pas et ce fut souvent le cas, le cantonner aux minimalistes avec Steve Reich et Terry Riley, avec des oeuvres jugées répétitives et languissantes comme le ressac. La répétition n’est jamais un bégaiement ni un simple double de ce qui a été fait, mais le vecteur de toute création. Music is the fine art of repetition. 

La musique de Philip Glass ne demande aucune virtuosité, apparente du moins, mais structurée et contemplative, rythmiquement plus qu'exigeante, elle ne souffre aucune erreur... D’ailleurs, volontiers partageur envers ceux qu'il estime jouer mieux que lui, il laisse à quelques pianistes Nicolas Horvath, Vanessa Wagner ou Maki Namekawa le soin de s’en acquitter, ce qu’ils font avec une certaine dévotion...

Preuve s’il en était de la reconnaissance de cet artiste démiurge qui, en revendiquant un nouveau langage, apprend à  reconnaître l'étrangeté,  France Culture, où la musique n’a pas une place prédominante, lui a consacré récemment une semaine d’émissions dans les très suivis Chemins de la Philosophie d’Adèle Van Reeth, le seul autre compositeur, également pianiste qui eut droit à une telle série, étant Keith Jarrett... La première émission des Chemins invita d'ailleurs Sylvain Fanet à présenter son livre et à éclairer la personnalité d'un artiste visionnaire, souvent paradoxal. 

Cette musique discrètement poignante, magnétique, lancinante, faussement simple parle aussi de nous, peut être parce qu’elle commence et s’interrompt brutalement, sans début ni fin, comme une grande ligne de vie!  Et pendant le premier confinement de la pandémie, elle toucha de nombreux interprètes qui la partagèrent sur internet lors de ces moments d’intense solitude!

 

Sophie Chambon

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6 février 2022 7 06 /02 /février /2022 17:20
LE DON    PABLO CUECO

 

LE DON PABLO CUECO

Dessins de ROCCO

 

Qupé éditions

www.qupe.eu

 

Don mystérieux, Loi unique, Éthique sanguinaire, Mission magnifique, Cycles mortels, Destin impitoyable... Ces mémoires d'un tueur, adepte forcené de la contre-vélorution, enchanterons le mal-pensant qui sommeille en chacun de nous. Un roman noir à l'humour outre-noir.

 

Le Don est un livre original et vraiment très drôle. Jubilatoire même, passée la surprise de premiers chapitres déroutants, voire glaçants qui exposent le “coming out” d’un tueur en série, en masse serait plus juste, qui met au point une école du crime et réussit sa petite entreprise de démolition en chaîne si j’ose dire car cela commence avec l’élimination de la catégorie des cyclistes.

Une sévère opération de nettoyage à sec dès le début et la cadence ne fait que progresser, à force d’ingéniosité et de travail dans une frénésie exponentielle, une folie des grandeurs qui a tout du plan de masse.

Le tableau est saisissant, grinçant, essoré de toute compassion pour les victimes, même innocentes qui ne le  sont peut-être  pas tellement, dans le fond. Et le tueur et son armada a vite des circonstances exténuantes. Se livre-t-il à quelques règlements de compte en dézinguant de plus en plus de socio-types ? 

Notre tueur ou plutôt notre auteur excelle à mettre en jeu autant qu’en joue notre histoire sociale. Il parvient à donner forme et épaisseur à un projet extravagant avec une jouissance manifeste quand il va voir du côté de l’humaine condition dans ses aspects les plus tordus. Il y a même du militantisme chez celui qui finit par devenir le Robin des Bois des EHPAD- c’est la cause la plus longuement développée dans ce roman et l’actualité toute récente souligne une certaine justesse de ses observations. Ses petits vieux, vite intouchables, cabossés par la vie et démolis un peu plus en institution, sont bien résolus à ne pas se laisser faire, à mourir dignement c’est-à-dire rapidement et proprement s’ils sont condamnés ou à se battre, en devenant les parfaits disciples du maître. 

La réussite majeure de l'auteur, son tour de force est de se tenir au plus près des émotions et de la colère de son personnage principal. Ce qui fait qu’il n’hésite pas à le rendre tour à tour détestable, déroutant dans son fonctionnement psychologique, et même attachant car il ne ménage pas les rebondissements : il y a du feuilleton dans la succession de ces 41 courts chapitres ( de La révélation première-rien à voir avec Le Don nabokovien, jusqu’à La canonisation précédant L’épilogue logique) avec un suspense appelant la suite.

On sent que Pablo Cueco biche en clignant de l’oeil à ses lecteurs! Il aime le polar, il y a fait ses classes, on le dirait du moins, pourtant ses deux livres précédents n’ont rien à voir avec le genre, Pour la route et Double vue chroniqués sur le site. Dans son petit théâtre social, on voit assez vite où vont ses préférences, car une certaine empathie avec son tueur le mène au choix du “je”. ll devient vite difficile de ne pas éprouver une admiration stupéfaite pour cette mauvaise graine, ce gibier de potence et ses méthodes expéditives, radicales mais si ingénieuses. A la manière d’un Lupin, expert de la rocambole, d’un Lacenaire, il met au point un art du geste parfait qu’il peaufine en permanence.

Comment alors ne pas s’inquiéter de ce qui va lui arriver? On pressent en effet que plus dure sera la chute ( pardon du jeu de mots) et qu’il va se faire prendre, au terme d’une cavale ingénieuse, d’une fuite par les toits qui est proprement cinématographique. Mais par un rebond dont ce maître conteur a le secret, et avec l’aide d’un “bavard” inspiré, on évite un dénouement tragique et moral qui aurait tout gâché! Pablo Cueco dont les convictions anarchistes s’expriment au long du livre mêle finement roman policier à la Jim Thomson (The killer inside me), néo-polar au sens de Manchette auquel on peut penser par la description au scalpel de certaines exécutions, humour noir et révolte sociale.

Le style, vif et musclé ne dédaigne pas les belles phrases et les énumérations à la Perec. Autrement dit, Cueco fait des phrases mais n’oublie pas de raconter une histoire formidablement drôle. Un roman très mauvais genre plus que conseillé de cet artiste qui a toutes les cordes à son arc ( ou son zarb plutôt)!

