Enregistré en direct à la Salle Gaveau (75008). 23 janvier 2019. Challenge Records / DistrArt Musique. Sortie le 12 mai.
Le Tout-Paris du jazz s’était donné rendez-vous ce 23 janvier 2019 Salle Gaveau. On y programmait Martial Solal en solo.
Un retour sur la scène dévouée à la musique classique pour le pianiste qui s’y était produit pour la première fois en 1962, en trio (Guy Pedersen, basse, Daniel Humair, batterie) … et en smoking. «Martial Solal improvise », annonçait l’affiche. Un exercice familier pour l’artiste depuis les années 50 mais auquel il s’était préparé depuis plusieurs mois pour « être en doigts ». Les spectateurs privilégiés n’allaient pas être déçus. Martial Solal n’aura peut-être jamais été plus libre que ce soir-là. Jouant, comme il le précise dans le livret du disque, « sur les mélanges de tonalités, de rythmes, de durée, de style ».
Le répertoire comprenait des standards éternels (My Funny Valentine, I’ll Remember April, Lover Man, Tea for Two…), des compositions personnelles (dont Coming Yesterday qui donne son titre à l’album) pièce maîtresse de ses concerts, un medley d’Ellington, et un air habituel des fêtes, Happy Birthday. Du haut de ses 91 printemps, Martial Solal se montrait impérial, facétieux, guilleret, cassant les codes, surprenant, inclassable. Une forme qui se manifestait aussi dans ses échanges avec le public entre les morceaux. La preuve que l’on peut jouer sérieusement sans se prendre au sérieux.
Ce soir-là, Martial Solal, ovationné, donnait une leçon de jazz et de vie. Il nous révèle dans le livret accompagnant l’album qu’il s’agissait de son dernier concert public. « J’ai l’impression d’avoir pendant ce concert semé un brin d’herbe indiquant une direction que j’aimerais voir se poursuivre ». C’est une sorte de testament musical qui nous est donc livré. En attendant des inédits qui devraient nous éclairer un peu plus encore sur le « mystère » Solal.
Gary Brunton (contrebasse, composition), Bojan Z (piano), Simon Goubert (batterie)
Malakoff, 9-10 décembre 2020
Juste une Trace / Socadisc
Une sorte de cri d'amour pour le jazz de stricte obédience par trois musiciens qui n'en ont pas une conception étroite et qui, chacun dans son parcours individuel, ont visité bien des univers musicaux. C'est la suite du disque publié voici bientôt deux ans sous le titre «Night Bus», qui devient la raison sociale du trio. «Second Voyage» parcourt des compositions de Gary Brunton, leader de fait (même si la pochette affiche les trois noms en plus du nom du trio, Night Bus, et du titre de l'album. Les thèmes conçus par le bassiste favorisent les développements sur tempo vif, sans pour autant négliger la délicatesse (Two Wrongs Don't Make A Right). Dans les deux cas, Bojan Z et Simon Goubert font merveille, habités qu'ils sont par le sens du jeu collectif et le goût de porter loin l'inventivité du jazz. Un hommage à Charles Mingus, en trio, fait la part belle aux évocations du passé, et à la manière qu'avait Mingus de saisir la contrebasse, et la musique, à bras-le-corps. Deux évocations de l'univers de David Bowie (Ashes To Ashes, en solo de basse, et Moonage Daydream, en trio) révèlent le goût du contrebassiste britannique (installé dans notre pays depuis des lustres) pour l'identité culturelle du pays qui l'a vu naître. Un formidable duo contrebasse-batterie, intitulé Red Mitchell, dit aussi le goût du musicien pour un autre maître de l'instrument. Et un duo avec le piano, sur le seul standard 'à l'ancienne' (si les Bowie relèvent du standard, ils sont d'une autre planète musicale), How Deep Is The Ocean, permet à Bojan Z de donner libre court à son lyrisme. Bref, de la première à la dernière plage, c'est un très très bon disque de jazz, ouvert sur la diversité musicale, et puissamment mû par le plaisir de jouer. On ne saurait y résister.
Coup de tonnerre dans le monde de la musique au printemps 1948 : Columbia annonce le lancement d’un produit destiné à remplacer le 78 tours en gomme laque(shellac).
