Melchior Farudja (ss, as), Graham Farudja (ts, bs), Alexandre Ostrovski (p, cl), Nicolas Gossiaux (dms)
Un premier album, une autoproduction, des jeunes jazzmen pas très connus et au final… un disque réussi et emballant avec ce zeste de charme léger et aérien.
On lui pardonnera son titre un peu passe-partout pour retenir surtout son éclectisme dans plusieurs formes de jazz qui vont puiser dans des sources musicales allant du jazz classique à l’éthno-jazz ou au funk en passant par un mariage subtil entre musiques traditionnelles et chansons. En conséquence on ne s’ennuie pas un seul instant et ce d’autant que les musiciens sont ici à pied d’œuvre, totalement concernés et à 100% engagés. Les deux frères Farudja se partagent les sons de saxophones en parfaite cohérence et la rythmique (bassless. Tiens pourquoi donc ?) assure le cadre avec une belle maturité.
Les solistes parviennent à emballer et à éviter que cela ne ronronne.
Compos efficaces, sonorités léchées, solistes au top. Tout semble simple (pas simpliste) léger et bien ficelé.
On est séduits. C’est une sorte de bonbon dont on aurait tort de se priver.
« Je ne voulais ressembler à personne. » Martial Solal, qui est décédé le 12 décembre dans l’après-midi à l’hôpital de Versailles à l’âge de 97 ans, avait fait cette confidence dans « Mon siècle de jazz *», son autobiographie publiée l’été dernier (Frémeaux & Associés).
Un défi relevé avec brio tout au long d’une carrière de sept décennies entamée dans l’orchestre de danse du casino à Alger (sa ville de naissance le 27 août 1927) et achevée publiquement par un concert à la salle Gaveau le 23 janvier 2019 : des centaines de compositions (pour petites formations, big bands de jazz, orchestres symphoniques), des milliers de concerts dans le monde, des dizaines de disques, trente musiques de films (dont « A Bout de Souffle» de Jean-Luc Godard qui lui assura la gloire dans le monde du cinéma) , et même un tube à l’époque du « yé-yé », « Twist à Saint-Tropez » sous le pseudonyme de Jo Jaguar.
Sa musique n’a cessé de dérouter. Trop brillante pour les uns, trop sévère pour les autres. Autodidacte, recalé au conservatoire, Martial Solal aura toujours surpris. « Je crois que je ne suis à l’aise que dans les situations compliquées ». Le pianiste s’en sortait par une technique qui, disait-il, lui « permettait de tout faire, y compris tous les excès ». L’improvisation c’était son domaine. « Martial Solal, une vie à l’improviste** », titrait justement un roman graphique de Vincent Sorel paru cet automne (Editions du Layeur).
Dans les standards les plus connus, il trouvait en permanence le moyen de surprendre son auditeur. En 2018, le pianiste avait accepté le jeu proposé par le producteur Jean-Marie Salhani en improvisant 19 pièces assez courtes inspirées par un nom ou quelques mots inscrits sur 52 petits carrés de papier contenus dans un chapeau. (Martial Solal. Histoires improvisées, paroles et musiques. JMS). On y retrouve le Solal singulier et pluriel, l’encyclopédiste curieux, brillant, pétri d’humour et de swing. « Ses acrobaties ahurissantes sont uniques dans le jazz », salue un confrère pianiste et son contemporain René Urtreger.
Le compositeur de « Suite en ré bémol pour quartette de jazz » et de « l’allée Thiers et le poteau laid » aura toujours conservé une forme de dérision et de modestie. « Je ne m’attribue aucun mérite, le hasard, encore le hasard, et toujours le hasard, associé à mon utopie », confiait-il en conclusion de son autobiographie.
En 2022, recevant le Grand Prix de l’Académie du Jazz pour «COMING YESTERDAY -Live at Salle Gaveau 2019» (Challenge/DistrArt Musique), le pianiste, prix Django Reinhardt de la même académie en 1955, avait adressé ce message : « Cette récompense me touche. Elle est la preuve que j’ai fait correctement mon travail, un travail difficile, un métier de passion mais aussi de compétition, d’embûches, de critiques ».
Jean-Louis Lemarchand.
*MARTIAL SOLAL, MON SIÈCLE DE JAZZ
Éditions FRÉMEAUX & ASSOCIÉS (2024)
ISBN : 978-2-84468-985-6.
Paru en août 2024.
