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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 16:24
Jean BUZELIN  Sister Rosetta Tharpe la femme qui inventa le rock and roll

 

 

Jean BUZELIN

Sister Rosetta Tharpe la femme qui inventa le rock and roll

Preface de Philippe Bas-Rabérin

Editions AMPELOS éditions Ampelos | éditeur de combats (editionsampelos.com)

 

Sister Rosetta tharpe Gospel Complete sister rosetta tharpe vol 7 1960 - 1961 - dernier volume - Frémeaux & Associés éditeur , La Librairie Sonore (fremeaux.com)

 

Grâce à l’ami Jean Buzelin, fin connaisseur de toutes sortes de musiques dont le jazz, le gospel, le blues et la chanson française, Rosetta Tharpe a enfin sa biographie en français.

Voilà un petit livre formidable, sorti chez les éditions Ampelos qui réhabilite Sister Rosetta Tharpe (1915-1973) qui a subi une traversée du désert de plus d’un quart de siècle. Enfin intronisée au Rock And Hall of Fame en 2018, les sept volumes de son intégrale sont parus chez Frémeaux& Associés qui fait un travail remarquable dans la conservation du patrimoine musical.

Qui était Sister Rosetta Tharpe? L’une des plus grandes chanteuses de gospel, rivale de la grande Mahalia Jackson, qui débuta, en pure autodidacte, aux côtés de sa mère dans des tournées d’évangélisation, en s’accompagnant de sa guitare.

Son originalité est d’avoir su relier le gospel au blues et au jazz puisqu’elle se lança un temps dans une carrière profane, débutant au Cotton Club avec Cab Calloway, ou sur la scène de l’Apollo de Harlem où elle introduisit des chants sacrés. Elle rejoint un temps l’orchestre de Count Basie et tourne aux côtés de Benny Goodman! Elle accompagne son chant d’un jeu de guitare mordant, très rythmique et à la sonorité presque rock and roll avant la lettre. En 1939, le magazine Life titre “la chanteuse qui swingue les mêmes chansons à l’église et au cabaret”.

Sister Rosetta Tharpe - Lonesome Road (1941) | Soundie - YouTube

Elle parvient en effet à swinguer le gospel mettant à profit son expérience sur la scène jazz. Elle devient très vite la première vedette du disque de gospel et enregistrera pour Decca, Verve, Mercury, connaissant une célébrité nationale.

Bien que créatrice d’une nouvelle expression vocale populaire, issue de ce double apport religieux et profane “a secular gospel music”, elle sera obligée d'abandonner sa carrière profane mais elle réussit cependant à garder son autonomie de holly roller singer et parvient à ne pas changer son style bluesy et swingant. Au sommet de sa gloire entre 47 et 51, l’âge d’or du gospel, elle tourne avec son quartet de Rosettes dans le sud ségrégationniste avec un chauffeur blanc pour contrer les lois Jim Crow ( on se croirait dans le film Green Book). Ambassadrice du gospel en Europe, elle vit une aventure triomphale et en France, chante même en première partie de Trenet en 1958! Son influence sur les chanteurs de rock des années cinquante (blancs et noirs ) et sur la génération des groupes de rock britanniques des années soixante, passionnés de blues, explique sa réputation de “marraine du rock and roll”.

Jean Buzelin donne à voir en quoi une communauté s’est inventée un mode de vie dont la religion est essentielle dans la construction de soi. Femme noire et chanteuse dans une de ces églises noires, souvent très conservatrices et puritaines, n’était pas une position facile. Elle fut souvent tiraillée entre ses racines, sa foi évangélisatrice et une nature très spontanée, la chair (trois mariages) et l’esprit, la lutte collective et une carrière indépendante. Sa quête demeura cependant spirituelle, guidée par un chant lumineux et des qualités réelles de musicienne.

Appuyant sa recherche sur une documentation précise dont une interview de François Postif pour Jazz Magazinen°35 et le travail de Jacques Demêtre pour Jazz Hot, Jean Buzelin réussit un portrait saisissant de vitalité et rend justice au talent de cette femme forte, déterminée, à la personnalité solaire. On croit entendre la voix de cette Sister “admirablement placée”, soprano légère, entre foi, enthousiasme et vigilance.

Un livre absolument recommandé  pour pénétrer la complexité des musiques noires et se familiariser avec le gospel en particulier.

 

Sophie Chambon

 

 

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19 mars 2021 5 19 /03 /mars /2021 18:41

LYNN CASSIERS – ALEXANDRA GRIMAL «Hybrids - Hi Birds»

Lynn Cassiers (voix & traitements électroniques)
Alexandra Grimal (saxophone soprano & voix)

Albi & Anderlecht-Bruxelles, 2017

https://alexandragrimal.bandcamp.com/album/hybrids-hi-birds

 

La musique surgit d'un lieu singulier, fait de nature et d'intervention humaine (culture autrement dit). Tout ici paraît mystère, magie, surgissement de l'inattendu. Et nous voilà embarqués. Le sax soprano survole un paysage de fréquences presque surnaturelles et de métallisations de synthèse. Puis la voix chuchote des mots d'outre-monde, jusqu'à un seuil de crissements qui se perdent dans le silence. D'autres sons, d'autres mystères, une mélopée qui pourrait avoir des siècles, ou tout aussi bien naître de l'instant. Des textes d'Alexandra Grimal croisent des extraits du livret d'Antoine Cegarra pour La vapeur au-dessus du riz, 'opéra clandestin' donné sur scène à Orléans en 2017, et récemment publié sur disque (Ovni records 2020). La musique et les sons tutoient les limites, toujours à la recherche de l'inouï, qui est bel et bien là. Ça bouge, ça s'emballe, puis ça se fond dans une aura de mélancolie. Dépaysement assuré, avec les émois qui s'imposent. Comme je disais dès l'abord, on est embarqué. Très beau voyage, qui semble nous ramener pour conclure aux premiers grondements de l'univers. Beau travail sur le son. Bienvenue à bord. Attention au départ !