 

Sophie Chambon

 

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1 février 2022 2 01 /02 /février /2022 09:53

Editions Les Soleils bleus. Novembre 2021.
Couverture de Philippe Ghielmetti.

« Le vent du jazz m’emportait déjà au large ». Ainsi s’achève « De la musique plein la tête », chronique échevelée des années pop, funk et discos vécues par Pierre de Chocqueuse, dans le désordre batteur amateur pour soirées mondaines, chroniqueur dans des journaux spécialisés, attaché de presse, responsable de label. A cette époque là, à grands traits du milieu des sixties à la fin des seventies, l’actuel auteur infatigable du Blog de choc (blogdechoc.fr) respecté et craint dans la jazzosphère et pilier de l’Académie du Jazz au poste-vigie de secrétaire général, naviguait (et pas seulement à Paris) dans cet univers des musiques populaires anglo-saxonnes.

Le récit donné à la première personne, savoureux, drôle, nous fait découvrir un jeune homme de bonne famille déroutant, désespérant son père par sa vie bohème sur les bancs des écoles privées (on pense au film-culte de Claude Zidi, les Sous doués), et de l’université (le droit à Nanterre après 68).

 

Son entrée dans « le monde de l’entreprise » nous permet de pénétrer dans les coulisses des médias (Best, Rock & Folk), les bureaux des maisons de disques (Polydor). Autant d’occasions d’évoquer des rencontres souvent épiques (Amanda Lear, Gloria Gaynor, Ringo Starr), pleine d’imprévu, et d’approcher la drôle de mécanique de la fabrique des succès.

Mais le jazz commençait à instiller son venin dans la tête (et le cœur) de notre chroniqueur. Il avait rencontré en 1977 Maurice Cullaz (« petit monsieur rondouillard aux yeux rieurs ») vendant Jazz Hot sur le trottoir de la salle Pleyel où se produisait Al Jarreau, ne se doutant nullement qu’il présidait alors l’Académie du Jazz. Il avait donné le bras à Ella Fitzgerald pour monter sur scène au Palais des Congrès.

Passant de l’écoute aux actes, il concocta pour Polydor une sélection, « The Jazz Rock Album » (1979) comprenant la crème du genre (Return to Forever avec Chick Corea et Stanley Clarke, George Benson, Tony Williams, John McLaughlin…). L’aventure chez Polydor prenait fin, notre témoin-acteur pouvait à loisir entamer sa période « jazz à 100  % » toujours en cours au début de cet an 2022. Et ce (l’auteur de ces lignes peut en témoigner), sans abandonner cet « esprit rock » qui s’exprime tout au long de ce périple de 259 pages (index bien utile compris).

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

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12 octobre 2021 2 12 /10 /octobre /2021 17:24
FREDERIC ADRIAN      NINA SIMONE

FREDERIC ADRIAN

NINA SIMONE

LE MOT ET LE RESTE

Musiques (lemotetlereste.com)

Nina Simone (lemotetlereste.com)

A voir le nombre de critiques de la biographie de Frédéric Adrian, on mesure, près de vingt ans après sa disparition, survenue en avril 2003, la fascination qu’exerce toujours Nina Simone. A quel point Eunice Waymon contribua à forger sa légende, à devenir ce personnage tragique, cette figure iconique de la communauté afro-américaine, c’est ce que montre ce spécialiste de la Great Black Music, dans son Nina Simone, paru aux excellentes éditions marseillaises Le Mot et le ResteL’originalité de ce travail est de ne pas imprimer la légende justement mais de donner à lire un récit au-delà du mythe, de s’en tenir aux faits et aux dates, à toutes les parutions critiques lors des concerts, tournées, sorties de disques. Un travail d’archiviste-chercheur qui démêle le vrai du faux, raconte à partir de plus de mille cinq cents coupures de presse, la vie tragique de cette diva, extravagante, colérique, blessée par le racisme dès son plus jeune âge. Sans se laisser trop influencer par ce que l’on sait d’elle ni sur ses dernières années, navrantes à plus d’un titre. Oublier le mythe, les réactions imprévisibles d’un phénomène qu’on venait voir, attendant l’incident, la crise comme avec Judy Garland ou même l’actrice Vivien Leigh.

L’auteur s’est appuyé sur une documentation sérieuse, une bibliographie copieuse en anglais dont la propre autobiographie de Nina Simone I put a spell on you, parue en 1992, évitant l’écueil d’une vision trop personnelle privilégiant un angle particulier, musique ou vie privée avec anecdotes croustillantes, scandales et autres caprices de la diva. Il ne raconte pas la vie de Nina Simone telle qu’on l’imagine, il n’écrit pas de roman même si, par bien des aspects, sa vie fut un roman, de sa jeunesse dans le sud ségrégationniste à ses dernières années en France à Carry le Rouet, près de Marseille. On reste au plus près de la femme, pas du personnage, restituant la vitalité extraordinaire, le caractère bien trempé, les aspirations spirituelles, mais aussi la mélancolie, la déraison, la conviction que sa couleur et son sexe avaient été ses malédictions.

Les 231 pages se lisent d’un trait, pris au piège dès la première phrase, acte de (re)naissance de la musicienne: “ Nina Simone est née en juin 1954 dans un petit club d’Atlantic City, le Midtown Bar”. Un événement qui fera basculer toute sa vie, car “ce soir là, c’est toute l’histoire musicale de Nina, qui se confond à peu de chose près avec sa vie, qui coule sous ses doigts”. Tout est dit, le malentendu commence. Elle fut reconnue souvent pour une musique qu’elle méprisait. Consciente de sa valeur et de son talent, elle n’arriva jamais à se satisfaire de l’écart entre ce qu’elle aurait souhaité et ce qu’elle obtint. Signe de ce besoin éperdu de reconnaissance, elle reçut (ironie cruelle), un jour avant sa mort, le diplôme de Docteur du prestigieux Curtis Institute de Philadelphie ( Bernstein en est issu) qui décida de son sort, cinquante ans auparavant, en 1951, en la recalant au concours d’entrée, par pur racisme; elle aurait pu alors réaliser son voeu le plus cher, devenir la première pianiste concertiste noire classique, elle qui avait travaillé avec acharnement pour réussir. Cette blessure originelle, cet épisode fondateur allaient marquer sa vie professionnelle et privée. Elle n’aurait pas pris cette orientation musicale devenant une diva de la soul, une reine du blues avec une telle rage au coeur, comparable à celle de Mingus. Difficile d’avaler ces humiliations, de dire adieu au classique (elle garda toujours une place particulière pour sa triade Bach, Debussy, Chopin). Pourtant le succès vient vite sur scène et dans les festivals, elle triompha très vite à l’Apollo de Harlem, au Town Hall de Manhattan puis à Carnegie Hall, défiant les classifications faciles. Elle était inclassable en effet mais reconnaissable dès la première note comme Ray Charles ou Stevie Wonder : une voix unique, écorchée, rauque et un jeu de piano perlé, subtil, baroque avec des marches harmoniques, des trilles.

