Miles Davis (tp), Herbie Hancock (p), Wayne Shorter (ts), Ron Carter (cb), Tony Williams (dm)
Toutes les occasions sont bonnes pour faire marcher la machine à jackpot « Miles » à l’approche des fêtes de fin d’année. L’anniversaire de Kind of blue, l’anniversaire de Bitches brew, l’anniversaire de la mort et de la naissance de Miles et bientôt l’anniversaire de sa première trompette aussi tant qu’on y est. Cette Milesmania donne un peu le tournis, il faut bien le dire. Mais qu’à cela ne tienne si cela fournit l’occasion d’éditer ces éditions-compilations, ces raretés déjà entendues, ces trucs nouveaux re-re-remasterisés qui sont à chaque fois de vraies mines d’or, témoignage d’une des plus belles pages de l’histoire du jazz.
Ici le coffret de 3 Cd + 1 DVD propose le concert enregistré le 28 octobre 1967 en Belgique, à Tivoli à Copenhague en novembre de la même année (il s’agit d’un inédit), le fameux concert de Pleyel ( 90 mn dont 17mn jamais éditées auparavant). Le DVD quant à lui propose de découvrir le groupe lors de deux concerts filmés à Stockholm et à Karlsruhe le 31 octobre et le 7 novembre.
De quoi faire mentir quelques idées reçues comme celle, véhiculée l’autre jour par un journaliste sur une radio nationale qui parlait de la « trompette mélancolique et solitaire de Miles ». Pas du tout d’accord. Miles ici flamboie de milles feux, attrape la lumière et la diffuse tout autour de ce fabuleux quintet, l’un des plus magnifiques de l’histoire du jazz. Autour de lui tout s’organise ou plutôt se réinvente à chaque instant. Il n’est que d’entendre les différentes versions de leur répertoire. Comme le souligne Franck Bergerot dans Jazzmagazine, chaque version est différente. Pas un seul chorus identique au gré des concerts. Aucun formatage. Espace de liberté autogérée par ces cinq-là qui savent exactement où ils vont et s’accordent la liberté d’en choisir le chemin.
L’espace se crée ainsi autour de Miles dans une sorte de réinvention permanente du thème mais aussi, osons le mot, du jazz lui même. Sous l’influence de Tony Williams, toutes les frontières explosent. Tony Williams, véritable inventeur d’un autre rythme, d’une défragmentation du tempo, de l’explosion de celui-ci est, à lui seul, le feu d’artifice du quintet ( l’écouter sur No Blues). Mais surtout ce quintet-là ouvre une nouvelle voie. Celles de l’après hard bop, lorsque le jazz trouvait avec l’écriture de Wayne Shorter une sorte de 3ème voie libératrice, alternative sublime à l’impasse du free.
Masqualero venait d’être enegistré la même année ( The Sorcerer) tout comme Riot entegistré sur Nefertiti. Mais c’est aussi beaucoup dans le repertoire des standards que le quintet recrééé tout ( Round Midnight, I fall in love too easily, On green Dolphin street).
Ces versions « live » ne sont pas, contrairement à ce qui a été dit, remarquablement nettoyées et le son n’est pas toujours excellent. Et c’est peut-être tant mieux. Elles restent ainsi au plus près de ce matériau brut. A cœur de la fusion.
Monsieur Olivier Huart, Président-Directeur Général de TDF, vient de faire interrompre la diffusion des programmes d’ Aligre FM 93.1.
Cette radio historique de la bande FM francilienne développe depuis bientôt trente ans une activité essentiellement centrée sur l’aide à la cohésion sociale et l’accès à la culture pour le plus grand nombre. Cette coupure intervient alors qu’Aligre s’est engagée à verser à TDF 400 euros supplémentaires, en ajout des 1 940 euros mensuels qui sont versés chaque mois pour les frais de diffusion. De plus un versement supplémentaire de 8 000 euros vient d’être effectué, grâce à l’aide de la Mairie de Paris.
