Ella Fitzgerald-Live at Falkoner Theatre, Copenhague, 6 février 1966. Gearbox Records.
Paru le 24 juillet.
Une nouvelle pépite dans la discographie d’Ella ! Un enregistrement réalisé le 6 février 1966 dans un théâtre de Copenhague, soit la veille d’un album bien connu de la chanteuse, ‘’The Stockholm Concert’’ avec Duke Ellington.
Une différence dans le casting : sur la scène danoise, Duke a laissé sa place au piano et à la direction artistique à Jimmy Jones. La phalange ellingtonienne, elle, est bien là (Gonsalves, Procope, Hodges, Carney, Hamilton, Brown, Williams, Anderson…) et le répertoire assez similaire à celui de l’album de Stockholm ( Lover Man, Satin Doll, Let’s Do It, Something to Live For…).
Ella (1917-1996) rayonne dans cette cité nordique où elle se produit régulièrement depuis 1952, y a enregistré plusieurs albums (notamment en 1959 et 1961) et où elle possède même un appartement.
Merci à Darrel Sheinman et Gearbox Records qui ont retrouvé les bandes de ce concert dans les archives privées d’un producteur danois.
Lors des obsèques de René Urtreger (1934-2026) le 24 juillet à Mortagne au Perche (Orne), François Lacharme a évoqué la mémoire du pianiste (son texte a été lu par la musicienne Isabelle Georges). Le président honoraire de l’Académie du Jazz fut entre 1987 et 1989 programmateur du Montana, un club parisien de Saint Germain des Prés.
« Ça avait plutôt mal commencé : c'était en 86 ou 87, un soir au Montana, une poignée de main trop appuyée m'avait valu un commentaire peu aimable de la part de René : "Tu te rends pas compte, on serre pas aussi fort la main d'un pianiste !". Ce fut mon baptême du feu.
J'ai donc connu René au Montana, le petit bar-club de la rue Saint-Benoît où il officiait le soir. Je m'y rendais plusieurs fois par semaine pour achever la correction de mes copies d’anglais. Au début, René y jouait seul sur un mauvais piano droit mais sa capacité à faire sonner ce tas de bois et de fer était stupéfiante. Il fut bientôt rejoint par l'argentin Ricardo Galeazzi, visage à la El Greco, contrebasse enracinée, puis ce fut le trio qu'il appelait de ses vœux, perché sur une scène improbable qui enjambait l'escalier menant au sous-sol du club. Alby Cullaz puis Yves Torchinsky et Eric Dervieu, charleston au bord du précipice, étaient plus que ses partenaires : ils devinaient les attentes de René.
On a beaucoup commenté le jeu de René en l'associant systématiquement à Bud Powell. Mais René, c'était bien plus qu'un épigone doué du bebop : il était aussi lyrique, impérial sur les ballades. Il fallait le voir s'extirper d'une difficulté harmonique par quelques accords dont il mûrissait le choix en une courte seconde. On lisait sur son visage la tension puis le rictus libérateur de l'obstacle franchi. René était le musicien de l'intensité, des notes jamais gratuites, du swing qui savait rendre heureux.
Je me souviens des visiteurs du soir : les musiciens du Bilboquet traversaient la rue pour prendre la température entre deux sets, Luigi Trussardi écussonné Inter de Milan, l'ami Wolinski à peine débarqué de sa visite à Cuba avec quelques anecdotes dont René se délectait, Richard Bohringer avec Eddy Louiss, Jean-Pierre Cassel, Nougaro, les rédac' chefs de Jazz Hot ou de Jazz Mag... Et tous ces anonymes, venus de province ou du quartier, amateurs éclairés ou curieux pressés d'entendre le "pianiste de l'Ascenseur".
Sans René, ce Montana serait devenu une forteresse de l'ennui pour alcooliques mondains et germanopratins à l'oreille blasée. Pour les happy few, René y tenait spectacle à la pause : il fallait l'entendre déboulonner les statues, flétrir le sentimentalisme de Sidney Bechet, déplorer l'impasse du free jazz, encenser Miles Davis, son ex-camarade de scène et de chambrée, raconter les omelettes sans œufs et sans beurre servies sous l'occupation par des restaurateurs sans scrupules, dauber les "maréchal-nous-voilà", mais reconnaître sportivement le talent de Céline... Et bien sûr, enguirlander sèchement les clients dont la voix couvrait la musique.
René était cash, ce qui rendait d'autant plus délectable cette façon très particulière qu'il avait de mettre le public dans sa poche, s'abritant derrière sa pudeur proverbiale pour tenter une formule qu'il savait inaboutie mais dont la sincérité ravissait les premiers comme les derniers rangs... Son humour faisait le reste.
