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7 mars 2025 5 07 /03 /mars /2025 10:59
HAÏM ISAACS          JONI MITCHELL IN JERUSALEM

HAÏM ISAACS    JONI MITCHELL IN JERUSALEM

 

Sortie le 7 mars Studio de l’Ermitage

Haïm Isaacs/ L’Autre Distribution

 

 

Joni Mitchell in Jerusalem – haimisaacs.com

 

Haïm Isaacs (voc) Frédéric Reynier (p, percussions), Jules Lefrançois (dms, tuba, backup vocals) Yann-LouBertrand (cb,trumpet, backupvocals), Matthieu Beaudin (electric accordion) et Michelle Pierre (cello)

 

Dans la longue série des hommages voilà un album vraiment original qui a attiré notre attention que l’on soit connaisseur ou non de l’oeuvre écrite de Joni Mitchell, l’une des grandes songwriters anglosaxonnes qui est remontée sur scène à près de 80 ans pour un concert exceptionnel le 24 juillet 2023 au Newport Folk Festival.

A l’heure où les projecteurs sont braqués sur le prix Nobel de 83 ans, le barde Bob Dylan dont le film A Perfect Unknown, au succès mérité, revient sur les premières années folk de 1961 à 1965. On le voit accompagner et inspirer l’autre grande égérie de l’époque, Joan Baez, ce qui rend d’autant plus intéressant le parallèle avec Joni Mitchell si on considère que la plus grande rivale de Baez à l’époque était la guitariste, autrice et compositrice canadienne. D'où l'intérêt avivé de la sortie de cet album longuement maturé sur le propre label de Haïm Isaacs, né à New York, grandi à Jérusalem, à Paris désormais, au parcours plus qu’original. Après une formation musicale classique, il vit en France depuis l’aventure initiatique du Roy Hart Theatre:

"J’ai découvert Joni Mitchell chez ma voisine de palier à 15 ans. Mon frère dit que je suis né ce jour là... arpentant les collines de Jérusalem, de Jéricho et de Bethlehem, j’ai chanté ses chansons comme des songlines aborigènes”.

La chanteuse canadienne fascina nombre d’artistes et de musiciens de style divers : elle démarra elle aussi d’une voix haut placée qui pouvait enjamber trois octaves chez les folk singers, connut d'ailleurs intimement certains des grands “protest songwriters” de Laurel Canyon (David Crosby, Graham Nash) mais elle prit un virage dès la fin des années soixante, se tournant alors vers le jazz avec Mingus, entre autre, qui lui écrivit quatre chansons pour “Mingus” (1979), l’un de ses albums studio les plus célèbres dont une version de Goodbye Pork Pie Hat, un hommage dans l’hommage au saxophoniste Lester Young. Dans le livret de l’album, Joni Mitchell avait expliqué ce tournant décisif : “J’avais l’impression de me trouver au bord d’une rivière, un doigt de pied dans l’eau, pour tester la température – puis Charlie est arrivé et m’a poussée –Coule ou mets-toi à nager’…”

Mingus certes mais la liste des très grands jazzmen qui l’accompagnèrent ou firent des "covers" est impressionnante, les guitaristes Larry Carlton et Pat Metheny, les saxophonistes Michael Brecker, Wayne Shorter, Herbie Hancock sans oublier Jaco Pastorius ni bien sûr  nombre chanteurs et chanteuses.

Si l’album “Mingus”est parmi les plus connus avec l’incontournable Both Sides Now que les jazzeux n’arrêtent pas de revisiter avec d' autres tubes…fort astucieusement Haïm Isaacs ne reprend pas, sur le CD du moins, les chansons les plus connues. Il se penche sur le répertoire aimé avec soin, choisissant finement ses “emprunts” pour la faire mieux (re)découvrir dès les premiers albums "Clouds" (1969) ou encore "Blue" (1971) avec par exemple  A case of Blue et All I want.

Ce qui est original est sa volonté de faire entrer la diva dans son univers très particulier, de la chanter au coeur de Jerusalem (aujourd’hui transplanté sur Seine) avec son quartet jazz et autres invités, où abondent les polyphonies vocales soulignées, des grondements des basses et de l’énergie des cuivres, chants appuyés par des rythmiques organiques. On se sent bien dès le premier titre Chelsea Morning de l’album "Clouds" de 1969 ou Blonde in the Bleachers dans “For the roses” en 1972 qui fait écho aux premiers émois et à nos souvenirs des irréelles harmonies vocales caractéristiques de cette époque à la CSN&Y.

