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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 10:35
Henri et Pablo CUECO  DOUBLE VUE

 

Henri et Pablo CUECO

DOUBLE VUE

VOL DANS LA NUIT/LE GANG DES PETITS VELOS

 

https://www.qupe.eu

https://www.qupe.eu/livres/double-vue/

 

Après son savoureux Pour la route qui comptait et racontait les bistrots du 3ème arrondissement, fréquentés par le musicien Zarbiste Pablo Cueco, voici que sort, toujours dans la petite mais excellente maison d’édition Qupe, ce Double vue qui change radicalement de thématique et nous emmène, pas loin d’Epinay, Villetaneuse, Deuil, Sarcelles et autres délicieuses bourgades de la banlieue nord, lors d’une soirée d’été de 2001 qui aurait pu mal finir, style Le Bûcher des Vanités.

Une présentation originale, ludique et inspirée, qui narre selon la technique du double point de vue, le vol à l’italienne ou à l’arraché survenue à la famille de Pablo Cueco, un soir d'été caniculaire, en rentrant dans leur banlieue. Il suffit de retourner le livre pour retrouver, en miroir, après celle de Pablo, Vol de nuit,  l’autre version des faits, celle de son père Henri (écrivain, militant, peintre de la figuration narrative), intitulée Le gang des petits vélos. Le père et le fils font un compte-rendu, sensiblement différent, de ce fait divers qui  se termine bien somme toute…

Puis père et fils remontent le temps ou le poursuivent, à partir de cette fin août 2001, avec les souvenirs de certains événements décisifs comme la journée du 11 septembre 2011 ou des anecdotes plutôt nostalgiques de manifs.

Tous ces fragments, a priori disparates, liés par une certaine chronologie, qui tient du journal, finissent par créer, sinon un récit, du moins des moments forts, des traces indélébiles liées à la mémoire du père. Une complicité partagée, encouragée même par le père, des souvenirs sans pathos ni déballage, sans photos, plutôt un retour sensible, émouvant, un devoir de mémoire envers des notes non publiées du père qui ne resteront pas dans un tiroir.

Pulsions de vie et émotions fortes : à la mort d’un être aimé, on s’accroche, on donne du sens à tout ce qui fait retour. L’intérêt supplémentaire de ce petit opus est de donner une relecture, une réécriture à quatre mains. De partager encore, au delà de la mort.

Ecrire dans la foulée ce que ces mêmes faits vous inspirent est une formidable idée qu' a saisie Pablo Cueco. En fracturant la narration, court le fil de la vie et ainsi s’aménage, à coeur ouvert, la continuité de la famille. Et ce n’est pas un hasard de retrouver ainsi gravés à jamais, les derniers mots de la version paternelle :

Je me soigne aux histoires. Ça fait trois fois au moins que j’écris ces conneries de la maison. C’est comme les frères. C’était sinistre, épouvantable, mais ça nous faisait rigoler. Dans les réunions de famille, quand on a bu un peu, on se les raconte encore et ça fait rire à tous les étages des générations encore en vie. Bientôt ce sera notre tour, on nous racontera et ça sera toujours ça de vie qui nous restera...

Sophie Chambon

Henri et Pablo CUECO  DOUBLE VUE

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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 15:27


Pierre FARGETON, « Mi-Figue, Mi-Raisin, Hugues Panassié - André Hodeir, correspondance de deux frères ennemis (1940-1948) suivi de Exégèse d’un théologien du jazz, la pensée d’Hugues Panassié en son temps ».

Editions Outre Mesure. Collection Jazz en France.
Septembre 2020. 540 pages.


Le titre fait évidemment référence au conflit idéologique qui déchira la jazzosphère française de l’après-guerre 39-45 lors de l’avènement du be-bop entre les « figues moisies », traditionnalistes avec Hugues Panassié en chef de file, et les « raisins aigres », progressistes comptant parmi leurs leaders, Charles Delaunay, Frank Ténot, Boris Vian, mais aussi André Hodeir.

 

Les échanges de lettres entre Panassié et Hodeir nous étaient connus. Le jeune Hodeir (19 ans) avait dès 1940 contacté son aîné de neuf ans, auteur de Le Jazz Hot en 1934 et pilier du Hot Club de France pour lui demander conseils et avis.Mais leur teneur exacte nous en restait jusqu’à présent inconnue. Une partie du voile est aujourd’hui levée grâce à l’universitaire Pierre Fargeton, auteur d’une biographie d’André Hodeir (André Hodeir, le jazz et son double. Ed Symétrie. 2017.), couronnée par l’Académie du Jazz. Au décès d’André Hodeir (1921-2011), Fargeton a retrouvé dans les archives de ce dernier les lettres d’Hugues Panassié (1912-1974), exactement 43, dont 38 échangées entre 1940 et 1942 et 5 pour la période 1947-1948 quand faisait rage « la guerre du jazz ».


Certes, il manque les écrits d’André Hodeir sur lesquels le mystère reste entier (ont-ils été jetés, brulés ou simplement égarés ?). Cette « moitié de correspondance » selon les termes de Pierre Fargeton n’en reste pas moins un document rare et éclairant sur la relation entre deux hommes qui passera d’une « complicité de jeunesse » à un affrontement idéologique « farouche et définitif » en 1948 quand André Hodeir assure la rédaction en chef de Jazz Hot.


