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10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 23:26


     L’Académie du Jazz a remis le 9 mars sa plus haute distinction, le Prix Django REINHARDT (attribué au musicien français de l’année), à Gautier GARRIGUE qui devient ainsi le quatrième batteur récompensé par la noble Institution depuis sa fondation en 1954, après Bernard Lubat (1971), Simon Goubert (1996) et Louis Moutin, qui partagea le diplôme en 2005 avec son frère jumeau François, contrebassiste.


     Au Beffroi de Montrouge, le président Jean-Michel PROUST a rappelé, lors d’une cérémonie très musicale (neuf prestations avec les lauréats) que Les 72 membres de l’Académie ont tenu à récompenser le parcours d’un musicien de Jazz, sideman réputé, qui s’est affirmé compositeur avec son premier album en leader « La TRAVERSEE » paru à l’automne 2024 (Pee Wee !).


     Gautier Garrigue (38 ans), catalan formé au conservatoire de Perpignan, ayant fait ses classes auprès d’Henri Texier et Eric Barret, avait déjà été distingué par l’Académie du Jazz en 2024 avec le groupe FLASH PIG, Prix du Meilleur Disque Français pour ‘In the Mood for Love’, arrangement de la bande-son du film du metteur en scène Hong Kar Wai. Actif depuis une quinzaine d’années, le quartet constitué avec Florent Nisse (contrebasse), Adrien Sanchez (saxophone ténor) et Maxime Sanchez (piano) prépare actuellement un sixième album.
 


     La soirée de remise des prix 2025 de l’Académie aura été l’occasion de rendre hommage à l’un des monstres sacrés de la musique, Michel PORTAL récemment disparu, notamment par la projection d’une sélection de photos de son camarade de trente ans Guy Le Querrec.
     Le clarinettiste-bandonéiste-saxophoniste (1935 - 2026) aura été récompensé à quatre reprises par l’Académie : Prix Django Reinhardt en 1967, Prix du Meilleur Disque Français en 1973 (pour ‘Michel Portal Unit à Chateauvallon’), Prix Avant-Garde en 1980 pour ‘Dejarme solo’ et à nouveau Prix du Meilleur Disque Français en 1997 pour ‘Blow Up’ en duo avec Richard Galliano.


     Le palmarès 2025 (neuf prix) met à l’honneur deux pianistes et compositrices françaises, déjà titulaires du Prix Django Reinhardt :
     - Leila OLIVESI, Prix du Meilleur Disque Français pour ‘African Rhapsody’ (Attention Fragile), qui nous invite à un périple planétaire avec son nonet (quatre saxophones !),


      - Sophia DOMANCICH, Grand Prix de l’Académie du Jazz -qui a devancé dans le scrutin final le pianiste Sullivan Fortner (‘Southern Nights’. Artwork)-, avec ‘Wishes’ (Peewee !), à la tête d’un trio franco-américain constitué avec Mark Helias (contrebasse) et Eric McPherson (batterie).

 

     C’est également une voix féminine du jazz, mais instrumentale, qui a été couronnée par le Prix du Jazz Européen : Hanna PAULSBERG, saxophoniste ténor norvégienne qui succède au palmarès à un compatriote, lauréat en 2024, le pianiste Tord Gustavsen.

 

     Distinction toujours très attendue -compte tenu de l’impact auprès du grand public-, le Prix du Jazz Vocal a été attribué à une nouvelle étoile de la scène américaine, Tyreek McDOLE (25 ans) pour « Open Up Your Senses » (Artwork Records). Lauréat du concours Sarah Vaughan en 2023, le baryton crooner avait séduit dans les festivals de l’été passé (Marciac, Nice, Toulon).

 

     L’Académie du jazz veille aussi à détecter les nouveaux talents en décernant son Prix Evidence (la révélation de l’année) au groupe ABYSKISS, formation française de poche se définissant comme « rétrofuturiste », co-dirigée par Camille MAUSSION (saxophoniste et compositrice), et Pierre Tereygeol (guitariste), avec Victor Auffray (euphonium, flugabone, voix) et Illya Amar (vibraphone, marimba, glockenspiel, tambour chamanique) pour son album ‘Big Dipper’ (Saä).

 

     Défendre et illustrer le patrimoine constitue une autre des missions de l’Académie du Jazz. A ce titre le Prix Jazz Héritage (jazz classique) a été attribué au trompettiste Jean-Loup LONGNON, lui aussi Prix Django Reinhardt (1990), pour ‘Istanbounce' (Continuo Jazz) où son big band évoque l’atmosphère cosmopolite de la métropole turque. 