Cet effort n’est pas jugé suffisant par la direction de TDF. Il faut savoir que cette dette d’un total de 40 000 euros est la résultante d’une politique d’étranglement financier que pratique TDF à l’encontre des radios associatives, en ayant notamment augmenté fortement ses tarifs ces cinq dernières années.
En refusant une proposition d’apurement de la dette, la décision de la direction s’avère incohérente et contre-productive, car en privant Aligre de son antenne on la coupe de ses ressources, donc de tout moyen de règlement possible pour TDF !
Forte du soutien de ses milliers d’auditeurs, de centaines d’institutions et d’associations partenaires dans les domaines humanitaires, sociaux et culturels qui chaque année participent à ses programmes, de personnalités des arts et des spectacles de grand renom, Aligre se battra pour continuer sa mission à l’aube de son trentième anniversaire.
Nous ne nous laisserons pas sacrifier pour le profit des actionnaires de TDF !!!
En attendant le rétablissement de l ‘antenne vous pouvez continuer à écouter nos programmes en direct surwww.aligrefm.org
Marseille, ville du métissage, populaire et rebelle, future capitale culturelle européenne en 2013, n’a pas souvent inspiré les jazzmen. Et on comprendra pourquoi avec le dernier titre « Marcel, Marcel ». Et pourtant, le guitariste Louis Winsberg lui dédie son dernier album, Marseille, Marseille, frappé du sceau de la «Bonne Mère», la patronne de la ville qui dominait fièrement la cité phocéenne du haut de sa basilique néo byzantine, jusqu’à l’érection de la tour de verre et d’acier de la CMA-CGM, de l’architecte libanaise Zaha Hadid. Car Marseille, la plus ancienne ville de l’Europe de l’ouest ne s’enorgueillit pas de ses vestiges, ayant constamment ouvert de nombreux chantiers sur les décombres du passé. Marseille est une ville d’illusions et de paradoxes, bruyante, énervée, volubile, volontiers caricaturale, mais aussi représentative du sud dans une générosité d’accueil. La Provence est un peu loin, repliée dans l’arrière-pays, sur d’autres territoires du département, Marseille ayant intégré les vagues successives d’immigration de la Méditerranée. Le premier titre Pourquoi cette ville illustre un hommage que présente Louis Winsberg, sans la moindre pointe d’ «assent », ni à la Pagnol, ni à la Gaudin, ni à la Caubère. Il dit « le métissage de la rue et de la Méditerranée » dans ce texte qu’il a écrit sur fond de musiques et chants orientaux. Le deuxième titre renvoie à « La camarguaise », avec guitare flamenca et accompagnements palmas. Car bien que natif de la ville, Louis Winsberg s’est réfugié dans son patio (et on peut aisément le comprendre) dans les Alpilles, petit paradis, à deux encablures d’Arles, la véritable capitale provençale et du delta du Rhône, la Camargue. Avec son album, on fait donc du tourisme dans les Bouches du Rhône, de la Méditerranée des calanques aux Alpilles tout en retrouvant « la Belle de Mai », un des visages de cette ville éclatée aux cents villages. Marseille, ville de contrastes dont il n’est pas facile de se déprendre, une fois sous le charme de son environnement naturel, exclusivement minéral, pourtant. « La Belle de mai» ne nous renvoie pas vraiment à la tradition de Scotto (Vincent), ni aux chansons populaires style Mon amant de St Jean de Lucienne Delyle, mais évoque une troublante Leila, revisitant comme dans « L’étranger », « Fiyach » et « Makountou »-deux traditionnels algériens-la ville actuelle. Louis Winsberg se devait de reprendre lui aussi « la Marseillaise» et sa version flamenca (instrumentale), sonne aussi bien que celle reggae de Gainsbourg. Comme quoi, la musique de notre hymne national s’accoutume à tous les rythmes. Winsberg nous livre ainsi son partage du midi avec sa bande de potes, en tête Mona, belle chanteuse et joueuse d’oud, Jean Luc di Fraya à la voix qu’il a fort belle et aux percussions, Lilian Bencini à la contrebasse…Antonio el Titi, et Miguel Sanchez aux guitares flamencas ainsi que beaucoup de musiciens invités qui