Avec les années, René avait acquis un côté "réac sympathique", retrouvant son sourire et ses illusions lorsque le métier honorait son roi. J'ai aimé qu'il aime les "gens normaux", qu'il sorte le mot swing du tiroir des gros mots, qu'il attende d'autrui la courtoisie que lui-même manifestait à chacun.
J'aurais aussi aimé dire ces mots devant sa sœur Jeanne, si follement déterminée, si inconditionnellement fidèle en amitié, plaidant inlassablement pour la musique de son frère.
Quand on frôle la trentaine, on devient un peu moins bête. Sans le savoir, René et son piano m'ont fait grandir en créant la B.O de mes plus belles années.
Alors, très cher René, le petit mensch que je suis te dit merci. »
Dans la jazzosphère, on l’appelait « le roi René », titre de la biographie écrite à quatre mains avec Agnès Desarthe (Editions Odile Jacob.2016).
Décédé le 16 juillet à Mortagne au Perche (Orne) où il résidait quelques jours après son 92 ème anniversaire, René Urtreger, pianiste émérite, revendiquait, haut et fort, son identité de jazzman. Le be-bop fut sa première école et Bud Powell sa première idole (René Urtreger joue Bud Powell. Barclay.1955).
Tout au long d’une carrière de sept décennies – dernier album, en 2020, (Piano solo, douze minutes en trois titres. Edition limitée de 500 exemplaires chez LP345 Record), il n’a jamais cessé de vénérer et de mettre en pratique les valeurs fondamentales du jazz, sens du rythme, liberté de l’improvisation, au point d’accepter les fausses notes au nom du droit à l’erreur. « Le jazz est parfaitement imparfait », aimait à confier le pianiste parisien qui se rêvait interprète de Chopin.
Ses qualités avaient impressionné Miles Davis, déjà une star, qui l’engage en 1956 pour une tournée européenne avec Lester Young. Le baptême du feu. Tout naturellement, Miles l’invite pour enregistrer la musique d’Ascenseur pour l’échafaud en décembre 1957. Une alliance parfaite de l’image et du son, un double succès cinématographique pour Louis Malle et musical pour Miles Davis. René Urtreger en tire profit évidemment même s’il s’agaçait (en souriant) que l’on résume son parcours à cette séance nocturne de quelques heures. (« Tout le monde me bassine (sic) depuis 50 ans avec Ascenseur pour l’échafaud »).
Peu après, il forme un trio, HUM (avec Daniel Humair, batterie et Pierre Michelot, contrebasse) qui séduit la critique et lui vaut en 1960 la suprême récompense de l’Académie du Jazz pour le jazzman de l’année, le Prix Django Reinhardt.
Arrive le free jazz qui désoriente et comprime (déprime même) le gros du public des amateurs. René Urtreger ne s’y retrouve pas. Il offre ses services aux chanteurs de variété -comme certains de ses confrères alors, François Jeanneau, Henri Texier…-. On l’entend auprès de Claude François, Sacha Distel, Serge Gainsbourg. Il ne le regrettera pas, reconnaissant y avoir appris les règles de professionnalisme et de rigueur du métier.
Le retour au jazz sonnera dans les années 70 avec le concours de sa sœur aînée, Jeanne de Mirbeck, productrice et son label Carlyne Music. Un nouvel album du trio HUM sort dans les bacs. La jeune génération (re)découvre un maître du be-bop qui a su adapter son jeu en restant fidèle à ses racines. Passionné par les échecs, il établissait une comparaison : « La musique et les échecs sont une science, un art, un combat ». Dès lors, René Urtreger va reprendre son chemin de jazzman, sollicité en permanence par les clubs et les festivals, garant d’une certaine idée du jazz, messager d’une certaine vision exigeante et envoûtante, servies par un phrasé sobre et élégant.
Il choisit le plus souvent de se produire en trio, le format le plus classique pour un pianiste avec les fidèles Yves Torchinsky (contrebasse) et Eric Dervieu(batterie), ce dernier laissant de temps en temps ses caisses et cymbales au fils de René, Philippe Urtreger.
Pour René Urtreger, le jazz est aussi une affaire de famille. Son épouse, Jacqueline qui l’éloignera des paradis artificiels. Son cousin, Georges Kiejman, l’avocat des intellectuels, qui l’avait encouragé dès ses jeunes années à suivre sa propre voie dans la musique alors que refusé au Conservatoire de Paris, il devait gagner sa vie chez un tailleur à faire des boutonnières. C’est lui, l’ancien ministre de la Justice de François Mitterrand qui remettra à René les insignes de chevalier de la Légion d’honneur le 6 mai 2010.