 

     L’histoire est également au cœur du documentaire ‘Soundtrack to a Coup d’Etat’ du réalisateur belge Johan GRIMONPREZ qui a obtenu le Prix du Patrimoine : un retour sur l’assassinat du leader Patrice Lumumba au Congo ex-belge en 1961 propulsé par une bande-son percutante (Abbey Lincoln, Max Roach, Eric Dolphy, Ornette Coleman …).

 


     Enfin, avant le Jazz, il y avait le Blues, et les académiciens ne l’ont jamais oublié tout au long de leur histoire, entamée en 1954 avec Jean Cocteau et André Hodeir, André Francis, Georges Auric ... Dans leur palmarès 2025, Ils ont choisi comme lauréat du Prix Blues et Soul un vétéran, Buddy GUY pour son dernier album ‘Ain’t Done with the blues’ (je n’en ai pas fini avec le blues) publié par RCA le 30 juillet 2025, le jour de son 89 ème anniversaire !

 

Jean-Louis Lemarchand.

Francis Capeau

Membres de l’Académie du Jazz.

 

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4 mars 2026 3 04 /03 /mars /2026 15:06

 

Alban Darche (saxophone ténor, composition), Nathalie Darche (piano), Chloé Cailleton (voix), Geoffroy Tamisier (trompette), Jean-Louis Pommier (trombone)

Bagneux, mars 2025

Yolk Records J 2105 / l’autre distribution & Believe

 

Un disque singulier, ou plutôt une œuvre très singulière, au carrefour du jazz, de la musique du chambre, et de toutes les sources artistiques qui gouvernent LA musique, comme c’était le cas dans le premier opus, ‘Hypnos & Morphée’, enregistré en 2019. Des compositions d’Alban Darche (et quelques textes de sa plume), un thème signé Geoffroy Tamisier, et aussi le mouvement lent du Concerto en sol de Ravel, avec réduction de la partition d’orchestre à la nomenclature du groupe. Lyrisme intense, voire incandescent, subtilité des textures et des couleurs, harmonies chantournées, solistes au plus près de l’intimité même de la musique : on se laisse emporter vers ce monde d’ailleurs dont on ressent qu’il vient de l’humanité tapie en nous. Les textes nous parlent de ce monde souterrain où se tissent nos émotions. Les lignes chantées par Chloé Cailleton serpentent dans un dédale d’intervalles tendus que l’expressivité rend familiers. En résumé, comme un certain nombre d’aventures musicales de ces dernières années, qui s’éloignent du centre de gravité du jazz pour en mieux servir la singularité, ce disque est hautement recommandable aux mélomanes de toutes obédiences, jazzophiles inclus, évidemment.

Xavier Prévost

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Le groupe est en concert à Paris, au théâtre de l’Ile Saint-Louis, les 4 & 5 mars, et à La Baule le 7 mars

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24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 15:32
Jérôme Sabbagh    Stand up!

 

Jérôme Sabbagh Stand up!

 

Jérôme Sabbagh saxophone

Ben Monder guitare

Joe Martin contrebasse

Nasheets Waits batterie

 

Analog Tone Factory www.analogtonefactory.com

 

 

About — Jerome Sabbagh

Stand Up! — Jerome Sabbagh

 

Revenons sur cet album du quartet américain de Jérôme Sabbagh, figure de la scène contemporaine new yorkaise, sorti en octobre dernier, dont le concert aura lieu à l’Ecuje à Paris le 19 mars prochain.

Quel plaisir de « renouer » avec un saxophoniste trop rare en France qui a fait carrière aux Etats-Unis. Du plus loin que je me souvienne, ce potentiel était audible sur North de 2004 sur le label Fresh Sound. Si le saxophoniste a su parfaitement s’acclimater là-bas, est-il devenu américain ? En musique sans doute et avec ce quartet formé il y a plus de vingt ans !

 

Huit compositions originales du leader sur près de 40 mn, voilà le format idéal ! Réussit-il dans le toujours délicat montage de compositions à casser la « cohérence »  parfaite de l’album qui pourrait même sembler "lisse" à première écoute ? Et pourtant engageant dès l’ouverture. Car tout semble familier dès le premier titre, ce « Lone Jack » lascif dans un sud caniculaire où s’entend subliminalement le chant de Ray Charles à qui ce titre est adressé. Reprenant le thème d’abord exposé par Jérôme Sabbagh, le guitariste Ben Monder est irrésistible dans son solo le plus long de l’album : il étire les lignes, partenaire délicat, subtil, en place dans la musique du saxophoniste qui fait la part belle aux guitares électriques teintées de rock. Indéniablement il y a alchimie entre ces deux musiciens qui se connaissent bien, « frères de son », le velouté du saxophone s’accordant aux souples ornements de la guitare.