Chacune des lettres présentées bénéficie en effet de notes riches de l’auteur permettant de mettre en situation les propos d’Hugues Panassié. Globalement, la teneur de ces lettres passe d’annotations minutieuses et argumentées de disques, en réponse aux questions d’André Hodeir, dans la première période (1940-42) à des propos virulents, voire insultants à l’égard des « progressistes » que sont Delaunay, Ténot, Vian (qualifiés entre autres noms d’oiseau de « nullités ») dans les années 47-48.
Après qu’Hodeir ait mis en doute la sincérité de Panassié dans cette guérilla bourbeuse voire fangeuse, la correspondance s’arrête au printemps 1948 (« Puisque vous désirez interrompre là notre correspondance, interrompons », écrit le 17 mars Panassié).  

 

 Dans cette « brique » de plus de 540 pages, plus des deux tiers sont consacrées à une « exégèse d’un théologien du jazz ». Sur la base des écrits d’Hugues Panassié, Pierre Fargeton se livre à une analyse à partir du questionnement suivant : « quels principes préexistants, dans un esprit profondément religieux, vont pousser le jeune homme de 18 ans qui entre en critique musicale à plaquer sur son objet une vision du monde  qui n’avait nullement besoin du jazz pour exister et qui pourtant, au prix de contorsions intellectuelles plus ou moins paradoxales, va faire de celui-ci (le jazz) le symbole par excellence de la contestation du monde moderne ».


L’ouvrage, une somme d’informations, s’achève par un coup de projecteur sur la vie personnelle d’Hugues Panassié entre 1936 et 1947 (date de la scission dans le jazz français entre conservateurs et progressistes). « Alors que la catholicité exemplaire dont se réclame Panassié pourrait laisser supposer une vie aussi exemplaire sur le plan de la morale chrétienne du temps, sa vie privée, note l’auteur, regorge au contraire de turpitudes, d’opprobres et de scandales successifs ». Le lecteur est ainsi conduit à suivre par le menu une chronique de la vie sentimentale agitée du « Pape de Montauban », ses relations orageuses avec son épouse, Lucienne qui mènent à un divorce en 1947, sa passion pour Madeleine Gautier, sa maîtresse depuis les années 30, épousée en 1949.

 

De la chronique musicale à la rubrique des faits divers avec une incursion dans la religion et la politique, cette immersion dans la vie d’Hugues Panassié vous saisit, vous irrite, vous révolte, vous intrigue. Pierre Fargeton nous livre une étude qui fera date dans l’histoire du jazz en France.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 


 

 

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 13:44
BEATLESTONES  Un duel, un vainqueur

BEATLESTONES  Un duel, un vainqueur

Le Mot et le Reste

https://lemotetlereste.com/musiques/beatlestones/

 

Puisque l’été est le temps de la vacance de l’esprit, propice à toutes sortes de jeux plus ou moins futiles, d’établissement de listes (films cultes, séries à conserver dans notre mémoire collective, meilleurs podcasts), faisons une exception et laissons de côté très momentanément le jazz. Pour revenir, par la grâce d’un livre écrit à quatre mains pour les éditions marseillaises du MOT et du RESTE, sur cette question qui agite régulièrement le petit monde de la musique pop rock Etes vous Beatles ou Stones?

En général, il est difficile de ne pas choisir son camp et la discussion tourne court, après avoir balancé une liste (encore une!) de titres déterminants. On sait bien cependant qu’au delà de l’engouement suscité à l’époque, (Beatlemania contre Stonefuria), ces groupes ont laissé une empreinte durable, les Stones gagnant haut la main la palme de la longévité. Il n’est donc pas vain de revenir sur les apports historiques, sociaux, voire politiques des deux géants britanniques!

Les auteurs Yves DELMAS et Charles GANCEL, chefs d’entreprise reconnus, s’avèrent aussi experts dans cette passionnante étude comparative, à coup d’arguments irréfutables, de chiffres et de faits historiques révérés. Un critique de bonne foi n’a d’autre droit et devoir que de saisir l’opportunité d’une comparaison entre les talents respectifs des deux groupes en les jugeant sur pièces! Il ne montrent aucun sentimentalisme niais ni aucune bouffée nostalgique, mais le suspense sera de courte durée,  la comparaison vite biaisée, annonce rapidement une préférence nette pour l’un des groupes. Le résultat final de cette très sérieuse “battle” ne vous étonnera pas si vous lisez le livre. Mais ne vaut-il pas mieux prendre un angle du vue, choisir une position d’attaque que l’on conforte, consolide et qui va s’avérer plutôt rigoureuse dans sa défense et illustration? Si j’ai aussi le même parti pris, tous deux arriveront à convaincre leurs adversaires, les tenants de l’autre bord, par des démonstrations logiques, solidement étayées.

Il ne s’agit pas d’une biographie hagiographique, d’une histoire des Beatles ou/et des Stones, d’un gros pavé qui vous apprend tout jusqu’aux plus intimes potins avec révélations crapoteuses, mais d’une authentique recherche quasi-scientifique. Sous une forme ludique et claire, ce livre est instructif, voire didactique! Vous pourrez damer le pion à n’importe quel amateur, même éclairé sur le sujet, qui, en général, et c’est là où le bât blesse, connaît beaucoup mieux un groupe que l’autre! Nos deux auteurs eux connaissent parfaitement les deux camps, et se demandent si cette rivalité n’a pas été créée artificiellement par un marketing ingénieux. “Les années soixante, en les opposant, les associent, couple tumultueux et indissociable qui a su mettre en musique et en mots une époque.” Beatles et Stones se sont d’ailleurs prêtés au jeu qui opposait les premiers, gentils garçons, gendres parfaits aux seconds, “bad boys” qui ne souriaient jamais, et ne semblent toujours pas atteints par la limite d’âge! Si les Stones se placent contre les Beatles, ils sont vraiment tout contre et leur parcours en est indissociable.

