Auteur de « John Coltrane, la musique sans raison. Esquisses d’une philosophie imaginaire. Essai pour une phénoménologie du jazz » (Editions Alter Ego.2013), Michel Arcens estime que la musique du saxophoniste « ne semble pas pouvoir s’éteindre, et s’effacer ou s’obscurcir, tant elle se confond avec sa vie, avec le désir de vivre, le désir de la vie ». A l’occasion du 100 ème anniversaire de la naissance, le 23 septembre de cette année, de John William Coltrane, le journaliste-écrivain, chroniqueur pour le quotidien Midi Libre (1974-2001) s’adresse au compositeur de Love Supreme, disparu le 17 juillet 1967.
"Et maintenant ?
- Maintenant, c'est fini. C'est l'éternité..."
(Jean-Luc Godard "Pierrot le fou")
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Cher John Coltrane,
Cent fois le tour du Soleil. Ce n'est rien. Presque rien.
Partir peut-être, "partir, dit-elle", ce n'est rien !
Même si l'on a accompli seulement quarante rotations autour de la lumière.
Partir, décidément, n'est rien. Une illusion peut-être même.
Tout dépend des circonstances. Ceux qui restent ont alors tout le temps avec eux, pour eux. Parfois contre eux. Et c'est alors une tout autre histoire.
Où êtes-vous aujourd'hui, cher John Coltrane ? Qui pourrait le dire ? Vous ? Je n'y crois pas un seul instant : les disparus parfois reviennent, ombres blanches dans nos vies, mais si parfois nous essayons de les embrasser, nous n'effleurons qu'un léger souffle d'air. Dans le meilleur des cas.
On évitera donc, avec soin, de vous poser des questions. Surtout celle-ci. Nous avons compris que toute interrogation ne saurait engendrer que le silence. Le dialogue ne peut s'instaurer qu'au présent, or, la présence la plus authentique la plus profonde, vous l'avez déjà offerte avec votre musique. D'une certaine façon, ce que vous avez créé ici, dans ce monde, ne s'est produit que dans l'instant, celui d'une note, d'une mesure, d'un concert, d'un chant, d'un murmure ou d'un cri. Parfois.
Puisqu'il en est ainsi et, même si cela peut sembler paradoxal, je crois qu'il est l'heure de vous redire ce qui attache "les vivants", à toute votre musique.
En réalité, on peut voir là un paradoxe. Sinon même une contradiction. D'autres, sans doute, plus enclins à la critique en toute circonstance, n'aperçoivent ici que le début d'un aveuglement, d'un acharnement, d'une sorte d'erreur fatale. Peut-être sont-ils sourds, aveugles. Ou bien, plus probablement, jaloux. Pire : ils sont envieux !
« Si infime »
Parce qu'il faut dire à nouveau ceci : ce qui est décisif dans votre musique, cher John Coltrane, c'est qu'elle est, tout entière, cet amour prodigieux, merveilleux, divin, sublime et, pour vous plagier peut-être, "suprême". Cet amour qui est en vous et qui, dans la brièveté de la note (une fraction si infime, si invisible bien sûr, et de ce fait non représentable, de toute temporalité) est le don total, infini, que vous cherchiez à offrir à chacun.
Peut-être en ai-je déjà trop dit car lorsqu'on met des mots sur la musique, sur les musiques qui s'inventent, celles que l'on offre au monde entier, on perd déjà l'essentiel.
Les mots sont des images, déjà des représentations, voire des concepts. Ils se forment dans notre esprit et, pour cette seule raison, ils ne peuvent jamais parvenir tout à fait à redire ce que "dit" la musique elle-même, ce qu'elle donne : une présence qui, désormais, dès qu'elle est "se joue", habite en nous.
Alors, que pourrait-on qui ne soit pas si "infra" par rapport à la musique elle-même ? Surtout lorsqu'elle provient de vous, de vous cher John Coltrane, qui n'avez eu de cesse d'aller la chercher au plus profond de votre vie, comme au plus loin des confins de l'univers.
« Entre les étoiles »
Alors, nous, ici, les pieds sur Terre nous sommes un peu comme des condamnés : si, de "là-haut", entre les étoiles, vous ne la voyez pas, sachez que, depuis votre "envol", la planète ne va pas mieux et même, on peut dire que, ces derniers temps, elle ne va vraiment pas très bien1. Aucun, presqu'aucun d'entre-nous, n'a le pouvoir de donner, comme vous l'avez fait, quelque chose qui soit plus ou moins comparable à cet inégalable, à cet Unique que vous avez offert au monde. Pas seulement à untel ou unetelle, pas même à ceux qui vous aiment, tout autant à ceux qui ne vous aiment pas, et qui, peut-être, sont sourds à votre musique, et aussi, de la même façon, à ceux qui jamais, ne vous ont entendu et ne vous entendrons.
