Jazz impressions
Editions Alter ego
Ce livre vient de recevoir le prix de l’ Académie du Jazz dans sa catégorie !
« La gloire est le soleil des morts » peut on lire dans Illusions perdues.
Après la période de fête où les livres, albums, CDs, DVDs se sont vendus dans une extrême urgence selon des thématiques porteuses, peu de chance de revendre sur ebay, ce petit bijou concocté une fois encore par le romancier du jazz, le feuilletoniste de cette musique dont nous pouvions suivre les émissions sur France Musique.
Alain Gerber est un expert de cette musique qu’il connaît intimement depuis des décennies. Il s’enest fait plus encore que l’historien et la mémoire vivante, le romancier, et on ne sait jamais quelle est la part exacte de fiction dans ses livres.
Cette fois, il explore une thématique passionnante sur les oubliés du jazz, ces mal aimés, les « seconds couteaux » qui s’illustrèrent comme les acteurs du cinéma américain des séries B, voire Z ( je pense à l’impeccable Robert Ryan, le « good bad boy » qui n’eut jamais la notoriété des stars les plus révérées, les Cooper, Stewart, Gable, Grant ).
L’approche chronologique étant trop académique, Alain Gerber s’intéresse à ces malheureux, ces méconnus qu’il classe ingénieusement par instrument, sans oublier la voix ( 4 seulement dont Eddie Jefferson, Jelly Roll Morton, Frank Rosolino et la seule femme de la liste Lorez Alexandria ). Il propose en quelque sorte une autre histoire, alternative du jazz. Comment ces musiciens faisaient-ils pour ne pas (trop) attirer l’attention sur eux ? Pour arriver à exprimer ce qu’ils voulaient dire en gardant dans l’esthétique des majors, une position marginale, en faisant figure d’ indépendant. Comment est on passé à côté de ceux qui se sont laissés détruire par leur passion et leur rage, impuissants à affronter leur démons intérieurs et la part neuve de leur musique ? Ainsi sont évoqués Jimmy Rowles, Connie Kay, Israel Crosby, Michel Warlop, Sonny Stitt, Lucky Thompson, Charlie Ventura, Teddy Edwards, Illinois Jacquet. Plus curieusement, mais le choix est pertinent, le pianiste Martial Solal fait partie de la liste, « cas d’école ... immense artiste... un créateur dont l’apport inestimable reste trop largement méconnu. »
Ce dictionnaire suit l’itinéraire personnel d’Alain Gerber qui réécrit l’histoire du jazz en portraits délicats et souvent mélancoliques, retrace la chronique amère de ces années jazz, décrit ces parcours sinon flamboyants, du moins terriblement difficiles de ces musiciens, soulignant et vengeant leur solitude : il a rêvé la parole singulière de tous ceux qui pouvaient déclarer ne rien avoir à dire, « je préfère ne pas ».
Un lyrisme fiévreux, une éloquence parfois emphatique mais avec ce goût réel des mots et des phrases qui sonnent, avec ce sens imparable du tempo. N’oublions pas que ces papiers ne paraissaient pas dans les feuilles de choux, même spécialisées, mais étaient lus à la radio par leur auteur lui même, de sa voix calme, un peu blanche –rien à voir avec les commentaires studieux de Patrick Brion au Cinéma de minuit. En poursuivant l’analogie entre jazz et cinéma, on peut trouver des points communs : l’époque, la suprématie américaine des majors (ici des studios), la domination des Américains dans des formes artistiques qui leur sont propres avec quelques artistes « contrebandiers » qui usent du système insidieusement plutôt que d’essayer de le combattre, qui en seraient ouvertement les iconoclastes. Mais la plupart ont payé le prix fort de leur indépendance et de leur talent. Ils n’arrivaient pas toujours “in the right time and in the right place”. Too bad!
Sophie Chambon