On revit avec plaisir cette incroyable décennie à la vitalité impensable. En décortiquant le travail des musiciens, Yves DELMAS et Charles GANCEL passent en revue l’évolution des musiques respectives, les influences, la concurrence de la scène, les intros marquantes, le meilleur guitariste, le plus grand bassiste, le batteur génial sans nécessaire solo, l’opposition des Glimmertwins ( Jagger/Richards) aux frères ennemis ( Mc Cartney/ Lennon), l’orientation politique, les paroles des chansons, la pochette la plus innovante et jusqu’à la communication très étudiée via les logos des groupes! A la fin de chaque chapitre, s"impose la conclusion logique sur le point traité. Sans mauvaise foi. Un sans faute! Basé sur des interrogations pertinentes et des réponses parfaitement documentées, vous aimerez ce livre que vous soyez connaisseur de la musique des Beatles, des Stones, ou pour les plus jeunes, que vous ayez juste entendu Blur ou Oasis, et assisté à un concert des Stones avec parents ou/et grand parents; ce Beatlesstones, un duel un vainqueur propose une découverte d' une histoire déjà ancienne où la musique était en ébullition constante…

Sophie Chambon

 

https://music.youtube.com/watch?v=NCtzkaL2t_Y&list=RDAMVMNCtzkaL2t_Y

 

 

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6 août 2020 4 06 /08 /août /2020 08:11
MATHIEU FERYN    Where is the jazz?

 

MATHIEU FERYN

Where is the jazz?

Une approche communicationnelle des mondes du jazz (2000-2020)

EDITIONS L’HARMATTAN

Communication et civilisation

http://www.editions-harmattan.fr

La préface annonce la couleur: le jazz, devenu un objet d’étude à lire et à écouter, s’enseigne à l’université. Son étude est souvent abordée dans le champ des sciences humaines et sociales. Mathieu Feryn, jeune enseignant chercheur en S.I.C, à l’université d’Avignon et des pays du Vaucluse, s’engage à le prouver mais pas en tant que musicologue. Pour le néophyte, précisons que son domaine de recherche concerne les Sciences de l’information et de la communication qui diffèrent de la sociologie, à laquelle on pourrait cependant les rattacher.

A l’approche ontologique, plus traditionnelle “Qu’est ce que le jazz?, il préfère s’intéresser à la question Où est le jazz? en France depuis 20 ans, travaillant sur des concepts-clés définis au préalable, décrivant les caractères du jazz, son objet de recherche,  en s’appuyant sur des outils très solides.  Il étudie les acteurs (programmateurs, musiciens et musiciennes, publics), l’évolution fine des pratiques et s’interroge sur l’existence d’une communication spécialisée, voire institutionnalisée, propre au jazz, en analysant les discours des industries culturelles et des acteurs de l’opinion.

L’avant-propos éclaire les enjeux de la rédaction de cette thèse en décrivant le parcours personnel et professionnel de l’auteur. Cette réflexion auto-ethnographique, partie de sa pratique de l’accordéon aux recherches en SIC en passant par la radio et le journalisme, est du domaine de l’intime; elle pourrait passer pour une introspection quelque peu suspecte. Mais en fait, l’immersion de la sphère privée dans un travail universitaire strictement codé est original pour le lecteur et accrocheur. Analysant les expérimentations au travers de ses propres pratiques, se situant lui même au croisement de disciplines diverses entraîne une approche élargie, jouant avec les variations du couple Insider/Outsider.

Dire que cette thèse se lit comme un roman serait tromper le lecteur mais elle expose clairement, sans abuser du jargon universitaire, les dynamiques internes de circulation de l’information jazzistique, la valeur économique et les modalités de partage de celle-ci,  les pratiques de sortie des publics (clubs, festivals, lieux plus informels, tous les espaces potentiels de circulation du jazz jusque dans une logique événementielle).

Sa réflexion sur le temps et l’espace d’écoute du jazz insiste sur l’approche qualitative et quantitative des pratiques artistiques et culturelles selon les contextes, d’où l’observation d’une porosité croissante des catégories, entre par exemple, un jazz créatif et un jazz commercial, la position de leader/ sideman, pu celle d'auditeur/musicien amateur….Sans trop exagérer, il existe presqu’autant de tribus, de communautés de musiciens que de spectateurs!

S’appuyant sur des outils de mesure solides (une banque de données de 5000 récipiendaires de prix et diverses récompenses,  divers indices de notoriété, 300 instruments et familles d’instruments, 50 lieux de diffusion sur 15 ans), ce travail a demandé cinq années d’enquête ethnographiques : “a labour of love” mais un labeur colossal pour prouver l’importance du jazz qui ne se limite pas à une poignée d’étoiles, tant l'hétérogénéité de parcours des musiciens est grande. En dépit d’une certaine difficulté à communiquer sur le jazz comme expérience culturelle à part entière, il devient aussi une attitude, un art de vivre des publics intéressés, après une formation au long cours du goût et de l’écoute. On entre un peu dans le jazz par hasard, vu sa faible médiatisation, toujours biaisée, mais les sociabilités familiales et amicales vont renforcer la pratique d’écoutes et de sorties jusqu’à des “prescriptions quasi sentimentales”. L’ambiance revêt aussi un caractère parfois fondamental dans sa représentation, selon les époques de la vie. Il existe aussi un possible engagement dans cette musique, par l’expérience associative, bénévole, militante même, jusqu’à un investissement professionnel parfois, passant  ainsi de l’autre côté du miroir !