Une décoration dont n’était pas peu fier le fils du boucher juif polonais de la rue d’Enghien, à quelques encâblures du New Morning, où « le roi René » connaîtra, devant une salle comble (et comblée) un des ultimes succès en public le 5 décembre 2017 aux côtés d’Agnès Desarthe, chanteuse improvisée.
Enregistré à l’Ornithology Jazz Club , une musique exigeante écrite et jouée par trois orfèvres. Le choix de la formule du trio repose sur le degré d’excellence qu’impose cette instrumentation qui privilégie la densité du propos, l’intensité de l’échange, et ne laisse aucune place aux automatismes des mains ou de la pensée. Ici s’écouter pour agir, avant d’agir, et aussi agir pour stimuler l’écoute des partenaires, voilà qui fonde la réussite de l’entreprise. Et elle est au rendez-vous. C’est tendu, mais fluide, pas dénué de complexité et pourtant offert à l’immédiateté de la sensation et du plaisir. Quatre compositions du bassiste, une du saxophoniste, et une autre du batteur : autant de défis à la faculté de ‘faire musique ensemble’. Leur complicité établie par de nombreuses rencontres leur en offre le loisir, et ils savent capter notre attention, nous laissant sans cesse dans l’attente de la résolution d’un mystère qui se joue pour qui écoute. Avec toujours ce qui se passe, dans cette musique, dans les infinis combinaisons (un jeu incessant) du côté des rythmes et de leurs mystères. Un symbole de ce que le jazz peut encore nous réserver d’inouï, d’imprévu, et de totalement dépaysant, même si nous sommes des jazzophiles aguerris. Du très Grand Art !
With Carla est le programme du nouvel ONJ de la flûtiste Sylvaine Hélary qui rend hommage à une grande dame du jazz, la pianiste, cheffe d’orchestre et compositrice Carla Bley ( 1936-2023). Cette autodidacte audacieuse de l’avant-garde new-yorkaises’aventura aussi bien dans le free que le cabaret à la Kurt Weill, les airs de fanfare ou de cirque. Son grand oeuvre fut sans conteste Escalator Over The Hill un opéra flamboyant de 1971 mêlant jazz, rock autour du Canadien dadaïste Paul Haines.
On a compté en effet douze directeurs depuis François Jeanneau qui ouvrit le bal en 1986, plus de 1200 concerts en France et à l’international. Mais il aura fallu attendre quarante ans pour qu’une femme parvienne à ce poste. La joueuse de toutes les flûtes (ut, alto, basse et piccolo) à la solide formation classique a enchaîné diverses expériences dusolo Friselis,au nonette de L’Orchestre incandescent sans oublier la chanson avec Dominique A). Elle peut entraîner dix-sept instrumentistes dont 8 femmes (parité respectée) dans un collectif où évoluent librement des jeunes talents (des filles surtout), des moins jeunes aussi que l’on retrouve avec plaisir, prêts à servir cette musique intelligente et complexe, drôle et audacieuse.
Sylvaine Hélary a cependant confié le rôle essentiel des arrangementsà Rémi Sciuto, saxophoniste altiste et baryton, clarinettiste et même joueur de scie musicale à l’occasion («Musique mécanique »). Il parvient à s’intégrer dans l’univers fantasque et poétique de Carla et en renouvelle quelque peu l’écriture, dans des variations bien comprises avectrois pièces de son cru.
Un programme ébouriffant de douze pièces longuement développées sur un double CD enregistrées pour la plupart en live en novembre dernier au Théâtre de Cornouaille (Scène nationale de Quimper) et pour deux pièces du CD1 à l’auditorium-Opéra de Dijon.
Et ça démarre fort dès le premier titre déjanté et inquiétant « Musique mécanique » quasi cinématographique, d’ailleurs repris par Claude Miller dans la bande originale de Mortelle Randonnée en 1983.L’acme du premier CD est assurément cette ballade de 1981 (in Social Studies) au titre norvégien mystérieux et imprononçable amorcée par un solo magistral à l’alto de Sciuto « Utvitklingssang » (une musique conçue à l’origine pour une manif en faveur de l’écologie !) qui pourrait bien se révéler un tube, tant elle est entêtante. « Ups and Downs » contraste dans un style alerte suivant les montagnes russes du titre. On aime aussi le swingant «Ups» aux solos ajustés au ténor de Hugues Mayot et Quentin Ghomari à la trompette. Surviennent habilement des cordes dans la compo qui suit de Sciuto (« ...And ups again » ) qui continue, développe tout en se démarquant, adepte des césures, pour casser la mélodie et la faire s’échapper ailleurs avec l’orgue Hammond d’Antonin Rayon. Des curiosités encore comme cette suite de trois titres éminemment religieux-on se croirait à l’église un temps avec l’orgue qui résonne solennellement)issusde The Carla Bley Big Band goes to church.