Annoncé comme « révolutionnaire » ce disque, le 33 tours 1/3 (sa vitesse de rotation par minute) doit permettre sur une matière réputée incassable, le vinyle, de proposer jusqu’à 30 minutes et plus de musique, six fois plus que le 78 tours, avec une qualité de son incomparable, la haute fidélité. La surprise est totale même si les ingénieurs de Columbia avaient travaillé sur le procédé avant d’interrompre leurs études au début de la guerre de 39.
Va dès lors s’engager une « guerre » commerciale entre Columbia et l’autre géant américain du secteur, RCA, même si les protagonistes refusent d’employer le terme. Le récit détaillé de cet épisode crucial dans l’histoire de la musique enregistrée est présenté par Daniel Richard sur son site d’informations www.Jazzinfrance.com (Facts & Sources) sous le titre ‘’The Modern L.P, A transitional period’’.
Fruit d’une enquête de bénédictin, ce travail propose une chronique portant sur la période 1948-1951, émanant d’extraits de journaux et magazines spécialisés et généralistes. Pas moins de 184 textes, présentés de manière chronologique, en anglo-américain, dans leur version originale. Résultat, des faits, des faits, des faits : des chiffres et des déclarations qui suffisent à mesurer l’enjeu de cette révolution.
Quand Columbia révèle son innovation, le marché du disque aux Etats-Unis accuse une baisse de régime, les ventes étant tombées en 1947 à 250 millions d’unités contre 300 millions l’année précédente. Lancer un nouveau support pourrait bien être l’occasion d’un rebond des achats du public. L’argument commercial avancé doit séduire : 4,85 dollars pour un disque présentant une symphonie contre 7,25 dollars pour le même enregistrement proposé sous le format du 78 tours. Bien sûr, il faudra faire l’acquisition d’un adaptateur (environ 30 dollars) pour le tourne-disque qui équipe alors quinze millions de foyers américains ou mieux acheter un nouvel appareil. Qu’importe. Les dirigeants de Columbia publient dès l’été 48 un catalogue de 325 références, étant bien persuadés que le jeu en vaut la chandelle.
Tel est aussi l’avis de RCA qui décide de riposter… sur un autre terrain en annonçant la sortie de disques de même qualité (le vinyle) mais disposant d’une vitesse supérieure (45 tours/minute). La compagnie entend également compenser le format plus modeste du disque (de 7 pouces ou 17 centimètres contre 10 pouces ou 25 centimètres et même 12 pouces ou 30 centimètres) par une autre innovation, un système équipant le tourne-disque permettant de jouer de manière automatique jusqu’à 8 disques soit une durée totale de 42 minutes. Les disques sont empilés sur le plateau de l’appareil autour d’un pivot central et à la fin de chaque disque, le bras de lecture revient au point de départ le temps que l’album suivant se mette en position.
Devant de tels bouleversements, les amateurs de musique restent un moment désorientés mais l’engouement pour ces nouveautés l’emporte. En 1950, les ventes globales aux Etats-Unis des vinyles (33 tours et 45 tours) rattrapent déjà le niveau des 78 tours. Les deux nouveaux formats se répartissent, avec des volumes de ventes équivalents, le marché : le 33 tours LP (Long Play) pour la musique classique et de plus en plus le jazz, le 45 tours, de plus courte durée, pour la chanson et notamment le rock & roll naissant. Nous sommes en 1951 et la trêve peut dès lors s’installer de facto entre Columbia et RCA.
Une page de l’histoire de la musique enregistrée se tourne. Bientôt le 78 tours va disparaître :
Michael Wollny (synthétiseur, piano électrique, piano), Émile Parisien (saxophone soprano), Tim Lefebvre (guitare basse, électronique), Christian Lillinger (batterie & percussion)
Berlin, décembre 2019
ACT Music 9924-2 / PIAS
Un groupe rassemblé par le pianiste allemand Michael Wollny, et qui assemble trois musiciens avec lesquels il a joué, individuellement. Quatre musiciens dont c'est la première rencontre sur scène. Quatre soirées dans un club berlinois du quartier de Charlottenburg, le 'A-Trane', sur la très bourgeoise Bleibtreustraße, pas très loin de la gare de Savignyplatz.
