Overblog Tous les blogs Top blogs Musique & Divertissements Tous les blogs Musique & Divertissements
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
8 septembre 2026 2 08 /09 /septembre /2026 08:19

     Auteur de « John Coltrane, la musique sans raison. Esquisses d’une philosophie imaginaire. Essai pour une phénoménologie du jazz » (Editions Alter Ego.2013), Michel Arcens estime que la musique du saxophoniste « ne semble pas pouvoir s’éteindre, et s’effacer ou s’obscurcir, tant elle se confond avec sa vie, avec le désir de vivre, le désir de la vie ». A l’occasion du 100 ème anniversaire de la naissance, le 23 septembre de cette année, de John William Coltrane, le journaliste-écrivain, chroniqueur pour le quotidien Midi Libre (1974-2001) s’adresse au compositeur de Love Supreme, disparu le 17 juillet 1967.

"Et maintenant ?
- Maintenant, c'est fini. C'est l'éternité..."
(Jean-Luc Godard "Pierrot le fou")

 


Cher John Coltrane,


Cent fois le tour du Soleil. Ce n'est rien. Presque rien.
Partir peut-être, "partir, dit-elle", ce n'est rien !
Même si l'on a accompli seulement quarante rotations autour de la lumière.
Partir, décidément, n'est rien. Une illusion peut-être même.
Tout dépend des circonstances. Ceux qui restent ont alors tout le temps avec eux, pour eux. Parfois contre eux. Et c'est alors une tout autre histoire.

Où êtes-vous aujourd'hui, cher John Coltrane ? Qui pourrait le dire ? Vous ? Je n'y crois pas un seul instant : les disparus parfois reviennent, ombres blanches dans nos vies, mais si parfois nous essayons de les embrasser, nous n'effleurons qu'un léger souffle d'air. Dans le meilleur des cas.


     On évitera donc, avec soin, de vous poser des questions. Surtout celle-ci. Nous avons compris que toute interrogation ne saurait engendrer que le silence. Le dialogue ne peut s'instaurer qu'au présent, or, la présence la plus authentique la plus profonde, vous l'avez déjà offerte avec votre musique. D'une certaine façon, ce que vous avez créé ici, dans ce monde, ne s'est produit que dans l'instant, celui d'une note, d'une mesure, d'un concert, d'un chant, d'un murmure ou d'un cri. Parfois.
Puisqu'il en est ainsi et, même si cela peut sembler paradoxal, je crois qu'il est l'heure de vous redire ce qui attache "les vivants", à toute votre musique.
En réalité, on peut voir là un paradoxe. Sinon même une contradiction. D'autres, sans doute, plus enclins à la critique en toute circonstance, n'aperçoivent ici que le début d'un aveuglement, d'un acharnement, d'une sorte d'erreur fatale. Peut-être sont-ils sourds, aveugles. Ou bien, plus probablement, jaloux. Pire : ils sont envieux !


« Si infime »


Parce qu'il faut dire à nouveau ceci : ce qui est décisif dans votre musique, cher John Coltrane, c'est qu'elle est, tout entière, cet amour prodigieux, merveilleux, divin, sublime et, pour vous plagier peut-être, "suprême". Cet amour qui est en vous et qui, dans la brièveté de la note (une fraction si infime, si invisible bien sûr, et de ce fait non représentable, de toute temporalité) est le don total, infini, que vous cherchiez à offrir à chacun.

Peut-être en ai-je déjà trop dit car lorsqu'on met des mots sur la musique, sur les musiques qui s'inventent, celles que l'on offre au monde entier, on perd déjà l'essentiel.
Les mots sont des images, déjà des représentations, voire des concepts. Ils se forment dans notre esprit et, pour cette seule raison, ils ne peuvent jamais parvenir tout à fait à redire ce que "dit" la musique elle-même, ce qu'elle donne : une présence qui, désormais, dès qu'elle est "se joue", habite en nous.
Alors, que pourrait-on qui ne soit pas si "infra" par rapport à la musique elle-même ? Surtout lorsqu'elle provient de vous, de vous cher John Coltrane, qui n'avez eu de cesse d'aller la chercher au plus profond de votre vie, comme au plus loin des confins de l'univers.

 

« Entre les étoiles »


Alors, nous, ici, les pieds sur Terre nous sommes un peu comme des condamnés : si, de "là-haut", entre les étoiles, vous ne la voyez pas, sachez que, depuis votre "envol", la planète ne va pas mieux et même, on peut dire que, ces derniers temps, elle ne va vraiment pas très bien1. Aucun, presqu'aucun d'entre-nous, n'a le pouvoir de donner, comme vous l'avez fait, quelque chose qui soit plus ou moins comparable à cet inégalable, à cet Unique que vous avez offert au monde. Pas seulement à untel ou unetelle, pas même à ceux qui vous aiment, tout autant à ceux qui ne vous aiment pas, et qui, peut-être, sont sourds à votre musique, et aussi, de la même façon, à ceux qui jamais, ne vous ont entendu et ne vous entendrons.