**Vincent SOREL, MARTIAL SOLAL, UNE VIE A L'IMPROVISTE.
Éditions du Layeur. 2024.
ISBN : 978-2-38378-065-6.
Paru le 10 octobre 2024.
*°Autres ouvrages :
Ma Vie Sur Un Tabouret : Autobiographie.
Martial Solal et Franck Médioni, Actes Sud, (2008).
ISBN : 978-2-7427-7618-4
Martial Solal, Compositeur De L'Instant. Entretiens.
Martial Solal et Xavier Prévost, Éditions Michel de Maule (2006).
ISBN : 978-2-8762-3170-2
Hier soir j’apprenais la mort de Martial Solal. La veille je m’étais rappelé que cela faisait exactement 55 ans que je publiais mon premier papier dans la presse, un quotidien régional de Lille : un compte-rendu succinct du concert que Martial avait donné la veille au TPF Jazz , festival éphémère (2 éditions ?) qui se tenait au Théâtre Populaire des Flandres, rasé quelques années plus tard pour ce qui allait devenir la Place des Archives, dans le vieux Lille. Ce même 11 décembre 1969, le responsable des pages culture du quotidien m'avait envoyé un télégramme (je n’avais pas le téléphone….) pour me demander de faire un entretien pour le supplément culturel : ce qui fut fait le soir même, car Martial jouait trois soirs de suite en trio à deux contrebasses (Guy Pedersen, Gilbert Rovère : pour le disque enregistré début 1970, ‘Sans tambour ni trompette’, Jean-François Jenny-Clark succéderait à Guy Pedersen). Martial me fit bon accueil : je l’avais écouté en concert JMF à l’adolescence, je possédais quelques uns de ses disques, les quelques lignes que j’avais écrites sur le concert lui plaisaient : cette première rencontre ne fut pas étrangère à ce qui, une bonne dizaine d’année plus tard, devint mon activité professionnelle pour plus de 30 ans : le jazz, à la radio, et dans la presse spécialisée. J’avais noué avec lui une sorte de relation amicale, et ces dernières années j’allais régulièrement lui rendre visite chez lui, à Chatou.
J’ai pendant des décennies rencontré et côtoyé des musiciens, mais je ne me faisais jamais photographier en leur compagnie (d’ailleurs, je suis rarement sur les photos, que j’évite depuis ma jeunesse….). Le 14 septembre 2018, j’ai demandé à Anna, la femme de Martial, de nous prendre en photo. C’est vers elle, vers leur fille Claudia, et leur petite fille Amalia, que vont aujourd’hui mes pensées. Et aussi vers le premier fils de Martial, Éric, né d’un premier mariage, gastronome patenté dont l’étagère de ma cuisine accueille depuis plus de 20 ans le livre Les clés du savoir-cuisiner
Voilà le premier album autoproduit d’un jeune quartet emmené par deux saxophonistes parisiens, les frères jumeaux Graham et Melchior Farudjazz.Compositeurs de tous les titres, ils trouvent leur inspiration dans un jazz à la lisière des styles funk, fusion. On est frappé de la cohérence malgré la diversité des thèmes de cet instrumentarium atypique, un quartet sans contrebasse avec sax ténor et baryton (Graham), soprano et alto ( Melchior), piano-synthé pour Alexandre Ostrovski et batterie pour Nicolas Gossiaux. Sans oublier pour deux titres sur les huit de l’album le violoncelle de Valentin Delafontaine qui contribue au registre medium.
Une formation équilibrée qui laisse à chacun suffisamment d’espace pour expérimenter une musique libre, aux timbres et couleurs chatoyants avec des plages improvisées qui se fondent dans la fluidité de l'ensemble.
Ce premier album permet aux musiciens de donner libre cours à la musique qui les anime tout en concrétisant leurs ambitions. Une musique allègre, pleine de vitalité qui, comme son titre l’indique, ouvre l’imaginaire aux grands espaces, à "l’ailleurs" avec certains thèmes très expressifs : on entend le souffle du vent dans Chant des Dunes, on s’évade vers les sommets (Sweet Sun) et on ressent la douceur voluptueuse de ce Marshmallow.
Un premier album prometteur et une formation à suivre.
