Emmanuel Bex (org), Franco Bearzatti (ts, cl), Simon Goubert (dr). Plus Loin Music 2009
Emmanuel Bex dit ne plus vouloir jouer de thèmes de jazz (comprenons des thèmes-prétextes) avant de se trouver dans le (partage du) jazz (1). Il a donc trouvé les moyens de contourner cette contrainte qui n’est pas vraiment nouvelle : renouveler sa propre approche compositionnelle (quitte à opter, en tempo rapide, pour des segments plus fulgurants que la norme habituelle des 32 mesures) et surtout puiser dans la concentration et l’énergie du rêve (qui, comme chacun sait, n’est jamais vraiment pourvu d’un début ou d’une fin). A l’écoute répétée, c’est l’impression prégnante que je retire de cet album. Mais il ne faut pas s’y méprendre, la musique qui se joue ici n’a rien de planant ou d’elliptique, bien au contraire ! En revanche elle possède cette force imprévue d’arrachement, d’embarquement, propre au rêve et dont l’étoffe résulte d’une mise en sons très souvent inouïe. Outre cette qualité singulière, qui impose le leader comme un créateur d’univers sonores extrêmement convaincant, ce disque surprend par sa diversité : de l’ouverture qui nous plonge immédiatement dans le « groove » (un superbe shuffle néo-orléanais, il s’en trouve un dans quasiment chaque album désormais) à « Take It Easy » joué sur un tempo d’enfer en passant par la splendide vocalisation de « Que Ne Suis-je » jusqu’à la ballade chantante et dépouillée « Vacuum’s Dancer’s » et à cet étrange et captivant « Song for A Lift Man ». Ce qui s’impose chaque fois c’est bien le transport, recueilli ou hyper-speedé et moins la précision abstraite de la trajectoire, cette manière d’être immergés dans la musique, de construire en attendant l’imprévu, et d’alimenter une dynamique collective. Il faut ici souligner qu’à ce jeu, diabolique et étonnamment sensuel, outre la remarquable contribution de Simon Goubert, déjà présent aux côtés du leader et de Glenn Ferris au sein du précédent trio, Franco Bearzatti fait merveille : pureté du son à la clarinette dans les pièces les plus posées et, pour le reste, expressivité hyper-évocatrice au service d’un univers qui n’exclut rien (« Pericoloso Porgersi »), virtuosité cinglante, rageuse et acrobatique, en complète osmose avec le leader, sens aigu de l’improvisation conçue comme un déséquilibre auto-entretenu, l’architecture mouvante et ludique d’écarts affirmés et maîtrisés avec une furia jubilatoire (« Inverse »). Grand beau disque à prolonger sans conteste en live.
Stéphane Carini
(1) Lire à ce propos l’interview de l’organiste dans Jazz Magazine – novembre 2009, p. 25.