Quelques-uns essaient de comprendre ce qui est advenu avec ce que l'on pourrait dire l'arrivée de votre musique. Il est probable que personne n'y parviendra jamais, et pour ce qui me concerne, pas davantage. Pourtant, c'est bien ainsi n'est-ce pas, que, tels Sisyphe, des obstinés et donc des opiniâtres fatigués mais si "heureux", ne cessent de vous rendre hommage et plus encore d'expliquer, de vouloir "mettre en lumière" ce que vous, vous avez tenté, sans cesse, de faire, de refaire, de parfaire. Mais il est certain que cela ne s'explique pas. Pourtant cela se vit, se ressent, cela vous traverse, tout en restant en soi à chaque instant. Ainsi, vous-même, lorsque vous avez eu l'occasion de dire ce qu'était votre musique, vous ne l'avez dit qu'avec la précaution de peu de mots.
Si certains de nos amis qui ont écrit des livres de référence à votre propos ont cherché, soit dans votre œuvre elle-même, dans sa "traduction" sur des partitions, soit dans d'autres directions et avec le recours d'autres savoirs, d'autres références, s'ils ont dit des choses remarquables, que nous sommes heureux d'avoir pu découvrir, enchantés qu'ils nous éclairent, ce n'est pourtant là qu'un reflet, un aperçu souvent fugitif et partiel de ce que vous avez offert. Pour ce qui me concerne, je continue de penser que c'était peine perdue de leur part. Comme par définition, comme l'on dit !

 

« Premiers pas de géant »


Il me semble qu'aujourd'hui il est grand temps de souligner combien c'est vous qui avez le mieux dit ce que vous faisiez. Pas seulement dans vos interventions auprès de quelque journaliste ou dans tel ou tel propos, rapporté ici ou là, sans doute avec beaucoup d'attention. Mais, tout simplement, avec la plus grande discrétion : dans le choix de quelques "titres" de vos propres inventions musicales. C'était bien, cher John, la moindre des choses que vous puissiez faire...et, c'est aujourd'hui encore la plus pertinente. Parce qu'il ne s'agit pas d'un discours (un peu comme l'est cette missive et, peut-être à ce sujet, serez vous, indulgent), d'une réflexion, d'une explicitation, d'un raisonnement non plus, pas plus d'une justification. Seulement d'un petit signe "d'intelligence", comme l'on dit ! De compréhension partagée ; comme cela vous ressemble tant. Et, ce qui me paraît aussi très remarquable, c'est que, dès le début de votre oeuvre enregistrée, vous saviez, ou sans doute, vous pressentiez, sans audace aucune, sans prétention encore moins, qu'il s'agissait de "premiers pas de géant"2. ( Je ne vais pas, à vous, les rappeler !, ni même à celles et ceux qui pourraient, par mégarde, par curiosité, lire cette lettre si, d'aventure, "entre les étoiles"3 qui sont votre demeure, elle se perdait, par un fait étrange du destin et du hasard entremêlés : outre "A Love Supreme"4 et quelques autres, des titres qui, eux, à eux seuls, disent, sinon tout, vraiment beaucoup. )
Mais, que voulez-vous, vous ne pourrez empêcher les uns ou les autres, soit de ne pas prendre cette dimension en considération, voire de la dénigrer. C'est probablement qu'ils ne savent pas ce que vous, vous savez depuis toujours : la musique, invisible, immatérielle, indistincte, n'a de sonorité qu'en apparence puisqu'elle n'est que vibration. Puisqu'elle est frémissement, tremblement, frisson, palpitation, oscillation. Et le saxophoniste le sait peut-être mieux que quiconque. Car, d'une certaine façon, c'est lui qui, tout entier, est à la fois la naissance de la musique et ce qu'il en apparaît mais aussi disparaît. Aussitôt !


Lorsque vous avez joué votre musique c'était en un instant. Pendant ces heures, ces jours, inlassablement, vous avez confondu, indissociables, votre souffle et tout ce que vous avez travaillé jusqu'à l'extrême, jusqu'à vous assoupir, vous endormir même, mais non !, en expirant, en soufflant encore, encore une seconde, pour faire vibrer ou plutôt pour être la seule vibration, unique, de votre ténor et, sans doute, de vous-même tout entier. Tous les deux, singulière musique.