C’est le onzième album du saxophoniste russe Dmitry Baevskyqui vit aujourd’hui à Paris après s’être formé à New York : il reste donc sous influence de ce bop délicieux qu’il revisite avec talent. Il a créé un quartet “américain” en invitant l’une de ses idoles, pointure de la guitare jazz Peter Bernstein avec lequel il partage les envolées de ces montagnes russes, traduction appropriée en français de “Roller Coaster” qui illustre parfaitement ces hauts et bas émotionnels que la sélection judicieuse des titres nous fait revivre. La rythmique discrète mais excellente Dave Wong à la contrebasse et Jason Brown à la batterie propulse les deux solistes qui jamais ne se disputent l’avantage comme dans ce Matador du maître Grant Green. Une entente cordiale, raffinée et une musicalité évidente. Dès les premières notes on est pris par le jeu souple, virtuose, maîtrisé, le timbre et le phrasé sensuel de l’altiste, d’une élégance nonchalante. Out of time du regretté Benny Golson, ce pourrait être la griffe du passé qui fait retour, thèmerepris avec une intensité lyrique quise combine à une douceur obstinée,
Gloomy Sunday, la tristement célèbre chanson du Hongrois Rezso' Seress est un exemple parfait du style du quartet, tout en juste retenue, sans aucun débordement dans la précision de chaque instant, entre élan et dépression. Un sens de la mesure, des couleurs et energies, en faisant passer par des nuances les émotions contrastées des compositions choisies.
Onze titres composent l’album avec deux compositions originales de Dmitry Baevsk, une cohérence dans ces musiques qui parfois se répondent. Les reprises vont voir autant vers Duke Ellington que Ray Charles. Sur ce Mount Harissa libanais, tiré de la Far East Suite du Duke, on se laisse piéger sur ces chemins de traverse, envoûté par les souples ondulations, les sinuosités du phrasé du saxophoniste et du guitariste.
Sur The Sun has died que Ray Charles avait adapté à partir de l’original français (!) “ Il est mort le Soleil’’ ( Pierre Delanoe, Hugues Giraud) de Nicoletta, le saxophoniste garde le sens dramatique de ce blues jusqu’à un final qui meurt dans le souffle. Rien à voir avec le swing du Sentimental blues plus décontracté qui suit, toujours de Ray Charles.
La cadence accèlère avec ce Will you still be mine?dans l’urgence de la déclaration ou la recherche de la confirmation. La machine s’est emballée avant de continuer et de s'abandonner, rassurée sur un éclatant calypso de Tommy Flanagan (titre de 1957) Eclypso.
Cette musique procure un plaisir immédiat qui dure tout le temps de l’album aussi délicat que fougueux. A écouter d'une traite.
Alors comment ne pas conseiller aux Parisiens d’aller aux concerts du quartet
16 Décembre
Salle Pleyel TSF JAZZ - You & The Night & The Music
Paris, France
Dmitry Baevsky & Peter Bernstein
17 Décembre
Sunside Jazz Club
Dmitry Baevsky Quartet
with Peter Bernsein, David Wong & Jason Brown
Bruno Angelini (p), Arnault Cuisinier (cb), Edward Perraud (dms)
Gros coup de cœur pour ce nouvel album du batteur-compositeur Edward Perraud, dernier volet d’un tryptique magique.
Le batteur du trio mythique , Das Kapital que l’on voyait comme un batteur génial et déjanté expose ici un autre visage plus tendre, plus poétique et rêveur. Le même visage que l’on pouvait voir dans les albulms « Espaces » et « Hors temps » ( Label Bleu).
En effet, après avoir exploré les notions d’espace et de temps dans les deux premiers albums, c’est aujourd’hui celle de la lumière à laquelle s’attache Edward Perraud au travers d’une réflexion déambulatoire qui l’amène de Victor Hugo ( son choc esthétique en visitant la maison de Guernesey) à Stephen Hawking ( la théorie des trous noirs).
C’est à partir de ces pistes qu’Edward Perraud a imaginé ce voyage en clair-osbcur en 7 pièces musicales où la concept de lumière apparait comme une évidence. Dans une sorte de triangulation magique, les acteurs de cet album jouent des contrastes musicaux laissant passer des sortes de nuages planant sur la musique avant que n’apparaisse les fulgurances d’une lumière vive. Tout est ici une histoire de nuances subtiles.
Si le premier album du tryptique réunissait Paul Lay et Bruno Chevillon, c’est ici la même formation que celle de « Hors temps » paru en 2021. Et c’est une sorte de formule magique qui fonctionne à merveille dans un univers à la folle et douce poésie recelant des trésors de pépites cachées pour l’auditeur qui laissera le temps au temps de cet album au charme fou.