Xavier Prévost

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16 mars 2021 2 16 /03 /mars /2021 17:47
Pierrick PEDRON  FIFTY FIFTY New York Sessions

Pierrick PEDRON

FIFTY FIFTY

New York Sessions

Sortie 5 mars 2021

l’Autre Distribution/Gazebo

 

Pierrick Pédron - Teaser - Sakura - Fifty/Fifty New York Sessions - YouTube

 

Enregistré en janvier 2020, en quartet, à New York avec la fine fleur de la rythmique américaine, ce CD fait partie d’un “faux-double” album, puisque fin 2018, pour les cinquante ans du saxophoniste alto Pierrick Pédron, fut gravé un autre CD, à Paris cette fois, toujours en quartet mais avec une instrumentation différente (clavier, sax, tp, batterie).

Cet album de l’équilibre, ce que souligne la photo de Pierrick sur les rails, a été enregistré sur Gazebo, le label de Laurent de Wilde qui ne peut résister à “un vrai disque de jazz”. Il fut conçu avec la complicité constante du producteur et ami Daniel Yvinek, sous la houlette de James Farber, le sixième homme de la formation, qui a enregistré le son sur 2 pistes en direct.

Laurent de Wilde vous présente FIFTY-FIFTY NY SESSIONS - PIERRICK PÉDRON - YouTube

Je me souviens encore de ma rencontre musicale avec Pierrick Pedron pour son troisième album en 2005, qui rendait hommage aux standards, Deep in a dream, déjà enregistré aux Usa, avec le pianiste Mulgrew Miller. Cette fois, ce sont des compositions originales, denses et inventives avec leurs modulations brusques, leurs variations de temps, et toujours cette ferveur.

Bien que fidèle au bop (de ses débuts au Petit Op’ aujourd’hui disparu), amoureux de Charlie Parker mais aussi de Sonny Stitt, Pierrick Pédron ne veut pas se focaliser sur ce style,  son carburant, il reste ouvert aux influences, aussi bien jazz que pop et rock, comme il l’a prouvé dans toute sa discographie!

Pierrick raconte comment il s’y est pris pour composer : parti d’improvisations libres, aléatoires sur dictaphone, sans cellule rythmique ni structures harmoniques, une fois les thèmes non harmonisés choisis, il les a soumis à Laurent Courthaliac, pianiste expert en be bop, s’il en est, qui a su retravailler ces morceaux "éclatés".

Dans ce retour aux sources, qui est tout sauf rétro, on le retrouve comme on l’aime, du vif argent, dès le démarrage comme un boulet de canon, avec ce “Bullet T”. Si certains prenaient le “A train” dans le passé, le quartet a gagné encore en vitesse, en prenant le Shinkansen. Et ça dégage!  Pierrick Pédron a une passion pour le Japon, terre de jazz par excellence, beaucoup de ses thèmes ont ce parfum d’origine dans leur titre de “Bullet T” ( le shinkansen) à “Origami”, “Mr.Takagi”, “Mizue”, sans oublier les cerisiers qui sont roses dans le pays du soleil levant, les “Sakura” évidemment!

Toujours aussi généreux dans l’engagement, donnant toute sa puissance, il est soucieux de mélodie, du phrasé et de rythme, mais il sait se faire tendre, lové dans une rythmique soyeuse, dans les ballades alternées finement dans le programme. “Sakura”, après une introduction stimulante de près de 2 minutes au piano, fait entendre un alto sensible, jamais éploré. Pierrick Pedron s’y fait chanteur, souple et éloquent. La pulse ne cesse jamais, même dans ce mouvement plus voluptueux. L’esprit de la danse tantôt alanguie, tantôt débordante d’énergie infuse tout l’ album. Avec un entraînant “Boom” aux réminiscences monkiennes, Pierrick n’attend pas que le monde vienne à lui, sa séduction n’est ni tranquille ni douce, elle emporte  l’adhésion par une urgence, une intensité, jamais fabriquées. C’est qu’en prenant des risques, il se livre. C’était assurément un nouveau challenge que de travailler avec ces trois Américains  à la complicité indiscutable. Pierrick qui aime se mettre en danger, a su très vite s’imposer, conquérir l’équipe qu’il avait "castée", Sullivan Fortner au piano, Larry Grenadier à la basse, Marcus Gilmore aux drums (le petit fils de Roy Haynes !). Il a trouvé des partenaires qui l’ont suivi, en donnant le meilleur d’eux mêmes pour une musique qu’ils connaissent presqu’instinctivement. Les voix dialoguent et/ou fusionnent dans un souci constant d’équilibre; on ressent parfaitement l’énergie live de cette session unique au Studio. Après une bonne préparation des compositions, Pierrick est suffisamment chaud, il a “le jargon dans les pattes”, et c’est gagné comme il dit dans la belle interview de JM Gelin sur Radio Jazz Aligre, 93.1.

Avec ces fines gâchettes du cru, il s’est offert une expérience tonique, une cure de jouvence. Une recette infaillible jouée avec conviction et foi. Que demander de plus?

Oui, encore une chose, le deuxième volet, français, à sortir cet automne…

 

Sophie Chambon

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15 mars 2021 1 15 /03 /mars /2021 13:40

Airelle Besson (trompette), Isabel Sörling (voix), Benjamin Moussay (piano, piano électrique, synthétiseur), Fabrice Moreau (batterie)

Pernes-les-Fontaines, août 2020

Papillon Jaune ATJ 250119 / l'autre distribution

 

Le retour du groupe de l'album «Radio One» (Naïve Jazz) enregistré en 2015. Avec le bénéfice de l'expérience produite par de nombreux concerts. Et toujours cette atmosphère où se mêlent des rêves de chansons sophistiquées, des impressions furtives d'évasions hors du cadre, et la constance de deux chants : celui de la trompette, limpide et droit ; et celui d'une voix plus troublée que trouble, riche de mille frémissements, et qui porte dans ses envols maîtrisés ce qu'il faut d'incertitude pour nous rappeler que l'expression est bien là. D'un thème à l'autre, la simplicité peut faire place à une grande sophistication musicale sans que jamais le chant ne se dérobe. Claviers et batterie jouent le jeu de cette atmosphère qui va d'une joyeuse insouciance pop à d'insondables profondeurs mélancoliques. Bien des plages sont autant de petites fictions où le cadre va changer, d'un plan à l'autre, d'une phrase à l'autre, faisant évoluer (Wild Animals) en moins de quatre minutes ce que l'on aurait cru ritournelle vers une forme mouvante. Beau travail d'Airelle Besson et de ses fidèles partenaires sur ce que peut être un disque entendu comme un récit pluriel, un objet ductile qui trompe nos repères et nos certitudes.