« Au-delà de la musique »


Pourtant, en cet instant, je vais peut-être vous fâcher. Enfin, disons plutôt, vais-je simplement prêcher le faux pour essayer de savoir le vrai ! Je dois en effet, vous dire que je ne parviens pas à vous définir vraiment et surtout seulement, comme "musicien de "jazz". Et cela pour la seule raison qu'il est difficile de catégoriser d'un côté et, comment dire ?, d'universaliser ou au moins de généraliser de l'autre. Le "jazz" n'est pas une forme musicale en soi (à part Hugues Panassié et quelques descendants, qui donc pourrait l'affirmer ?) – c'est peut-être même ce que l'on pourrait appeler sa "plasticité" qui fait qu'une définition de cette musique, qui pourrait s'appliquer de façon certaine et surtout exclusive, est tout bonnement impossible. Et vous, John, vous êtes, tout simplement, "musicien". Mais plutôt, je crois qu'il faudrait dire, redire encore et encore, pour être plus précis, plus proche de la vérité, que vous êtes un homme qui, à tout instant, donnez la musique, comme si, en vous, elle habitait et que vous, vous fassiez, sans cesse, de façon recommencée et toujours recommencée, don absolu de vous-même, de cette musique qui ne vient que de vous parce qu'elle n'est rien d'autre que ces vibrations qui vous habitent.
Mais enfin, je me répète, n'est-ce pas ? C'est peut-être parce que l'on est convaincu, ou mieux, que ce que l'on ressent ne s'efface jamais, que l'on se répète ainsi. A moins que la fragilité de l'âge en soit la cause – c'est bien connu ! Quelques amis, musiciens, de jazz ou non, d'autres amis, qui aiment la musique, m'ont parfois adressé une objection à cette remarque ; à ce qu'ils jugent...injuste parce que je vous aurais entendu en oubliant les autres. Les autres musiciens de jazz. Ils me disent souvent qu'il y a de nombreux musiciens qui, comme vous, ont donné d'eux-mêmes. Et tout autant.
Mais où se trouve l'objection ? Vous imaginez que Bix, Louis, Bird, Dizz, Miles, Thelonious, Bill n'ont pas offert tout ce qu'ils détenaient en eux, dans leur cœur et ailleurs ? Il y en a même qui, d'une certaine façon en sont morts. Parfois, plus jeunes encore que vous. C'est bien pour cette raison (mais sans y avoir pensé, sans l'avoir "rationalisé" pourtant) que le jazz est parfois, souvent, que le jazz donc, est si passionnant ! Parce que, d'une certaine façon, on pourrait dire qu'il est au-delà de la musique... à moins que ce ne soit "en-deçà".
Et puis, même si ces musiciens sont nombreux à s'être ainsi offerts, cela n'empêche rien : il y a en moi quelque chose qui me fait croire que ce n'est pas seulement votre musique que vous offrez comme un cadeau, mais c'est le don lui-même qui est devenu, comme par miracle, cette musique tout entière. D'autres assurément l'on fait aussi. Nous en avons parlé. Nous venons même de le répéter. Mais chacun de ces dons demeure incomparable aux autres.

 


J'ai, à ce moment de mon message, le sentiment que tout ce que je viens de vous dire est plutôt inutile. Parce que d'autres l'ont dit et qu'ils l'ont mieux exprimé que je ne saurais jamais le faire. Et puis quoi ? Qu'en avez-vous à faire ? Non pas que vous puissiez encore être, sinon heureux, du moins sensible, au fait qu'un inconnu vous dise son admiration. Mais comme il est évident que vous n'avez pas été musicien pour que l'on vous aime, et que vous nous avez offert "Crescent" et tant d'autres merveilleux moments, parce que vous, vous nous aimiez, il est bien difficile alors de ne pas dire ce que l'on ressent dans son propre cœur.
Ceci n'empêche que j'ai quelque regret : celui de vous avoir fait perdre du temps.
Encore que dans l'éternité que vous habitez, je peux supposer que les horloges n'existent pas. C'est une raison de plus pour savoir que votre présence est sans fin.
J'allais vous dire "au revoir", "à bientôt" !
Non seulement ce serait une contradiction évidente avec ces derniers mots, mais surtout ce serait stupide.

"Merci", suffira sans doute.


1À ce sujet, personne parmi mes amis n'oublie que vous aviez pressenti la chose. Vous nous aviez offert, pour cette raison, un fabuleux "Peace On Earth" lors de votre "Concert In Japan" de 1966 qui ne nous parvint pourtant qu'en 1973. Mais que, probablement, peu nombreux, sont ceux qui l'ont entendu, si l'on en juge par l'état de notre planète.


2"First Giant Steps" en 1946 et 1947 (RLR Records)


3Interstellar Space 1967


4A Love Supreme 1964

 

 

Partager cet article
Repost0
5 septembre 2026 6 05 /09 /septembre /2026 15:02


     Jamais elle n’aura oublié ses racines -le Mississipi, royaume du blues rural- même quand elle adoptait les rythmes du hip-hop le plus urbain de New York.  Cassandra Wilson, décédée le 1er septembre dans sa ville natale de Jackson (Mississippi) n’avait pas son pareil pour faire passer le frisson avec une voix profonde et voilée.