Quelques-uns essaient de comprendre ce qui est advenu avec ce que l'on pourrait dire l'arrivée de votre musique. Il est probable que personne n'y parviendra jamais, et pour ce qui me concerne, pas davantage. Pourtant, c'est bien ainsi n'est-ce pas, que, tels Sisyphe, des obstinés et donc des opiniâtres fatigués mais si "heureux", ne cessent de vous rendre hommage et plus encore d'expliquer, de vouloir "mettre en lumière" ce que vous, vous avez tenté, sans cesse, de faire, de refaire, de parfaire. Mais il est certain que cela ne s'explique pas. Pourtant cela se vit, se ressent, cela vous traverse, tout en restant en soi à chaque instant. Ainsi, vous-même, lorsque vous avez eu l'occasion de dire ce qu'était votre musique, vous ne l'avez dit qu'avec la précaution de peu de mots.
Si certains de nos amis qui ont écrit des livres de référence à votre propos ont cherché, soit dans votre œuvre elle-même, dans sa "traduction" sur des partitions, soit dans d'autres directions et avec le recours d'autres savoirs, d'autres références, s'ils ont dit des choses remarquables, que nous sommes heureux d'avoir pu découvrir, enchantés qu'ils nous éclairent, ce n'est pourtant là qu'un reflet, un aperçu souvent fugitif et partiel de ce que vous avez offert. Pour ce qui me concerne, je continue de penser que c'était peine perdue de leur part. Comme par définition, comme l'on dit !
« Premiers pas de géant »
Il me semble qu'aujourd'hui il est grand temps de souligner combien c'est vous qui avez le mieux dit ce que vous faisiez. Pas seulement dans vos interventions auprès de quelque journaliste ou dans tel ou tel propos, rapporté ici ou là, sans doute avec beaucoup d'attention. Mais, tout simplement, avec la plus grande discrétion : dans le choix de quelques "titres" de vos propres inventions musicales. C'était bien, cher John, la moindre des choses que vous puissiez faire...et, c'est aujourd'hui encore la plus pertinente. Parce qu'il ne s'agit pas d'un discours (un peu comme l'est cette missive et, peut-être à ce sujet, serez vous, indulgent), d'une réflexion, d'une explicitation, d'un raisonnement non plus, pas plus d'une justification. Seulement d'un petit signe "d'intelligence", comme l'on dit ! De compréhension partagée ; comme cela vous ressemble tant. Et, ce qui me paraît aussi très remarquable, c'est que, dès le début de votre oeuvre enregistrée, vous saviez, ou sans doute, vous pressentiez, sans audace aucune, sans prétention encore moins, qu'il s'agissait de "premiers pas de géant"2. ( Je ne vais pas, à vous, les rappeler !, ni même à celles et ceux qui pourraient, par mégarde, par curiosité, lire cette lettre si, d'aventure, "entre les étoiles"3 qui sont votre demeure, elle se perdait, par un fait étrange du destin et du hasard entremêlés : outre "A Love Supreme"4 et quelques autres, des titres qui, eux, à eux seuls, disent, sinon tout, vraiment beaucoup. )
Mais, que voulez-vous, vous ne pourrez empêcher les uns ou les autres, soit de ne pas prendre cette dimension en considération, voire de la dénigrer. C'est probablement qu'ils ne savent pas ce que vous, vous savez depuis toujours : la musique, invisible, immatérielle, indistincte, n'a de sonorité qu'en apparence puisqu'elle n'est que vibration. Puisqu'elle est frémissement, tremblement, frisson, palpitation, oscillation. Et le saxophoniste le sait peut-être mieux que quiconque. Car, d'une certaine façon, c'est lui qui, tout entier, est à la fois la naissance de la musique et ce qu'il en apparaît mais aussi disparaît. Aussitôt !
Lorsque vous avez joué votre musique c'était en un instant. Pendant ces heures, ces jours, inlassablement, vous avez confondu, indissociables, votre souffle et tout ce que vous avez travaillé jusqu'à l'extrême, jusqu'à vous assoupir, vous endormir même, mais non !, en expirant, en soufflant encore, encore une seconde, pour faire vibrer ou plutôt pour être la seule vibration, unique, de votre ténor et, sans doute, de vous-même tout entier. Tous les deux, singulière musique.