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr sur Youtube

Et l'élaboration   

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 19:14

Tony Hymas (piano)

Meudon, 2016

nato 5782 / l'autre distribution

 

De Tony Hymas, j'ai la tentation de dire, d'abord, qu'il est résolument inclassable. Facilité ? Lieu commun ? J'assume. C'est que je garde le souvenir ému d'un jour ancien (deuxième moitié des années 90) : je venais de diffuser sur France Musique, à la fin d'une émission dite de jazz, un mouvement de sa Symphony (disque éponyme, KPM 280 CD) par le London Symphony Orchestra, symphonie en 5 mouvements dirigée par ses soins. C'est Jean Rochard qui m'avait donné ce disque. Le claveciniste et chef d'orchestre Hervé Niquet, spécialiste de la musique baroque, me succédait à l'antenne. Très intéressé par cette musique, il me demanda de lui confier le disque, ce que je fis avec d'autant plus de plaisir qu'il eut le bon goût de me le rendre quelques semaines plus tard. J'avais déjà écouté Tony Hymas dans toutes sortes de configurations, sur disque et en concert. J'avais diffusé sa musique, et d'autres auxquelles il participait pleinement, dans mes émissions, et j'aurais, en 2010, le plaisir de l'accueillir en trio (avec Bruno Chevillon & Éric Échampard) pour un concert 'Jazz sur le Vif' célébrant les 30 ans du label nato. Autant dire que le retrouver sur ce disque est plus qu'une joie. Il s'agit ici d'une exploration de la mémoire musicale, dont la première étape est un hymne delphique du deuxième siècle avant notre ère, et l'ultime une composition du violoniste Jacky Molard publiée en 2007. Le pianiste parcourt allègrement les territoires de ses multiples tropismes sous le signe de la singularité et de la liberté. Côté piano du vingtième siècle Debussy et Satie croisent Cécile Chaminade, Marie Jaëll, Mel Bonis et Leos Janácek. Un blues immortalisé par Leadbelly (et arrangé par le pianiste et compositeur Frederic Rzewski) fait écho à Si tu vois ma mère de Sidney Bechet, et des évocations de la Résistance et de la Commune de Paris côtoient un souvenir des Gitans d'Avignon avec le groupe Ursus Minor. L'unité de tout cela, c'est la densité musicale, la liberté d'un musicien qui creuse profondément le sillon de la musique jusqu'au cœur du sens. Impressionnant de musicalité, de maîtrise, de force et de nuances. On s'abandonne avec enthousiasme !

Xavier Prévost

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Un avant-ouïr sur le site du label

http://www.natomusic.fr/catalogue/musique-jazz/cd/nato-disque.php?id=315

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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 14:49
Hymnes à l’amour  CHRISTOPHE MONNIOT & DIDIER ITHURSARRY  Deuxième chance

Hymnes à l’amour

Christophe MONNIOT & Didier ITHURSARRY

Deuxième chance

Sortie 26 février 2021

Emouvance  Distribution Absilone-Socadisc

Nouveau disque pour le duo Monniot – Ithursarry – Emouvance – Compagnie Claude Tchamitchian

 

www.didierithursarry.com   

www.christophemonniot.com

 

Drôle de titre, car on avait tellement aimé le premier Hymne à l’amour, sorti en 2018, que l’on donnerait à ces deux là une éternelle chance de retour. Le duo formé par l’accordéoniste basque Didier Ithursarry et le saxophoniste normand Christophe Monniot revient en effet, toujours sur le label Emouvance et continue à égrener ses chansons d’amour, un peu étranges forcément, bizarres, pas banales. Détournement de sens mais avec cette paire d’as, il faut s’attendre à tout.

“Tel le foie et le confit dans la toupine, les deux amis font bloc. Dans leur mêlée liée serrée, épaule contre épaule, ils font corps inventant tout à la fois leur musique et leur genre musical”. On ne saurait mieux dire que l’accordéoniste Marc Perrone, lui même mélodiste hors pair.

De leur engagement, coeur à corps, on retient les huit compositions fournies à parité, l’énergie irrésistible de l’improvisation, une complicité patente et un sens de la belle mélodie qui touche son noir de cible dans ce rêve de “ Lilia” vaguement inquiétant, mélancolique assurément.

Et puis soudain sans transition, on est dans l’”East side” et quand on arrive en ville… point de quiétude, ça klaxonne au saxophone alto et dérape au final avec “l’allumé du dépliant” sur les trottoirs de la mégalopole.

Toujours au service d’une musique proche des racines populaires, ils n’oublient jamais d’où vient le souffle: ils ne manquent pas d’air, celui des Balkans dans le traditionnel bulgare “Vetcherai Rado”. Ou celui du basque bondissant “Banako”, volontairement sur tempo ralenti, pour se jouer des clichés. Ils arrivent souvent à une épure, et pourtant l’émotion affleure vite : enchantement avec ce “Dede” et émouvante valse à l’ami “Pierre qui vole” tout là-haut, libre désormais?

C’est éminemment virtuose sans en avoir trop l’air, pourtant on sait de quoi ils sont capables. On savoure la vélocité, l’entrain de Didier qui n’a jamais mieux fait résonner sa “boîte à frissons”. Monniot est le compagnon idéal, oiseau qui roucoule et pousse ses gammes au sopranino, nous transportant dans la nature. A l’alto, son timbre particulier fait merveille. Ces deux là savent s’écouter et se répondre, rebondir sans cesse à de nouvelles idées. Changements de rythme, climats alternés se succèdent, éclairant comme autant de tableaux sonores; ce n’est pourtant pas une musique illustrative, mais elle réveille notre imaginaire. Et le corps qui n’oublie pas de danser. D’ailleurs l’album finit sur une interrogation, invitant à “la dernière valse? Nous, on espère encore un prochain tour!