Le CD propose une version “straight” émouvante et déjà impressionnante avec un livret épais dont les textes poétiques donnent une idée de la version performante que le concert intelligemment propose. Entre chaque titre, le chanteur raconte sa jeunesse à Jérusalem dans les années soixante-dix, proprement “envoûté” par Joni qui continue à l’inspirer. Car l’album créatif ne sonne jamais comme une redite et nous immerge dans une sensation quasi mystique, celle d’assister à un concert éminemment spirituel. Des reprises nuancées, enjouées, mélancoliques aussi selon les textes plus ou moins introspectifs ; des paysages sonores jamais arides se forment, s’enchaînent sous nos yeux à l’image des peintures de Joni.

Une véritable petite entreprise qui a pris deux jours pour enregistrer les instrumentistes, deux autres pour les back up vocaux et enfin les prises de sa voix dans ses différents états sur un intervalle plus large de deux mois. Au final onze titres et un final du chanteur qui ne dépare pas dans l’ensemble monté avec pertinence.

Une voix chaude, profonde et grave qui elle aussi connaît un bel ambitus, une élocution parfaite où chaque mot de Joni résonne sculpté comme dans le fascinant Little Green. Les chansons de Joni Mitchel ont trouvé un écrin à leur hauteur, une dramaturgie dans ce Marcie presque susurré, où Haïm Isaacs en véritable directeur artistique conduit sa réinterprétation avec des cordes ombrageuses, voire déchirantes mêlées au sifflement du vent.

On peut se laisser aller à en rester à la seule “présence” réincarnée aujourd’hui de ce Black Crow ou Cherokee Louise du  “Night Ride Home” de 1991. Si Haïm Isaacs et ses musiciens tout aussi inspirés nous invitent à une expérience hautement recommandable, on se laissera  peut être aller à la tentation de retourner à la source. Un grand moment assuré.

 

Sophie Chambon

 

Pour aller plus loin :

JONI MITCHELL, POUR L’AMOUR DU JAZZ - Jazz Magazine

Joni Mitchell, le tournant jazz (1975-1979) | France Inter

 

 

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4 mars 2025 2 04 /03 /mars /2025 08:11

MICHAEL WOLLNY trio : « Living ghosts »

ACT 2025 

Michel Wollny (p), Tim Lefebre (cb), Eric Schaeffer (dms)

Attention : point culminant !

« Living ghosts », le dernier album du trio du pianiste allemand Michael Wollny s’intitule ainsi  pour deux raisons. D’une part il s’agit de la version live de l’album «Ghosts » enregistrée en concert en 2024. D’autre part « living ghosts » évoque le fantôme de quelques morceaux du répertoire du trio depuis leur 1er album « Weltentraum » en 2014 jusqu’à « Ghost » et qui sont repris ici au travers de 4 mouvements de ce concert. 4 longs morceaux développés.

Dire que ce trio est littéralement en osmose serait ouvrir des portes déjà bien grandes ouvertes. Le trio de Michael Wollny fait en effet partie de ce qui se produit de mieux en Europe depuis le célèbre groupe suédois EST. L’entente des trois est ici, comme on le dit souvent des power trio, télépathique, laissant ensemble évoluer la musique par elle-même comme un corps autonome qui prend vie. Les racines du jazz sont bien implantées avec force de groove battant, de tourneries et de riffs obsédants. Michael Wollny s’y montre improvisateur virtuose au service d’un jazz palpitant.

Les trois ensemble explorent le territoire musical qu’ils découvrent en avançant au gré de ces 4 longs morceaux avec une passion en partage.

Ca sent le jazz de partout.

C’est bon !

Jean-Marc Gelin

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3 mars 2025 1 03 /03 /mars /2025 08:57
Thomas Naïm           May This Be Love

Thomas Naïm   May This Be Love

(Acoustic guitar takes on Jimi Hendrix)

Rootless Blues/ L’Autre Distribution 

 

 

Sortie le 7 mars 2025.