L’analyse est menée de façon comparative entre artistes et publics par des enquêtes dans  les divers espaces publics d’écoute du jazz, par des questionnaires administrés auprès des types de publics et une série d’entretiens auprès des musiciens, programmateurs, journalistes. 

Voilà un livre soigné des éditions reconnues et spécialisées L’Harmattan, de la belle ouvrage, avec une bibliographie largement ouverte de Max Weber à Pierre Bourdieu, Merleau Ponty au tandem Carles Comolli, sans oublier Walter Benjamin ou P.Veyne.

Cette étude aussi sérieuse que clairement exposée souligne l'intérêt de recherches sur le jazz, cette musique "savante" du XXème siècle, dont l’importance a  souvent été négligée par les media, ou du moins survolée. Un écosystème passionnant qui a sa vie propre, son organisation et sa fragilité ! Quand on s’intéresse au jazz, la lecture de cet opus copieux de 479 pages s’avère non seulement actuelle, mais instructive par cette démarche volontaire, qualitative et quantitative,  cette description de pratiques aussi bien artistiques que culturelles. Comment l’individu se dynamise-t-il et évolue-t-il au sein de ces dispositifs? Enfants, adolescents, adultes, que faisons-nous du jazz, avec le jazz? Que nous procure cette musique? Peut-elle changer notre vie? Voilà des interrogations qui ne peuvent ici nous laisser indifférents...

Sophie Chambon

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12 mai 2020 2 12 /05 /mai /2020 16:41
LITTLE LOUIS

 

CLAIRE JULLIARD

LITTLE LOUIS

ROMAN 240 pages

Sortie le 5 mars

LE MOT ET LE RESTE

www.lemotetlereste.com

 On sait que le jazz est un roman depuis Alain Gerber. Claire Julliard, journaliste littéraire et autrice entre autres de la biographie chez Folio de Boris Vian, reprend le flambeau et nous livre une histoire pleine de bruit et de fureur, un conte merveilleux qui aurait pu virer au tragique tant Little Louis n’était pas né sous les meilleurs auspices. Sa vie ne fut pas “a bed of roses” et l’ image de clown jovial qui lui collait à la peau, lui porta tort, lui qu’on accusait de servir la soupe aux Blancs. Quand on chante “Black and Blue”, on ne sourit pas tous les jours à la vie. Celle qui fait oeuvre de romancière, à partir de sources précises et du journal d’Armstrong, réécrit l’enfance du trompettiste, ses jeunes années, en 21 chapitres animés, à la façon d’un entretien, comme si Louis nous parlait. Depuis sa naissance supposée le 4 août 1900,  à Perdido, rue du quartier noir de la Nouvelle Orleans,  jusqu’à son départ en 1922 pour le Nord et Chicago afin de rejoindre son maître, celui qui lui a tout appris, King OLIVER, le roi du cornet! “Heaven, I’m in heaven” c’est le titre du dernier chapitre où, à 22 ans, il se croit arrivé au paradis! Les jeux ne sont pas faits pourtant!

Chez nous, c’était la nouvelle Babylone, le royaume du crime et de la dépravation” : on est tout de suite plongé dans une réalité sans fard, quand il découvre la rue, la violence mais aussi la fête comme tous les enfants pauvres, assis sur les marches de l’escalier de sa maison. Il fait très vite connaissance avec la ségrégation, les terribles lois Jim Crow, une expérience quotidienne de racisme ordinaire, même s’il refuse l’appellation d’Oliver Twist noir. C’est que la Nouvelle Orleans n’est pas Londres. A la fin de sa vie, il vivra dans un luxe (relatif), celui des anciens pauvres, mais il aura toujours la nostalgie des belles maisons blanches aux balcons de fer forgé, des effuves de magnolias, du District et de ses honky tonks, de Canal Street, des parades colorées, de la musique, des battles au coin des rues, des steamers qui remontent le Mississipi.

Chaque vie possède sa propre tonalité, son rythme. La mienne a commencé au son des fanfares de la Nouvelle Orleans. Ce sens de la fête culmine lors des enterrements, puisque la mort est le départ vers une vie meilleure, loin de cette ville poisseuse…. Il chantera plus tard, avec Billie Holiday, transformée en bonniche dans un horrible film made in Hollywood, sans aucun intérêt cinématographique, “Do you know what it means to miss New Orleans?” 

Dans Little Louis, on suit comment il fut envoyé très jeune, à 13 ans, dans une maison de redressement. Où comment un coup de pistolet, tiré en l’air, la nuit du Nouvel An 1913, changea l’avenir du jazz. Il fut littéralement sauvé par la musique, intégré dans la fanfare de l’établissement par Peter Davis, formation dans laquelle il occupera bientôt une place importante de cornettiste! Ce sera le début d’une longue carrière car il connaîtra vite le succès, la reconnaissance des autres musiciens et du public. Jusqu’à la fin. 