 

Sophie Chambon

 

 

 

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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 19:57

 

Une saxophoniste, Sophie Alour, et une cheffe d’orchestre, Maria Schneider, ont obtenu les récompenses les plus prestigieuses décernées par l’Académie du Jazz dans son palmarès 2020 dévoilé le 10 mars.

 


Le Prix Django Reinhardt, du musicien français de l’année, est allé à l’instrumentiste qui rejoint ainsi sur les tablettes de l’institution ses consœurs de la jazzosphère, Cécile McLorin Salvant (chant, 2017), Airelle Besson (trompette, 2014), Géraldine Laurent (saxophone, 2008), Sophie Domancich (piano,1999).
Saxophoniste et flutiste, Sophie Alour (46 ans) qui compte déjà une riche carrière depuis ses débuts sur scène au début des années 2000. s’est illustrée l’an passé par son dernier album, Joy (Music From Source) une rencontre entre jazz et musiques orientales avec la participation de joueurs d’oud (Mohamed Abozekry) et de derbouka (Wassim Halal).

 

Le Grand Prix de l’Académie (le meilleur disque de l’année) a consacré une œuvre magistrale, « Data Lords » (ArtistShare), double album composé et joué par le grand orchestre de la jazzwoman américaine Maria Schneider, évocation du monde actuel en deux parties (le monde naturel et le monde digital).

 

 

Une autre Jazzwoman s'est invitée au palmarès, la saxophoniste Tineke Postma, couronnée par le Prix du Musicien Européen de l'Année.

 

L’Académie du Jazz a également récompensé du Prix du Disque Français l’album Interplay (Trebim Music/L’autre distribution) de Diego Imbert  (basse) et  Alain Jean-Marie (piano) pour un hommage à Bill Evans et Scott LaFaro, et du  Prix du Jazz Vocal, le chanteur franco-belge David Linx pour « Skin in the Game » (Cristal / Sony Music) qui a devancé les chanteuses Kandace Springs et  Anne Ducros.


Deux géants disparus du jazz sont également à l’honneur du palmarès 2020 : Charles Mingus (Prix du Meilleur Inédit pour « Bremen 1964 & 1975 » Sunnyside / Socadisc), et Dexter Gordon (Prix du Livre de jazz pour « Dexter Gordon Sophisticated Giant » signé de sa veuve Maxine Gordon et publié dans sa version française aux Éditions Lenka Lente).

 

Crise sanitaire oblige, le vote des académiciens (près de 50 participants) s’est opéré par internet à la fin janvier. Quant à la cérémonie traditionnelle de remise des prix, donnant lieu à des prestations musicales des lauréats en présence d’invités de la communauté du jazz (en 2020 au Pan Piper, en 2019 à la Seine Musicale) elle a été remplacée par une présentation du palmarès lors d’une émission spéciale de Jazz à FIP à laquelle participait le Président de l’Académie du Jazz, François Lacharme. Hommage a été rendu à cette occasion à Claude Carrière, décédé le 20 février dernier, et qui présida l’Académie de 1993 à 2004.

 

 

Club Jazz à FIP, 10 mars 2021

 

 

 

 

Jean-Louis Lemarchand.

 


 
                        LE PALMARÈS 2020

 


Prix Django Reinhardt (musicien.ne français.e de l’année)
SOPHIE ALOUR, saxophoniste.


Finalistes : Benjamin Moussay, Grégory Privat.


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Grand Prix de l’Académie du Jazz (meilleur disque de l’année) :
Maria SCHNEIDER ORCHESTRA  pour « Data Lords » (ArtistShare).


Finalistes : Joshua Redman / Brad Mehldau / Christian McBride / Brian Blade « Round Again » (Nonesuch / Warner Music) et Fred Hersch « Songs from Home » (Palmetto / L’autre distribution).


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Prix du Disque Français (meilleur disque enregistré par un musicien français) :
Diego IMBERT / Alain JEAN-MARIE pour « Interplay » (Trebim Music / L’autre distribution).


Finalistes : Pierre de Bethmann « Essais / Volume 4 » (Aléa / Socadisc), Multiquarium Big Band (Charlier / Sourisse) « Remembering Jaco » (Naïve / Believe).


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Prix du Musicien Européen (récompensé pour son œuvre ou son actualité récente) : TINEKE POSTMA (saxophoniste néerlandaise).


Finalistes : Matthieu Michel, Andreas Schaerer.


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Prix du Meilleur Inédit :
CHARLES MINGUS pour « Bremen 1964 & 1975 » (Sunnyside / Socadisc) .

 

Finalistes : Paul Desmond « The Complete 1975 Toronto Recordings » (Mosaïc), Art Blakey & The Jazz Messengers « Just Coolin’ » (Blue Note / Universal).


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Prix du Jazz Classique :
GUILLAUME NOUAUX & THE STRIDE PIANO KINGS (Autoproduction).


Finalistes : Hot Sugar Band & Nicolle Rochelle « Eleanora, The Early Years of Billie Holiday » (CQFD / L’autre distribution), Dave Blenkhorn / Harry Allen « Under a Blanket of Blue » (GAC Records).


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Prix du Jazz Vocal :
DAVID LINX pour « Skin in the Game » (Cristal / Sony Music).


Finalistes : Kandace Springs « The Woman who Raised Me » (Blue Note / Universal), Anne Ducros « Something » (Sunset Records / L’autre distribution).


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Prix Soul :
DON BRYANT pour « You Make Me Feel » (Fat Possum).


Finalistes : Robert Cray « That’s What I Heard » (Thirty Tigers), Izo FiztRoy « How The Mighty Fall » (Jalapeno).


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Prix Blues :
ANDREW ALLI pour « Hard Workin’ Man » (EllerSoul).


Finalistes : Shemekia Copeland « Uncivil War » (Alligator / Socadisc), Jimmy Johnson « Every Day Of Your Life » (Delmark / Socadisc).