 

     Elevée dans une famille musicale (un père instrumentiste et professeur), Cassandra Wilson née le 4 décembre 1955, commence à étudier le piano, puis la clarinette et la guitare. Sa rencontre à New York dans les années 80 avec le saxophoniste Steve Coleman  et le collectif M-Base, qui intègre des éléments de funk et de soul dans le jazz sera déterminante.
 


     Signée par le prestigieux label Blue Note, la chanteuse sort en 1993 Blue Light ‘Til Dawn   qui évoque à la fois une légende du blues, Robert Johnson et des voix du folk comme Van Morrison ou Joni Mitchell.


     Publié en 1995, New Moon Daughter lui vaut son premier Grammy Award (le second interviendra en 2009 pour “Loverly,”).


     Si elle rendit hommage à Miles Davis dans « Traveling Miles » (1999) album comprenant des standards du trompettiste et des compositions personnelles, c’est un autre trompettiste, Wynton Marsalis qui lui permit de perpétuer la mémoire de son sud natal dans Blood on the Fields (1997) un oratorio jazz où il est question de l’esclavage et de la lutte pour les droits des noirs aux Etats-Unis (musique donnée notamment en concert lors d’un festival Banlieues Bleues en région parisienne).


     Un engagement que le maire de Jackson, John Horhn, a ainsi résumé dans son éloge funèbre : Cassandra Wilson a porté « le son, l’esprit et l’histoire du Mississippi » tout au long de sa carrière musicale.


Jean-Louis Lemarchand.

FC

©photo X. (D.R.)

 

Partager cet article
Repost0
27 juillet 2026 1 27 /07 /juillet /2026 17:22

Ella Fitzgerald-Live at Falkoner Theatre, Copenhague, 6 février 1966. Gearbox Records.

Paru le 24 juillet.

Une nouvelle pépite dans la discographie d’Ella ! Un enregistrement réalisé le 6 février 1966 dans un théâtre de Copenhague, soit la veille d’un album bien connu de la chanteuse, ‘’The Stockholm Concert’’ avec Duke Ellington.

 

Une différence dans le casting : sur la scène danoise, Duke a laissé sa place au piano et à la direction artistique à Jimmy Jones. La phalange ellingtonienne, elle, est bien là (Gonsalves, Procope, Hodges, Carney, Hamilton, Brown, Williams, Anderson…) et le répertoire assez similaire à celui de l’album de Stockholm ( Lover Man, Satin Doll, Let’s Do It, Something to Live For…).

 

Ella (1917-1996) rayonne dans cette cité nordique où elle se produit régulièrement depuis 1952, y a enregistré plusieurs albums (notamment en 1959 et 1961) et où elle possède même un appartement.

 

Merci à Darrel Sheinman et Gearbox Records qui ont retrouvé les bandes de ce concert dans les archives privées d’un producteur danois.  

 

Jean-Louis Lemarchand

Partager cet article
Repost0
26 juillet 2026 7 26 /07 /juillet /2026 11:32

 

Lors des obsèques de René Urtreger (1934-2026) le 24 juillet à Mortagne au Perche (Orne), François Lacharme a évoqué la mémoire du pianiste (son texte a été lu par la musicienne Isabelle Georges). Le président honoraire de l’Académie du Jazz fut entre 1987 et 1989 programmateur du Montana, un club parisien de Saint Germain des Prés.

 

     « Ça avait plutôt mal commencé : c'était en 86 ou 87, un soir au Montana, une poignée de main trop appuyée m'avait valu un commentaire peu aimable de la part de René : "Tu te rends pas compte, on serre pas aussi fort la main d'un pianiste !". Ce fut mon baptême du feu.

 

     J'ai donc connu René au Montana, le petit bar-club de la rue Saint-Benoît où il officiait le soir. Je m'y rendais plusieurs fois par semaine pour achever la correction de mes copies d’anglais. Au début, René y jouait seul sur un mauvais piano droit mais sa capacité à faire sonner ce tas de bois et de fer était stupéfiante. Il fut bientôt rejoint par l'argentin Ricardo Galeazzi, visage à la El Greco, contrebasse enracinée, puis ce fut le trio qu'il appelait de ses vœux, perché sur une scène improbable qui enjambait l'escalier menant au sous-sol du club. Alby Cullaz puis Yves Torchinsky et Eric Dervieu, charleston au bord du précipice, étaient plus que ses partenaires : ils devinaient les attentes de René.