Incisif, passionnant, ce livre à l’écriture simple et fluide, est l’histoire d’une vocation contrariée qui donnera l’une des carrières les plus singulières. Clarifiant les points délicats d’une vie tourmentée toujours au bord de la chute, déjouant toute caricature, c'est une vraie entreprise de démolition de tous les clichés, au fil de pages qui dessinent le portrait en creux d’une icône du mouvement des Droits civiques autant qu’une femme en prise à sa bipolarité (qu’on ne nommait pas ainsi à l’époque) et à son alcoolisme. Si elle fait du jazz, c’est à sa manière. Reine de la soul, épinglée malgré elle par toute une époque pour son engagement qu’elle ne voulait pas non-violent, même si elle admirait Martin Luther King. Elle chantera Why? ( The King of love is dead) au lendemain de sa mort. Quant à Ain’t go, I got life, cette chanson, reprise de la comédie Hair, elle se l’appropria complètement, elle, l’Afro-américaine  toujours rebelle qui prit en main sa carrière, devenant une figure du Black Power. On ne peut écouter sans être ému son Mississipi “Goddam” censuré dans son titre même, pour le terme grossier( !) de goddam (“putain”) après l’assassinat du militant Medgar Evers à Jackson (Mississipi) et des quatre fillettes de Birmingham (Alabama) qui allait inspirer à John Coltrane, dans un autre style, son poignant Alabama.

A la fin du livre, on comprend mieux les errances d’une formidable artiste qui ne fut jamais heureuse dans sa vie personnelle, jamais satisfaite de son parcours artistique. La colère caractérise sa personnalité, la plupart des chansons qu’elle a écrites ou reprises expriment sans ambiguïté ce sentiment d’injustice intolérable quand on est “young, gifted and black”, titre qui aurait dû devenir l’hymne noir américain, d’après l’ amie, écrivaine et activiste Lorraine Hansberry, morte prématurément. Cette composition deviendra néanmoins le premier classique de la chanteuse. Autre titre révélateur Don’t let me be misunderstood

Si elle attaqua régulièrement l’industrie musicale, les maisons de disques qui la spoliaient (“J’ai fait trente cinq albums, ils en ont piraté soixante dix), si elle découragea souvent les bonnes volontés autour d’elle, le public lui conserva une certaine affection jusqu’à la fin. Alors que son répertoire fut peu repris de son vivant, la jeune génération s’est emparée des chansons de la grande "prêtresse de la soul", lui rendant des hommages sur scène ou en disques. Peut être serait elle apaisée de savoir que l’on parle toujours d’elle et que l’on joue sa musique.

Dernier point, non négligeable, elle peut figurer dans une histoire du jazz, auprès de Billie Holiday qu'elle rejetait tout en l’admirant sans doute. Michel-Claude Jalard ne s’y était pas trompé, au festival d’Antibes Juan-les-Pins en 1965 : Nul ne pourrait nier pourtant que Nina n’ait créé le plus grand choc émotif du festival : c’est que depuis Billie Holiday, dont elle reprit, le fameux Strange fruit, Nina Simone est sans doute la chanteuse la plus bouleversante de l’histoire du jazz, une de celles chez qui l’art se confond le plus naturellement avec un expressionnisme tragique, résigné chez Lady Day, révolté chez Nina.”

Ce n’est pas l’un des moindres mérites de la biographie de Frédéric Adrian que de citer de larges extraits des grandes plumes de l’époque, les Lucien Malson, Maurice Cullaz et autres chroniqueurs au Monde, Jazz Magazine ou Jazz Hot, secouant présent et passé dans notre mémoire à la façon d’un shaker.

 

Sophie Chambon

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 17:28
STEVEN JEZO-VANNIER  ELLA FITZGERALD  Il était une voix en Amérique

STEVEN JEZO-VANNIER

ELLA FITZGERALD

Il était une voix en Amérique

 

LE MOT ET LE RESTE

Musiques (lemotetlereste.com)

 

Steven Jezo-Vannier, spécialiste rock et contre-culture (wixsite.com)

 

C'est l'une des premières biographies en français de la chanteuse Ella Fitzgerald, à coup sûr un événement, même si Alain Lacombe lui avait consacré un livre aux éditions du Limon, en 1988. On va enfin en savoir plus sur cette extraordinaire chanteuse, la Voix du Swing, la Première Dame du Jazz, celle qui parvint “au jazz total” selon Duke Ellington qui lui écrivit un portrait en quatre mouvements dont l’insurpassable “Beyond Category”.

C’est le premier intérêt du nouveau livre de Steve Jezo-Vannier pour  Le Mot et le Reste, l’excellente maison d’édition marseillaise qui a publié tous les écrits de ce passionné de musiques, de rock, de contreculture. Mais pas seulement, puisqu’après une biographie définitive de Frank Sinatra, soulignant la force du mythe, l'auteur s’intéresse à Ella Fitzgerald, l’autre  grande star vocale qui réussit à fabriquer son image, à incarner la musique américaine du XXème siècle.

Frank Sinatra et Ella Fitzgerald ont contribué tous deux à changer le statut des chanteurs de Big Band : arrivés au bon moment, ils ont profité de l’évolution du paysage sonore, de l’arrivée des micros qui créèrent une relation plus intime entre le chanteur et son public.