Concert de sortie le 20 mars @ Le 360, Paris précédé d'une mini conférence de Yazid Manou.

 

Thomas Naïm

 

Une version sobre mais jamais désincarnée de Hey Joe commence l’album du guitariste Thomas Naïm et très vite on comprend que l’on a affaire à un maître de la six-cordes qui, en aucune façon, ne tentera de faire des reprises au plus près des originaux. D’ailleurs la version la plus proche de ce titre, je me souviens que c’est Bashung qui la donna, un soir en laissant tourner les bandes après un concert, une “version” bluffante mais sans variation.

Daniel Yvinec, directeur artistique (toujours un gage de qualité) de ce May this be love sorti sur Rootless Blues dans des notes de pochette éclairantes souligne que le son joue son rôle (micros anciens placés efficacement dans le studio et guitares d’époque Gibson et Martin). On oublie paradoxalement dès le premier thème à dire vrai, les fulgurances, le déferlement sonore, le déluge électrique des murs de Marshall. Pourtant, l’esprit de Jimi plane sur ses chansons désormais sans parole que l’on connaît si bien et a dû s’imposer sur la scène de l’opéra de St Etienne, le projet étant une commande du Rhino Jazz festival.

S’il revient sur les titres parmi les plus connus d’Hendrix, après un premier album en groupe en 2020 Sounds of Jimi, c’est qu’il semble difficile pour un guitariste d’échapper à la fascination voire à la tentation hendrixienne. Pourquoi s’attaquer à cet olympe et comment s’y prendre? S’il n’a pas choisi la facilité, il le fait en solo et en acoustique, avec l’élégance d’un pas de côté tout en cernant les contours de mélodies tout simplement envoûtantes.

Sur les treize compositions, hormis Cherokee Blues de sa plume, un Sergeant Pepper des Beatles et un Jealous Guy de Lennon seul qui s’intègrent sans mal dans la cohérence de l’ensemble, se retrouvent évidemment les tubes du génial gaucher Purple Haze, Voodoo Chile, The Wind Cries Mary...Le standard est le terrain créatif d’un musicien de jazz. Thomas Naïm est un guitariste qui a une signature sonore particulière et un jeu d’une sophistication incroyable, toujours en mouvement. Les arrangements font évoluer chaque titre au profit de ces miniatures d’une grande variété rythmique, récital de petites pièces qui prennent néanmoins le temps de tisser une ambiance, une bulle irisée, colorée par un interprète au jeu précis et vivifiant, énergique et doux. Une douce rêverie qu’alimentent ses échos tendrement mélancoliques (One Rainy Wish).Avec une virtuosité tout en retenue d’un guitariste sorcier, voilà un album d’une grande fluidité aussi apaisant qui se termine avec élégance sur ce May this be love.

Sophie Chambon

 

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23 février 2025 7 23 /02 /février /2025 21:24

Sullivan Fortner (piano), Peter Washington (contrebasse), Marcus Gilmore (batterie)

New York, 8 juillet 2023

Artwok Records / [PIAS]

 

Après l’éblouissant disque «Solo Game», où cohabitaient un CD de standards et un autre de digressions où le pianiste donnait libre cours à sa fantaisie, avec des musiques et des instruments hétérodoxes, Sullivan Fortner revient aux fondamentaux : un trio (et quel trio !) capté en une matinée de studio, sans retouches, alors que chaque soir les mêmes s’offraient au public du Village Vanguard. L’enfant de la Nouvelle Orléans revient à ses racines en commençant par un thème (celui qui donne à l’album son titre) signé Allen Toussaint, emblème historique du style local à l’ère moderne. Souplesse, infinie décontraction, swing irrépressible….Tout y est, et le pianiste s’amuse à exacerber le côté extrême-oriental du thème. Puis sur I Love You de Cole Porter, il s’offre une intro-solo de pure liberté avant de rejoindre le langage attendu, non sans ouvrir de nouvelles portes. Ensuite c’est un blues de son cru, en 9 mesures ! Façon encore de taquiner l’orthodoxie. Puis c’est une célèbre chanson cubaine, revue avec autant de respect que d’audace. Et des thèmes de Donald Brown, Woody Shaw, Clifford Brown…. D’une plage à l’autre, une leçon de trio, libre, inspiré : pur régal !