 

S’il ne cherche pas à « faire avancer » la musique, Jérôme Sabbagh est attiré par tout ce qui tourne autour du son d’où l’intérêt d’enregistrer en analogique Stand up ! sur son label indépendant Analog Tone Factory , tous les musiciens jouant ensemble dans les conditions du concert.

 

Ce Stand up! est plus que jamais de résistance en cette période sombre. En suivant les dédicataires de chaque composition se dessine un portrait des musiques aimées, des influences avouées (il n’y a pas que du jazz) pour préciser son identité dans le souvenir, la mémoire affective en s’appuyant sur ces échos amis. Cela revient à réintroduire dans ses paysages sonores toutes ces belles figures absentes.« High Falls » traduit par exemple l’admiration du saxophoniste pour Stan Getz (The Sound) et évolue sur un rythme de bossa décontracté.

Va-t-on trouver une marque distinctive dans chaque titre de l’artiste qui l’a inspiré ? C’est toute la question des exergues qui incitent à comprendre d’où « ça joue ». Un petit jeu troublant évidemment qui peut entraîner faux-sens, voire méprises. Ce n’est pas dans leurs échappées respectives sur « Lunar Cycle » en pensant à Sam Rivers, figure incontournable du free, que la musique se déchaîne le plus. Contre toute attente c’est le thème le plus court « Mosh Pit » pour Trent Reznor du groupe Nine Inch Nails qui évoque un esprit free jazz, bruitiste et  underground.

Retombée plus calme sans être vraiment sereine pour ce « Vanguard » souvenir du batteur américain Paul Motian au Village Vanguard justement où le sax se fait insistant, caressant sur les affleurements sablonneux de la batterie avant de laisser place dans un espace comme dilaté à son alter ego guitariste qui duettise à son tour en douceur. Quand on sait que tous deux ont formé avec le batteur un trio éphémère en 2001 peu avant sa disparition, la musique a un caractère plus émouvant encore.

Références, citations en bribes, fragments se glissent ainsi dans l’inspiration de Jérôme Sabbagh, fredons obsessionnels qui sont aussi sa signature sur lesquels il ne peut s’empêcher de revenir. S’il ne perd jamais ses repères, il sait aussi composer des thèmes qui inspirent ses camarades et en particulier le batteur Nasheet Waits qui joue depuis peu dans le quartet.

Stand up ! finit en beauté avec  "Unbowed" , un autre souvenir de Kenny Barron cette fois, l’immense pianiste avec lequel le saxophoniste a joué et enregistré pour son premier album avec piano, un mémorable Vintage en 2023.

Avec Jérôme Sabbagh tout l’héritage de cette musique remonte dans ses compositions finement ciselées, habiles à installer un climat propre. Avec une grande liberté de ton, un sens de l’envol bien à lui, un phrasé souple et élégant, il impose une musique sensible qui se risque dans le souffle. Un album au charme certain, fraternel qui sait conjuguer le mot réminiscence à tous les temps.Et cela est bien. 

 

Sophie Chambon

 

 

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23 février 2026 1 23 /02 /février /2026 16:02

 

Maëlle Desbrosses (alto, voix, composition), Paco Andreo (trombone à piston, euphonium, voix), Clément Mérienne (piano, synthétiseur, électronique, voix), Samuel Ber (batterie, voix), Isabel Sörling, Blumi, Marco Van Baaren (voix)

Murdange / Inouïe distribution

 

Une musique entre deux mondes, ou plutôt entre tous les mondes musicaux. Le texte d’accompagnement revendique l’influence de l’idée d’une fécondité de la tension entre les contraires. Et ces mondes sont nombreux dans ce que l’on peut percevoir des sources de cette musique. La musique classique (au sens le plus large, jusqu’à la contemporaine, tant par le langage que par l’instrumentation) ; d’autres formes également : en tenter l’inventaire serait au risque de l’oubli, voire du contresens ; et aussi le jazz, bien évidemment, pour le parti pris de liberté, et la faculté de cette musique de s’inspirer des autres univers pour en faire son bien propre. Le résultat force l’adhésion : qualité de l’écriture et des improvisations, maîtrise instrumentale au service d’un certain projet esthétique, en d’autres termes d’une certaine idée de la beauté. Des voix très différentes, conviées avec pertinence pour des titres qui mettent en valeur leur expressivité. Autant dire qu’il s’agit d’un très très bon disque, qui réjouira le mélomane jazzophile comme les partisans de ‘la contemporaine’.