Steven Jezo-Vannier nous livre une nouvelle biographie précise, extrêmement documentée qui suit la chronologie des enregistrements comme des concerts. Comme la chanteuse s’est produite pendant près de soixante ans, dédiant sa vie à la scène, au rythme de 50 semaines par an, avec un peu plus de 200 albums dont 70 vendus à plusieurs millions d’exemplaires, cela représente une matière considérable à exploiter, un travail d’historien que réussit l’auteur en écrivant un récit passionnant, structuré en deux parties consistantes, la première de 1917 à 1955 et la seconde de 1955 à 1995, après un avant-goût impeccable, En coulisses. On suit Ella  dès ses débuts difficiles : jeune orpheline, elle connut la maison de redressement, fit des fugues, vécut dans la rue avant de connaître ses premiers succès (elle remporte un concours amateur de chant à l’Apollo Theater en 1934). La rencontre qui va changer sa vie est celle du batteur chef d’orchestre Chick Webb, “le petit géant” qui eut l’intelligence de la recruter. S’ensuivit une  ascension et une longévité inégalées dans le monde du jazz! La date charnière dans la vie d’Ella est 1955 : le génial producteur Norman Granz ( l’organisateur dès 1946 des mémorables tournées de Jazz at The Philharmonic ) prit en main sa carrière, créa le label Verve Records pour  enregistrer le Great American Song Book, donnant ainsi une dimension patrimoniale au jazz. En manager avisé, il lui fit enregistrer  le double album consacré à Cole Porter (admiratif de la diction de la chanteuse) et encouragea la collaboration fructueuse avec Louis Armstrong dans Ella & Louis avec Oscar Peterson au piano, puis le célèbre Porgy and Bess d’après Gershwin.

Ella Fitzgerald fut l’une des premières à se produire en Europe : à Berlin, elle donna en 1960 une version d’anthologie de “Mack The Knife” d’après l’Opéra de Quat’ Sous. Avec son producteur, ils réussirent enfin, et ce n’est pas la moindre de leurs contributions, à porter le jazz dans des lieux où il n’avait pas sa place, oeuvrant pour de meilleures conditions en tournées, des cachets plus importants et des contrats exigeant un public mixte.

Ella vivait la musique comme un sacerdoce : très secrète, elle a sacrifié sa vie amoureuse et sa seule famille fut son public. Celle que Pascal Anquetil, dans ses Portraits légendaires du jazz, nomme "l’éternelle jeune fille du swing" n’en resta pas là, sut évoluer constamment avec la musique: du swing, elle passa au bop sous l’influence de Dizzy Gillespie et continua sa vie durant à incarner le jazz, dans toute sa diversité. Elle qui était née en 1917 avec le jazz, a grandi et s‘est épanouie avec lui, en même temps que lui.

Dotée d’une voix exceptionnelle ( trois octaves) qu’elle garda jusqu’au bout, même quand son corps lâchait, elle créa aussi  un art vocal qui épousait la mélodie tout en se libérant du sens des mots, le scat. Elle ne faisait rien qui ne soit très musical, avec une exceptionnelle plasticité, alors qu’elle ne savait pas lire la musique. Toujours avec détermination et joie de vivre. Une “belle personne” solaire et pourtant humble, doutant d’elle même, dévorée par le trac avant les concerts “ J’espère qu’ils vont m’aimer”, répétait-elle.

On peut lire ce livre dans l’ordre, l’histoire d’une vie dédiée à la musique ou revenir sur un chapitre particulier au titre de chanson ( l’une des marques de fabrique de la maison d’édition) qui renvoie à un album précis, un enregistrement, ou un concert d’anthologie.

Saluons une nouvelle réussite pour cet auteur fasciné par son formidable sujet.

 

Sophie Chambon

 

 

 

 

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 13:34
 MY CAT IS AN ALIEN/ PHILIPPE ROBERT     FREE JAZZ MANIFESTO

 

 

MY CAT IS AN ALIEN/ PHILIPPE ROBERT

FREE JAZZ MANIFESTO

 

Editions Lenka Lente Home / Editions Lenka lente

 

Free Jazz Manifesto de My Cat Is An Alien & Philippe Robert / Editions Lenka lente

 

En couverture de ce tout petit livre qui se glissera partout, SUN RA est une figure idéale pour évoquer une liste de 169 disques de free jazz, établie à trois voix, en anglais et français, par des connaisseurs de ces musiques libres, engagées, expérimentales. Le Français Philippe Robert (Agitation frites chez Lenka lente), animateur entre autre du blog Merzbo-Derek, a déjà publié des anthologies essentielles sur la Great Black Music. Derrière le mystérieux My Cat Is An Alien, se cache un tandem italien, Maurizio et Roberto Opalo, deux frères musiciens, artistes visuels et expérimentateurs de “Spiritual Noise” Même si nos trois complices font reposer leur choix, forcément subjectifs, sur la sensibilité, leur expertise n’est pas à mettre en doute.

Sélectionner autant de titres était une mission acceptée, tout à fait possible pour nos auteurs, dont l’angle d’attaque dresse une fresque originale en empruntant des chemins de traverse, des voies plus marginales, plus “underground”. Une autre histoire, moins glorieuse et surtout moins récupérée par le business des labels.

L’intérêt de cette liste alphabétique et non chronologique est de définir en quelques phrases l’essence de la musique du groupe choisi. Exercice périlleux mais impeccablement réalisé, le texte en français étant complété par la version anglaise!

C’est que les “grands” disques ont souvent une histoire, quand la musique était au centre d’une aventure intense, souvent personnelle et surtout rebelle. Certaines décennies comptent plus que d’autres : sur les cent soixante neuf références, les années soixante et soixante-dix surtout sont prédominantes, «parenthèse enchantée» sur le plan artistique, époque brûlante, très dure socialement et politiquement. L’un des plaisirs de ce livre est donc de réveiller une nostalgie latente. La réalité et les préoccupations de l’époque envahissent le décor : lutte pour les droits civiques, sexe, drogues mais par dessus tout, créativité intense.