Edward Perraud est une sorte de Merlin, enchanteur et magicien. Batteur et compositeur, ses baguettes sont magiques et ses balais volants.
Andrew Hill Sextet: Andrew Hill (piano, composition), Scott Colley (contrebasse), Nasheet Waits (batterie), Marty Ehrlich (saxophone alto, clarinette, clarinette basse, flûte), Greg Tardy (saxophone ténor, clarinette, clarinette basse), Ron Horton (trompette, arrangements, direction)
Plus, pour les plages en big band
Aaron Stewart (saxophone ténor, John Savage (saxophone alto, flûte, J.D. Parron (saxophone baryton, clarinette basse), Dave Ballou, Laurie Frink, Bruce Staelens (trompettes), Charlie Gordon, Joe Fiedler, Mike Fahn, Jose D’Avila (trombones)
New York, 24 & 26 janvier 2002
Palmetto Records
Une nouvelle édition, augmentée, de deux concerts au Birdland. Une plage de plus, et le son de l’ensemble a été retravaillé. Une belle manière de rappeler à notre mémoire Andrew Hill, formidable pianiste, compositeur très singulier, et aussi improvisateur d’une très grande liberté, disparu en 2007. Plus qu’un hommage, cette nouvelle édition, avec une prisesupplémentaire de A Beautiful Day , issue de la première soirée, nous rappelle combien ce pianiste-compositeur fut important dans l’émergence d’un nouveau courant esthétique au sein du label Blue Note dans les années 60. Indispensable pour qui est passionné par ce courant, et ce pianiste hors-norme.
Provided to YouTube by The Orchard Enterprises A Beautiful Day · Andrew Hill A Beautiful Day, Revisited ℗ 2024 Palmetto Records Released on: 2024-11-01 Music Publisher: Jazzfund BMI Auto-generat...
Camille Productions / Socadisc.
Paru le 29 novembre.
Concert prévu le 17 janvier 2025 au Sunside (75001).
André Villéger connaît et révère ses classiques. Dans son panthéon personnel, le saxophoniste-clarinettiste range ainsi, dans le désordre, Billy Strayhorn et son maître et ami Duke Ellington, Jimmy Rowles, musiciens qu’il honora dans de précédents albums ( ‘’Strictly Strayhorn’’ en 2016 ; ‘’Time To Dream’’ en 2023). Toujours sous la houlette du producteur Michel Stochitch, un nouvel héraut de la note bleue y fait son entrée, Benny Golson.
L’hommage mitonné par André Villéger était bien bouclé avant la disparition du saxophoniste ténor et compositeur le 21 septembre dernier à New-York à l’âge canonique de 95 ans. Au dernier moment de la réalisation du disque, le saxophoniste a sobrement témoigné de son admiration dans le livret : Benny Golson fut « un exemple, infatigable travailleur de son instrument et de la composition ; il nous laisse un héritage considérable ».
Quelques-uns des fleurons de la richissime œuvre de Golson figurent dans cet album proposé par un quartet de haute volée : Alain Jean-Marie (piano), Thomas Bramerie (contrebasse), Antoine Paganotti (batterie). Autant de repères d’une carrière d’une extraordinaire longévité. On y retrouve ainsi un des titres-phare écrits pour les Jazz Messengers d’Art Blakey, dont Benny Golson fut quelque temps le directeur musical, ‘’Whisper Not’’ voisinant avec un hommage à Clifford Brown, ‘’I Remember Clifford’’, ou encore le tonique ‘’Killer Joe’’, interprété dans la scène finale du film de Steven Spielberg « Le Terminal ».
Sans esbroufe -ce n’est pas le genre de la maison- André Villéger nous livre une heure de bonheur, où l’amateur pourra apprécier l’élégance et le velouté de la sonorité du saxophoniste ténor. L’esprit de Benny Golson souffle assurément dans ce « BENNY’S KEYS ».
