Depuis des débuts militants avec l’association Charlie Free, le jazz a sa place à Vitrolles, commune des BdR (13), non loin de l’étang de Berre et de l’aéroport de Marseille Provence. Cette entreprise culturelle n’a cessé de se fortifier et de construire sa programmation sur un jazz actuel, « un jazz en marche » avec des concerts toute l’année au Moulin à Jazz et une grande fête, aux premiers jours de juillet dans le Domaine de Fontblanche. La canicule a provisoirement abandonné un peu de terrain en ce début de soirée, dans le magnifique parc ombragé de platanes centenaires et le public répond présent lors du premier grand week end des vacances.
Le quartet du trompettiste Ambrose Akinmusire ouvre la soirée sur la grande scène des platanes. Il avoue être heureux de découvrir ce festival même s’il a déjà joué dans le sud, à Marseille. Tout de suite, avec ses complices, la section rythmique composée de Harish Raghavan à la contrebasse et de Justin Brown à la batterie, sans oublier le pianiste Sam Harris, énergique et passionné, le concert démarre avec intensité. Ils sont absolument formidables, justes dans leur emportement même, habitués à se frotter à l’urgence de la déclaration musicale de leur leader qui les laisse souvent réagir en trio. Le trompettiste adopte alors une position de retrait, propice à l’écoute et au recueillement. L’écriture des différentes compositions laisse apparaître une structure rigoureuse et dense à laquelle tous se soumettent, en donnant l’impression d’une création continue et imprévisible. Une musique improvisée qui ne devrait jamais se répéter, qui tente de nouveaux contextes, pour se démultiplier, construire et déconstruire, souffler et apaiser. Voilà un jazz porteur de sens et de vertus formelles qui, sans renier ses repères, se révèle libre, dégagé d’influences trop prégnantes. Comme si le musicien voulait inventer un nouveau langage, débarrassé de scories encombrantes. A la trompette, il est bluffant, avec un quelque chose qui n’appartient qu’à lui, un son droit, direct, comme intériorisé. Rare et fulgurant, incisif, vif d’attaque et tout en nuances, brillant sans éclat, vigoureux et tendre à la fois, retenu par moment, très sérieux dans son engagement, on ne peut s’empêcher de le fixer pour essayer de comprendre comment « ça » joue. On écoute absolument sidéré cette musique, ardente dans ses commencements, nerveuse, qui entraîne au-delà de la sensibilité et du lyrisme. Sur une ballade justement, en duo avec le pianiste, il parvient à une émotion intense, d’une douceur qui peut faire mal. Il y a quelque chose de transcendant dans cette musique, faite de recueillement et de spiritualité. Et c’est en ce sens qu’Akinmusire fait penser à Coltrane. Car cette intensité va bien au-delà de l’instrument et l’on se sent emporté dans un maelström fiévreux. S’éloignant de la transparence et du contrôle, on plonge au cœur d’une origine que l’on ne connaît pas. Ambrose Akinmusire poursuit avec ses compagnons un dialogue fervent, construisant une forme plus narrative, très ouverte. Un jazz vif dans une aventure collective qui devrait s’installer tout en se transformant continûment. Un bien beau parcours, peu balisé qui suppose l’engagement d’une écoute attentive et complice. Le jeune trompettiste d’Oakland -il n’a que 33 ans- a déjà joué avec les plus grands, de Joshua Redman à Steve Coleman sans oublier notre « Frenchie » Michel Portal qui, fine mouche, l’avait appelé sur son « Bailador ». Il a signé sur le label Blue Note son dernier album au titre étrange « The Imagined Savior Is Far Easier To Paint ».
Si je suis surprise de ne pas vraiment « reconnaître » l’album que j’avais pourtant chroniqué ici http://www.lesdnj.com/article-ambrose-akinmusire-the-imagined-savior-is-far-easier-to-paint-123396294.html , c’est que le programme du concert ne reprend pas, dans l’ordre établi, le répertoire du disque. La musique a évolué au cours des tournées, en une année. Le groupe joue donc quelques compositions mais donne aussi la primeur de musiques inédites comme si les occasions de jeu offraient un territoire de création, un laboratoire pour recherches à venir. Comme si chaque concert permettait de repousser ses limites vers une nouvelle frontière ; c’est dire que ce quartet ne recherche pas la facilité, ne tient pas même à vendre ses disques après le concert.
Captivé de bout en bout par cette musique sensible, on ressent cette confiance indéfectible dans la musique, l’éternité du jazz, son essence. Ce que démontre paradoxalement l’art de ces musiciens est que plus ça vient de loin, plus cela sonne neuf.
Sophie Chambon