Les auteurs replacent les pièces souvent manquantes, voire oubliées, explorant le spectre de la musique Free. Un parcours atypique pour une musique qui ne l’est pas moins. Une fois ce postulat de départ admis, on se laisse conduire, même si on est loin de connaître tous les musiciens cités. Se détachent des "bizarres" qui firent  parler d’eux depuis les lisières où ils s’étaient réfugiés. Des pistes nouvelles sont ainsi ouvertes à notre curiosité : Hartmut Geerken Amanita,  William Hooker Sextet, Stephen Horenstein, Griot Galaxy, G.L. Unit du free jazz suédois, Orangutang, Kaoru Abe Trio.

Il n’y a tout de même pas que des inconnus, puisque l'on retrouve  l'Art Ensemble, Albert Ayler (Holy Ghost ), Amiri Baraka, Gato Barbieri/Dollar Brand, Anthony Braxton,, Willem Breuker, Han Bennink, Marion Brown, Dave Burrell…Il y a même des évidences comme Carla Bley/Paul Haines ( le pharaonique Escalator over the Hill, évidemment, 1971) et des attendus, mais pas forcément avec le disque le plus connu : Coltrane figure avec Interstellar Space, ABC Impulse, enregistré cinq mois avant sa mort en 1967. Pour Sonny Rollins, c’est le Complete live at the Village Gate, de 1962, réédité en 2015, essentiel pour marquer la naissance du free jazz. Un jeune Joe Mc Phee autoproduit Trinity en 1972, alors qu’un autre de ses disques a été refusé par Blue Note! D’Ornette Coleman, nos amis retiennent Body Meta, en 1978, invention du free funk. Pour Archie Shepp/Philly Jo Jones, ils choisissent America, 1970, avec ce commentaire très juste “Aussi free soit-il, Archie Shepp n’oublie jamais blues et spiritual, seule manière d’honorer, entier, le chant originel afro-américain”. Michel Portal n’est pas oublié, pas pour le Châteauvallon 1972,  mais pour Our Meanings and Our Feelings, Pathé, 1969.

Quelques femmes tout de même sont dans la liste : Annette Peacock, Linda Sharrock (avec son mari!), Alice Coltrane with strings et la seule Française, Colette Magny (Répression au Chant du Monde, 1972) . Deux curiosités, les disques de François Tusques Alors Nosferatu combina un plan ingénieux et Occupé de Michel Potage, enregistrés respectivement en 1969 et en 1977, referont surface (tout arrive) en 2019 et 2011!

Ce petit guide éclaire ainsi assez précisément l’un des formidables mouvements musicaux du XXème siècle. Et les marges finissent par rejoindre leur centre, puisque dans cette musique free, on finira par relier  paritairement les électrons libres aux groupes plus connus qui ont marqué l’histoire de cette musique.

 

Sophie Chambon

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 18:50
Jonathan Gaudet   La ballade de Robert Johnson

 

Jonathan Gaudet

La ballade de Robert Johnson

Le Mot et le Reste 384 pages

Le mot et le reste

On sait depuis Alain Gerber que le jazz est un roman. Le Québécois Jonathan Gaudet suit cette piste en écrivant une histoire romancée absolument passionnante de la vie du bluesman Robert Johnson dont on ne sait presque rien, si ce n’est qu’il mourut à 27 ans, en 1938, dans des circonstances mystérieuses, après avoir écrit 29 chansons dont “Sweet home Chicago”, “Hellhound on my trail”, “Love in vain”. Le mythe s’est emparé de cette figure mystérieuse et tragique : en échange du succès, il aurait vendu son âme au diable, scellant son pacte à un lieu culte, un carrefour devenu mythique, qui lui aurait inspiré une chanson célèbre “Crossroads”. Deux images seules donnent corps à Robert Johnson que l’on ne connaît que par sa silhouette mince et ses longues mains fines. C’est peu pour raconter la vie d’un jeune homme ne vivant que pour la musique, un chanteur qui s’accompagnait à la guitare, jouant à la demande, dans la rue ou dans des juke joints, car dans le sud, pour entendre de la musique, il fallait souvent un musicien en chair et en os. La route et l’errance firent partie de son apprentissage du blues rural, roi du delta.

Obéissant à une contrainte qui se révèle astucieuse, l’auteur structure son récit en 29 chapitres dont les titres sont tout trouvés, puisqu’ils correspondent aux chansons composées par Robert Johnson. Ce qui n’est pas un mince avantage pour le lecteur néophyte mais aussi pour l’amateur de blues qui découvrent ainsi les chansons de Robert Johnson et peuvent plonger dans la musique de cet auteur-compositeur fécond. Objectif atteint et coup double puisque La ballade de Robert Johnson fait partie de la collection Musiques de la maison d’éditions marseillaise Le Mot et Le Reste.

Les écrits de Jonathan Gaudet balancent selon un mouvement imprévisible et implacable, au fil de ce qui semble une minutieuse enquête dans la mémoire des témoins survivants. Chaque chapitre donne en effet la parole à un personnage qui a connu Robert Johnson, de l’adolescence à sa mort, a partagé un épisode marquant à ses côtés. Et par leur regard et leur voix, se constitue un portrait fragmenté mais complet, recomposé au plus juste.

Paraphrasant Boris Vian dans l’avant-propos de L’écume des jours, “Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre”, le tour de force est de réussir à faire revivre ce personnage qui a existé et dont on ne connaît rien. Même dans la série des sept films documentaires produits par Martin Scorsese sur le blues, en 2003, pour le centenaire de la naissance de cette musique, Robert Johnson est rapidement évoqué. L’auteur offre une nouvelle existence au musicien, dont on découvre le caractère complexe, vif et tourmenté, rebelle intelligent, mû par un désir d’émancipation.