Roman de l’apprentissage, traversée initiatique, y compris de son éducation sentimentale, houleuse et compliquée, ce portrait vif et documenté se lit d’un trait, avec plaisir. On sera sensible à la manière dont l’auteur pointe ce qui constitue le talent, l’essence de l’art d’un musicien tout en resituant la naissance du jazz dans ce berceau sudiste.  La phrase de Philip Roth en exergue, “Let us remember the energy” s’adapte parfaitement au cas Armstrong: il a toujours su rebondir, s’adapter aux difficultés, célébrer la beauté du monde; il savait d’où il venait et ne l’a jamais oublié. Il n’a jamais perdu la joie de jouer et n’a donc jamais abandonné la pratique de son instrument, en dépit de sérieux problèmes de lèvres que connaissent tous les trompettistes, lui qu’on surnomma Satchmo “such a mouth”. Sa première trompette lui a donné comme une promesse de félicité, il en sortait ses sons vifs et moelleux, mais aussi perchés dans l'aigu, stratosphériques en final. Il pouvait jouer classique et ragtime, il était tellement virtuose et pourtant, il ne perdit jamais un trac intense d’où  ces images devenues des clichés, le montrant s’épongeant le front constamment!

On a un gros coup de coeur pour ce personnage formidable qui croyait en la vie et ne vivait (presque) que pour la musique. Bravo pour le travail de recherche de Claire Julliard, plein de tendresse pour ce génial défricheur, ambassadeur du jazz!

 

Sophie Chambon

 

 

 

 

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8 février 2020 6 08 /02 /février /2020 09:01
ROMAIN VILLET My Heart Belongs to Oscar

 

 

ROMAIN VILLET

My Heart Belongs to Oscar

Le Dilettante, avril 2019.

76 pages.

http://romainvillet.com/

Pièce pour un trio jazz, piano, basse, batterie, et un pianiste aveugle et disert”. Voilà qui est dit, dès l’introduction de ce petit livre passionnant, sorti chez Le Dilettante, en avril dernier, le second ouvrage de Romain VILLET qui comprend trois textes de longueur et d’intensité différentes.

Quant au titre, il se réfère à la chanson My heart belongs to Daddy, que reprit brillamment Oscar Peterson, immortalisée par Marylin, en 1960, dans le film de George Cukor Let’s make love, programme que suivit à la lettre Yves Montand (le Milliardaire du titre français). En fait, Romain Villet remet les pendules à l’heure, cette chanson est du grand, de l'essentiel Cole Porter, “l’un des plus grands pourvoyeurs de saucissons” de l’histoire de la musique et du jazz. Et Oscar Peterson aimait les standards plus que tout, en faisait sa matière première.

My heart belongs to Oscar est donc le texte (avec didascalies) qui accompagne la performance théâtrale et musicale du trio du jeune pianiste. On apprend tout ou presque du parcours, pour le moins original, de Romain Villet, de son authentique coup de foudre musical pour le géant Canadien, “le grand maharajah” du piano selon Duke, moins compositeur qu’improvisateur. La musique d’Oscar c’est du solide, du charnel, de la joie incarnée”, la certitude du geste, sans jamais la moindre fausse note. Petersen enchante le présent.

Romain Villet est dingue de ce virtuose du bonheur, à la discographie plus que généreuse et à la carrière impeccable. Sur scène, le pianiste se transforme en acteur, en pédagogue pour commenter avec humour ce qui va suivre, en insistant sur les fondamentaux de cette musique que l’on appelle le jazz : le swing et son essence, l’art du trio, l’improvisation.

En s'attardant sur le fait (qui lui fut reproché d'ailleurs) que Peterson n'invente rien, use de "trucs de jouage", ne fait que  retravailler éternellement les standards, Romain Villet va aussi à l’encontre d’éventuelles critiques : pourquoi reprendre Oscar Peterson, en faire l’objet de son spectacle? C'est ne pas comprendre que le seul engagement qui tienne, c’est celui du concert. Et ne rien saisir à l'histoire de Romain Villet, découlant d’une admiration passionnée, d’une obsession justifiée pour cet immense pianiste. Il ne se soucie guère de futur depuis qu’il se réserve pour la musique de l’instant. Ce miracle, sa vocation pour le piano et le jazz, il doit tout cela à Oscar et aussi ... à sa femme qui lui a fait écouter du jazz. Une révélation philosophique en un sens, qui a imprimé un sens tout autre à la vie du jeune homme,  lui a fait suivre une voie qui bifurque.

Entre deux sets porte ensuite sur la conversation, au bar, avec un interlocuteur tenace, un opposant chatouilleux, avec lequel le pianiste dialogue à fleurets mouchetés, revenant sur la fabrique de cette musique, paysage mental, état d’esprit? Et aussi sur ce que demande comme agilité d'esprit, l'improvisation, cette façon d'"habiter une structure au présent." (Barthes).

Le dernier texte développe enfin mais autrement sa conception du jazz, recensant de multiples interrogations qui démarrent toutes par Pourquoi le jazz?

Voilà pour le discours que sous-tendent trois formes d’écriture.  La forme, elle, est enjouée, rapide et ciselée, ludique avant tout. Les textes sont courts, libre explosion de mots, de jeux d’écriture qui fusent dans tous les sens, un festival d’esprit! On plaint le pauvre interlocuteur, qui, en face de Romain Villet n’en mènerait pas large, tant ses retours frappent fort et juste.

Cette écriture solaire, intense et fiévreuse ne nous donne plus qu’une envie, celle d’écouter le pianiste et son trio dans "What is this thing called love? " et "Hot house" qui ont la même grille d'accords, "There's no greater love", "People" et aussi dans ce singulier "You look good to me" que peu de musiciens osèrent reprendre après Oscar Peterson !

http://romainvillet.com/my-heart-belongs-to-oscar-a-la-tete-des-trains-77-le-29-fevrier/

Let’s face the music and dance!

