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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 11:32
@Jean-Batiste Millot

 

Franck Amsallem vient de publier un superbe album  ( Gotham Goodbye paru en 2019 chez Jazz & people). Une nouvelle occasion d’entendre un des pianistes et compositeur majeur de la scène hexagonale. Avec le jazz chevillé au corps et une conception sans concession du jazz, Franck Amsallem s’est confié aux DNJ sur le regard qu’il porte sur cette musique et sur sa façon de la vivre. Parce que pour Franck Amsallem, le jazz c’est sa vie. C’est la vie !

 


Les DNJ : Tu es un des plus grands pianistes de jazz français. Ton Cv parle pour toi. Tu as vécu à New-York et joué avec les plus grands (Gerry Mulligan, Maria Schneider, Charles Lloyd, Joshua Redman, Roy Hargrove etc…. excusez du peu) et pourtant on te connaît peu ici, en France. Pourquoi ?

Franck Amsallem : «  En fait tu sais, je ne suis probablement pas très doué pour le lobbying. Je ne dois pas savoir vraiment y faire. Je vois toutes ces soirées de cérémonies autour du jazz mais j’y suis rarement invité. J’aime bien les clubs, mais parfois quand je vois que cela m’est même difficile de remplir totalement le Sunside même après toutes les chroniques spectaculaires de mon dernier cd, cela me désole un peu... C’est un peu comme se heurter à un mur du silence et je dois donc avoir bien des progrès à faire en auto-promotion ! »

Les DNJ : « Et à New-York où tu as longtemps vécu ? »

FA : «  Tu sais il ne faut pas rêver non plus. Même si c’est le pays du jazz, tout le monde rame là-bas pour avoir de vraies dates et se faire connaître. »


Les DNJ : « Mais il n’y a pas que NYC. Aujourd’hui vous, les artistes vous avez tous les réseaux sociaux pour vous faire connaître dans le monde entier »

FA : «  Pour cela il faudrait avoir des relais médiatiques consistants. Et j’avoue que, même si j’ai eu droit à de très belles chronique (dans Jazzmagazine pour mon dernier album  « Gotham Goodbye »), les relais médiatiques, je n’en ai certainement pas assez. »

Les DNJ : «  tu en es amer ? »

FA : «  Pas du tout ! Tu sais, je gagne ma vie très correctement, et j’aime vivre en Europe plus qu’aux USA. Quand on est dans le middle age, bien souvent les medias vous oublient ou vous ignorent. Il y a 30 ans je voyais cela déjà aux Etats-Unis: Richie Beirach, ou Steve Kuhn sont des immenses musiciens qui, dès passés la 50aine ont été un peu oubliés. D’autres sont nettement plus accrocheurs  (les frères Moutin par exemple) ou alors mon pote Stephane Belmondo. Mais lui, c’est très différent car il incarne la trompette jazz en France !


Les DNJ : Tu as une carrière qui est très marquée par le jazz américain et ton album sonne très « américain ». Ton coeur est où ?

FA : « Oui c’est un album qui sonne américain. On ne peut pas renier ce que l’on est, même si aux US on m’a toujours considéré comme ayant un style européen. Certes l’album s’appelle «  Gotham Goodbye » mais en fait il s’agit d’un titre écrit il y a une 10aine d’années lorsque j’ai dû vendre mon appartement de New-York. Quant aux racines américaines de ma musique, la musique parle d’elle-même. On peut toujours essayer de calculer quelque chose mais le fond des choses, c’est que j’aime le jazz qui swing, qui est inventif mélodiquement, et qui est harmoniquement dérivé de la chanson et du jazz des années 50. Je trouve que ce ne sont pas les mêmes repères que le jazz qui se fait bien souvent en France, et qui a le vent en poupe.

Les DNJ : « parle nous du casting de l’album »

FA : « C’est franchement le casting idéal ! J’ai rarement joué avec des musiciens de cette trempe là. Irving (Acao) a ses propres racines cubaines et donc une différente façon de penser. Avec Irving on se connaît, et on joue deux ou trois fois par an ensemble depuis des années, en prenant toujours autant de plaisir. Le bassiste (Viktor Nyberg) est très jeune. J’avais pas mal joué avec lui dans des petits clubs, et je me considère un peu comme son mentor. Quand au batteur (Gautier Garrigue), c’est un jeune batteur mais il est déjà impressionnant. Mais surtout je crois qu’un leader doit savoir faire sonner un groupe. Je crois qu’un répertoire doit faire briller les musiciens qui se donnent la peine de bien le jouer. Ce répertoire doit faire sonner le groupe et aussi réciproquement. Et au final, je crois aussi que cela n’arrive pas si fréquemment ».


Les DNJ : «  tu as une rythmique de haute volée effectivement. Par exemple sur un morceau comme From Two to Five, compliqué à jouer ? »

FA : « C’est effectivement un morceau difficile si les gens n’en ont pas l’habitude. Pour l’écrire ce n’était pas si compliqué, mais il faut y mettre beaucoup de tension pour bien le jouer sans faillir. En fait il faut écrire des morceaux où il n’y a pas de faiblesses. J’avais écrit ce morceau il y quelques années mais il était resté dans la pile des morceaux à améliorer. Dans la pile il y en avait une 40 aine. Je suis retombé dessus un peu dubitatif. Mais j’ai finalement trouvé comment l’équilibrer et comment sortir du A-A-B-A classique : toutes les jonctions devaient être retravaillées. »

Les DNJ : «  Tu écris beaucoup  ?»
 