 

     On a beaucoup commenté le jeu de René en l'associant systématiquement à Bud Powell. Mais René, c'était bien plus qu'un épigone doué du bebop : il était aussi lyrique, impérial sur les ballades. Il fallait le voir s'extirper d'une difficulté harmonique par quelques accords dont il mûrissait le choix en une courte seconde. On lisait sur son visage la tension puis le rictus libérateur de l'obstacle franchi. René était le musicien de l'intensité, des notes jamais gratuites, du swing qui savait rendre heureux.

        Je me souviens des visiteurs du soir : les musiciens du Bilboquet traversaient la rue pour prendre la température entre deux sets, Luigi Trussardi écussonné Inter de Milan, l'ami Wolinski à peine débarqué de sa visite à Cuba avec quelques anecdotes dont René se délectait, Richard Bohringer avec Eddy Louiss, Jean-Pierre Cassel, Nougaro, les rédac' chefs de Jazz Hot ou de Jazz Mag... Et tous ces anonymes, venus de province ou du quartier, amateurs éclairés ou curieux pressés d'entendre le "pianiste de l'Ascenseur".

      Sans René, ce Montana serait devenu une forteresse de l'ennui pour alcooliques mondains et germanopratins à l'oreille blasée. Pour les happy few, René y tenait spectacle à la pause : il fallait l'entendre déboulonner les statues, flétrir le sentimentalisme de Sidney Bechet, déplorer l'impasse du free jazz, encenser Miles Davis, son ex-camarade de scène et de chambrée, raconter les omelettes sans œufs et sans beurre servies sous l'occupation par des restaurateurs sans scrupules, dauber les "maréchal-nous-voilà", mais reconnaître sportivement le talent de Céline... Et bien sûr, enguirlander sèchement les clients dont la voix couvrait la musique.

     René était cash, ce qui rendait d'autant plus délectable cette façon très particulière qu'il avait de mettre le public dans sa poche, s'abritant derrière sa pudeur proverbiale pour tenter une formule qu'il savait inaboutie mais dont la sincérité ravissait les premiers comme les derniers rangs... Son humour faisait le reste.

     Avec les années, René avait acquis un côté "réac sympathique", retrouvant son sourire et ses illusions lorsque le métier honorait son roi. J'ai aimé qu'il aime les "gens normaux", qu'il sorte le mot swing du tiroir des gros mots, qu'il attende d'autrui la courtoisie que lui-même manifestait à chacun.

      J'aurais aussi aimé dire ces mots devant sa sœur Jeanne, si follement déterminée, si inconditionnellement fidèle en amitié, plaidant inlassablement pour la musique de son frère.

 

     Quand on frôle la trentaine, on devient un peu moins bête. Sans le savoir, René et son piano m'ont fait grandir en créant la B.O de mes plus belles années.

 

     Alors, très cher René, le petit mensch que je suis te dit merci. »

 

François Lacharme.

 

 

©photos X. (D.R.)

 

 

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2026 6 18 /07 /juillet /2026 14:29

Dans la jazzosphère, on l’appelait « le roi René », titre de la biographie écrite à quatre mains avec Agnès Desarthe (Editions Odile Jacob.2016).

Décédé le 16 juillet à Mortagne au Perche (Orne) où il résidait quelques jours après son 92 ème anniversaire, René Urtreger, pianiste émérite, revendiquait, haut et fort, son identité de jazzman. Le be-bop fut sa première école et Bud Powell sa première idole (René Urtreger joue Bud Powell. Barclay.1955).

 

Tout au long d’une carrière de sept décennies – dernier album, en 2020, (Piano solo, douze minutes en trois titres. Edition limitée de 500 exemplaires chez LP345 Record), il n’a jamais cessé de vénérer et de mettre en pratique les valeurs fondamentales du jazz, sens du rythme, liberté de l’improvisation, au point d’accepter les fausses notes au nom du droit à l’erreur. « Le jazz est parfaitement imparfait », aimait à confier le pianiste parisien qui se rêvait interprète de Chopin.

Ses qualités avaient impressionné Miles Davis, déjà une star, qui l’engage en 1956 pour une tournée européenne avec Lester Young. Le baptême du feu. Tout naturellement, Miles l’invite pour enregistrer la musique d’Ascenseur pour l’échafaud en décembre 1957. Une alliance parfaite de l’image et du son, un double succès cinématographique pour Louis Malle et musical pour Miles Davis. René Urtreger en tire profit évidemment même s’il s’agaçait (en souriant) que l’on résume son parcours à cette séance nocturne de quelques heures. (« Tout le monde me bassine (sic) depuis 50 ans avec Ascenseur pour l’échafaud »).

 

Peu après, il forme un trio, HUM (avec Daniel Humair, batterie et Pierre Michelot, contrebasse) qui séduit la critique et lui vaut en 1960 la suprême récompense de l’Académie du Jazz pour le jazzman de l’année, le Prix Django Reinhardt.