 

Sophie Chambon

 

 

 

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5 janvier 2020 7 05 /01 /janvier /2020 20:24
STEVEN JEZO-VANNIER FRANK SINATRA Une mythologie américaine

 

STEVEN JEZO-VANNIER

FRANK SINATRA Une mythologie américaine

Le Mot et le Reste

522 pages

Encore un livre sur Frankie, le crooner à la voix de velours? Il semblerait que ce travail de qualité, cette nouvelle biographie soit définitive car elle montre que le personnage a aujourd’hui acquis, avec le recul, la force du mythe.

Le mérite de cet ouvrage d’un spécialiste de musiques rock et de la contreculture, Steven Jeso-Vannier qui a déjà donné douze livres aux éditions marseillaises LE MOT ET LE RESTE est de réunir une biographie précise, très documentée en cinq parties chronologiques qui suivent aussi son évolution musicale, ses débuts, ses premiers succès, sa formidable ascension, ses échecs.

Cinq copieuses sections qui vont de Frankie boy ou la naissance d’un chanteur (1915-1945) à Ol’blue eyes ou la naissance du mythe (1971-1998), sans oublier The Voice ou la naissance d’une star (1944-1952), The Pack Master ou la Renaissance d’une star (1952-1961) et The Chairman of the Board ou la naissance d’un mythe (1961-1971). On le voit, rien qu’à ces titres, le parcours de Sinatra est tout sauf ordinaire: il a quelque chose du phoenix, indestructible, éternel : on peut lire l’introduction, intitulée à juste titre “All or Nothing at All”, titre de son premier succès, qui est devenu aussi sa devise, le fil conducteur de sa vie. Et aussi les dernières pages “Jusqu’au bout” qui attestent que Sinatra a réussi à fabriquer son image, créer un personnage qui épouse l’histoire de l’Amérique au XX ème siècle; il incarne le self made man, figure archétypale de l’American dream. Number one des charts, il pouvait déclencher l’hystérie des bobby soccers, d’où son surnom de "sultan des pâmoisons" mais tourner aussi la tête aux stars; il était l'ami des politiques, proche des Kennedy mais aussi des parrains de la mafia. Il fut encore un ami fidèle (son rat pack) qui s'engagea courageusement dans le combat pour les droits civiques.

Animé d’une ambition démesurée, ce fils d’immigrants italiens d’Hoboken connut des débuts difficiles: jeune marié avec Nancy, il remue ciel et terre pour trouver des engagements, contacte Glenn Miller en quête d’un vocaliste, et finit par se faire remarquer par le trompettiste Harry James.La légende est née et Frankie ne s’arrêtera plus: il a trouvé sa place au firmament des stars. Celui qui travaille devant sa glace, soigne son look jusqu’au ridicule et tente de retrouver avec sa voix le souffle du trombone de Tommy Dorsey, son second employeur, s’est toujours considéré comme le plus grand vocaliste de tous les temps, même si Bing Crosby était l’idole de sa jeunesse. D’une exigence extrême tout au long de sa carrière, il parvint à signer chez Capitol, s’entourant des meilleurs arrangeurs: Alex Stordahl, Billy May, Nelson Riddle; il crée son propre label (Reprise), exigeant les meilleurs musiciens. Alors qu’il ne lisait pas la musique, il parvenait à diriger ses orchestres et à en imposer aux professionnels. Insatiable et épuisant, hystérique et violent, il ne connaîtra qu’une seule éclipse dans sa carrière, mais le cinéma le sortira de cette crise. Il remporte un Oscar pour sa formidable interprétation du deuxième classe Maggio dans l’émouvant From Here to Eternity («Tant qu’il y aura des hommes») de Fred Zinnemann en 1953. Entre 1959 et 1963, Frankie est le roi d’Hollywood, le maître du monde.

Sinatra est à part, il a fait de la chanson en Amérique une forme d’art. Si sa longue vie fut un roman, ce livre exhaustif mais jamais ennuyeux se lit aussi comme un roman. Le récit suit de nombreuses pistes, de multiples voix qui dessinent le portrait d’une personnalité hors norme, complexe, parfois peu attachante. “Fan de Gatsby le Magnifique, il était toutes les facettes de l’Amérique dans ses combats comme dans ses excès.” L’auteur s’est attaché avec brio à évoquer autant la musique que le personnage : on peut lire ces pages d’un trait ou s’attarder sur un chapitre particulier qui renvoie toujours (l’une des marques de fabrique de la maison d’édition) à des albums précis, des enregistrements, des concerts, l’origine de certaines chansons. Il y en a tellement, environ 2000, créations ou reprises qu’il a su s’approprier “I’ve got you under my skin”, “Black magic”, “Fly me to the moon”, “Come fly with me”,“Smile”, “My way”, "It was a very good year", “One for my baby”, "In the wee small hours"...

L’auteur, fasciné par son formidable sujet, a réussi son coup: Sinatra demeurera dans nos mémoires pour sa voix au phrasé exceptionnel, sa perception très claire du sens, son intelligence du métier. Maître de sa voix et de l’orchestre, il savait gérer l’intensité, faire monter la pression. Son plus grand talent peut être réside dans l’émotion qu’il suscitait, car il a mis sa voix au service de paroles qu'il n'avait pas écrites mais qu'il vivait complètement. Et dans lesquelles son public se reconnaissait totalement. 