FA : « Non pas beaucoup car j’essaie de ne pas me répéter. Je ne veux pas que ce soit un exercice sans lendemain, alors je m’autocensure. Si les 4eres mesure ne sont pas bonnes je laisse tomber et je passe à autre chose. Depuis un an je n’ai pas écrit grand-chose d’ailleurs, et je vais donc attendre de voir maintenant comment le disque est ressenti, et ce que je peux apprendre de sa réception. »


Les DNJ : «  tu as choisi le format du quartet »

FA : «  Oui. Je l’avais abandonné ces dernières années, comme on m’avait souvent reproché de jouer dans ce format où les saxophonistes prennent quelquefois trop de place. Au départ pourtant je suis  saxophoniste. Jusqu’à l’âge de 20 ans je n’écoutais que du sax ! Je jouais des deux instruments mais le hasard au fond c’est que je joue du piano jazz parce que personne ne m’a fait suer à apprendre à jouer du Beethoven dans un conservatoire. Au départ je jouais donc du piano jazz en autodidacte. En fait quand je suis allé au conservatoire je suis entré dans la section sax classique pour jouer un répertoire que maintenant j’exècre totalement. A 19 ans, de bien mauvaise humeur, j‘ai arrêté le sax classique pour me concentrer sur le piano jazz mais paradoxalement en commençant l’apprentissage du piano classique car je pensais que cela aller me manquer. Et du coup j’ai totalement arrêté l’instrument le jour où j’ai passé mon diplôme de saxophone classique en 1981. Je n’ai jamais regretté d’ailleurs, considérant m’être fourvoyé dans une démarche pseudo-académique. C’est la vie. »

Les DNJ : «  Quels sont les pianistes qui t’ont influencé (moi j’entends Sonny Clark et Mc Coy Tyner) ?

FA : «  Tu ne te trompes pas trop. J’ai évidemment beaucoup écouté les pianistes des années 50 et 60. Mais il y a certains pianistes comme Hank Jones et Ahmad Jones qui continuent de m’influencer à ce jour. J’ai même un peu contribué indirectement aux derniers enregistrements de Hank Jones en réunissant Darryl Hall et Dennis Mackrel… car Darryl et Dennis se sont rencontrés en jouant avec moi, avant de migrer chez Hank. »

Les DNJ : « Dans ton jeu il y a toute l’histoire du jazz, pourtant on te sens très fidèle à l’acoustique : pas d’électrique ? Pas de fender ou d’orgue ? »

FA : « Je le reconnais, et c’est dommage d’ailleurs. Disons que le piano c’est tout un monde… L’orgue, je n’en ai jamais acheté. Mais effectivement j’adore cet instrument, cela vient de mon côté saxophoniste. Chaque fois que j’en joue c’est la fête. Le fender aussi mais c’est un peu une antiquité, il est difficile d’en trouver de bien réglés, et les autres pianos électriques, c’est pas top. »


Les DNJ : « Jamais tenté par le big band ? »

FA : «  J’ai une formation d’arrangeur/compositeur et j’ai étudié cet idiome en profondeur pendant des années. Mais en France c’est juste ingérable. Le Paris Jazz Big Band a bien essayé et c’était formidable mais trop compliqué. Un big band c’est un métier, une vie à part entière pour trouver des subventions pour jouer seulement quelques concerts par an. Sur ce plan là, on a des années, voire des décennies de retard, à la différence de certains pays comme la Belgique, l’Allemagne, ou la Hollande qui ont réussi à faire jouer professionnellement et pérenniser de grandes formations. C’est fort dommage.»

 

Les DNJ : «  Tu a beaucoup joué et enregistré avec le saxophoniste Tim Ries, pourquoi ne pas l’avoir choisi ? »

FA : « J’ai continué à jouer avec lui quand je suis allé aux US. Mais aujourd’hui il joue avec les Rolling Stones et tu imagines bien que cela lui prend beaucoup de temps. J’ai rejoué avec lui le mois dernier au Mezzrow à NY. Il est resté ce qu’il a toujours été, un musicien pour musiciens, un immense saxophoniste ».


Les DNJ : « Avec qui rêverais tu de jouer aujourd’hui ? »

FA : «  Si les maisons de disques successives m’avaient soutenu un peu, j’aurais aimé enregistrer avec Elvin Jones. Aujourd’hui parmi les musiciens vivants j’aimerais jouer avec Brian Blade ou Patitucci (NDR : la rythmique de Wayne Shorter) . Et puis il y a aussi Greg Hutchinson que je connais depuis des années… on a quelquefois joué ensemble. Je pense qu’il fera partie d’un de mes projets à venir. »


Les DNJ : «  qu’écoutes tu en ce moment ? »

FA : « En ce moment j’écoute des pianistes classiques en me disant que c’est vraiment difficile de jouer comme eux !!!!!! Mais je me dis aussi que s’il y a nettement moins de bons pianistes de jazz que de classique, c’est qu’il doit y avoir une raison et que cela veut dire quelque chose. Quand aux pianistes d’aujourd’hui ? Je ne veux pas y répondre. C’est délicat. Mais bon, quand j’écoute les autres pianistes je me dis toujours: qu’est ce que je pourrais prendre ou emprunter, qu’est-ce que je pourrais en tirer, que pourrais-je adapter, quelles leçons de leur jeu ?

Les DNJ : «  et parmi les musiciens de la scène actuelle ? »

FA : « Concernant la scène actuelle, ce qui m’intéresse vraiment le plus c’est… ce que moi je joue, là, dans l’instant présent. Point barre. C’est cette sensation physique que l’on éprouve lorsque l’on joue sur scène. C’est comme une drogue, comme une drogue dure d’ailleurs. On sait que dans la salle les gens ont un certain lien avec la musique, ils l’ont écouté, ou peut-être aussi un peu joué. Nous, sur scène, on réussit à les faire rêver, à aller en profondeur, à aller plus loin qu’eux. C’est enivrant. »


Propos recueillis par Jean-marc Gelin

 

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