La musique occupe une place prépondérante du premier au dernier chapitre qui racontent l’organisation du concert à Carnegie Hall, en 1938, sur une idée du producteur John Hammond qui avait programmé Robert Johnson. Intitulé “From spirituals to swing”, ce concert devait faire le lien entre gospel et jazz, chants traditionnels et swing des grands orchestres modernes, avec des musiciens blancs et noirs sur scène, dans ce temple de la musique classique. Ce qui était loin d’être évident comme le montre le prêche rageur du Révérend Whitfield, opposant le gospel au blues profane et obscène, musique du diable, dans If I had possession of The Judgment Day. Certains chapitres introduisent des musiciens contemporains du guitariste comme Willie Brown, Son House dans Preachin’ blues ( Up jumped the devil) qui évoque la naissance du mythe . L’idée du pacte avec le diable est forgée par un journaliste dans Cross Road blues. On assiste à l’enregistrement d’une maquette en 1936 par H.C. Speir, découvreur de talents depuis son magasin de disques de Jackson ( Mississipi), dans Stones in my passway. Mais c’est Ernie Oertle qui fit graver à Robert Johnson, sa première galette pour Brunswick à San Antonio (Walkin’ Blues). On découvre enfin le récit haletant du traquenard dans lequel tombe Johnson, victime d’un mari jaloux, raconté par l’harmoniciste Sonny Boy Williamson (Malted Milk).

Avec cette construction savamment tissée à partir de rares éléments d’une vie qui s’est achevée trop vite, l’auteur donne à ce personnage imaginé une vérité historique et une certaine innocence. Il signe un roman très visuel, façon road movie. Un biopic potentiel dont les épisodes accrocheurs devraient inspirer des cinéastes. Ses inventions romanesques sont si plausibles qu’elles pourraient être authentiques. Ce récit plein de vivacité est aussi prétexte à une réflexion désenchantée sur la situation des Noirs dans le Sud, la vie épuisante sur les plantations. La condition dramatique des femmes donne lieu à des descriptions pleine de compassion de la mère, la soeur et de la femme de Robert Johnson morte en couches.

Faisant preuve d’une audace formelle des plus convaincantes pour retracer l’itinéraire trop vite interrompu d’un être doué, “un garçon qui voulait avaler le monde” et qui devint une légende, Jonathan Gaudet a réussi un livre inspiré et créatif que l’on abandonnera à regret, une fois terminé.

 

Sophie Chambon

 

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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 16:24
Jean BUZELIN  Sister Rosetta Tharpe la femme qui inventa le rock and roll

 

 

Jean BUZELIN

Sister Rosetta Tharpe la femme qui inventa le rock and roll

Preface de Philippe Bas-Rabérin

Editions AMPELOS éditions Ampelos | éditeur de combats (editionsampelos.com)

 

Sister Rosetta tharpe Gospel Complete sister rosetta tharpe vol 7 1960 - 1961 - dernier volume - Frémeaux & Associés éditeur , La Librairie Sonore (fremeaux.com)

 

Grâce à l’ami Jean Buzelin, fin connaisseur de toutes sortes de musiques dont le jazz, le gospel, le blues et la chanson française, Rosetta Tharpe a enfin sa biographie en français.

Voilà un petit livre formidable, sorti chez les éditions Ampelos qui réhabilite Sister Rosetta Tharpe (1915-1973) qui a subi une traversée du désert de plus d’un quart de siècle. Enfin intronisée au Rock And Hall of Fame en 2018, les sept volumes de son intégrale sont parus chez Frémeaux& Associés qui fait un travail remarquable dans la conservation du patrimoine musical.

Qui était Sister Rosetta Tharpe? L’une des plus grandes chanteuses de gospel, rivale de la grande Mahalia Jackson, qui débuta, en pure autodidacte, aux côtés de sa mère dans des tournées d’évangélisation, en s’accompagnant de sa guitare.

Son originalité est d’avoir su relier le gospel au blues et au jazz puisqu’elle se lança un temps dans une carrière profane, débutant au Cotton Club avec Cab Calloway, ou sur la scène de l’Apollo de Harlem où elle introduisit des chants sacrés. Elle rejoint un temps l’orchestre de Count Basie et tourne aux côtés de Benny Goodman! Elle accompagne son chant d’un jeu de guitare mordant, très rythmique et à la sonorité presque rock and roll avant la lettre. En 1939, le magazine Life titre “la chanteuse qui swingue les mêmes chansons à l’église et au cabaret”.

Sister Rosetta Tharpe - Lonesome Road (1941) | Soundie - YouTube

Elle parvient en effet à swinguer le gospel mettant à profit son expérience sur la scène jazz. Elle devient très vite la première vedette du disque de gospel et enregistrera pour Decca, Verve, Mercury, connaissant une célébrité nationale.

Bien que créatrice d’une nouvelle expression vocale populaire, issue de ce double apport religieux et profane “a secular gospel music”, elle sera obligée d'abandonner sa carrière profane mais elle réussit cependant à garder son autonomie de holly roller singer et parvient à ne pas changer son style bluesy et swingant. Au sommet de sa gloire entre 47 et 51, l’âge d’or du gospel, elle tourne avec son quartet de Rosettes dans le sud ségrégationniste avec un chauffeur blanc pour contrer les lois Jim Crow ( on se croirait dans le film Green Book). Ambassadrice du gospel en Europe, elle vit une aventure triomphale et en France, chante même en première partie de Trenet en 1958! Son influence sur les chanteurs de rock des années cinquante (blancs et noirs ) et sur la génération des groupes de rock britanniques des années soixante, passionnés de blues, explique sa réputation de “marraine du rock and roll”.

Jean Buzelin donne à voir en quoi une communauté s’est inventée un mode de vie dont la religion est essentielle dans la construction de soi. Femme noire et chanteuse dans une de ces églises noires, souvent très conservatrices et puritaines, n’était pas une position facile. Elle fut souvent tiraillée entre ses racines, sa foi évangélisatrice et une nature très spontanée, la chair (trois mariages) et l’esprit, la lutte collective et une carrière indépendante. Sa quête demeura cependant spirituelle, guidée par un chant lumineux et des qualités réelles de musicienne.

Appuyant sa recherche sur une documentation précise dont une interview de François Postif pour Jazz Magazinen°35 et le travail de Jacques Demêtre pour Jazz Hot, Jean Buzelin réussit un portrait saisissant de vitalité et rend justice au talent de cette femme forte, déterminée, à la personnalité solaire. On croit entendre la voix de cette Sister “admirablement placée”, soprano légère, entre foi, enthousiasme et vigilance.