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Prix du Livre de Jazz :
MAXINE GORDON, Pour  « Dexter Gordon Sophisticated Giant » (Éditions Lenka Lente).


Finalistes : David Koperhant / Bruno Guermonprez / Rebecca Zissmann « 59 rue des Archives » (Éditions ActuSF), Robert Palmer « Deep Blues» (Éditions Allia).


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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 17:53

Célia Forestier (voix), François Forestier (guitare), Bruno Ducret (violoncelle), Vincent Girard (contrebasse), Rémy Kaprielan (batterie)

Renaison (Loire), juillet 2020

Label A part la Zic APLZ/1 / Inouïe distribution

 

La première plage commence tambour battant, et pourtant l'ensemble est teinté d'une espèce de délicieuse mélancolie à quoi il sera difficile de résister. Le nom du groupe, Komorebi, est un mot japonais réputé intraduisible que l'on dit exprimer 'les rayons du soleil qui filtrent au travers des feuilles des arbres'. L'éclat de la première plage (55 secondes!) résonne aux oreilles du vieux jazzophile déviant (que je suis) comme un souvenir de «Cinq Hops», formidable disque de Jacques Thollot (1978, avec la voix d'Elise Ross, qui n'était alors pas encore reconnue comme une grande voix de la musique classique et contemporaine) : élaboration harmonique, étrangeté du climat, présence de la voix multipliée par l'artifice du ré-enregistrement. Le décor est posé. La barre est placée haut, et l'ambition sera largement honorée. De plage en plage, on traverse des horizons de rock progressif, de pop (très) sophistiquée, d'improvisation hardie, voire de musique de chambre. Très belle voix, aux multiples atouts ; et l'instrumentation, très singulière, du groupe est l'un des facteurs de réussite de ce croisement stylistique. La qualité des instrumentistes renforce encore cette impression.

Original, très maîtrisé musicalement autant qu'esthétiquement : un vrai régal.

Xavier Prévost

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Des avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=fRWB6KU-MBw

https://www.youtube.com/watch?v=BqG4Zr7JT4g

Le site

https://www.celiaforestier.com/komorebi

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8 mars 2021 1 08 /03 /mars /2021 21:43

Lionel Belmondo, saxophoniste, et Stéphane, son cadet, trompettiste, reconstituent leur quintet pour un album (Brotherhood*) qui maintes fois reporté sort dans les bacs ces jours-ci. Ils se partagent les compositions (6 pour l’aîné et 2 pour son frère) dans cet hommage à leur père, saxophoniste et enseignant disparu en décembre 2019, qui constitue aussi un coup de chapeau à des musiciens qui les ont inspirés (Yusef Lateef, Wayne Shorter, Bill Evans, Woody Shaw). Avec les DNJ, Lionel Belmondo va plus loin sur ce disque aux accents hard-bop où l’esprit de John Coltrane n’est jamais bien loin.

DNJ : Cet album marque des retrouvailles familiales ?
Lionel Belmondo : Exactement. Avec mon frère, en quintet, nous n’avions pas enregistré depuis 2009 et ‘Infinity Live’ (B-Flat). On est super-contents. C’est une équipe avec des copains. Il existe une grande complicité entre nous. Et puis (rires), les choses se font quand elles doivent se faire.

 

DNJ : C’est aussi un hommage à votre père Yvan, saxophoniste baryton qui vous avait incité à jouer de la musique, forcé peut-être ?
LB : Forcés ? Jamais. Quand nous avons décidé d’arrêter l’école à 16 ans, notre père nous a dit : vous voulez faire de la musique, il n’y a pas de problème mais vous vous levez le matin et vous travaillez autant d’heures que si vous étiez à l’école. Si vous faites quelque chose vous le faites sérieusement. Mon père nous a bien aidés. A Solliès-Toucas (près de Toulon), où il est arrivé en 1971, il avait, à la demande de l’institutrice, commencé par donner quelques cours aux enfants du village. Et en fait, il a monté une école de vie plus qu’une école de musique (l’École Cantonale de Musique qu’il dirigea une dizaine d’années). « Il faut s’amuser sérieusement, disait-il, et transmettre de génération en génération ». C’est ce que j’ai essayé de faire toute ma vie.

DNJ : Dans cet album, vous dédiez un morceau à Yusef Lateef qui avait intégré votre groupe en 2005 (Influence. B-Flat) ?
LB : Yusef, c’était un sage, et bien au-delà de la musique. Quand un journaliste lui avait demandé : « Pourquoi êtes-vous venu jouer avec les frères Belmondo , il avait répondu, je suis venu apprendre ».  A cette époque, il avait 85 ans !. On a eu la chance de jouer avec lui pendant trois ans, en tournant dans le monde entier. C’était une grande leçon de musique parce qu’on jouait pratiquement les mêmes morceaux à chaque concert et à chaque fois, il nous emmenait vers une autre voie.

 

DNJ : Wayne Shorter est aussi à l’honneur ?
LB : C’est chouette (sic) de rendre hommage à quelqu’un qui est vivant. C’est un grand maître qui continue à faire avancer l’histoire. Wayne Shorter est un moteur pour moi. Il n’a jamais un projet qui se ressemble et pourtant on constate une diversité cohérente entre tous ses projets.

 

DNJ :  Le saxophoniste que vous êtes évoque aussi un trompettiste, Woody Shaw, et un pianiste, Bill Evans ?
LB : Woody Shaw avait un système harmonique à lui -tout comme Booker Little- et qu’on a encore du mal à comprendre aujourd’hui. Nous l’avions rencontré : un grand monsieur.  Quant au titre dédié à Bill Evans, il sonne un peu comme Erik Satie… et d’ailleurs le pianiste admirait Satie. Vous connaissez bien ma passion pour la musique française de la fin du 19 ème et du début du 20 ème siècle. (Les frères Belmondo ont consacré à cette période deux albums Hymne au soleil -2003- et Clair Obscur -2011- où figurent des compositions de Lili Boulanger, Satie, Fauré et Lionel a arrangé en 2019 des compositions de Ravel pour formation de jazz et orchestre symphonique pour une commande de l’orchestre symphonique d’Aquitaine et données uniquement en concert ).