sont aussi Marseillais de cœur comme Julien Lourau. La culture musicale de Winsberg, comme celle de la ville, se nourrit de beaucoup d’influences : lui qui fut l’un des piliers de Sixun, grand groupe de jazz rock fusion des années quatre-vingt, aime particulièrement le flamenco. Il se laisse influencer volontiers par la beauté de l’Orient dont Marseille fut la grande porte au XIXème et ne dédaigne pas la modernité électronique, dans cette succession de titres où règne la guitare dans tout son éclat, électrique, acoustique, arabo-andalouse, soutenue par tout un cortège d’instruments méditerranéens mais pas seulement (oud, zarb et bendir, karkabous, cajons, bouzoukis...). Et il agence plutôt finement le réseau de toutes ses influences qui auraient pu se télescoper bruyamment et chaotiquement. Enfin, si vous voulez savoir ce qu’est Marseille, écoutez le dernier morceau, synthèse humoristique de la situation. Difficile d’expliquer ce qu’est le jazz à un « pur » Marseillais (si ça existe) : comment lui faire comprendre ce que signifie l’improvisation ? En comparant un musicien de jazz à un joueur de foot. Car le seul véritable élément fédérateur, au fond, la culture de la ville, son identité se déclinent passionnément autour du « foot ». Ah ! Peuchère….
Sophie Chambon
En concert le lundi 10 octobre à la Cité de la Musique à Marseille dans le cadre de Jazz sur la ville.
Pierrick Pedron (saxophone alto), Chris De Pauw (guitare), Laurent Coq (piano, Fender, arrangement), Vincent Artaud (contrebasse, arrangement du 7), Franck Agulhon et Fabrice Moreau (batteries), Ludovic Bource (orgue Farfisa, direction artistique). Brass band et 7 chanteuses dont Elise Caron (premier titre)
Il y a quelques mois, lorsque nous avons reçu le nouvel album de Pierrick Pedron, et avant que n’explose le concert unanime des chroniques louangeuses et quasiment laudatives qui font florès ces jours-ci, nous avions eu entre chroniqueurs des DNJ un échange à propos de Cheerleaders. Une vraie duvision entre les pros et les antis. Pour schématiser il y a ceux qui n’avaient pas trop aimé Omry ( l’album précedent) et qui se retrouvaient dans Cheerleader et réciproquement ceux qui avaient adoré Omry et ne retrouvaient pas son côté vif saignant dans celui-ci.
Nous avions confié à Sophie la chronique principale mais nous avons néanmoins ressenti le besoin de nous retrouver autour d’une table, d’écouter , de commenter et de débattre.
Vous trouverez donc ici, à la suite de la chronique principale de Sophie Chambon les avis de 4 de nos chroniqueurs. Comme vous pourrez le constater, ces avis-là sont plus que partagés, radicalement opposés. A vous d’exprimer le vôtre.
Sophie Chambon
Après Omry en 2009, on est heureux de retrouver l’altiste Pierrick Pedron dans son nouveau projet intitulé Cheerleadersqui prolonge son rêve de vie musicale. Si on prétend connaître un tant soit peu Pierrick Pedron, on ne sera pas étonné de le voir affronter à chaque album, avec un certain courage, de nouvelles orientations dans un incessant jeu de tensions-détentes, répétitions-ruptures, avec des changements radicaux de sonorités et un art maîtrisé des collages et du montage au sens cinématographique. Il ne souhaite pas rester dans le même sillon où il excellerait pourtant : on se souvient de Deep in a dreamqui nous avait séduit (le mot est faible) par l’intensité des mélodies et les qualités inhérentes à son jeu : phrasé parfait, lyrisme à fleur de peau, engagement sensuel, timbre soyeux qui font dresser l’oreille dès que Pierrick embouche son sax. Ecoutez si vous avez le moindre doute à ce sujet, la ballade « The Mists of time », où Pierrick Pedron se révèle indéfectible musicien de jazz. Mais sans aucun sectarisme, ni esprit de chapelle, il connaît la chanson, et toutes les musiques. Tout cela avec un beau professionnalisme, une virtuosité dans l’écriture et la mise en forme. Pas la moindre fausse note, la cohésion est parfaite et l’ensemble tiré au cordeau (un exemple parmi d’autres, ce petit bijou de The Cheerleader’s NDE).