Xavier Prévost

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Le groupe sera en concert le 27 février à La Dynamo de Pantin

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Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=E-6DFccVdi8

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22 février 2026 7 22 /02 /février /2026 18:04

Angelika Niescier (saxophone alto), Jason Adasiewicz (vibraphone), Nicole Mitchell (flûte), Mike Reed (batterie), Dave Rempis (saxophones alto & ténor), Luke Stewart (contrebasse)

Chicago, 5 & 6 mai 2025

Intakt CD 446

https://intaktrec.ch/products/446-angelika-niescier-chicago-tapes

La saxophoniste de Cologne, née en Pologne, a de longtemps partagé la musique avec des figures éminentes de la scène États-unienne. Et elle parcourt aussi l’Europe en rencontrant dans chaque pays les artistes qui pratiquent une musique de rupture. D’ailleurs la première plage du disque s’intitule Rejoice, Disrupt, Resist : c’est comme un manifeste pour un Art vivant. Et d’un titre à l’autre, dans des instrumentations et des effectifs différents, c’est une même affirmation d’une musique qui part chaque fois à la recherche de sensations, de couleurs et d’émotions inédites. La musique est librement sinueuse, et pourtant chaque plage dessine une idée musicale vers l’ailleurs. C’est un peu comme si chaque partenaire adhérait instantanément à un saut dans l’inconnu (mais avec délectation). Ici le goût du risque se révèle constamment fécond. Chaque fois c’est une nouvelle aventure, et pourtant une sorte de familiarité nous touche, si nous partageons le goût de ces musiques audacieuses. Bref ce disque résonne comme une œuvre accomplie : l’enfance de l’Art, en somme.

Xavier Prévost

 

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19 février 2026 4 19 /02 /février /2026 08:42
Il est parti... Mimi


 

 

Il est parti en douce, à bas bruit ce jeudi 12 Février. On le savait malade, les nécros étaient prêtes. On n’a appris sa disparition que plus tard, le dimanche 15. Les hommages sont alors arrivés en rafale.

 

J’ai tenté de ramasser des souvenirs épars forcément... une si longue carrière. Des concerts, j’en ai vu quelques-uns dont je n’ai pas retenu les dates étonnamment, souvent en duo avec Martial Solal, Sylvain Luc, Richard Galliano, Louis Sclavis, en quartet (Daniel Humair, Jean Paul Celea, Louis Sclavis) avec ou sans Bojan Z.  Dans des lieux souvent remarquables comme le Palais des Papes, la Tour d’Aigues,  les Arènes de Montmartre, la Grande Halle de la Villette … et le parc de l’Abbaye de Cluny. En août 2010, là je m’en souviens, je suis revenue en train avec lui. Après avoir monté sa valise dans le TGV, la conversation a vite pris un tour presqu’ amical, à bâtons rompus, sur ses débuts dans les bals, sur Tony Murena, sur son Bayonne « la ville parfaite » selon Barthes… On a même échangé sur le livre que j’avais dans mon sac, Indignation de Philip Roth qui m’avait bouleversée et que je crois bien lui avoir raconté. Il est descendu à Avignon Courtine et je suis rentrée à Marseille. Fin de l'épisode.

 

 Je n’ai jamais voulu ni pu sans doute l’interviewer ou même tracer son portrait. Au mieux quelques remembrances de concerts et de disques d'une figure impressionnante qui ne se voulait pas idole.

Comme le duo à Cluny des « basques bondissants du jazz :


« Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et ont appris à se jauger. On croirait qu’ils « jouent au chat et à la souris ». Portal va-t-il être déstabilisé par ce rythmicien d’enfer ? Luc est un partenaire vraiment digne de lui. Le jazz n’est qu’un prétexte pour ce musicien... et s’il joue un « Nuages » légèrement déconstruit, c’est seulement pour rendre compte d’un passage obligé. Il avoue ne pas interpréter souvent de standards, alors qu’il revendique volontiers son identité basque, tout en rêvant d’un sud imaginaire, celui du voyage et des rencontres. Il joue de toutes les formes au gré de son inspiration, blues et ballades, avec une facilité toujours aussi déconcertante, s’ajustant quasi instantanément, glissant sur le thème tout en pratiquant brillamment l’art de la digression... Quand à Portal, il n’est heureux que quand il joue et prend des risques en scène... il sait faire danser les gens avec un guitariste ou un accordéoniste depuis que, dans sa prime jeunesse, il a tourné avec des orchestres de bal (Tony Murena). Cha-cha, mambo et boléro n’ont pas de secret pour lui. Mais s’il sait donner au public ce plaisir des airs populaires, il peut soudain virer de bord, aborder autrement le répertoire, jouer free, lancer un solo retranscrit de mémoire, se lancer dans une improvisation comme dans le brouillard, à ceci près qu’il a, lui, les idées claires. La polyvalence est une de ses qualités premières, il maîtrise la plasticité du son et des formes. Une autre façon de mettre en jeu le corps, de jouer avec le souffle ou le vibrato, de taper du pied, de s’abandonner jusqu’à la transe parfois, et de danser (ce n’est pas un hasard si l’un de ses derniers albums s’intitule Bailador). Il s’exprime autrement, il déglinguerait presque ses « binious », soufflant dans le bec, triturant les clés, et lançant ses fameux cris « Like a bird on the wire » : il ne donne pas dans la démonstration technique, mais quand il est parvenu à jouer ce qu’il entendait dans sa tête, il exulte. Et cela se voit ! "