DNJ : Cet album enregistré avant la crise du Covid-19 sort seulement aujourd’hui. Quand sera-t-il présenté sur scène ?
LB : Cette musique doit s’écouter en direct. On est impatient de remonter sur scène. Nous allons jouer le 3 avril au Sunset dans le cadre de l’émission Jazz Club mais ce sera sans public ! Dans le même temps, je n’ai pas de commande pour des festivals mais je me suis « auto-commandé » trois projets. Mon père me disait toujours qu’il fallait avoir des projets en tête pour faire évoluer sa musique. Alors, je me mets à ma table chaque matin et je compose. Bien sûr, je me demande si je vais pouvoir apporter quelque chose de neuf. Yusef m’a dit un jour : « la musique ne nous appartient pas, elle n’appartient à personne, elle appartient à tout le monde ». Aussi je me lance (rires).

 

 

*Belmondo Quintet, ‘Brotherhood’, avec Lionel Belmondo  (saxophones ténor et soprano, flûte), Stéphane Belmondo  (trompette et bugle), Eric Legnini (piano), Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie).
B-Flat, Jazz & People / PIAS..
Studio Gil Evans, Amiens, 20-22 janvier 2020.  
Sortie le 12 mars.

 

A écouter également : Belmondo Family Sextet,  ‘Mediterranean Sound’ (B-Flat/PIAS. 2013) comprenant notamment Lionel, Stéphane et Yvan.

 

Concert de présentation en direct du Sunside (75001) le 3 avril à 19 h dans l’émission d’Yvan Amar, Jazz Club, sur France Musique.

 

 Jean-Louis Lemarchand.

 

Brotherhood

 

©photo  Géraldine Aresteanu.

 

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8 mars 2021 1 08 /03 /mars /2021 10:00

 

André Hodeir aurait eu 100 ans le 22 janvier dernier.

Jazz sur le Vif et l'Orchestre National de Jazz ont eu à cœur de célébrer ce grand musicien (également penseur de la musique, romancier, chroniqueur....). Patrice Caratini, qui avait créé sur scène en 1992 la partition d'Anna Livia Plurabelle (partition de 1966 exclusivement destinée à l'origine à un enregistrement de radio, pour l'ORTF), s'entend suggérer par Francis Capeau, membre très actif de l'Académie du Jazz, de créer un événement pour le centenaire du compositeur. Il faut se rappeler qu'André Hodeir fut le premier président de cette Académie à sa création en 1955. Patrice Caratini est l'homme de la situation : il avait collaboré activement avec le compositeur pour la création sur scène, en 1992, de cette partition, et pour un nouvel enregistrement l'année suivante, en 1993. Il avait également travaillé avec le compositeur, l'année de ses 90 ans en 2011, pour préparer un concert autour des pièces des années 50 et du début des années 60. J'avais eu le plaisir d'accueillir ce projet en décembre de cette année-là au studio 105 de Radio France, dans le cadre des concerts Jazz sur le Vif dont j'étais alors responsable. Hélas André Hodeir disparut début novembre et ne put assister à cet événement, mais son grand ami Martial Solal était au premier rang, revivant avec une vive émotion ces moments historiques dont il avait été le pianiste.

Patrice Caratini a donc su fédérer les énergies de l'ONJ, en la personne de son directeur artistique Frédéric Maurin, et de Radio France, incarné par Arnaud Merlin, responsable depuis 2015 des concerts Jazz sur le Vif, pour que cette partition revive à nouveau. Et après de studieuses répétitions, l'orchestre, le chef et les solistes se retrouvaient au studio 104 de la Maison de la Radio (et de la Musique) le 5 mars 2021 pour une répétition générale.

C'est dans ce studio (où Monk, Gillespie, Bill Evans, Stan Getz, Ahmad Jamal, Martial Solal, Hampton Hawes, Keith Jarrett et beaucoup d'autres ont joué) que le concert de 1992 avait eu lieu. Et c'est à quelques dizaines de mètres, dans le studio 106, que la version princeps, pour la radio (en partie francophone) puis pour le disque (intégralement en anglais), fut enregistrée. Le vent de la mémoire souffle dans les parages. Outre Patrice Caratini, artisan en 1992 de la première renaissance de cette partition, l'Orchestre compte en ses rangs Denis Leloup, déjà présent alors, et aussi sur le disque enregistré en 1993. Et la saxophoniste Christine Roch, qui officie également, à différents moments de la partition, à la clarinette, joue sur un instrument qui appartenait à Hubert Rostaing, compagnon de route de Django Reinhardt, mais aussi d'André Hodeir, avec lequel il enregistra au fil des années, de 1949 jusqu'aux années 60. Et Hubert Rostaing jouait sur la version princeps de 1966. : vertige de l'histoire....

Les Mécanos de la Générale

Pendant la balance du vendredi soir, qui précède la répétition générale, les techniciens s'affairent pour régler la sonorisation de façade, le son pour la diffusion radio en direct, et aussi la qualité et le niveau des retours sur scène, pour que les artistes puissent s'écouter avec le maximum de confort. Instrumentistes et chanteuses sont aussi dans la mécanique de haute précision : on travaille les dynamiques, les nuances, l'expressivité ; on jongle avec les vertiges rythmiques de la partition. Tout le monde est au cœur du mystère, qu'il faut rendre limpide. Cette œuvre est une sorte de cantate profane où les voix occupent le centre du propos musical. Voici comment André Hodeir décrivait leur mise en œuvre dans le texte de la première édition française sur disque, en 1971.

Il fait référence aux deux vocalistes de cette première version : Monique Aldebert, ancienne membre des Double Six de Mimi Perrin, et qui allait ensuite faire carrière aux USA avec son mari Louis Aldebert avec un duo intitulé 'The Aldeberts' ; quant à Nicole Croisille, si elle va connaître à cette époque une grande notoriété avec le cha-bada-bada du film de Lelouch, elle livrera aussi peu après une chanson d'une belle intensité soul sous le pseudonyme de Tuesday Jackson....