Son dernier opus sorti chez ACT, une étape dans la carrière de ce musicien singulier, tourne autour d’un projet soufflé par la vidéaste/photographe Elise Dutartre, celui de raconter une tranche de vie d’une figure totalement inventée, une majorette (« Cheerleader » en anglais). Le sextet de Pierrick, à savoir son premier cercle, le pianiste arrangeur Laurent Coq, le contrebassiste Vincent Artaud, les batteurs Franck AgulhonetFabrice Moreau, le guitariste Chris De Pauw,s’associe à une superbe fanfare, un Brass band de 17 cuivres auquel se superposent des voix féminines dont celle d’Elise Caronsur le premier titre, mystérieux Esox-Lucius. (1)
C’est toujours Pierrick Pedron mais autrement : les photos nous projettent dans un univers de fiction : j’ y vois pour ma part Pierrick en soldat de plomb, et/ou en costume chamarré de hussard dans un film napoléonien avec à ses côtés, une jolie majorette aux bottes blanches (These boots are made for walking ?). La musique nous suggère des images qui ne demandent qu’à être complétées, accompagnant lecinéma virtuel qui tourne dans nos têtes (le monde des « marching bands », des ragtimes, du cirque à la Fellini, des studios hollywoodiens.)
Pierrick Pedron est vraiment un artiste complet (2) qui peaufine chacune de ses réalisations, prend son temps pour réunir les meilleures conditions d’enregistrement, s’entourer des partenaires les plus adaptés à la teneur du projet, les laisser dans une liberté surveillée, jouer enfin sa musique. (3)
Cette création de chaque instant, très travaillée, généreusement expansionniste parce qu’elle ne prend pas le pouvoir, se développe au contraire à perte d’ouïe, à chaque nouvelle lecture révélant les richesses d’un intertexte, labyrinthe dans lequel on s’avance avec plaisir. Esox-Lucius commence, belle envolée, déclaration tonitruante qui claque dans un ciel d’orage lardé des biffures de voix féminines, du rock progressif de la plus belle facture, avec une fanfare semblant toujours démarrer de façon intempestive pour réveiller des souvenirs de la protohistoire du jazz. Rupture avec The Cloudplus tendre, évidemment (où vont les merveilleux nuagesqui passent… ?) L’enchaînement de ces «short stories» est un peu mystérieux, nous tenant en haleine, à l’image du parcours de l’héroïne dont on ne sait rien mais qui nous entraîne au bout de sa nuit, jusqu’au thème final épuré Toshikode Laurent Coq. Dès lors, on ne peut que conseiller d’aller voir partout où ils passeront Pierrick et sa troupe, même si ce projet paraît inconséquent et invraisemblable. Il fallait oser et le résultat est à la mesure de l’audace et du cœur à l’ouvrage.Post-Scriptum
Notes
(1) Les amateurs de pêche et les pêcheurs, espèce dont fait partie Pierrick savent qu’il s’agit d’un grand brochet des lacs et rivières.
(2) Même la photo de couverture surprenante, a priori, a un titre évocateur : The artist who swallowed the world,sculpture par Erwin Wurm 2006.
(3) On vous renvoie pour la genèse du projet aux notes de pochette fort bien rédigées et très complètes
Loic Blondiaux
"Pierrick Pedron est indéniablement un grand saxophoniste et sa volonté d’allier le jazz et le rock progressif originale et courageuse. Mais, venant après le très réussi OMRY, l’association se fait ici moins convaincante. Dans ce disque très arrangé, l’émotion ne surgit que par intermittence. Le reste laisse froid jusqu’à évoquer par moments certaines préciosités du rock progressif anglais du début des années soixante-dix. En dépit de la référence appuyée (et singulièrement peu perceptible à l’écoute) à l’esprit des fanfares, on reste très loin, en ferveur, du Carnaval de Dunkerque !"