Xavier Prévost

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Sullivan Fortner jouera en trio, mais cette fois avec Tyron Allen & Kayvon Gordon, le 8 mars 2025 à l’Espace Sorano de Vincennes

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Un avant-ouïr sur Youtube

https://www.youtube.com/watch?v=UbHOcFkRvkM

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22 février 2025 6 22 /02 /février /2025 17:01
Possible(s) Quartet      Gymnostrophy

 

Possible( s) Quartet Gymnostrophy

Inouïe Distribution

Rémi Gaudillat et Fred Roudet trompettes
Loïc Bachevillier
trombone

Laurent Vichard clarinette basse

 

On retrouve avec plaisir le Possible(s) Quartet actif depuis 2012 dans un tout nouveau projet sur le label IMR toujours intéressant à suivre. C’est  le même curieux équipage, un « quatuor à cordes à vent » selon le trompettiste Rémi Gaudillat à l’origine de cette formation de la région lyonnaise, une fanfare poétique et cuivrée, proche de la Marmite Infernale de l’Arfi, chaudron magique de tout ce folklore imaginaire depuis plus de quarante ans. Composé de deux trompettes, d’un trombone et d’une clarinette basse, cette association originale plutôt inédite résulte en un quartet de souffleurs, un jazz de chambre à l’alambic parfois chauffé à blanc dans certains projets comme leur Orchestique qui favorisait la danse et le rythme. Et ça danse encore aujourd’hui dans la ronde des évocations de Monk et Satie, deux musiciens unis dans une excentricité commune, un mélange de douce folie (composition “bipolaire” de Rémy Gaudillat) et d’anticonformisme... Ça danse encore mais de travers avec parfois le sautillement  monkien dans ce Gymnostrophy. Les quatre se partagent des arrangements fort réussis qu’ils font dériver tout en conservant l’esprit initial. Douze petites pièces jamais faciles mais fluides qui s’insinuent vite dans le corps et restent dans l’oreille. Les timbres s’ajustent, jouent et se combinent à merveille dans des interactions parfaitement au point dans cet hommage au couple insolite : les recompositions élégantes étagent les timbres, les réunissent en tutti vibrants. Ils s’emparent de titres connus avec brio, quatre de Monk : un enjoué I mean you démarre le programme, Ugly Beauty en marche lente le clôt et  Misterioso est revisité de façon espiègle. Dans deux pièces de Satie Gnossienne I ,  Danse de Travers II, la polyphonie laisse chaque voix s’épanouir sans rompre l’harmonie chambriste dans ce maillage serré qui ouvre des espaces de liberté comme dans Spherik - ils sont tout de même issus de la Compagnie des Improfreesateurs. Leur écriture contrapuntique a une virtuosité formelle sans saxophone et sans le soutien de la section rythmique habituelle contrebasse-batterie. Il revient en particulier à la clarinette basse et au trombone de prendre à tour de rôle la fonction rythmique dans cet exercice de style, sans filet harmonique qui demande un effort constant et du souffle, ce dont nos  compères ne manquent pas. 

Question originaux, le clarinettiste Laurent Vichard apporte quatre pièces de sa composition, les mélodies hypnotiques, feutrées de “ses” gnomiennes, la complainte mélancolique du présent du passé. Son arrangement du bien nommé Gnossienne de Minuit combinant finement les deux mélodies de Monk et Satie fonctionne parfaitement. Il fallait y penser...

Dire qu’ils ont continué à ouvrir le champ des possibles (leur premier CD) est une évidence, un titre qu’ils auraient pu reprendre d’ailleurs! On n’est jamais déçu avec ce quartet plein d’une fantaisie triste qui nous entraîne dans une rêverie poétique.

Sophie Chambon

 

 

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21 février 2025 5 21 /02 /février /2025 19:53

ECM 2025

Billy hart (dms), Ethan Iverson (p), Mark Turner (ts), Ben Street (cb)

Les équilibristes.

Bien sûr les grincheux vous diront que c’est une production ECM fidèle à sa ligne éditoriale et que rien de neuf sous le soleil. Et bien sûr on ne pourra pas qu’acquiescer : rien de neuf sous le soleil effectivement.