On n'est pas aux Instants Chavirés ni au Studio de l'Ermitage, mais la musique n'est pas pour autant collet monté. Elle est même assez offensive, totalement improvisée, assumant les effets électroniques dès l'abord (le son du soprano sur la première plage), mais on n'est pas du tout dans un registre technologique et désincarné. C'est même tout le contraire : l'expression, et même un certain expressionnisme (le syndrome berlinois ?) prévalent, sur une pulsation forte, un groove qui lamine toute tentation d'académisme ou d'afféterie. C'est puissant, ça déménage, et pourtant mille détails révèlent l'intensité de l'écoute interactive, de la créativité mélodique et sonore, et du désir de porter loin, jusqu'à une forme d'extase, le goût du risque. La pochette du disque représente la structure moléculaire de la psilocybine, substance psychotrope contenue dans le psilocybe, minuscule champignon que l'on trouve dans les prés où paissent les vaches, près des rivières (le Nord de la France en regorge à l'automne). Une substance dont certains croient qu'elle est hallucinogène. Après en avoir consommé, j'ai pleuré d'émotion en écoutant un concert de Sam Rivers (avec Dave Holland et Barry Altschul) : je témoignerai donc qu'elle exacerbe simplement l'émotivité....
(photo Tambour Management)
Avec également, de loin en loin, des épisodes d'un calme et serein lyrisme, lequel se résout évidemment en tensions sonore et rythmique. Et aussi, dans une plage, un furtif échantillonnage d'une pièce et jouée par un ensemble à vent de Norvège. Le tout assemblé comme un continuum insécable qui nous entraîne jusqu'au terme de 42 minutes d'intensité musicale, après un solo de claviers de Michael Wollny. Nous sommes bousculés, remués, émus et ravis !
Edyson Production VTPL1566/1 / Inouïe Distribution
Une chanteuse et un chanteur qui, depuis leur jeunesse, sont des fans de Tania Maria. En 2001, lui par le biais de son label, elle par celui de son agent, sont pressentis pour assurer la première partie de la chanteuse brésilienne à l'Olympia. Ils viennent l'une et l'autre de publier un disque, et c'est l'occasion de profiter de cet éclairage prestigieux. C'est Verioca Lherm qui finalement fera la première partie, mais Thierry Peala est ce soir là en coulisses. Ils se rencontrent, deviennent amis, et longtemps après naîtra ce projet de chanter ensemble la musique de Tania Maria. Et cela aboutit à ce disque, voyage dans les compositions de cette grande chanteuse-pianiste, qui d'ailleurs a manifesté son plaisir d'écouter le fruit de ce message d'admiration.
Le pari de faire revivre l'effervescente vigueur, et la musicalité, du répertoire original est tenu, et même gagné. Pour avoir vu sur scène, dès les années 70, l'artiste ainsi célébrée, je dois dire que j'ai été impressionné par la manière dont ce duo restitue à sa manière (arrangement vocal des deux voix, improvisations, pulsation rythmique inhérente à cette musique....) la formidable vitalité issue de ces compositions, et leur incarnation originelle. Et puis le percussionniste 'historique' de Tania, Edmundo Carneiro (plus de 20 ans de collaboration, ce qui ne l'empêcha pas de donner aussi le rythme à Baden Powell, Chucho Valdés, Toots Thielemans, Jacques Higelin....) est venu prêter main forte pour six titres. Bref c'est une sorte de fête de la musique brésilienne syncopée, dans la langue du Brésil ou dans celle des U.S.A., et l'on peut s'y plonger avec enthousiasme. Verioca Lherm tient la guitare dans la souple pulsation qui sied à cet univers musical, et aussi à l'occasion le tambourin ou le sifflet de là-bas, tandis que les deux voix donnent des lignes de basse percussives autant que musicales, et Thierry Péala conjugue parfois le piano rythmico-mélodique joué d'un doigt de chaque main, redoublé d'un sifflement du meilleur aloi. Bref, la passion parle autant que la joie de jouer. Recommandable de bout en bout. Avec pour moi une petite préférence, très personnelle, pour Lemon Cuica, Yatra-Ta, Seu Dia Vai Chegar, et peut-être aussi pour Marguerita, notamment pour la citation conclusive de la chanson Elle attend de Maurane. Bref, vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé cet album, sur ce répertoire qui m'est un peu familier, d'une chanteuse que je découvrais avec ce disque, et d'un chanteur que j'ai souvent écouté, beaucoup apprécié.... et présenté sur scène dans un tout autre répertoire en novembre 2000, avec son quintette dont l'invité était Kenny Wheeler.
