Ajmiseries
L’actualité du contrebassiste Guillaume Séguron est féconde en 2013 , car il voit arriver à maturité certains projets qui lui tenaient particulièrement à cœur.
Celui qui nous occupe ici est le Solo pour trois (titre malicieux), avec Lionel Garcin au saxophone alto et Patrice Soletti à la guitare sur le label de l’Ajmi, l’excellent Ajmiséries.
Il est vrai que dans le petit monde sudiste, le contrebassiste nîmois est connu mais le coup de projecteur de la tournée de Jazz Migration (dans les festivals AFIJMA) devrait éclairer de façon significative, ce travail riche et précis. Pour notre part, nous l’avions découvert avec un album de 2003 (déjà de l’Ajmiseries) intitulé Witches, consacré aux musiques du groupe Police.
L’impression première à l’écoute de ce disque original et audacieux est l’éblouissement dû à la plongée dans une improvisation collective réussie. Il s‘agit en effet de trois hommes au travail dans un climat de « liberté surveillée ». Les compositions du contrebassiste révèlent en effet un trio très équitable, à l’énergie lumineuse, attentif à la matière (entrelacs des textures et combinaisons des sons). Les instruments font entendre leurs vocalises et aussi leurs stridences, la tension est souvent à son comble n’esquissant aucune faiblesse d’intensité.
J’ai eu la chance de découvrir la musique du dernier opus de Guillaume Seguron en lisant un de ses textes, assez personnel qui regroupe pistes, influences et sensations, où il s’interroge brillamment sur forme et fond. La richesse des associations, des recherches et références est telle qu’elle pourrait « masquer » l’écoute pure de la seule musique. L’étendue de la culture musicale de Guillaume Séguron permet de brasser les influences les plus diverses, du rock noisy au minimalisme, sans oublier le jazz évidemment. Il n’en demeure pas moins vrai que de livrer quelques confidences sur la fabrique de la création éclaire d’une façon évidente ce que l’on entend ensuite plus distinctement.
Suivons dès lors, dans une création labyrinthique et pourtant claire, les investigations de ces hommes de métier, absolument solidaires, qui se cherchent par solos interposés, dans des motifs soulignés, repris au vol, se prolongeant l’un l’autre.
« Waiting for Stewart » est l’ouverture idéale, prélude à ce qui va advenir sur la durée de l’album, dans une continuité essentielle . Disons pour comprendre le titre qu’il y a une double référence au musicien de Police, Stewart Copeland, le premier batteur qui ait compté pour le jeune contrebassiste, « par sa frappe de caisse claire sèche et implacable ». Référence d’autant plus marquante que le trio se passe (et fort bien) de batterie. Comme si les compères voulaient faire allégeance à la batterie absente, dernier élément de ce quartet virtuel. A l’image de la beauté épurée des trios de Jimmy Giuffre qui expérimenta la formule du trio sans batterie dans les années cinquante. Le contrebassiste aime la simplicité apparente de cette musique à l’«esthétique très sûre et incorruptible ». Ce premier titre est une mélodie de plus en plus marquée (guitare et saxophone interviennent après la contrebasse) et la fièvre monte comme dans un film de James Stewart, deuxième clin d’œil, non moins intéressant, à l’acteur nerveux des films d’Anthony Mann, dont les westerns illustrent la tragédie des grands espaces. Le suspense se conclut (provisoirement) sur une ligne de basse en boucle. Comme dans une forme parfaite, « Waiting for Stewart » renvoie aussi à la fin de l’album. Un autre exemple de la richesse intertextuelle, le choix de Venise, lieu idéal rêvé pour accomplir un voyage à la Hugo Pratt, que l’on entend dans « Pal (Azzo) 7 », pièce tortueuse, « plastique » où est tenté quelque chose proche de la dé-mesure, dès la reconnaissance d’un thème, aussitôt irradié par glissements, bifurcations et changements de tempos. A la façon dont le contrebassiste aime se perdre dans les villes, avec un plan paradoxalement.
Aucune règle ne détermine ce qui se produit là, si ce n’est la complicité alliée au travail le plus exigeant. Voilà un album inattendu, on pourrait presque dire inespéré, aux nombreuses fulgurances. La musique parvient à toucher car dans sa complexité heureuse, elle reste immédiate. GuiIlaume Séguron semble en recherche alors qu’il sait où il va, dans ces compositions ouvertes . Une musique que l’on aime enfin pour ce qu’elle éveille dans notre imaginaire.
Sophie Chambon





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