Alex Dutilh
« Cheerleaders » provoque un dé-rangement. Car il s’agit d’un album de producteur ( le très doué Ludovic Bourse) amenant une cohérence de construction ( presque un album-concept), des couleurs (assez rock progressif) et des idées ( le parti pris d’un mixage privilégiant le son de groupe). Se souvenir du « Largo » de Brad Mehldau et du rôle de producteur de Jon Brion : on a fini par le trouver capital dans le développement de brad, quatre ou cinq ans plus tard. Il y a comme les trois tiers emboîtés ici, dans les neufs compositions et les pièces 4 à 6 tout simplement enthousiasmantes simples et fortes.
On peut regretter que dans le premier et le dernier tiers, ma tentation sauvage, organique Hendrix, Zorn, MM&W…) soit occultée au profit d’une sophistication plus « Sergent Pepper » qui semble moins coller à la puissance acérée du saxophone de Pierrick Pedron. Mais au moins a t-il pris tous les risques et force la réflexion. Et rien que pour ça, il faut l’écouter voracement.
Lionel Eskenazi
Pour son cinquième album, dix ans après « Cherokee », Pierrick Pédron nous livre son deuxième projet post-jazz (on pourrait même dire « pop-jazz »). Beaucoup plus convaincant, abouti et construit qu’« Omry », ce « Cheerleaders » nous montre un musicien mature et réfléchi qui continue de nous surprendre et de nous éblouir. La Fanfare et la majorette ne sont qu’un prétexte conceptuel et un point de départ pour produire une musique dense et habitée. Une production magistrale qui malaxe un véritable son de groupe où le saxophone ne domine pas, mais s’intègre à merveille dans un univers sonore global digne des grands groupes de rock (l’ingénieur du son Jean Lamoot a notamment travaillé avec Bashung). Un des disques importants de cette rentrée 2011 !
Jean-Marc Gelin
Après avoir été emporté par Omry ( son précédent album) on peut ici être totalement insensible face à un concept aussi froid qu’insaisissable. La faute à quoi ? à un souci de pousser les arrangements à l’extrême au risque de livrer une musique (trop) façonnée, trop travaillé en studio, trop dépersonnalisée en somme. Les rares exceptions ? Pedron les apporte seul avec son biniou lorsque cessent les effets de genre, dans le dénuement. Là seulement l’émotion passe. La preuve à nouveau que less is more.
Jérôme Gransac
Chez Act, les sorties se répètent et se ressemblent. Le label allemand s’intéresse aux artistes français qui ont la cote, publie un album dans la veine du précédent avec l’espoir de propager son succès au delà de l’hexagone. Comme Céline Bonacina et Yaron Herman, Pierrick Pedron signe chez Act : Cheerleaders est un album qui sonne plus rock progressif que jazz. A nouveau sous influences, Pedron a joué la carte de l’originalité et l’exprime à travers des arrangements complexes et une épaisseur rythmique omry-présente.
Concert filmé le 14 avril 2010 à la Dynamo de Banlieues Bleues
(La chronique de Sophie Chambon)
Pianiste et claviériste reconnu de la scène Downtown de New York, accompagnateur de John ZORN (Naked City), de Marc Ribot mais aussi de David Krakauer dans son premier Klezmer Madness, Anthony Coleman est l’une des figures intéressantes à suivre en interview et à capter en concert, puisqu’il prolonge en quelque sorte la grande tradition du piano jazz (noir) américain (de Jelly Roll Morton à Cecil Taylor, sans oublier les fondamentaux Duke Ellington et T.S Monk) et fait le lien avec la musique contemporaine (Morton Feldman) .
En première partie du programme proposé, nous suivons un concert enregistré dans le cadre du festival de Banlieues Bleues, pour La Huit, qui suit, au travers de ses productions, la devise fort juste « Listen to the film, watch the music ».