NB: soulignons encore la mise en page soignée, une bibliographie et discographie précises.

Sophie Chambon

 

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1 décembre 2019 7 01 /12 /décembre /2019 21:26


Près de dix ans après sa disparition en 2010, à 79 ans, Jean-Pierre Leloir est toujours cher aux amateurs de jazz et de photographies.
Un ouvrage, préfacé par sa fille Marion, vient nous rappeler l’affection admirative que le photographe portait à Ella Fitzgerald. De sa première apparition (lumineuse et en noir et blanc) en France en février 1955 au Théâtre des Champs-Elysées au concert de novembre 1980 au Palais des Congrès (en couleur avec effet de filtre), c’est l’essentiel de la carrière de la First Lady Of Song sur les scènes (et en coulisses) de l’hexagone qui est ici exposée.

 

 

Membre de l’Académie du Jazz, Jean-Pierre Leloir était tellement « accro » aux prestations d’Ella que celle-ci lui lança un jour « Not You Again ».
Dans ce florilège d’instantanés, notre préférence se porte sur trois photos : Ella à bord d’une vedette (un Riva ?) en juillet 58 à Cannes (p.51), à l’Olympia en avril 64 (p.87), et à Antibes avec Duke Ellington en juillet 66 (p.139). Mais l’ouvrage de grand format présente 250 photos toutes dignes d’intérêt –et qui mettent aussi en valeur ses compagnons de scène, tels Tommy Flanagan, Gus Johnson, Ray Brown -dont certaines inédites-. Il bénéficie en outre d’une large biographie d’Ella rédigée par un journaliste-écrivain-éditeur, Jean Michel Boissier.

 

Un cadeau de fin d’année tout trouvé.

 


Jean-Louis lemarchand

 


*Ella Fitzgerald, les sessions photographiques de Jean-Pierre Leloir. 192 pages. Format 27,5 X 32,8 cm. Cartonné. Editions Glénat. Novembre 2019.

 

©photo X. (D.R.)

 

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2 novembre 2019 6 02 /11 /novembre /2019 08:02
EMMANUELLE DEBUR/PHILIPPE MEZIAT HISTOIRE/ histoires DU JAZZ DANS LE SUD OUEST

EMMANUELLE DEBUR/PHILIPPE MEZIAT

HISTOIRE/ histoires du JAZZ DANS LE SUD OUEST

De la Nouvelle Orléans à la Nouvelle Aquitaine (1859-2019 )

EDITIONS CONFLUENCES, Bordeaux.

Formidable ouvrage de 192 pages, véritable somme sur l’histoire du jazz en Nouvelle Aquitaine, jamais chapitré de façon docte et professorale, ce livre aborde le monde musical du jazz en région, sous tous ses aspects : culture, histoire, géographie physique et administrative, économie d’un secteur vue selon le filtre des acteurs privés et publics, des structures, de la scène, des festivals, de l’enregistrement.

Le jazz avant le jazz, désastre et music hall (1914-1945), de la scène à la cire ( 1945-1960), création et patrimoine (1960-1980), du bebop au hip hop (1980- 2019), la place de la Nouvelle Aquitaine aujourd’hui, découpent la chronologie riche mais compliquée d’une région qui tient son rôle dans l'évolution de cette musique. Bordeaux est vite inscrite dans le discours critique du jazz, un terreau de choix qui vit naître l’un des premiers Hot Clubs régionaux, alors que Pau vire au blues, et que Limoges devient un bastion du jazz hot. Dans les années soixante dix, la ville devient capitale, sous l’impulsion de Roger Lafosse, à la pointe de la réflexion sur la place de l’art et de la culture dans la société, qui crée un événement unique, SIGMA qui mit en contact le public avec l’esprit du temps au risque de le surprendre, de la brusquer. 

L’originalité de ce beau livre est due au double regard, celui de la journaliste de Sud Ouest, Emmanuelle Debur qui fait oeuvre d’historienne avec la rigueur d’une enquête sur les hauts faits, les périodes sombres mais actives de l’occupation, les querelles fratricides entre raisins verts et figues moisies de Charles Delaunay et Hugues Panassié, la guerre des jazz(s), les “chapelles” trop nombreuses encore aujourd’hui, l’essor des festivals. Le raisonnement est clair, les exemples concrets, nombreux et illustrés de passionnants témoignages (anecdotes, illustrations trop méconnues comme les pochettes de Pierre Merlin, photos rares, originales, magnifiques comme celle d’Ellery Eskelin par Bruce Milpied).

C’est aussi trente ans de la vie d’une musique en région, une mise en désir musical d’un territoire plutôt large qui couvre les départements de Gironde, Pyrénées Atlantiques, Gers ( le cas exemplaire de Marciac), va de Bayonne à Andernos sur le Bassin, Bordeaux évidemment, l'arrière-pays montagneux, le Piémont pyrénéen, le Béarn, le pays Basque et Itxassou, Luz St Sauveur dans les Pyrénées centrales. Sans oublier Souillac (46) limitrophe, avec Sim Copans qui s’attacha à illustrer au mieux ce que le jazz contient d’innovation mais aussi de conservation.