La répétition générale va commencer devant un public limité par les règles sanitaires : des professionnels, qui sont aussi souvent des amis : Philippe Arrii-Blachette, qui avait suscité la reprise de 1992 avec son ensemble de musique contemporaine Cassiopée, et le renfort d'une tribu de gens du jazz ; Pierre Fargeton, qui a consacré sa thèse à la musique d'André Hodeir, et a publié une somme intitulée André Hodeir,le jazz et son double (éd. Symétrie, 2017) qui fait référence et nourrit la passion des amateurs (dont je suis) ; Martine Palmé, qui accompagna durant de longues années l'activité professionnelle de Patrice Caratini ; et quelques autres ami.e.s.

C'est maintenant la répétition générale : tous et toutes en concentration maximale, sur scène comme dans la salle. C'est parti ! Les versions sur disque (l'originale comme la reprise) commençaient en anglais : «O tell me all about Anna Livia». Cette fois est donnée la version radiophonique, bilingue, telle que diffusée à la fin de l'hiver 1967-68, en simultané sur France Musique (en stéréo) et sur France Culture (en mono). Le texte de présentation du speaker de l'époque, diction Comédie Française garantie (telle qu'elle s'était figée à la fin des années 40....), est d'ailleurs reproduit sur le programme qui nous est remis, et qui sera aussi distribué demain aux happy few conviés pour le direct (lien en bas de l'article).

Un accord de La majeur (si mon oreille très très relative n'est pas en panne.....) et «O-O, dis moi tout.... d'Anna Livia» : le voyage commence. Je vous le raconterai plus en détail après le concert de demain. Pour l'heure sachez que, n'ayant volontairement pas réécouté ces dernières semaines les versions phonographiques de cette œuvre que j'ai souvent écoutée, j'ai eu l'impression à la générale de découvrir une nouvelle musique, une impression de fraîcheur, de première fois : le Bon-heur ! Puis j'ai couru vers le métro Ranelagh. Le RER qui me ramène habituellement dans ma banlieue pas si lointaine est supprimé ce soir après 22h30. Alors c'est ligne 9 jusqu'à République, Ligne 5 jusqu'à Bobigny, puis bus 303 pour gagner le bercail. Je suis venu en début de soirée en une heure. Il me faudra près de deux heures pour rentrer. Ainsi va la vie.... et l'amour de la musique !

Retour à la Maison de la Radio le lendemain pour le concert à huis clos, dont la seconde partie sera en direct sur France Musique

 

Orchestre National de Jazz

Direction artistique Frédéric Maurin

Patrice Caratini (direction) «Autour du Jazz groupe de Paris»
Julien Soro & Rémi Sciuto (saxophones altos), Fabien Debellefontaine & Matthieu Donarier (saxophones ténors), Thomas Savy (saxophone baryton), Claude Egea & Sylvain Bardiau (trompettes), Denis Leloup, Bastien Ballaz & Daniel Zimmermann (trombones), Robin Antunes (violon), Stéphan Caracci (vibraphone), Benjamin Garson (guitare), Raphaël Schwab (contrebasse), Julie Saury (batterie)

Paris, Maison de la Radio (et de la Musique), 6 mars 2021, 17h30

 

Retour au studio 104, vers 15h30, pour la balance de la première partie. En effet, avant le direct de 19h pour Anna Livia Plurabelle, le programme prévoit un florilège du répertoire d'André Hodeir pour son Jazz Groupe de Paris, formation à géométrie variable qui joua sa musique au fil des années 50.

Là encore, on peaufine le son, les détails musicaux, et après une pause le concert commence. Quatre pièces du Jazz Groupe de Paris, plus un thème de Monk (musicien cher à Hodeir) et deux variations sur un standard qu'André Hodeir avait métamorphosé sous le titre On a Standard. Le set commence avec On a Blues (forme chère au compositeur), un arrangement assez West Coast sur la forme blues. On est tout de suite dans le bain, le plaisir de jouer transpire à chaque mesure : non seulement les musiciens aiment la musique qu'ils jouent, mais ce concert est aussi une bouffée d'air frais en temps d'embargo sur la musique vivante. Puis c'est Evanescence, enregistré deux ans plus tard par le Jazz Groupe. C'était pour Hodeir un hommage à Gil Evans. Les couleurs sont là, et les nuances qui les font vivre. Le groupe s'est légèrement modifié. Au fil du programme la nomenclature évolue, et les solistes vont se relayer, d'un titre à l'autre. Voici maintenant, issu du Kenny Clarke's Sextet (millésime 1956), Oblique. L'original était avec piano mais, comme l'explique avec humour Patrice Caratini, Martial Solal n'était pas libre ce soir. Ce sera donc un sextette avec vibraphone. Là encore on n'est pas dans la musique embaumée : l'hommage est plus que vivant, et inventif. Pour compléter ce programme, Patrice Caratini a prévu une sorte d'interlude, un duo qui associe deux musiciens qui constituent la jeune garde émergente du jazz : le violoniste Robin Antunes et le guitariste Benjamin Garson. Le thème choisi est Think of One, de Thelonious Monk, merveille de forme déstructurée (ou déstructurante) : le duo s'en donne à cœur joie, accentuant autant qu'il est possible le goût du discontinu et de l'imprévu. Et pour conclure cette première partie de soirée, ce sera une promenade autour de Night and Day : deux variations que conclura On a Standard d'André Hodeir, bâti précisément sur la structure de Night and Day. Grand envol improvisé de Matthieu Donarier au ténor, suivi d'une déambulation sophistiquée de Denis Leloup entre les différents tropismes du jazz. On se régale. Le guitariste va dans son solo jouer 'dedans-dehors', une partie de cache-cache avec les harmonies avec une très créative cohérence. Nouvel échange entre sax et trombone, et un solo de contrebasse qui commence, me semble-t-il, par l'évocation très furtive (phantasme de jazzophile névrosé ?) du démarquage d'un autre standard, Bird of Paradise, formé sur le canevas de All The Things You Are. Et un solo de batterie nous ramène vers Hodeir et son On A Standard, où l'amateur retrouve sans peine la trace de Night and Day : c'est un peu comme lorsque l'on entre dans un club pendant un chorus. La ligne harmonique porte le souvenir du thème, et l'auditeur se sent chez lui après quelques mesures.... Fin de la première partie : une demi-heure de pause et l'on reviendra pour le re-création d'une œuvre mythique