Dès la première plage, on est dans le vif du sujet : dialogue libre et tendu, énergie maximale, modes de jeu hétérodoxes. Comme un manifeste en somme. La plage suivante, apaisée, donne l’exacte mesure de ce que peut produire l’improvisation en termes de lyrisme, d’écoute mutuelle, d’expressivité. Et cela se confirme plage 3, avec une touche mélancolique. Ensuite le disque utilise très librement tous les ressorts de la belle improvisation quand elle cultive la réactivité à ce que produisent les partenaires, tout en demeurant dans une expression collective. C’est une éthique autant qu’en esthétique. Chaque membre du trio propose, à chaque instant un discours, une sonorité, une expression, qui entrent immédiatement en dialogue avec les partenaires. Quand Christiane Bopp commence dans le son très ténu, ses amis se mettent immédiatement dans la dynamique annoncée, et le dialogue chuchoté entre les instruments tiendra du miracle, pendant plusieurs minutes, avant qu’un crescendo partagé fasse surgir un nouveau mode d’expression.Chaque membre du groupe est au maximum de sa présence, et les interludes en solo, tout comme les échanges en duo, sont autant de rebonds pour une nouvelle aventure,. Bref ce disque est à bien des égards exemplaire de ce peut produire la musique improvisée dans son meilleur. Plongez dans son écoute, vous en rapporterez des émotions, des sensations, et surtout un très vif plaisir esthétique.
C’est le dernier opus de ce trio jusqu’alors parfaitement équilatéral Sweet Dog créé en 2015 par des personnalités affirmées, le saxophoniste ténor Julien Soro membre de Ping Machine et par là même du dernier ONJ de Fred Maurin, le batteur Ariel Tessier ( du quintet Lennie’s, Charlie Rose trio entre autre, PJ5 où il retrouve le guitariste Paul Jarret à la tête du grand format ALE (Acoustic Large Ensemble).
L’originalité de ce nouvel album est d’avoir élargi le groupe, enrichissant les textures avec de nouveaux timbres dont celui du cor de basset de la grande clarinettiste Catherine Delaunay. Sans oublier la voix et le chant très personnel d’Emilie Lesbros. Un choix qui ne doit rien au hasard puisque ces deux musiciennes mettent l’improvisation au coeur de leur pratique et que le trio très masculin souhaitait approfondir cette démarche. Leur aventure musicale se poursuit donc à cinq en suivant la thématique de l’espace qui ouvre grand l’imaginaire : la musique décolle littéralement se projetant dans l’espace Sur les chemins vers la lune dans la nostalgie de la découverte spatiale, de ces rêves de fuite en apesanteur, entre Gravity et Interstellar.
Le titre de l’album est clair, explicitant le projet car à l’écoute des dix titres improvisés collectivement d’En Orbite jusqu’au Black Hole final qui n’engloutira pas le groupe, on ressent la puissance de cette musique expérimentale sur le vif, déchaînée, explorant l’inconscient avec ce curieux Sub Conscious S qui ne renvoie pas à Lee mais à Steve Lehman avec lequel a joué Julien Soro dans le dernier ONJ. Avec un drumming comme décalé, on est envoyé ad astra et qu’importe l’alunissage. Les nombreux effets électroniques plus ou moins débridés ( claviers de Julien Soro) confèrent un groove et un son parasite très particulier, sale parfois, grésillant, noisy. Brouillage sur fonds de cliquetis de baguettes, effervescence de The Great Battle, titre punk enregistré au Triton en juin 2023, au son gras dans l’énergie pure de la prise en direct.Le groupe alors en résidence pour quatre jours a sélectionné les morceaux les plus marquants pour l’enregistrement.
Certains interludes plus délicats alternent tel le tranquille Windmills of the moon résolument folk avec une guitare apaisée. Plus surprenant Les gens, une sorte de “sprechgesang” proféré avec une certaine ironie tranquille, étrangement distanciée sur un arrière-plan brossé par une guitare aux doux gratouillis et couics du sax. Quel est le rythme qui semble frappé à la main de ce Life is about dancing? Il s’agit en fait d’une batterie "préparée", les peaux étouffées avec des draps, ce qui confère un son très sec, étouffé, aux cymbales sans résonance.
Dans l’espace ainsi créé le groupe organise son travail précis sur les textures et les sons plus ou moins bruts dans une matière sonore musicale complexe qui tend à une certaine abstraction. Boucles, sinusoïdes d’une guitare électrifiée, drive permanent de la batterie en tension, chants du sax ténor ou soprano, de la clarinette parfois comme désaccordés, mêlés au souffle de la voix. On n’écoute plus tellement le son pour ce qu’il est mais comme une forme musicale expressive dans une démarche intuitive et libre. On se laisse embarquer dans cette expédition vers des terres non défrichées encore. Si la destination importe compte plus encore le voyage éphémèrequi reste poétique.