Francesco Geminiani (saxophone ténor), Manuel Schmiedel (piano), Rick Rosato (contrebasse), Daniel Dor (batterie)
New York, novembre 2018
Fresh Sound New Talent FSNT 614 / Socadisc
Deuxième disque en leader, et premier sous le label catalan Fresh Sound, pour cet enfant de Vérone passé par la Suisse et New York avant de s'installer à Paris. Après son projet 'Playwood', qui était en double quartette (groupe de jazz et quatuor à cordes), et qui a donné des concerts en Suisse et en Italie, le saxophoniste a publié en 2018 «Coloursound», enregistré en 2015. Un disque en trio, dont le bassiste était celui du quartette publié aujourd'hui. Le groupe de ce nouveau CD s'est rassemblé à New York, où se sont croisés le saxophoniste italien, le pianiste allemand, le contrebassiste canadien et le batteur israélien. La musique est très lyrique, servie par une sonorité chaude, privilégiant le registre supérieur du saxophone. Les thèmes sont forgés sur des lignes plutôt sinueuses, déployées avec une grande verve dans les improvisations. On a manifestement affaire à un orfèvre. Le déroulement des thèmes comme des improvisations s'effectue toujours avec une implication plus qu'active, créative, des trois partenaires du saxophoniste. Il en résulte un discours riche, souvent tendu, qui porte l'auditeur à une grande attention, et de sérieuses attentes pour les phrases qui vont venir. Les compositions sont signées par Francesco Geminiani, sauf une belle reprise du Chelsea Bridge de Billy Strayhorn, et une très décapante version de Marina, tube de l'accordéoniste et chanteur calabrais Rocco Granata, chanson qui date de la fin des années cinquante et fut reprise par Dean Martin.... Cette dernière reprise est jouée up tempo, comme un thème bop du meilleur aloi. Et, pour conclure, une belle ballade mélancolique, qui résume l'identité du disque, aventureux et lyrique. Mention particulière pour le pianiste, qui peut accompagner comme on le ferait d'un lead de Schubert, mais s'envole aussi dans des improvisations anguleuses aux accents vifs qui rappellent à l'amateur chenu le souvenir de Lennie Tristano. Le titre de l'album évoque un coucher de soleil sur l'Hudson River, ce que traduisent de manière allégorique les peintures de Charles Berberian. Un disque hautement recommandable. Pas de concerts annoncés pour l'instant. Comme le saxophoniste, depuis qu'il est à Paris, a été entendu aux côtés d'Arnaud Dolmen, Nicolas Moreaux, Pierre Perchaud et quelques autres d'ici, il est possible qu'il donne à entendre ce répertoire avec de nouveaux partenaires.
Srdjan Ivanovic (batterie, claviers), Andreas Polyzogopoulos (trompette), Federico Casagrande (guitare), Mihail Ivanov (contrebasse)
Invité : Magic Malik (flûte, voix)
Paris, 21-22 novembre 2019
Le Coolabel CL 006 - Absilone / Socadisc
Un univers musical singulier, tout à la fois détendu et habité d'intensité musicale et sonore. On navigue un peu du côté de l'Europe de l'Est, avec le batteur-compositeur (également présent aux claviers), venu de Bosnie-Herzégovine via Athènes (puis Amsterdam et Utrechts) ; avec aussi le trompettiste grec Andreas Polyzogopoulos ; sans oublier le contrebassiste bulgare Mihail Ivanov. Et puis Gênes, en Italie, qui a vu naître le guitariste Federico Casagrande, c'est pour nous la première étape sur la route des Balkans.... Et pourtant la musique ne peut être circonscrite à un quelconque tropisme façon 'Musique(s) du Monde'. C'est lyrique, diablement nuancé, cousu de subtilités musicales sans lourdeur aucune (on ne voit ni les coutures ni les ficelles). C'est entêtant, presque hypnotique parfois, notamment quand Magic Malik, invité sur deux titres, mêle sa voix à la multiphonie de sa flûte, dans un univers de tourneries qui nous embarquent et ne nous lâchent plus. Solistes impeccables (le guitariste, le trompettiste, le flutiste....), compositions majoritairement signées par le leader, plus une co-composée avec le trompettiste, et deux reprises d'Ennio Morricone, dont l'inoxydable Homme à l'harmonica, métamorphosé par de multiples nuances, loin des effets appuyés de l'original et du surlignage cinématographique du film de Sergio Leone. De Morricone également À l'aube du cinquième jour, tiré du film éponyme. Là encore cette mélodie familière est transcendée par le groupe, et par le solo de guitare. De plage en plage, c'est un pur régal, nimbé de mélancolie.