Orchestre National de Jazz

Direction artistique Frédéric Maurin

André Hodeir : Anna Livia Plurabelle

Ellinoa (mezzo-soprano)

Chloé Cailleton (contralto)

Patrice Caratini (direction)

Catherine Delaunay (clarinette), Julien Soro (saxophone alto & soprano), Rémi Sciuto (saxophones alto & sopranino, clarinette, flûte), Fabien Debellefontaine saxophones ténor, alto & soprano, clarinette), Matthieu Donarier (saxophones ténor & soprano, clarinette), Thomas Savy (saxophone baryton, clarinette), Clément Caratini (saxophones alto & soprano, clarinette), Christine Roch (saxophone ténor, clarinette), Sophie Alour (saxophones ténor & soprano, clarinette), Claude Egea (trompette, bugle), Fabien Norbert & Sylvain Bardiau (trompettes), Denis Leloup, Bastien Ballaz & Daniel Zimmermann (trombones), Robin Antunes (violon), Stéphan Caracci & Aubérie Dimpre (vibraphones), Benjamin Garson (guitare), Raphaël Schwab (contrebasse), Julie Saury (batterie)

Paris, Maison de la Radio (et de la Musique), 6 mars 2021, 19h

 

Branle-bas de combat, c'est l'heure du direct. Et la Ministre de la Culture est venue écouter la phalange jazzistique nationale, qui pour la circonstance rassemble des musiciennes et musiciens de diverses générations et divers univers esthétiques. Plaisir de voir que Catherine Delaunay, qui ne connaissait pas Julie Saury est ravie de partager la scène avec elle. On retrouve là cette pertinence du directeur artistique Frédéric Maurin qui, loin de monopoliser l'outil à son profit, a dès le départ accueilli des compositeurs et des chefs pour donner à l'outil son plein sens, variant aussi le recrutement en fonction des programmes. Il confère ainsi à cette institution sa pleine légitimité. L'orchestre est étoffé à la mesure de ce qu'exige la partition : 22 instrumentistes, un chef invité et deux chanteuses bien choisies, autant pour leurs qualités vocales que pour leur sens de l'interprétation et leur connaissance de l'idiome.

Le choix est de revenir à la version originelle, celle diffusée à la radio, qui associait texte francophone et texte original en anglais. La participation prévue à l'époque pour participer au Prix Italia exigeait qu'une partie se fît dans la langue de la radio participante (l'ORTF). Une distraction bureaucratique fit que la France, membre du jury, ne pouvait présenter un projet, et la commande passée au compositeur ne put concourir comme souhaité.... L'enregistrement eut lieu en 1966 (l'orchestre d'abord, et les voix ensuite), et André Hodeir, déçu de voir le projet sans prolongement, sollicita son ami John Lewis, lequel pouvait favoriser une édition phonographique états-unienne, mais en anglais exclusivement. Les chanteuses enregistrèrent donc à nouveau les passages qui étaient en français, cette fois dans leur idiome d'origine. Et les éditions ultérieures, ainsi que la reprise en 1992-93, firent de même.

Cette nouvelle mouture retrouve donc le bilinguisme. Avec le texte de la traduction publiée par Gallimard en 1962, aux côtés d'autres extraits de Finnegan's Wake traduits par André du Bouchet. La traduction utilisée, s'efforçant de transcrire dans notre langue les inventions lexicales de James Joyce, était le fruit de la collaboration de Samuel Beckett, Eugène Jolas, Adrienne Monnier et quelques autres, sous la supervision de Joyce lui-même.

Le concert commence à l'heure dite pour le direct. Dès les premières mesures, je jubile. Je retrouve le plaisir de la veille, augmenté peut-être par l'urgence de la première et du direct. Les deux chanteuses, dans ce début en une sorte de parlé-chanté, interprètent, et qui plus est incarnent, le dialogue des lavandières. Les jeux de rythmes sont permanents. Tantôt la musique épouse la prosodie du texte, tantôt les rythmes s'opposent, se syncopent avec audace et virtuosité. On est happé. Les musiciens sont pleinement investis. Le chef est au cœur de la musique. Les interventions solistes des instruments, qui sont en dialogue permanent avec le texte, ses accents, son rythme, sont d'une expressivité folle. Les séquences se suivent, parfois dans des liaisons abruptes, principe même de cette œuvre qui n'aspire pas au confort mais à la jubilation. Comme la veille, je goûte les joies de l'inconnu sur ce terrain qui m'est un peu familier, à l'affût d'une pépite ignorée dans le passé par mon oreille distraite, mais aussi révélée par la force de cette interprétation collective. Orchestre impeccable, chanteuses en quasi lévitation. Pendant quelques instants j'ai senti chez la mezzo la fatigue d'une voix éprouvée la veille par une générale très généreuse, mais en un clin d'œil son diapason retrouva ses marques et son timbre sa densité. Très grand moment de musique collective, avec mention spéciale aux deux chanteuses, et aux instrumentistes solistes, notamment Catherine Delaunay qui nous enchanta par son expressivité déjà légendaire. Quant à Patrice Caratini, il fut l'âme de ce projet. Son art consommé de fédérer dans l'intensité et l'excellence, avec une précision toujours amicale et bienveillante, force plus que le respect : l'admiration. Du fond du cœur, merci pour ce grand moment de musique qui devait se conclure dans l'extrême intensité d'une invocation à la nuit.

Xavier Prévost

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La vidéo du concert sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=plqDC-NMG6Y

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La réécoute du concert dans l'émission Jazz Club sur le site de France Musique

https://www.francemusique.fr/emissions/jazz-club/direct-l-onj-joue-andre-hodeir-92567

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Sur Wikipedia, un article vraiment substantiel sur cette œuvre

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anna_Livia_Plurabelle

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Le programme détaillé du concert tel qu'édité par Radio France

https://fr.calameo.com/read/006296452c3f5fffa3f95

 

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