Arrive le free jazz qui désoriente et comprime (déprime même) le gros du public des amateurs. René Urtreger ne s’y retrouve pas. Il offre ses services aux chanteurs de variété -comme certains de ses confrères alors, François Jeanneau, Henri Texier…-. On l’entend auprès de Claude François, Sacha Distel, Serge Gainsbourg. Il ne le regrettera pas, reconnaissant y avoir appris les règles de professionnalisme et de rigueur du métier.

 

Le retour au jazz sonnera dans les années 70 avec le concours de sa sœur aînée, Jeanne de Mirbeck, productrice et son label Carlyne Music. Un nouvel album du trio HUM sort dans les bacs. La jeune génération (re)découvre un maître du be-bop qui a su adapter son jeu en restant fidèle à ses racines. Passionné par les échecs, il établissait une comparaison : « La musique et les échecs sont une science, un art, un combat ». Dès lors, René Urtreger va reprendre son chemin de jazzman, sollicité en permanence par les clubs et les festivals, garant d’une certaine idée du jazz, messager d’une certaine vision exigeante et envoûtante, servies par un phrasé sobre et élégant.

Il choisit le plus souvent de se produire en trio, le format le plus classique pour un pianiste avec les fidèles Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu(batterie), ce dernier laissant de temps en temps ses caisses et cymbales au fils de René, Philippe Urtreger.

 

Pour René Urtreger, le jazz est aussi une affaire de famille. Son épouse, Jacqueline qui l’éloignera des paradis artificiels. Son cousin, Georges Kiejman, l’avocat des intellectuels, qui l’avait encouragé dès ses jeunes années à suivre sa propre voie dans la musique alors que refusé au Conservatoire de Paris, il devait gagner sa vie chez un tailleur à faire des boutonnières. C’est lui, l’ancien ministre de la Justice de François Mitterrand qui remettra à René les insignes de chevalier de la Légion d’honneur le 6 mai 2010. 

Une décoration dont n’était pas peu fier le fils du boucher juif polonais de la rue d’Enghien, à quelques encâblures du New Morning, où « le roi René » connaîtra, devant une salle comble (et comblée) un des ultimes succès en public le 5 décembre 2017 aux côtés d’Agnès Desarthe, chanteuse improvisée.

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

©photo Fonds Chevrier (Coll.F. Capeau), JLL et X. (D.R.)

Partager cet article
Repost0
16 juillet 2026 4 16 /07 /juillet /2026 15:06

 Mark Turner (saxophone ténor), Joe Martin (contrebasse), Marcus Gilmore (batterie)

Brooklyn, 23-24 mars 2025

Giant Step Arts GSA 20

https://joemartin3.bandcamp.com/album/the-phoenix-trio-tomorrow-is-today

Enregistré à l’Ornithology Jazz Club , une musique exigeante écrite et jouée par trois orfèvres. Le choix de la formule du trio repose sur le degré d’excellence qu’impose cette instrumentation qui privilégie la densité du propos, l’intensité de l’échange, et ne laisse aucune place aux automatismes des mains ou de la pensée. Ici s’écouter pour agir, avant d’agir, et aussi agir pour stimuler l’écoute des partenaires, voilà qui fonde la réussite de l’entreprise. Et elle est au rendez-vous. C’est tendu, mais fluide, pas dénué de complexité et pourtant offert à l’immédiateté de la sensation et du plaisir. Quatre compositions du bassiste, une du saxophoniste, et une autre du batteur : autant de défis à la faculté de ‘faire musique ensemble’. Leur complicité établie par de nombreuses rencontres leur en offre le loisir, et ils savent capter notre attention, nous laissant sans cesse dans l’attente de la résolution d’un mystère qui se joue pour qui écoute. Avec toujours ce qui se passe, dans cette musique, dans les infinis combinaisons (un jeu incessant) du côté des rythmes et de leurs mystères. Un symbole de ce que le jazz peut encore nous réserver d’inouï, d’imprévu, et de totalement dépaysant, même si nous sommes des jazzophiles aguerris. Du très Grand Art !

Xavier Prévost 

Partager cet article
Repost0
4 juillet 2026 6 04 /07 /juillet /2026 19:18
Orchestre National de Jazz

 

ONJ With Carla

 

Label ONJ Records /L’Autre Distribution

accueil | ONJ

 

With Carla est le programme du nouvel ONJ de la flûtiste Sylvaine Hélary qui rend hommage à une grande dame du jazz, la pianiste, cheffe d’orchestre et compositrice Carla Bley ( 1936-2023). Cette autodidacte audacieuse de l’avant-garde new-yorkaise s’aventura aussi bien dans le free que le cabaret à la Kurt Weill, les airs de fanfare ou de cirque. Son grand oeuvre fut sans conteste Escalator Over The Hill un opéra flamboyant de 1971 mêlant jazz, rock autour du Canadien dadaïste Paul Haines.