Un livre absolument recommandé  pour pénétrer la complexité des musiques noires et se familiariser avec le gospel en particulier.

 

Sophie Chambon

 

 

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20 janvier 2021 3 20 /01 /janvier /2021 17:21
FRANK MEDIONI- LOUIS JOOS  UNE HISTOIRE DU BEBOP

FRANK MEDIONI- LOUIS JOOS

UNE HISTOIRE DU BEBOP

Charlie. Dizzy. Miles. Kenny. Bud. Monk. Et les autres.

Editions du Layeur 2020

Nouveautés | Éditions du layeur (edtionsdulayeur.com)

Éditions Du Layeur | Beaux livres | France (edtionsdulayeur.com)

 

Noël est passé mais il est toujours temps de se faire plaisir et/ou d’offrir un beau livre sur un sujet passionnant, l’irruption d’un style musical qui révolutionna l’histoire de la musique aux Etats-Unis. Le bebop a donné au jazz ses lettres de noblesse, il semble revenu à la mode, question de cycle. Dizzy Gillespie aurait eu cent ans en 2017, Charlie Parker en août 2020.

Une histoire du bebop sortie aux Editions Du Layeur se déploie dans un livre élégant et aéré, entre respect des faits, chronologie souple et espace poétique de la peinture. Un grand plaisir de lecture, 268 pages de texte et d’images rares, agencées de façon surprenante, mettant en avant le regard d’un peintre autant que l’histoire d'un mouvement et de ses figures créatives. Le jazz, dans les livres d’art, c’est du noir et blanc et souvent de belles photos au cadrage précis. A moins que ce ne soient comme ici, de sublimes planches encrées qui mettent en musique le texte dans un écrin unique. Une très belle conception graphique (Eloïse Veaute), un design qui joue avec la typographie, le blanc et le noir et les pleines pages de Louis Joos, peintre et pianiste de jazz qui résume à lui seul les affinités sélectives entre expressions graphiques et musicales.

Attardons-nous sur ses encres, faites de soupirs, de silences, jamais de repentirs, qui n’illustrent pas au sens classique, le texte vif et documenté de Frank Medioni sur la révolution musicale, à New York, dans les années 40, qui traça une ligne de partage entre jazz classique (la Swing era et ses big bands, une musique de danse et d’entertainment) et le jazz moderne.

Comme dans une vraie association, des complicités se créent entre deux disciplines différentes. Alors que Frank Medioni rend compte de la complexité de cette révolution mélodique, harmonique, rythmique, les aplats sombres, les traits à vif, le geste continu, le surgissement du travail conçu sans vrai scénario de Louis Joos restituent la vie des boppers. Tous deux font revivre au fil des pages, les figures majeures, la puissance de  jazzmen que l’on reconnaît à des accessoires ou détails : le météore Charlie Christian, Bud et Monk, les pianistes phare du bop, Kenny Clark le batteur qui ouvrit la voie à toute une génération, Mingus, et une mention spéciale pour Charlie Parker, un aventurier au sens de Debord, à savoir “celui qui fait arriver l’aventure”. Peu de femmes, le nom de Sarah Vaughan apparaît astucieusement sur les marquises des clubs.

Louis Joos livre ses encres d’un noir profond où les contours ne sont pas cernés, où le noir et blanc s’affrontent sans cesse sur le champ de la page. Une juste traduction, soulignée par le texte, de la vie des musiciens en club, du rythme épuisant des concerts (Sex, drugs & bebop), de la force du collectif à l’oeuvre de l’intensité, la violence douloureuse de la vie de  musiciens en proie au racisme et à une farouche ségrégation (le bruit de la matraque du flic … sur le crâne de Bud Powell). On partage la vision du Harlem de ces années-là, la vibrante évocation des rues (la 52ème), les clubs, le Minton’s Play house crée l’événement, avant que l’histoire ne se fasse à l’Onyx (l’acte de naissance du bop) avec Dizzy dont le titre de l’autobiographie joue avec le rebond To be or not to bop. Il est vrai qu’il est insurpassable quand il s’agit de “Groovin high”, de “Salt peanuts”, chevaux de bataille du bebop. Bird et Dizzy sont liés à jamais, musicalement, mais le bebop est oeuvre collective. S’il s’attarde bien volontiers sur ses singuliers chefs de file, Frank Medioni cite tous les autres, la liste est longue et ne passe pas sous silence les seconds couteaux. (p.148).

Première expression d’une musique libérée, expérimentée lors de jazz sessions redoutables, cette “musique pour musiciens” est allée de pair avec les créations de la Beat Generation de Ginsberg, Ferlinghetti et évidemment Kerouac. Frank Medioni, en hommage à cette musique inouïe, au sens premier, d’homme en quête de liberté, a la bonne idée de citer le 239 ème chorus du Mexico City Blues, mais aussi “Rentrant à pied avec Charlie Parker” de Bob Kaufman.

La France n’est pas oubliée dans la dernière partie du livre, avec la guerre fratricide du jazz entre figues moisies et raisins verts, la naissance du schisme entre Delaunay et le pape Panassié. Le livre se termine d’ailleurs sur les bulles du pape, signées par les faux prophètes du jazz, à savoir Delaunay, Hodeir, Vian, dans le numéro de Jazz Hot de 1950. Le jazz à Saint Germain des Prés, toute une époque qu’anime le très actif Boris Vian, chantre du be bop.

Frank Medioni a réalisé un travail précis et précieux qui conviendra aux amateurs éclairés mais constituera une vraie découverte pour les non initiés comme le souligne judicieusement dans sa préface le roi René, notre René Urtreger. Le lyrisme de Louis Joos épouse parfaitement le sujet, la vie d’êtres passionnés, tendus vers la réalisation d’un objectif essentiel, la création de leur musique.

Il n’est pas superflu en ces temps d’inquiétude de se faire plaisir, de s’évader à travers un regard double, même tourné vers le passé.