 

 

Ayant souvent entendu évoquer les mythiques concerts de Châteauvallon 1972 et 1976, j’ai tenté lors d’une réédition bienvenue d’en rendre compte en 2003 :


 

« Que faisiez-vous en cette fin d'été 72 ? Vous dansiez ? Vous flirtiez ? Ou bien n'étiez-vous que l'ombre de vous même dans un désir adolescent ? Même si je ne le connaissais pas alors, le Michel Portal Unit jouait pour nous, obstiné, rageur et détaché de toute autre préoccupation que de faire entendre la musique en création. Le seul hommage qu'on puisse lui rendre aujourd'hui est d'écouter avec recueillement ces plages enregistrées au Théâtre Antique de Chateauvallon...
Avec cette structure ouverte, basée sur l'improvisation libre, célébrant le hasard et la nécessité lors de ces rencontres informelles, la théâtralisation était de mise dans un lieu tout désigné, inspirant une dramaturgie de l'acte musical, sans oublier fantaisie, rythme, sens de la fête et donc de certains dérèglements. Prêt au paroxysme, Portal jubile, exulte autant qu'il éructe. Certains assurent que tout cela ne fut presque jamais répété, et on le croit sans peine… 
Ils étaient très beaux de surcroît, on a la nostalgie que l'on peut… Imaginez qu'en plus, Charles Mingus venait de se produire en première partie de ce concert même... Mingus en interview s'était interrompu pour écouter les Frenchies en regrettant presque qu'ils jouent aussi bien une musique qui n'était pas la leur. Il régnait une drôle d'ambiance dans ce festival qui ne voulait pas s'annoncer comme tel, mais qui accueillait aussi bien Don Cherry et sa tribu. Donc, le 23 Août 72 eut lieu cet événement. Quand j’ai chroniqué ce disque, j’eus une pensée émue pour les heureux mortels qui avaient vécu en direct cette expérience singulière d'un jazz libre et percutant. »

 

 

Alors quelle fut l’année mirifique, 1972 ou 1976 ? Car il y eut toujours en août quatre ans plus tard un autre Châteauvallon extraordinaire (une version angélique d'un Portal intimidé par le bouleversant thème aylerien?) dont Francis Marmande avait fait un compte-rendu inoubliable dans d’impeccables notes de pochette, concluant avec superbe: « Ce n’était pas rien. Ils dessinaient pour l’éternité, mais ils dessinaient à la craie. Reste le disque... »

 

 

Et puis il y eut encore cet album improbable Minneapolis. Je n’ y étais toujours pas... 


On nous l'avait assez présenté ce Minneapolis ... Idée originale ou concept du producteur Jean Rochard, la chronique du chef d'oeuvre annoncé tourna au règlement de compte pour un musicien qui n'aura jamais cessé de déranger. Portal, l'homme aux mille expériences et au souffle unique. Un homme de préférences, qui a voulu s'affranchir jadis de la filiation noire, aux temps mythiques de Châteauvallon et de Splendid Yzlment. Aujourd'hui il part chercher le dépaysement. Au sens propre. A Minneapolis. Qu'était-il donc allé faire dans la cité du Nain Pourpre ? Se frotter à des musiciens étrangers, se faire bousculer par la rythmique princière ? A première vue, le bassiste Sonny Thompson et le batteur Michael Bland, membres du NPG, le pianiste anglais Tony Hymas, qui a joué avec Jeff Beck mais aussi Sam Rivers, le guitariste Vernon Reid (ex-Living Colour) appartiennent à un autre monde. Mais ce n'est pas l'apartheid avec d'un côté les bêtes de frappe, rigides mécaniques et de l'autre les frêles intellos !  L'album dans tout çà ? Atmosphère électrique et rap, rythmique vigoureuse, dure et drue et en contrepoint le frémissement, les emportements du soprano, ou de la clarinette basse de Portal. Toujours le même bonheur quand il souffle : dans des thèmes tendres comme ce "Judy Garland", dédicace mélancolique à l'héroïne du Meet me in St Louis de Minelli, l'enfant de Grand Rapids pas si loin de la Twin City de St Paul-Minneapolis justement. Ou dans la reprise, très critiquée (pourquoi donc au juste n'a-t-il pas le droit de revoir ce thème ?) de l'éternel "Good Bye Pork Pie Hat" de Mingus en version étirée, presque susurrée sur tempo funk. Un hommage, retourné en quelque sorte, au plus profond de la clarinette basse. Jusqu'au cri final...