On a compté en effet douze directeurs depuis François Jeanneau qui ouvrit le bal en 1986, plus de 1200 concerts en France et à l’international. Mais il aura fallu attendre quarante ans pour qu’une femme parvienne à ce poste. La joueuse de toutes les flûtes (ut, alto, basse et piccolo) à la solide formation classique a enchaîné diverses expériences du solo Friselis, au nonette de L’Orchestre incandescent sans oublier la chanson avec Dominique A). Elle peut entraîner dix-sept instrumentistes dont 8 femmes (parité respectée) dans un collectifévoluent librement des jeunes talents (des filles surtout), des moins jeunes aussi que l’on retrouve avec plaisir, prêts à servir cette musique intelligente et complexe, drôle et audacieuse. 

Sylvaine Hélary a cependant confié le rôle essentiel des arrangements à Rémi Sciuto, saxophoniste altiste et baryton, clarinettiste et même joueur de scie musicale à l’occasion («Musique mécanique »). Il parvient à s’intégrer dans l’univers fantasque et poétique de Carla et en renouvelle quelque peu l’écriture, dans des variations bien comprises avec trois pièces de son cru.

Un programme ébouriffant de douze pièces longuement développées sur un double CD enregistrées pour la plupart en live en novembre dernier au Théâtre de Cornouaille (Scène nationale de Quimper) et pour deux pièces du CD1 à l’auditorium-Opéra de Dijon.

Et ça démarre fort dès le premier titre déjanté et inquiétant « Musique mécanique » quasi cinématographique, d’ailleurs repris par Claude Miller dans la bande originale de Mortelle Randonnée en 1983.L’acme du premier CD est assurément cette ballade de 1981 (in Social Studies) au titre norvégien mystérieux et imprononçable amorcée par un solo magistral à l’alto de Sciuto « Utvitklingssang » (une musique conçue à l’origine pour une manif en faveur de l’écologie !) qui pourrait bien se révéler un tube, tant elle est entêtante. « Ups and Downs » contraste dans un style alerte suivant les montagnes russes du titre. On aime aussi le swingant «Ups» aux solos ajustés au ténor de Hugues Mayot et Quentin Ghomari à la trompette. Surviennent habilement des cordes dans la compo qui suit de Sciuto (« ...And ups again » ) qui continue, développe tout en se démarquant, adepte des césures, pour casser la mélodie et la faire s’échapper ailleurs avec l’orgue Hammond d’Antonin Rayon. Des curiosités encore comme cette suite de trois titres éminemment religieux-on se croirait à l’église un temps avec l’orgue qui résonne solennellement) issus de The Carla Bley Big Band goes to church. 

Les vents et les cuivres sont éclatants de vitalité avec des soli puissants tous féminins de Jessica Simon (trombone), de Fanny Meteier ( tuba ) sur un autre titre qui déménage « Wrong Key Donkey »sur le dernier CD. Ou encore celui à l’alto d’une Léa Ciechelski .

Mais dans cette formation soudée chacun fait sa part, la section rythmique assure avec vaillance. Avec un tuilage de textures et d’alliages inusités de timbres, une exploration de la dynamique interne vraiment élaborée, les compositions sont architecturées finement dans un sens collectif de la pulsation.

Voilà une musique pleine de fraîcheur qui donne un vif plaisir d’écoute avec des talents singuliers qui s’épanouissent collectivement. C’est l’esprit même d’un jazz actuel dans une expression des plus abouties. Un double album enthousiasmant qui devrait faire date !

 

Sophie Chambon

 

 Sylvaine Hélary (flûte traversière, arrangements), Rémi Sciuto ( saxophones alto et baryton, clarinette, arrangements, composition), Léa Ciechelski (saxophone alto, flûte traversière), Hugues Mayot ( saxophone ténor, clarinette basse), Sylvain Bardiau (trompette), Quentin Ghomari ( trompette, bugle), Jessica Simon ( trombone), Mathilde Fèvre (cor), Fanny Meteier (tuba), Anne Le Pape (violon), Elsa Moatti (violon), Guillaume Roy (alto, voix), Juliette Serrad (violoncelle, voix), Antonin Rayon ( piano, orgue Hammond), Illya Amar ( vibraphone, percussions), Sébastien Boisseau (contrebasse), Franck Vaillant (batterie).