Et pourtant, quelle tuerie une nouvelle fois ! Car il faut bien se le dire, le batteur légendaire Billy Hart âgé de 85 ans a un don : celui de transformer la musique en or.  Et aussi,  et ce n’est pas le moindre des talents de l’ancien batteur de Miles Davis, de s’entourer d’une équipe de très haute volée. Une équipe soudée depuis près de 20 ans.

Dans cet album où chaque membre (à l’exception de Ben Street) a apporté ses propres compositions, on sent un collectif à l’œuvre, à la fois dans la concentration de la musique qui se joue mais aussi dans une mise au service des autres. Et dans cet exercice toute la lumière tombe sur un Mark Turner absolument exceptionnel de lyrisme tout en contrôle de la ligne mélodique. D’album en album le saxophoniste de l’Ohio prend une dimension qui le propulse au rang des géants du saxophone ténor. Tout avec lui est douceur et velouté. Comme une évidence fluide et une agilité féline.

La ligne mélodique tout au long de l’album creuse le sillon sur lequel s’organise la musique avec limpidité. Et c’est la rencontre de 4 personnalités musicales a priori bien différentes qui se retrouvent en osmose. Ils se connaissent bien, fusionnent dans l’écoute et le partage, cherhchent de nouvelles portes à ouvrir sans jamais les forcer, laissent la musique se porter elle-même. Evan Itherson chatoie les couleurs harmoniques comme autant de lucioles autour du soliste alors que l’association de ben Street et du maître des lieux, Billy Hart sonne comme une évidence rythmique tout en subtilité et en frémissement. Une rythmique de velours.

Comme souvent sur le label de Manfreid Eicher, l’album est nimbé de couleurs pastels et d’une atmosphère un peu nostalgique où le poétique n’est jamais très loin.

Tout respire l’élégance et le charme dans cet album une nouvelle fois de haute volée sous l’égide de l’un des plus grands maîtres de la batterie. Un tendre sorcier.

Jean-Marc Gelin  

 

 

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21 février 2025 5 21 /02 /février /2025 15:13
Alain GERBER     Le destin inattendu de la tapette à mouche

 

 

Alain Gerber  Le destin inattendu de la tapette à mouches 

Célébration des balayeurs célestes du jazz avec Shelly Manne en point de comparaison.

 

Frémeaux & Associés

Le destin inattendu de la tapette à mouches - Alain Gerber

 

Le premier chapitre Comment la passion des brosses vint aux garçons trace une suite à son autobiographie Deux bouts de bois… Une autobiographie de la batterie de jazz où se dessinait un (auto)portrait singulier de l’écrivain en batteur de jazz, entre objectivité et sensibilité propre. On apprenait qu’Alain Gerber pratiquait l’instrument emblématique du jazz, la batterie, complexe dans son assemblage plus ou moins sophistiqué selon les batteurs (grosse caisse, caisses claires, cymbales, baguettes et ... balais). Il se disait alors plutôt un fervent partisan des baguettes et il décrivait sa caverne d’Ali Baba “La Baguetterie” rue Victor Massé à Paris.

Son fétichisme va plus loin, il s’attaque à présent à un autre accessoire indispensable, les balais ou brushes en anglais, et commence apparemment par un éloge des brosses qu’il a pu essayer, obtenant par son balayage plutôt mécanique des avancées «réelles mais infinitésimales». Sensible à la beauté du geste, il distingue cependant geste et toucher et nous fait bien comprendre que c’est l’impact du geste qui compte.

Puis très vite il se livre à une sélection pointue des grands batteurs qu’il a découvert tout jeune, remontant le cours de sa vie et s’adossant à sa pratique obstinée de l’instrument. C'est l'objet de ce Nils Bertil Dahlander (Bert Dale) et Sheldon (Shelly) Manne. Le premier est alors inconnu au bataillon-je revendique aussi cette expression dans mon cas, le second fait l’objet d’une passion, plus que d’un culte, car Alain Gerber ne se considère jamais comme groupie. Et nous aurons droit dans une troisième partie My Man Manne à un portrait aussi précis que touchant de ce musicien  extra-ordinaire, arrivé avant d’être parti, qu’il n’a hélas jamais rencontré. Découvert dans les disques Contemporary dont Shelly Manne était un peu le batteur maison-que Gerber collectionnait aussi pour la beauté de ces objets en carton, Shelly Manne, The Three & The Two est la première pièce de West Coast Jazz de sa discothèque, bientôt suivi d’Un Poco Loco et de bien d’autres titres scrupuleusement relevés avec des notes de bas de page exhaustives.