Les vents et les cuivres sont éclatants de vitalité avec des soli puissants tous féminins de Jessica Simon (trombone), de Fanny Meteier ( tuba ) sur un autre titre qui déménage « Wrong Key Donkey »sur le dernier CD. Ou encore celui à l’alto d’une Léa Ciechelski .
Mais dans cette formation soudée chacun fait sa part, la section rythmique assure avec vaillance. Avec un tuilage de textures et d’alliages inusités de timbres, une exploration de la dynamique interne vraiment élaborée, les compositions sont architecturées finement dans un sens collectif de la pulsation.
Voilà une musique pleine de fraîcheur qui donne un vif plaisir d’écoute avec des talents singuliers qui s’épanouissent collectivement. C’est l’esprit même d’un jazz actuel dans une expression des plus abouties. Un double album enthousiasmant qui devrait faire date !
« Daniel HUMAIR* » par Julien Le GROS, suivi de « HUMAIR essentiellement Daniel » par Frédérick.e GRASSER HUMAIR. Préface d’Alain Gerber et postface de Simon Goubert.
*Patrick Frémeaux & Associés. 422 pages. Disponible depuis mai 2026. ISBN : 978-2-38283-400-8
Il vient de souffler (le 23 mai) ses 88 bougies et se produit toujours sur les scènes françaises sans s’économiser. Tel est Daniel Humair, natif de Genève, ayant conservé la nationalité suisse, qui fait l’objet d’une riche étude biographique par un « journaliste mélomane », Julien Le Gros.
Sans prétendre à l’exhaustivité, l’auteur traite du parcours du batteur-compositeur en s’appuyant sur de nombreux témoignages, à commencer par celui de Daniel Humair se retournant sur son passé. On revit ainsi les grandes heures de ces trios qui ont marqué l’histoire du jazz, avec Martial Solal, avec HUM, (René Urtreger et Pierre Michelot), HLPEddy Louiss et Jean-Luc Ponty, ou encore avec François Jeanneau et Henri Texier, ou avec Joachim Kühn et Jean-François Jenny –Clark.
Au fil des pages, le lecteur retrouvera également les avis de ses compagnons de route, François Jeanneau, Joachim Kühn, Henri Texier, Bruno Chevillon, Vincent Lê Quang, Jerry Bergonzi, ou encore Charly Antolini, batteur suisse contemporain d’Humair qui confie : « en 1955, il était remarquable, même à son jeune âge, il était en avance sur tous les batteurs suisses ». Cette évocation de la vie artistique de Daniel Humair prend un tour plus personnel dans la seconde partie de l’ouvrage signée de l’épouse du batteur, Frédérick.e. Grasser, une succession (plaisante) d’anecdotes et de souvenirs de tournées, de la vie d’artiste, des rencontres, des portraits et aussi des deux autres passions de Daniel Humair, la peinture et la cuisine.
Un livre qui permet d’approcher au plus près un artiste qui, selon son ami (et aîné de trois ans) François Jeanneau, « ... est aux aguets tout le temps », ou selon Jack DeJohnette « ... un homme de la Renaissance ».
Jean-Louis Lemarchand.
L’ouvrage comprend une discographie sélective de 1955 à 2024 et un index précis des noms et des lieux cités. Il est dédié à trois disparus illustres et récents de la planète jazz, Jack DeJohnette, Francis Marmande et Michel Portal.