 

Sophie Chambon

 

Et  encore, par plaisir,  ce texte de Jean-Jacques Dorio qui était  à Châteauvallon en août 76 : Tombeau de Michel Portal


 

Il est parti... Mimi
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15 février 2026 7 15 /02 /février /2026 20:54

     Son ami le photographe Guy Le Querrec a inventé un mot pour définir Michel Portal, « l’intranquillité ». Décédé le 12 février à l’âge de 90 ans, clarinettiste, saxophoniste, bandonéiste, le natif de Bayonne excellait en toutes musiques.  De Mozart à Ornette Coleman en passant par Boulez, la variété (aux côtés de Barbara entre autres), les musiques de film (plus de 50), il a toujours revendiqué cette diversité, cette liberté d’expression. « Cela fait partie de mes contradictions, nous confiait-il en 2006. J'ai des pulsions dans ma carrière. J’ai toujours rêvé de jouer dans un orchestre avec des musiciens qui auraient joué du Mozart, du Berio, du jazz, du folklore albanais… Les musiques, il faut les brasser. »
 


     Face à ses détracteurs, prompts à évoquer son aspect Frégoli ou Cocteau, Michel Portal, Premier prix au Conservatoire de Paris en 1959 et prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz 1967, ripostait, sans acrimonie : « Pourquoi demande-t-on à un acteur de faire mille rôles et pourquoi ne laisse-t-on pas au musicien sa liberté d’expression. Pourquoi les classer automatiquement dans une catégorie ? ».  Et sur scène, Michel Portal n’avait qu’un seul credo, laisser aller, selon ses pensées du moment. « J'adore arriver sur scène et ne pas savoir ce que je vais jouer, nous précisait-il en 2023. C'est un moment extraordinaire, le seul moment où l'on peut vraiment s'amuser. C’est mon côté anar…Il faut se libérer. Je n’ai pas envie de monter sur scène et de jouer les numéros 1,2,3 du disque qui vient de sortir… ».
 


     Inconditionnel de l'improvisation, Michel Portal avait dans les clubs et les festivals de jazz « horreur de réciter sa leçon ». Et d’ajouter en riant franchement : « Je récite déjà ma leçon dans Mozart. Alors là !  Comme disait Billie Holiday, je récite ma leçon ou je la crache ».
 
     Tout avait commencé à Bayonne pour Michel Portal : « Je n’ai pas choisi la clarinette, elle s’est comme imposée à moi. Pourquoi la clarinette ? parce que c’est le plus doux ». Il s’en souvenait le 9 février 2019 quand la ville décida de baptiser de son nom le théâtre municipal, évoquant son professeur de clarinette à l’école de musique de Bayonne, Monsieur Lespiaucq « très exigeant sur la façon de mettre le bec en bouche, sur le mouvement des lèvres ». Il s’était mis à la clarinette à sept ans après s’être essayé à tous les instruments de l’Harmonie bayonnaise dont son beau-père était l’un des responsables (flûte, cor, basson, trompette).  

 


     Jusqu’aux derniers jours de sa carrière, artiste comblé d’honneurs Michel Portal n’aura jamais été rassasié : « on essaie toujours de se renouveler et c’est ça qui nous fait vivre ».

 

Jean-Louis Lemarchand.

 

©photo Guy Le Querrec et Jean-Louis Lemarchand.

 

Michel Portal en quelques dates :


1935. 27 novembre. Naissance à Bayonne (64)
1942. Débuts à la clarinette.
1959. 1er prix de clarinette au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.
1965. Participe à Free Jazz, album de François Tusques (Mouloudji).
1967. Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz décerné au musicien de l’année.
1972. Création du Michel Portal Unit, dédié à l’improvisation.
1979. Dejarme Solo ! (Dreyfus Jazz).
1981. César de la meilleure musique de film pour Le retour de Martin Guerre (réalisateur, Daniel Vigne).
1999. Fast Mood, duo avec Martial Solal. (BMG).
1999. Rencontre, duos de clarinettes avec Paul Meyer avec des œuvres de Bach, Mozart… (EMI)
2001. Minneapolis, avec la rythmique de Prince. (Universal).
2021. MP 85. (Label Bleu).
2023. Michel Portal. Au fur et à mesures. Ouvrage de photos de Guy Le Querrec avec des textes de Jean Rochard (Les Editions de Juillet).
2026. Décès le 12 février.