Cette étude affûtée-en fait il lui est impossible de résister à un enregistrement auquel Manne a participé, lui permet d’évoquer son art de l’accompagnement d’une sensuelle onctuosité, ses compagnonnages fructueux de Russ Freeman à André Previn, sa prestance, sa "pensée mélodique" y compris lors de ses impros en solitaire, "over the bar". Mais Alain Gerber en profite pour décrire d’autres figures des studios, des figures tutélaires Joe Jones, Kenny Clarke aux exhibitionnistes Gene Krupa, Buddy Rich.

Sans vouloir se presser, il poursuit son analyse  de l’art des batteurs qui comptent ou ont compté avec une certaine consistance dans Et pendant ce temps là… un véritable festival de brosses, pas un inventaire, plutôt un catalogue amoureux où les coups de balais sont des coups de génie avec Mel Lewis, Chico Hamilton, Max Roach, Vernell Fournier, Denzil Best … chacun et c’est l’intérêt, cité dans un de ses grands enregistrements.Il va plus loin encore en donnant une liste plus que copieuse de ces disques d’importance, une passionnante Anthologie sonore virtuelle en soixante titres Jazz Brushes 1933-1963.

Alain Gerber a mis de l’ordre dans l’écriture méticuleuse d’un écrivain spécialiste de l’art de la digression. S’il est sans illusions sur ses véritables capacités de batteur, il se "rattrape" par une réelle expertise du jazz et sa connaissance phénoménale de tous les musiciens jusqu’aux plus méconnus ainsi que des seconds couteaux .

Son livre s’adresse à tous ceux qui s’intéressent au jazz et en particulier aux batteurs. Il rend hommage à Daniel Humair qui lui montra dans les années soixante-dix comment faire des "ronds" intelligents et surtout des huit écrasés, étirés d’un bord à l'autre sur léquateur de la caisse claire. Il s’enquiert toujours auprès de spécialistes de l'instrument, son ami George Paczynski, auteur d’une monumentale histoire de la batterie de jazz en trois tomes chez Outre Mesure sans oublier le jeune batteur Guillaume Nouaux auteur d’une récente histoire de la batterie chez Frémeaux & Associés. Et en ce qui concerne cette formidable période, il nous rappelle l'importance d'Alain Tercinet qui fit découvrir le jazz cool, partuclièrement celui de la West Coast. 

Lire Alain Gerber réveille pour tout amateur des émotions que l’on croyait enfouies, passées à l‘état de souvenirs. Il suggère en véritable mentor des pistes à suivre pour continuer à se forger des mémorables expériences. On retrouve avec bonheur son éloquence parfois emphatique, un sens imparable du tempo (normal pour un batteur), ce goût réel des mots et des phrases qui sonnent, sa recherche du mot perdu et des phrases paradoxales qui restent longtemps à l’oreille. Grâce à ses conseils discographiques, on sera peut être à même d'entendre plus de choses qu'un live ne nous en ferait voir.

 

Sophie Chambon

 

 

 

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14 février 2025 5 14 /02 /février /2025 19:41

BONBON FLAMME : «  Calaveras y boom boom chupitos »

BMC 024

Valentin Ceccaldi (cello), Fulco Otterwanger (p, kybds, vc), Luis Lopes (g), Etinne Ziemnak (dms)

Créateurs de sensations fortes !

Mes amis si vous vouliez sortir un peu de votre zone de confort et vous laisser surprendre par une expérience musicale inattendue, cet album est pour vous. De ce genre d’album qui ne peut pas laisser indifférent puisqu’il convoque toutes les émotions fortes ou douces, positives ou négatives.

Valentin Ceccaldi l’explique dans les liner note : cet album lui a été inspiré par un voyage au Mexique où les contrastes se rejoignent entre l’acidité du citron, la douceur de l’avocat et le feu du piment, avec pour point central une certaine violence et l’omniprésence de la mort, qu’elle soit célébrée, fêtée ou encore terrifiée. Et puis le rapport aussi aux ancêtres et à la religion.

Voilà un matériau qui donne une musique qui se promène parfois sur les terres d’un John Zorn par exemple.