« Au-delà de la musique »
Pourtant, en cet instant, je vais peut-être vous fâcher. Enfin, disons plutôt, vais-je simplement prêcher le faux pour essayer de savoir le vrai ! Je dois en effet, vous dire que je ne parviens pas à vous définir vraiment et surtout seulement, comme "musicien de "jazz". Et cela pour la seule raison qu'il est difficile de catégoriser d'un côté et, comment dire ?, d'universaliser ou au moins de généraliser de l'autre. Le "jazz" n'est pas une forme musicale en soi (à part Hugues Panassié et quelques descendants, qui donc pourrait l'affirmer ?) – c'est peut-être même ce que l'on pourrait appeler sa "plasticité" qui fait qu'une définition de cette musique, qui pourrait s'appliquer de façon certaine et surtout exclusive, est tout bonnement impossible. Et vous, John, vous êtes, tout simplement, "musicien". Mais plutôt, je crois qu'il faudrait dire, redire encore et encore, pour être plus précis, plus proche de la vérité, que vous êtes un homme qui, à tout instant, donnez la musique, comme si, en vous, elle habitait et que vous, vous fassiez, sans cesse, de façon recommencée et toujours recommencée, don absolu de vous-même, de cette musique qui ne vient que de vous parce qu'elle n'est rien d'autre que ces vibrations qui vous habitent.
Mais enfin, je me répète, n'est-ce pas ? C'est peut-être parce que l'on est convaincu, ou mieux, que ce que l'on ressent ne s'efface jamais, que l'on se répète ainsi. A moins que la fragilité de l'âge en soit la cause – c'est bien connu ! Quelques amis, musiciens, de jazz ou non, d'autres amis, qui aiment la musique, m'ont parfois adressé une objection à cette remarque ; à ce qu'ils jugent...injuste parce que je vous aurais entendu en oubliant les autres. Les autres musiciens de jazz. Ils me disent souvent qu'il y a de nombreux musiciens qui, comme vous, ont donné d'eux-mêmes. Et tout autant.
Mais où se trouve l'objection ? Vous imaginez que Bix, Louis, Bird, Dizz, Miles, Thelonious, Bill n'ont pas offert tout ce qu'ils détenaient en eux, dans leur cœur et ailleurs ? Il y en a même qui, d'une certaine façon en sont morts. Parfois, plus jeunes encore que vous. C'est bien pour cette raison (mais sans y avoir pensé, sans l'avoir "rationalisé" pourtant) que le jazz est parfois, souvent, que le jazz donc, est si passionnant ! Parce que, d'une certaine façon, on pourrait dire qu'il est au-delà de la musique... à moins que ce ne soit "en-deçà".
Et puis, même si ces musiciens sont nombreux à s'être ainsi offerts, cela n'empêche rien : il y a en moi quelque chose qui me fait croire que ce n'est pas seulement votre musique que vous offrez comme un cadeau, mais c'est le don lui-même qui est devenu, comme par miracle, cette musique tout entière. D'autres assurément l'on fait aussi. Nous en avons parlé. Nous venons même de le répéter. Mais chacun de ces dons demeure incomparable aux autres.
J'ai, à ce moment de mon message, le sentiment que tout ce que je viens de vous dire est plutôt inutile. Parce que d'autres l'ont dit et qu'ils l'ont mieux exprimé que je ne saurais jamais le faire. Et puis quoi ? Qu'en avez-vous à faire ? Non pas que vous puissiez encore être, sinon heureux, du moins sensible, au fait qu'un inconnu vous dise son admiration. Mais comme il est évident que vous n'avez pas été musicien pour que l'on vous aime, et que vous nous avez offert "Crescent" et tant d'autres merveilleux moments, parce que vous, vous nous aimiez, il est bien difficile alors de ne pas dire ce que l'on ressent dans son propre cœur.
Ceci n'empêche que j'ai quelque regret : celui de vous avoir fait perdre du temps.
Encore que dans l'éternité que vous habitez, je peux supposer que les horloges n'existent pas. C'est une raison de plus pour savoir que votre présence est sans fin.
J'allais vous dire "au revoir", "à bientôt" !
Non seulement ce serait une contradiction évidente avec ces derniers mots, mais surtout ce serait stupide.
"Merci", suffira sans doute.
1À ce sujet, personne parmi mes amis n'oublie que vous aviez pressenti la chose. Vous nous aviez offert, pour cette raison, un fabuleux "Peace On Earth" lors de votre "Concert In Japan" de 1966 qui ne nous parvint pourtant qu'en 1973. Mais que, probablement, peu nombreux, sont ceux qui l'ont entendu, si l'on en juge par l'état de notre planète.
2"First Giant Steps" en 1946 et 1947 (RLR Records)
3Interstellar Space 1967
4A Love Supreme 1964

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