Racontée autrement, par un personnage parfois difficile à cerner, courant d’une identité à l’autre : enseignant, philosophe, journaliste, acteur, photographe à ses heures, programmateur, collectionneur fou. Ceci n’est pas négligeable, y-a-t-il en musique un équivalent à ces cinéphiles (de la génération de Bertrand Tavernier) qui ont subordonné leur vie à une passion dévorante, exclusive qui leur permit néanmoins de découvrir la vie différemment, sans routine? Ce n’est jamais triste, car le principe de plaisir se propage tout au long de ses pages, de son expérience. La part autobiographique de l’ouvrage, de ses mémoires en jazz, est détaillée avec franchise, constituant l’autre face de ce document précieux. Histoire et histoires, soit deux volets complémentaires, d’une couleur légèrement différente qui partagent le livre et que l’on peut livre indifféremment. Sans oublier des annexes soignées, une chronologie originale, la bibliographie d’un amateur plus qu’éclairé!

Ce qui nous retient dans les pages intimistes de ce journal en jazz, est l’itinéraire d’un esprit ouvert, curieux, d’une intelligence analytique, toujours en mouvement. Philippe Méziat, dans des fragments émouvants, retrace l’ample récit d’une vie consacrée au jazz depuis la découverte émerveillée (par l’intermédiaire de frères plus âgés) jusqu’ à la mise en place pendant huit ans d’un festival, le BJF. Soixante ans d’amour indéfectible pour une musique et un style qui ont conditionné une “attitude” de vie, trente ans de “professionnalisation” depuis 1989. Au fil des pages, on se familiarise avec les structures culturelles, la vie d’un grand journal régional SUD OUEST qui en fit un envoyé spécial, très spécial même puisque cet enseignant en philosophie devint journaliste. Les années défilent, c’est la vie même qui va, qui respire en ses pages et insuffle son rythme et ses climats changeants avec de grands joies, les concerts et happenings de Sigma, les collaborations fructueuses avec les acteurs du monde du jazz,  “mundillo” si fermé et complexe, des festivals AFIJMA à Musiques de Nuit... Il y eut les rencontres marquantes dues souvent au “hasard objectif”, le compagnonnage avec les frères en jazz, aujourdhui disparus, JP Moussaron et Xavier Mathyssens, confrères à Jazzmagazine, la découverte émerveillée de la photographie avec Le Querrec ou GLQ de Magnum, les musiciens qu’il a pu approcher de près, Abbey Lincoln, Lionel Hampton, Ellery Eskellin, Uri Caine, Benat Achary…sans oublier les incontournables Bernard Lubat, Michel Portal qui ont gardé leurs attaches girondines ou bayonnaises.

Moins  malhabile même s’il est perpétuellement convaincu de l’être, Philippe Méziat n’en demeure pas moins un observateur attentif,  vigilant mais débordé parfois par les événements, critique envers les institutions dont il a pu, non seulement observer souvent les partis pris inconsidérés, mais aussi vivre cruellement, de l’intérieur, l’abandon.

Il y a des "écrivants" qui rendent compte, écrivent, même très bien ce qui advient. Et ceux qui ne peuvent s’empêcher de penser/panser leur maux, de réfléchir et de se demander comment ça marche.

Coup d’essai, synthèse nécessaire, coup de maître. Indispensable pour ceux qui aiment le jazz ou s’y intéressent,  le jazz, cette musique savante, fondation musicale, la seule du XXème. (JP Moussaron)

 

 

Sophie Chambon

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 21:38

 

Le jazz a toujours fait partie de la vie de Jean-Pierre Marielle (1932-2019). La biographie signée Stéphane Koechlin, connaisseur du monde de la « note bleue », vient le rappeler à ceux qui n’ont pas eu la chance de rencontrer dans les clubs parisiens cet acteur au port altier et à la voix de bronze. « Il n’y allait pas pour être vu. Il s’asseyait à l’écart à une table puis écoutait », témoigne ainsi René Urtreger, un de ses amis rencontré au service militaire.


Là, dans les clubs et les concerts, Marielle croisa la route d’un autre fan de jazz, Alain Corneau. Le metteur en scène s’en souvint quand il proposa en 1990 à l’acteur de théâtre, le camarade de Conservatoire de Belmondo, Rochefort, Cremer et autres, le rôle de monsieur de Sainte Colombe, le vieux maître de viole dans ‘Tous les matins du monde’. Devant les hésitations de l’interprète inoubliable du vrp en parapluies reconverti en peintre des Galettes de Pont-Aven (1975) à endosser le costume d’un homme grave, Corneau lui lança : « Imaginez que vous jouez Lester Young ». Stéphane Koechlin note : « Il n’en fallait pas davantage pour convaincre Marielle ».  


L’acteur qui pouvait s’enfermer des jours et des nuits pour écouter du jazz, aimait Billie Holiday, Art Pepper et Ornette Coleman et vouait une grande admiration aux musiciens : « nous (les comédiens) sommes des fumistes à côté ».  Leur capacité à improviser le bluffait, lui qui aimait dans son métier d’acteur la possibilité de « permettre à son imaginaire de s’envoler ».  


Fruit d’une longue enquête, s’appuyant sur de nombreux témoignages de proches (Belmondo, Tavernier, Blier), la biographie de Stéphane Koechlin éclaire sous toutes ses facettes la personnalité de Jean-Pierre Marielle, ainsi présenté par le comédien Henri Guybet : « Un acteur surdiplômé : il sait analyser un texte et a l’intelligence de son physique. Il peut tout jouer, Marivaux, Racine, les bellâtres avec une très grande sincérité mais avec un décalage qui nous dévoile le ridicule ».


Jean-Louis Lemarchand.


Stéphane Koechlin, ‘Jean-Pierre MARIELLE, le Lyrique et le Baroque’. 406 pages. Editions du Rocher. Octobre 2019.

 

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