Le Cd, initialement annoncé en février, a paru fin avril. On attendait les concerts de sortie, repoussés pour cause de pandémie. Le Blazin' Quartet donnera finalement ce concert de sortie le 15 mai à Paris au Studio de l'Ermitage, en direct sur France Musique dans le 'Jazz Club', et en vidéo sur Facebook
Manuel Rocheman (piano), Rick Margitza (saxophone ténor), Mathias Allamane (contrebasse), Matthieu Chazarenc (batterie, percussio.
Studios de Meudon, 13-15 mars 2020.
Bonsaï Music/Socadisc.
Manuel Rocheman est loin d’être un inconnu sur la scène du jazz. Lauréat du réputé prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz en 1998, le pianiste comptait déjà 13 albums à son nom en tant que leader. Ce 14 ème, enregistré au printemps dernier, offre toutefois une singularité, c’est la première fois qu’il invite à ses côtés un souffleur, en l’espèce le saxophoniste ténor Rick Margitza, américain de Detroit installé à Paris depuis une bonne dizaine d’années et bien connu des habitués du Baiser Salé.
L’album est dédié à Lionel Rocheman, le père de Manuel, disparu l’été passé à 92 ans, musicien, conteur (les histoires de grand-père Schlomo), animateur du spectacle Hootenanny qui donnait sa chance aux jeunes chanteurs amateurs. Certains pourront y trouver matière à explication à cette sérénité qui transparaît tout au long de ces 45 minutes. Toujours est-il que jamais peut-être l’élève de Martial Solal et Michel Sardaby n’aura semblé aussi libre de ses mouvements et de ses expressions. Comme le dit joliment François Lacharme dans un texte d’accompagnement remis à la presse, « c’est tout un art : en disant plus simplement des choses complexes, il fait descendre vers le cœur les constructions plus cérébrales de naguère ».
Les dix compositions de Manuel Rocheman qui sont ici présentées laissent entendre deux artistes en harmonie qui évitent toutes les facilités que permettrait leur virtuosité. Bénéficiant du soutien d’une rythmique soudée et souple (Mathias Allamane, basse, Matthieu Chazarenc, batterie), nos duettistes nous livrent dans « Magic Lights » une partition d’une grande homogénéité pleine de sensibilité. Un album hautement conseillé qui a également le mérite de rappeler le talent d’un saxophoniste par trop discret, révélé en son temps par Miles Davis.
Un disque pour célébrer les 80 ans (c'est bientôt) de la pianiste, et un dixième volet de ses rencontres en duo avec des batteurs pour le label Intakt : Pierre Favre (3 CD), Louis Moholo, Günter Sommer, Andrew Cyrille, Han Bennink (2 CD), Joe Baron, et cette fois Hamid Drake (avec qui elle avait déjà enregistré en trio). Ce fut d'abord un concert au festival Konfrontationen de la Jazzgalerie de Nickesldorf, haut-lieu de l'improvisation. Les amateurs de free jazz peuvent l'avoir oublié, ou simplement l'ignorer, mais Irène Schweizer a commencé vers la fin des années 50 par le Boogie et le Dixieland. Et cela ressurgit, avec les libertés qui s'imposent, par exemple dans la plage 3,The Good Life, et trois titres plus loin avec une sorte de blues-balançoire un peu à la manière de All Blues. Mais l'essentiel est ailleurs : dans la folle énergie, dans le côté aventureux, dans le dialogue permanent avec Hamid Drake. Parfois on entend que Monk lui revient en mémoire, avec son cortège de dissonances et de brisures rythmiques. Et la mélancolie se glisse aussi, stimulée par le doux fracas du batteur, lequel dans une autre plage va prendre l'initiative et entraîner la pianiste sur d'autres chemins, pas moins aventureux. On sent qu'ils jouent et qu'ils jubilent, et le disque se termine par un hommage à Johnny Dyani, dans l'esprit des tourneries obsessionnelles que goûtait fort le contrebassiste-pianiste. Un concert qui défile comme un rêve : un beau moment de complicité partagée.