 


 

 

 

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 21:20

Christophe LeLoiL (trompette, bugle, composition), Rob Clearfield (piano, composition), Maud Fourmanoir (flûte, flûte alto), Laetitia Pont (violoncelle), Pierre Fenichel (contrebasse, composition), Fred Pasqua (batterie)

Rognes (Bouches-du-Rhône), 18 juillet & 28 septembre 2024

Arts et Musiques / Inouïe distribution

 

Sous-titré ‘Music for 2, 4 & 6’, c’est un album suscité par la collaboration du trompettiste avec le pianiste de l’Illinois Rob Clearfield (souvent marseillais, et dont la musique se fait entendre aussi plus au Nord, jusqu’aux clubs parisiens). Comme le sous-titre l’indique, on évolue au fil des plages d’un duo piano-trompette au quartette, en passant par le sextette (puis retour au duo). On pourrait aussi parler de quatuor et de sextuor, car la musique, dans ses thèmes comme dans ses arrangements, tend manifestement l’oreille vers la ‘musique classique’, au sens large. Mais c’est bien d’un disque de jazz qu’il s’agit, car l’écriture, l’interprétation et l’improvisation ressortissent clairement à cet univers. Le premier thème, en duo, pourrait s’entendre comme un standard, mais aussi comme un impromptu romantique. Et le suivant, en sextette, comme une harmonisation tendue qui s’émanciperait vers les rythmes syncopés et les balancements dont le jazz raffole depuis le début des années 60. Puis sous le titre de Mystic Blues (introduction et thème), on va cheminer avec gourmandise dans les souvenirs de la musique dite savante du début du vingtième siècle tout en se lovant dans une pulsation tenace. Ailleurs une entêtante mélodie de flûte va nous conduire vers des vertiges harmoniques. Sans aller plus avant dans une tentative de description qui serait vaine (car elle n’épuiserait pas la réalité de la musique), je dirai simplement que c’est un (très) bon disque de (très) bonne musique. Et l’engagement de chaque interprète dans l’intensité du propos ravit le mélomane jazzophile que je suis.

Xavier Prévost

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11 février 2026 3 11 /02 /février /2026 21:28


Pierre de BETHMANN (piano), Nelson VERAS (guitare) et Sylvain ROMANO (contrebasse).
Studio Recall, Pompignan, 27-28 juillet 2022.
Aléa/Socadisc.
Paru le 23 janvier.
En concert au SUNSIDE (75001) les 12 et 13 février.


     Dix ans déjà ! Pierre de Bethmann s’est lancé en 2015 dans une aventure musicale en format classique, le trio, avec pour objectif, pour mission, le travail sur des airs classiques, au sens où ce sont des mélodies entrées dans la mémoire collective.


     Une approche tous terrains, concernant aussi bien -si l’on se réfère aux cinq volumes déjà publiés- Gabriel Fauré, Haendel, Gainsbourg, Tony Murena, Charles Trenet que les compositeurs de jazz.
     Cet art de s’approprier ces airs connus, ces standards, fut salué dès le premier album dans ces colonnes par Xavier Prévost : « on dira que c’est le propre des vrais jazzmen que de faire d’aussi fécondes transformations et l’on aura raison ».


     Le pianiste est resté fidèle au trio- initialement formé avec le contrebassiste Sylvain Romano et le batteur Tony Rabeson -mais dans les deux derniers volumes d’Essais (les 5ème et 6ème), ce dernier est remplacé, au pied levé, par le guitariste Nelson Veras. Le son en est naturellement modifié, mais la vision n’a pas changé. Le trio traite avec sensibilité huit compositions signées Andrew Hill, Tom Jobim, Alain Jean-Marie, Victor Young, Clare Fischer, Keith Jarrett, Joni Mitchell, Benny Golson. Un éclectisme de bon aloi qui offre à entendre des titres inoxydables (Stella By Starlight, Along Came Betty) et permet de redécouvrir des pianistes magnifiques (Andrew Hill, Clare Fischer).


     « Le swing m’a touché à vif », confie Pierre de Bethmann dans une interview à Jazz Magazine de février (entretien à suivre) où il évoque ses jeunes années (le clavier dès 6 ans pour une formation classique, l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris, et le déclic à la Berklee School de Boston). Ce sixième volume des Essais vient nous en apporter une nouvelle preuve, sonnante (et pas trébuchante).
Un album vivement conseillé !

 

Jean-Louis Lemarchand.
   