Sophie Chambon

ÉDITIONS DU LAYEUR - BEBOP ♫ - YouTube

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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 17:47
  MAXINE GORDON    DEXTER GORDON SOPHISTICATED GIANT

MAXINE GORDON

DEXTER GORDON SOPHISTICATED GIANT

 

EDITIONS  LENKA LENTE

Traduction de Philippe Carrard

Photographie de couverture de Joseph.E. Norman

 

Dexter Gordon de Maxine Gordon / Editions Lenka lente

 

Connaît-on vraiment Dexter Gordon?

L’histoire d’un phénix qui renaît de ses cendres, d’un homme d’un mètre quatre-vingt-quinze, incarnation du cool, qui a adapté le langage du bebop au saxophone ténor, est tombé dans la drogue, a passé presqu’une décennie en prison, a refait surface , pour jouer mieux que jamais. Et a été dirigé par le metteur en scène Bertrand Tavernier en 1986 dans Round Midnight, ce qui lui a valu une nomination à l’oscar!

Maxine Gordon, la veuve du saxophoniste, historienne et archiviste était la personne la plus indiquée pour raconter le récit d’une vie, une histoire humaine et professionnelle. Elle comble ainsi le vide, faisant preuve d’une tendresse réelle pour tous les défricheurs, pas toujours reconnus.

Merci aux éditions Lenka Lente de publier la traduction française de cette biographie, empathique forcément, mais qui a le mérite d’une intime et inégalable connaissance du personnage et de sa musique. Elle remet Dexter à sa juste place, l’inscrit au mieux dans l’histoire du jazz, en insistant sur sa personnalité, celle d’un individu qui tente de s’affirmer dans un monde peu enclin à lui faire place, en citant ses propos, reproduisant des fragments de ses textes fort bien écrits: la musique prend corps, le livre d’histoire devient un précieux document qui dépeint cinq décennies de la vie du jazz, l’économie du bebop, le rôle des syndicats, l’emprise de la drogue et l’acharnement de la police envers les consommateurs (plus encore que les dealers), le manque de sécurité dû à la ségrégation.

Plus qu’une somme érudite ou un travail de musicologue, au fil des vingt chapitres qui structurent son évocation qui file comme un roman et se lit comme tel, elle fait la part belle aux anecdotes, aux entretiens et aux souvenirs de nombreux musiciens. Car la vie de Dexter Gordon est exemplaire d’une époque, de sa communauté de musiciens, de tous ces grands jazzmen du passé dont Sonny Rollins dit qu’ils sont toujours là. 

Un éclairage passionnant pour tout amateur de jazz, car elle parvient à rendre ce qui constitue l’essence de la musique de ce saxophoniste, compositeur fécond. Le suivant pas à pas, elle retrace son parcours de “La saga de Society Red” ("Society Red" était son surnom), de sa famille peu commune (son père, docteur, recevait Duke Ellington et Lionel Hampton, son premier employeur quand il quitte à dix-sept ans son foyer de Los Angeles) puis cite ses débuts, engagé par Armstrong, Billy Eckstine…D’un jeune ténor très prometteur dans le style de Lester Young (il allait jusqu’à poser en tenant son sax incliné de la même manière), il deviendra le premier bopper du ténor, même si le premier solo lui est disputé par Teddy Edwards. Il devient l’un des représentants de ce nouveau style et on se souvient de duels acharnés, de poursuite héroïque The Chase ( 12 juin 1947 enregistré sur Dial) avec Wardell Gray qui disparut tragiquement peu après.

Certains chapitres sont forts comme celui où le piège de la drogue se referme sur Dexter ; il disparaît près d'une décennie et c'est son retour avec l’enregistrement du bien nommé “The Resurgence of Dexter Gordon”, l’écriture de la bande son de la version californienne de la pièce The Connection, où entre les scènes, les musiciens jouent live. 1962 est l’année où il passe le cap, monte son quartet et enregistre pour Blue Note avec Rudy Van Gelder le mémorable Go! Avec “Cheese cake”, une des compositions-test pour tout sax ténor (1). Après un exil en Europe, en France et surtout au Danemark où il s’installe (une rue de Copenhague porte son nom), il fait son grand retour au Village Vanguard de New York en 1976, avec les enregistrements pour le producteur Michael Cuscuna de Home coming!

La dernière partie de sa vie serait plus morne si elle n’était marquée par son rôle dans le film de Bertrand Tavernier Round Midnight, en 1986 : s’inspirant de la vie agitée de Bud Powell à Paris, aidé par Francis Paudras, le scénario évolue vers une fiction autour d’un saxophoniste créé de toutes pièces, Dale Turner qu’incarne Dexter avec talent car il se souvient de son séjour à Paris en 1962, où il joua au Blue Note et enregistra avec Bud. Sa performance lui vaudra d’ailleurs une nomination aux oscars, prédite par Martin Scorsese. Film d’autant plus remarquable que toute la musique fut enregistrée live pendant le tournage! Dexter eut donc sa nuit aux oscars mais il se fit doubler par Paul Newman pour La Couleur de l’argent du même Scorsese!

Remarquable  est donc cet essai pour rétablir une vérité : l’histoire de Gordon serait incomplète, se résumant à des instantanés éparpillés, des clichés comme celui iconique d’Herman Leonard qui le saisit dans une volute de fumée. D’autant que la nonchalance naturelle du personnage, sa philosophie particulière de la vie ne le poussaient pas à la concurrence. C’était un "brave type" peu envieux, appréciant les coups heureux du sort, il ne revendiquait rien, avait une élégance naturelle physique et morale. Maxine Gordon rétablit la continuité d’une existence originale, dédiée au jazz et remet en lumière un sacré musicien, géant du jazz. Jamais le terme ne fut mieux choisi… Un livre que l’on découvre avec bonheur et que l’on vous recommande, vous l’aurez compris!

 

NB: Ajoutons des photos originales et toujours saisies sur le vif comme celle avec la copine d’enfance, la tromboniste Melba Liston... et une bibliographie précise d’auteurs anglophones évidemment!

(1) Encore qu’un saxophoniste de mes amis précise que le vrai piège  pour un saxophoniste est dans le “Fried bananas” de l’album éponyme de Prestige, en 1969.

 

Sophie Chambon

 

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