  

Partager cet article
Repost0
21 juin 2026 7 21 /06 /juin /2026 18:37

« Daniel HUMAIR* » par Julien Le GROS, suivi de « HUMAIR essentiellement Daniel » par Frédérick.e GRASSER HUMAIR. Préface d’Alain Gerber et postface de Simon Goubert.
*Patrick Frémeaux & Associés. 422 pages. Disponible depuis mai 2026.
ISBN : 978-2-38283-400-8

       Il vient de souffler (le 23 mai) ses 88 bougies et se produit toujours sur les scènes françaises sans s’économiser. Tel est Daniel Humair, natif de Genève, ayant conservé la nationalité suisse, qui fait l’objet d’une riche étude biographique par un « journaliste mélomane », Julien Le Gros.

 

       Sans prétendre à l’exhaustivité, l’auteur traite du parcours du batteur-compositeur en s’appuyant sur de nombreux témoignages, à commencer par celui de Daniel Humair se retournant sur son passé. On revit ainsi les grandes heures de ces trios qui ont marqué l’histoire du jazz, avec  Martial Solal, avec HUM, (René Urtreger et Pierre Michelot), HLP Eddy Louiss et Jean-Luc Ponty,  ou encore avec François Jeanneau et Henri Texier, ou avec Joachim Kühn et Jean-François Jenny –Clark.
 


       Au fil des pages, le lecteur retrouvera également les avis de ses compagnons de route, François Jeanneau, Joachim Kühn, Henri Texier, Bruno Chevillon, Vincent Lê Quang, Jerry Bergonzi, ou encore Charly Antolini, batteur suisse contemporain d’Humair qui confie : « en 1955, il était remarquable, même à son jeune âge, il était en avance sur tous les batteurs suisses ».  Cette évocation de la vie artistique de Daniel Humair prend un tour plus personnel dans la seconde partie de l’ouvrage signée de l’épouse du batteur, Frédérick.e. Grasser, une succession (plaisante) d’anecdotes et de souvenirs de tournées, de la vie d’artiste, des rencontres, des portraits et aussi des deux autres passions de Daniel Humair, la peinture et la cuisine.

 

       Un livre qui permet d’approcher au plus près un artiste qui, selon son ami (et aîné de trois ans) François Jeanneau, « ... est aux aguets tout le temps », ou selon Jack DeJohnette « ... un homme de la Renaissance ».

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

       L’ouvrage comprend une discographie sélective de 1955 à 2024 et un index précis des noms et des lieux cités. Il est dédié à trois disparus illustres et récents de la planète jazz, Jack DeJohnette, Francis Marmande et Michel Portal.

 

©photo Roger Kasparian & X. (D.R.)

 

Partager cet article
Repost0
21 juin 2026 7 21 /06 /juin /2026 07:43

 

 

C'etait samedi dernier dans Jazzland ( Aligre fm 93.1).

Robinson Khoury etait venu parler de "Transara", le dernier album de Mÿa paru sur le label ACT.

En 2ème partrie d'émission, Guillaume Anger, directeur artistique de Jazz à Vienne etait vebnu lancer la 45ème édition du festival.

Et tout ça c'est à écouter ....ici

 

https://aligrefm.org/podcasts/jazzland-le-podcast-216/jazz-sous-les-pommiers-rencontre-avec-denis-lebas-3606i

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
19 juin 2026 5 19 /06 /juin /2026 09:09

 

Claudia Solal (voix, textes), Benoît Delbecq (piano, piano préparé, voix)

Paris, 25 juin & 28 octobre 2024

dStream 112 / l’autre distribution

 

Six ans après l’enregistrement de ‘Hopetown’ (label Rogue Art), le duo renouait avec cet art très singulier où le texte croise la musique. Huit textes de Claudia, et un de Benoît, où l’on entend brièvement la voix du pianiste. Les mots sont dans le chant, mais aussi en une sorte de parlé-chanté qui va de métamorphose en métamorphose vers un lieu d’inouï que l’on pourrait qualifier plus simplement d’art sonore. Textes en anglais (avec parfois des incises en français), qui dessinent un imaginaire singulier, lequel nous fait quitter nos bases (références de ‘style’, d’idiome….) pour une sorte d’ailleurs, mouvement irrépressible vers l’inconnu. La vocaliste-poétesse est plus qu’en dialogue avec le pianiste. Piano ‘naturel’ ou sons altérés, intervalles familiers ou distendus, harmonies repérées ou combinaisons sonores inédites : tout concourt à transporter qui écoute vers un lieu inexploré. L’hermétique poème d’amour, poème bilingue, qui donne à l’album son titre, dresse le décor : tout semble en perpétuel suspens, dans ce mouvement dual gouverné par la liberté d’inventer, de bifurquer, d’improviser, en une sorte de lévitation musicale et poétique. Plus qu’un dialogue : une véritable connivence osmotique. Une fois encore ce duo semble franchir la balustrade du possible ; une fois encore, un Grand Art accompli.

Xavier Prévost

.

Un bref avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=-qIXm7fTCFQ

Partager cet article
Repost0