 

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 07:15
HUGO LIPPI                  OLHA   MARIA

Hugo Lippi          Olha Maria

 

Label For Musicians Only/ Distribution -Intégral Pias

 

 

 

Sortie le 23 Janvier 2026.

Concert de sortie de l'album le 10 mars à 20h30 au Studio de l’Ermitage (Paris 20ème).

 

 

Stéphane Belmondo (tp)
Gael Rakotondrabe (p)
Laurent Vernerey (b)
Denis Benarrosh (dm)
Hugo Guezbar (g)

 

 

 

Sorti sur le label For Musicians Only et Caramba Records, Olha Maria nous fait entrer dans les souvenirs et bonheurs d’écoute d’un des très grands guitaristes de la scène française Hugo Lippi. Il ne s’arroge que deux titres sur les onze de l’album, préférant jouer des compositions qu’il a aimées, recréer la vibration d’une époque, trouvant, avec le CBE de la rue Championet à Paris, inauguré en 1966, « année mirifique » selon Antoine Compagnon, le studio idéal. Fidèle aussi  à l’esprit de certains labels des seventies comme CTI de Creed TaylorSe dessine ainsi le portrait d’un musicien exigeant et discret, conscient d’un certain engagement artistique.

 

Coup au coeur assuré dès le premier titre, le mélancolique « Still Crazy after all these years » du formidable songwriter Paul Simon.

Mais l’heure n’est pas à la seule nostalgie : entraîné par la rythmique souple mais assurée de ses complices Laurent Vernerey et Denis Benarrosh, habiles à le suivre et à donner une chair supplémentaire à la mélodie, Hugo Lippi vire sur le versant rock avec la reprise de la chanson de Donald Fagen (cofondateur de Steely Dan) en 1972 « Do it again ».

 

N’ayant pas peur de s’attaquer à des chansons passées dans la mémoire collective comme « l’Hymne à l’amour » de Marguerite Monnot que Piaf immortalisa, le guitariste accompagne avec une exquise légèreté Stéphane Belmondo au bugle, plus fragile qu’à l’ordinaire.

Le disque s’envole vers la mitan de l’album avec la reprise du génial Freddy Hubbard « Little Sunflower » (1973) créé sur le label CTI justement  : sur un rythme chaloupé, la trompette et la guitare dansent un hymne au soleil, avec une grâce suspendue aux fines notes d’un piano et d’une guitare cristallines.

Les recréations choisies et montées avec soin voyagent d’un style à l’autre avec aisance, dans une légereté et sûreté de phrasé. Libre à celui qui écoute de se lover dans ce nuancier émotionnel sur l’un des versants, rêve éveillé au fil de la mélodie ou groove dynamisant sud-américain. Les titres s’enchaînent dans une diversité joyeuse, Hugo Lippi sait faire le lien, sans perdre de cohérence. Cela fait beaucoup de modèles, sans oublier Django dont il a revisité dans un disque antérieur l'inoubliable "Manoir de mes rêves", Hugo Lippi s’inscrit dans une belle lignée et parvient à dégager un style singulier qui le fait reconnaître très vite.

 

Prix Django Reinhardt 2020 de l’Académie du Jazz, Hugo Lippi n’est que le sixième guitariste à être décoré depuis sa création en 1954. Il mérite cette reconnaissance car il nous livre en toute simplicité un véritable récital de guitare, de Wes Montgomery dont il reprend avec un autre guitariste Hugo Guesbar « Up And At It » dans l’esthétique vintage de l’époque à Jim Hall ou Kenny Burrell. Un guitariste dont les doigts agiles se baladent sur sa gratte, pas vraiment soucieux des effets de pédale et divers trucs électroniques. "Les mélodies qui marchent, ce sont celles que l’on peut jouer a cappella sans accompagnement harmonique".

D’un éclectisme de bon aloi, il nous livre une toute petite pièce qui swingue « Alley Cats » mais il n’a pas peur d’enchaîner avec l’un des tubes de la grande prêtresse de la pop anglaise le « Babooshka » de Kate Bush (1980).

Il a su s’entourer d’un pianiste rare que l’on découvre, soutien constant, portant le disque jusqu’à la fin, Gaël Rakotondrabe. Avec le  don précieux de savoir finir un album en beauté sur le standard « But Beautiful  » de Jimmy Van Heusen où guitariste et pianiste unissent leur chant lyrique, poétique, discrètement nostalgique. L’heure est à la douceur des souvenirs estompés par le temps, à leur recomposition. Mais la réminiscence est tendre, lumineuse (« Spolete »), Hugo Lippi et ses complices préservant fraîcheur et mystère. Un album régénérant en ces temps violents, à déguster comme il se doit.

 

Sophie Chambon

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