L’histoire du jazz n’est faite que de ça
Entretiens avec Mourad Benhammou
Jazz / Editions Lenka lente
L'histoire du jazz n'est faite que de ça de Sébastien Bertho / Editions Lenka lente
accueil — mourad benhammou
La dernière publication jazz des Editions Lenka Lente est une histoire de passions : dans ce petit livre délicieusement accessible, dialoguent à bâtons rompus le batteur Mourad Benhammou et Sébastien Bertho, ancien directeur de club, qui, un soir de 2024, en descendant au 38 ‘Riv, a replongé dans son addiction au jazz, entamant une nouvelle phase dans sa relation à cette musique.
Ces échanges édifiants composent L’histoire du jazz n’est faite que de ça articulés autour de trois figures d’exception pour le batteur, trois maîtres qu ‘il appelle « griots » que peu connaissent, même parmi les amateurs : Walter Perkins (1932-2004), Louis Hayes (1937) et Grassella Oliphant. Ce sont des « seconds couteaux » de l’âge d’or du jazz des années 50-60 que l’on aurait tort de négliger auxquels Alain Gerber a consacré son formidable Dictionnaire incomplet des Incompris : il explore une thématique passionnante sur les oubliés du jazz qui s’illustrèrent comme les acteurs du cinéma américain des séries B, voire Z et nos seconds rôles français d’avant-guerre. On peut aussi signaler Guillaume Belhomme et son anthologie des plus spécifiques Way ahead en cent autres figures.
Ces portraits que dessine Mourad Benhammou en évoquant ses rencontres, discussions et gigs quand il vivait à New York au début des années 2000 sont pour chacun des trois complétés d’une biographie et discographie circonstanciées. Et en dévoilant son approche et ses intérêts pour cette musique, se détache le parcours d’un batteur, musicien de jazz attachant et plus qu’intéressant auquel l’auteur reconnaît inventivité, grande écoute et ...un son ! Trois qualités qui structurent et ont construit la personnalité de Mourad Benhammou.
Le livre développe la démarche du batteur d’une évidence lumineuse. Mourad Benhammou s’est intéressé à ces musiciens découverts en … les écoutant sur les disques : Mes musées ce sont les disquaires partout où je passe... et je rebondis de disque en disque pour me constituer une culture. Son apprentissage s’est poursuivi par une série d’ entretiens auprès de ces « passeurs » qu’il s’est choisis, avant qu’ils ne disparaissent : une histoire de rencontres provoquées, d’amitiés qui se sont parfois nouées entre eux !
Sa priorité fut Walter Perkins (Baby Sweets), l’un de ces hommes de studio qui ont enregistré dans le temps en sidemen parfois jusqu’à deux séances par jour et dont il retient l’orchestre qu’il codirigeait avec Bob Cranshaw, le MJT+3. Un musicien qui lui fit découvrir les différentes écoles de drumming et qu’il vénère aussi pour le son !
Pour Louis Hayes, un batteur tout en élégance et puissance ( Get the Baby Boy out of Detroit) il se concentre sur la façon dont il a vécu ses plus grandes années avec Cannonball Adderley, et encore les deux ans aux côtés d’ Oscar Peterson, même si sa carrière prolifique s’est poursuivie bien au-delà de ces expériences déterminantes. Epoque formidable où les groupes répétaient tout le temps, sur les routes, dans les clubs et faisaient l’essentiel en live, sans se préoccuper trop des instruments. Pas de geek fétichiste sur le matériel et les effets alors...
Le plus étonnant des choix de Benhammou est celui de Grassella Oliphant(1929-2017) dont je n’avais jamais entendu parler car un nom pareil se retiendrait! Il ne garde de sa très courte carrière que deux albums Soul Willing et Soul Shouting chez Prestige avec Stanley Turrentine, sans négliger ses accompagnements de chanteuses, elles aussi méconnues comme Gloria Lynne I am glad there is you (Everest Record) : totalement disparu du monde du jazz au début des années 2000, Oliphant, de golfeur était devenu gérant puis directeur d’un club de golf pour assurer l’entretien de sa famille. S’il n’a jamais arrêté de jouer, il n’en faisait plus son métier principal car il n’est pas rare chez les musiciens américains de vivre d’une autre occupation autrement plus lucrative. Le trompettiste Eddie Henderson chez Herbie Hancock entre autre était psychiatre.
Après cette partie consacrée à sa rencontre avec des griots, le livre de Sébastien Bertho se termine par un dernier chapitre plus court, jouer avec les griots. Ou comment Mourad Benhammou a mené sa carrière, façonnant son jeu avec des pointures comme Alain Jean Marie, Cedar Walton, James Spaulding, Lew Tabackin qui lui avoue même en confidence, préférer à tous les autres batteurs Billy Higgins.
Outre la (re)découverte de jazzmen et d’albums que l’on a envie d’écouter, on apprend à mieux connaître Mourad Benhammou qui a pu rencontrer ses idoles, apprendre auprès d’eux. Ce sont des musiciens qui ne sortaient pas de conservatoire mais consacraient leur vie à la musique. Cette leçon, Mourad Benhammou l’a retenue et sans doute est-il de ce fait un musicien passionnant à suivre. Qui, parmi les amateurs de jazz, n’a pas eu une fois l’idée d’attirer l’attention sur des musiciens qui lui sont chers mais qui n’ont pas la carte de la presse spécialisée ? Cette subjectivité assumée volontiers, cette façon de mettre en lumière des instrumentistes de talent, soulignent l’intérêt de cet ouvrage. L’écriture en est plaisante, sensible, faisant saisir ce qui relie le batteur aux musiciens choisis, ce qui devrait justifier l’écriture de monographies consacrées à des musiciens.
A souligner que cet ouvrage édifiant se termine par un index de bien d’autres « seconds couteaux »avec une discographie adéquate.
Sophie Chambon