J’ai rencontré Horace pour la première fois à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence pour les concerts d’Albert Ayler et de Sun Ra en 1970. J’étais tout jeune photographe (accrédité par Nord Matin) et c’est lui qui est venu me parler, nous avons sympathisé immédiatement. Il était un peu plus âgé que moi, de la génération de photographes comme son copain Philippe Gras, Jacques Bisceglia, Thierry Trombert, Guy Le Querrec… Puis je l’ai revu l’année suivante au Festival international de jazz d’avant-garde au Château des comtes de Gand où il était venu avec Philippe Carles, le jeune nouveau rédacteur en chef de Jazz Magazine. Moi, j’avais une accréditation de Jazz Hot mais, là-bas, j’ai fait une interview de Han Bennink (ma première interview) et je l’ai tout naturellement proposée à Philippe Carles qui, évidemment, était très intéressé. C’est comme ça que je suis devenu collaborateur de Jazz Magazine pendant une quarantaine d’années. J’ai fréquenté de plus en plus de festivals en tant que photographe et rédacteur, où Horace était présent, des années 70 aux années 2000.
Nancy 1972. Nos premières virées aux NJP.
Nous sommes devenus de bons camarades, tous deux amateurs de bonne chère. Je me souviens de lui aux premières éditions des Nancy Jazz Pulsations (souvenance émue d’une dégustation de « bourru » de champagne dans une brasserie de Nancy, je buvais assez peu et ce délicieux breuvage se sirotait comme du jus de fruit. Grosse migraine pour moi le lendemain !). À la Fondation Maeght, j’avais alors un appareil photo Porst (?) que m’avait offert mon père et j’étais fasciné par le Pentax Spotmatic à vis d’Horace, depuis j’ai toujours acheté des Pentax à vis, d’occasion dans des magasins, et même à Jean-Jacques Pussiau qui vendait le sien, pendant ma période de photographe « argentique ». Par la suite, nous nous sommes souvent croisés aux festivals d’Antibes, d’Angoulême, de Mulhouse…
Quelque part entre Antibes et Paris, à la campagne chez des amis à lui, 1975.Mulhouse 2004. Une de ses photographies avait été choisie pour l'affiche du festival.
Horace était un râleur, un gueulard, il gueulait contre la société et le gouvernement (comme moi, il était très à gauche), contre les piges de Jazz Magazine qui n’étaient pas assez élevées, c’est lui qui a réussi à persuader Frank Ténot d’augmenter les piges photos, un peu plus tard je suis allé voir Ténot pour lui demander d’augmenter les piges écrites. Horace était très intransigeant sur le plan des droits d’auteur, à une époque où il convenait d’être plus « arrangeant »… Je savais qu’il avait « couvert » Mai 68 à Paris et qu’il avait fondé un collectif de photographes, Boojum Consort, formé de sympathisants d’extrême-gauche.
Le Mans, 2003.Mulhouse, 2001.
Mais Horace était un faux dur, je m’en suis rendu compte quand je lui ai demandé un jour, à propos d’une de ses photos de John Coltrane où le micro est juste devant le saxophoniste, pourquoi il ne s’était pas déplacé pour éviter le micro, il m’a simplement avoué qu’il n’avait pas osé. C’était un grand fumeur de Gitanes et il ne crachait pas sur la bouteille.
Mulhouse, 2002.Mulhouse, 2007.
Sur le tard, venu s’installer de Paris dans un bourg dans le Morvan (il était voisin de Daunik Lazro) où il s’était construit un site internet un peu « vieux style », il était fauché et était devenu plus taciturne, semblant avoir perdu confiance en lui sur le plan de sa photographie, d’autant plus qu’il était atteint d’un double glaucome…
Mulhouse, 2001.Mulhouse, 2008.
Trop isolé dans le Morvan, épaulé par son amie Manon il émigra à Decazeville dans l’Aveyron il y a trois ou quatre ans. Je ne l’ai plus jamais revu, il m’a appelé un jour au téléphone à ma grande surprise, agréable conversation de septuagénaires… Le 16 avril, dans une salle d’attente de l’hôpital de Montauban, il a fait une chute et heurté le chambranle d’une porte, provoquant un traumatisme crânien au niveau de la tempe et un coma sans issue.La perte d’un vieux camarade est toujours source d’une grande tristesse. Chienne de vie.