Claudia Solal (voix, textes), Benoît Delbecq (piano, piano préparé, voix)
Paris, 25 juin & 28 octobre 2024
dStream 112 / l’autre distribution
Six ans après l’enregistrement de ‘Hopetown’ (label Rogue Art), le duo renouait avec cet art très singulier où le texte croise la musique. Huit textes de Claudia, et un de Benoît, où l’on entend brièvementla voix du pianiste. Les mots sont dans le chant, mais aussi en une sorte de parlé-chanté qui va de métamorphose en métamorphose vers un lieu d’inouï que l’on pourrait qualifier plus simplement d’art sonore. Textes en anglais (avec parfois des incises en français), qui dessinent un imaginaire singulier, lequel nous fait quitter nos bases (références de ‘style’, d’idiome….) pour une sorte d’ailleurs, mouvement irrépressible vers l’inconnu. La vocaliste-poétesse est plus qu’en dialogue avec le pianiste. Piano ‘naturel’ ou sons altérés, intervalles familiers ou distendus, harmonies repérées ou combinaisons sonores inédites : tout concourt à transporter qui écoute vers un lieu inexploré. L’hermétique poème d’amour, poème bilingue, qui donne à l’album son titre, dresse le décor :tout semble en perpétuel suspens, dans ce mouvement dual gouverné par la liberté d’inventer, de bifurquer, d’improviser, en une sorte de lévitation musicale et poétique. Plus qu’un dialogue :une véritable connivence osmotique. Une fois encore ce duo semble franchir la balustrade du possible ; une fois encore, un Grand Art accompli.
J’écoute ce contrebassiste depuis plus de 30 ans, et ce saxophoniste depuis une bonne vingtaine d’années : l’un et l’autre m’ont frappé, dès l’abord, par leur absolue singularité. Singularité instrumentale en premier lieu, car s’ils sont tous deux au-delà de l’excellence, leur souci s’impose comme purement musical. Singularité d’improvisateurs aussi, car ils se défient des normes idiomatiques, des terrains trop balisés, des codes trop contraignants. Cinq compositions du contrebassiste, et deux du saxophoniste, comme autant d’échappées hors des sentiers battus et rebattus. S’ils ont des tropismes liés à leurs origines (l’Arménie, le Vietnam), ils ont aussi des terrains d’élection : la musique indienne - et le jazz bien sûr - pour Vincent Lê Quang, les ensembles de tous formats, et les collaborations de toutes parts, pour Claude Tchamitchian.Ils se retrouvent ici dans l’absolu dépouillement du son, qui devient la source impériale de la musicalité. De ces sonorités vives, captées au plus intime de leurs timbres, de leur grain, de leurs nuances, ils composent un paysage inédit, où la mémoire croise le goût de l’aventure. Un paysage qui brosse pour nous une possible image de la beauté. Magnifique duo !
Xavier Prévost
.
Leur duo sera en concert le 17 juin 2026 à Paris, au studio de l’Ermitage. Concert à double affiche puisqu’on y écoutera aussi le duo de Christophe Monniot & Didier Ithursarry, qui publie sous le même label son troisième opus commun, intitulé ‘Hymnes à l’amour <3’
Pas sûr que les amateurs de Franck Sinatra s’y retrouvent dans cette relecture de thèmes immortalisés par le chanteur à la voix de velours.
Et lui même qu’en dirait-il ?
Il est certain que cet album est une véritable surprise. Peut être parce que l’on n’est pas habitué à écouter ce genre de musiques ailleurs que sur un dance floor. Mais cette boîte de nuit n’est-elle pas irréelle et plus au goût du jour, à l’heure du monde de l’I.A générative ? Just an illusion alors...
Ce qui est troublant c’est qu’avec de réels moyens techniques, des sons machiniques, le répertoire soit aussi « daté ». Carles tubes de Sinatra, pas sûr que les boomers les écoutent encore. Les arrangements eux même ne paraissent pas des plus pointus, faisant appel au matériel vintage des vieux synthés analogiques qui créent un mood singulier et vaguement familier... Mais le duo FTS aux manettes de cette création d’un « crooner bionique » est vraiment fan de Sinatra et tente de se le réapproprier à sa manière. L’ingénieur du son Thomas Chignier (voix, batterie) et Noé Macary (voix, synthétiseurs analogiques) sontde vieux compères qui se sont rencontrés à l’ENM de Villeurbanne et ils proposentune balade hypnotique sur la durée des neuf tubes assez courts qui s’enchaînent.
Bien que désorientés, on reconnaît pourtant très vite le standard de Broadway choisimais rien ne fait souvenir de la voix de Sinatra, de son phrasé impeccable, ni des arrangements chics de Nelson Riddle ou Billy Mays : par exemple la reprise d' «Estate» évoque davantage la variété italienne.
Par contre ce qui vaut la peine d’être expliqué et que l’on comprend grâce aux liner notes c’est le processus créatif du duo qui se transplante dans un futur dystopiquede "replicants" où la musique n’est plus qu’artificielle. Ils cherchent à placer leurs voix sur les paroles et fredons d’origine qui « collent » le mieux à leurs arrangements et mélodies enregistrés au préalable. D’où cette étrange familiarité qui nous fait identifier la chanson immédiatement malgré les décalages et dissonances.
Un pas de côté qui résonne, balance, chaloupe, tangue.