Le trio, augmenté du guitariste Luis Lopès fabrique cet espace étrange dans lequel on entre comme on entrerait dans une installation artistique. Les espaces sont presque mystiques sur snowing pirogue dont le son s’étire. Il y est aussi question d’une tournerie presque rituelle sur Chupito One qui donnerait presque la chair de poule. Et tout l'album se lit comme une longue dérive dans ce pays où la mort et la violence rôde toujours.

La dimension onirique de ce Mexique fantasmé ne cesse de vous embarquer dans un voyage hypnotique où les guitares métalliques trainent des sons sales et distordus.

Au final un résultat hors norme, hors cadre qui va vous bousculer dans toutes vos habitudes et faire bouger vos sens et vos neurones.

On adore ces sensations très fortes d’une musique totalement surprenante.

Coup de cœur !

Jean-Marc Gelin

 

https://youtu.be/UbJefEe2I1Y?si=0DPOgWLF_F6wpbeD

https://youtu.be/a5KP1dK1TYY?si=9omgUbsQX33NddFB

 

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9 février 2025 7 09 /02 /février /2025 18:29

Louis Beaudoin- de la Sablonnière (guitare)

Éric Normand (guitare basse)

Ingrid Laubrock (saxophone ténor)

Jonathan Huard (vibraphone)

Marianne Trudel (piano)
Rimouski (Québec), 5 Septembre 2023

Circum-Disc microcidi 036

https://circum-disc.bandcamp.com/album/folio-5

Un groupe québécois formé par le guitariste et le bassiste, rejoints cette fois par la pianiste. S’associent également le vibraphoniste, lui-aussi du Québec, et la saxophoniste Ingrid Laubrock, venue d’Allemagne vers Londres avant de s’installer aux USA (et de passer par la France pour participer au collectif Muzzix de Lille, dont elle a dirigé le Grand Orchestre en janvier). C’est le label lillois Circum-Disc qui publie ce disque.

Une musique très ouverte, autour des compositions des deux fondateurs et de la pianiste. Mélodies sinueuses et harmonies denses sont le terrain de jeu de l’ensemble du groupe. Les solistes dialoguent avec ce matériau mélodico-harmonique, tout en s’offrant des éclats d’improvisation virulente (l’intro du deuxième titre, par Ingrid Laubrock, entre autres). Un très bel exemple de ce que peut le jazz en termes de liberté, de la composition jusqu’à l’expression instantanée. Il faut cheminer de plage en plage pour savourer la belle palette offerte par ce groupe, et se dire que, décidément, Circum Disc accueille des musiques d’une très très grande qualité !

Xavier Prévost

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7 février 2025 5 07 /02 /février /2025 18:25

Alexandra Grimal (saxophones ténor & soprano), Giovanni di Domenico (piano, orgue, célesta)

Gand, 14 avril 2023

Relative Pitch Records RPR 1216

https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/shakkei

 

Une sorte d’idéal du déroulement de la musique improvisée : d’abord le piano développe un long prélude, dans lequel le sax soprano va s’insérer en douceur et en dialogue. À la plage suivante le célesta esquisse, et le soprano réagit, questionne, avant d’embarquer le partenaire dans un récit presque onirique, une main sur le piano, l’autre sur le célesta. On respire la spontanéité du geste, l’intuition de l’instant décisif…. C’est assez fascinant de se sentir ainsi entraîner dans un imaginaire qui n’est pas le nôtre, et dont pourtant la porte s’entrouvre pour nous. Plus loin l’orgue et le saxophone s’aventurent dans une sorte de repons tellurique d’où surgissent des accords mystiques. Au travers des titres s’exprime une relation sensible à la culture japonaise, ce qui fait écho à ce que cette musique peut avoir pour nous d’un peu mystérieux. En plus de dix années, c’est la quatrième rencontre phonographique de la saxophoniste avec ce pianiste. Écouter le saxophone d’Alexandra Grimal dans un nouveau contexte, c’est toujours le bonheur d’une découverte. Et ce le sera encore quand on découvrira, en avril, sa présence dans le prochain disque de Yaron Herman au côté de la saxophoniste Maria Grand. Pour l’heure, ce duo est une très belle expérience de musique, à vivre intensément.

Xavier Prévost

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