Une musique de l’instant, intensément poétique, intermittente, jouée par ce quartet composé d’Ashley Paulà l’alto, Brad Jonesà la contrebasse, et Satoshi Takeishià la batterie et aux percussions. Beaucoup de gros plans enserrent chacun des instrumentistes, se focalisant sur des détails de leur instrument ou de leurs mains. Des visions brûlées de déserts (on pense au Mojave en Californie avec ses agaves et aloès), des paysages où la couleur des sols et de la végétation apparaît comme rongée. Le crédit photographique indique pour ces derniers, l’abbaye de Faget dans le Gers. Mirages, oniriques visions de cette musique prenante, entre plaintes, chuchotements et mélopées planantes, entrecoupées d’images surexposées d’une femme – de son ombre qui tourne sur elle même. Les fonds sont comme gommés, neutralisés, ne laissant place qu’au jeu des lignes en mouvement. C’est un vrai phénomène de transe, on l’avait compris, que génère cette musique cristalline et fluide : elle s’empare de la jeune altiste qui chante dans son instrument, les yeux clos. Ces cadrages étranges donnent une vision parcellaire de la musique qui continue sur le générique de fin -que l’on est presque surpris de voir arriver- tant cette musique pourrait se prolonger encore. Vision délavée plus que floue, en continuité avec le titre du programme. On aime bien l’idée que le soleil puisse ne pas être toujours bénéfique, source de lumière et de vie mais aussi capable de tragique. Voilà des préoccupations esthétisantes qui peuvent déconcerter dans leur résultat : il est vrai que se pose à chaque fois, la question de savoir filmer la musique et l’improvisation, comment intercaler images réelles, symboles ou métaphores comme la pellicule kodachrome brûlant dans des flammes finales…
Après cet exercice de style, sans transition, un long bonus nous permet de suivre Anthony Colemanjouant Jelly Roll Mortonet donnant son sentiment sur la musique. Et le jazz revient dans l’allégresse, l’entretien étant illustré de compositions « Frog-I-more rag », « Jungle Blues », « King Porter Stomp », «The Crave » joyeusement exécutées : la posture est différente, le swing tout de même, ça ragaillardit son homme.
L’interview se poursuit passionnante, éclairant le parcours d’un pianiste et sa conception de la musique : il balaie son époque, où dominait plutôt le rock - il aima Jimi Hendrix qu’il alla écouter au Madison Square Garden -mais il avait aussi un amour tout particulier pour Scott Joplin. Intéressé ensuite par toutes les musiques, il se posa vite la question « What comes next ?» et rapidement étudia les pianistes de stride, puis Duke et ainsi de suite, suivant la chronologie du jazz, musique dont on pouvait encore écouter les disques dans les magasins spécialisés.
Il n’est pas peu fier d’avoir ainsi tout assimilé de cette musique dans l’ordre. Il connait donc la tradition sur le bout des doigts, ce qui peut expliquer entre autre, ses échappées vers le klezmer avec David Krakauer. Même s’il reconnaît la place prédominante de Monk, Jelly Roll a tous ses suffrages : il en est un fervent collectionneur (partitions, disques, enregistrements divers y compris d’Henry Threadgill et Mary Lou Williams). Une fois encore se pose la question existentielledu jazz, musique d’improvisation ou de composition ? Et aussi celle de la technique. Depuis Monk, la tradition serait de mettre un point d’honneur à ne pas se concentrer sur la technique pour atteindre la vérité. Entre Robert Johnson et Aaron Copland, Anthony Coleman choisit sans hésiter le bluesman.
Le seul regret de ce bonus est qu’Anthony Coleman ne continue pas l’entretien en faisant la liaison avec la musique contemporaine et son jeu actuel. Il manque certains chaînons dans la progression et l’évolution de ce musicien passionnant que l’on découvre ici.
Un film sur l’un des acteurs majeurs de la scène New-Yorkaise comme l’est le pianiste Antony Coleman, membre de la grande planète zornienne, bouillonnant génie archétypique de l’intellectuel-artiste New-Yorkais, est forcément en soi un document indispensable.
Ce document prend une double forme curieusement très contradictoire.
La base de ce DVD est en effet un concert donné par le quartet d’Antony Coleman dans le cadre de Banlieues Bleues en avril 2010. Il y était entouré de Ashley Paul ( saxophoniste minimaliste), de Brad Jones à la contrebasse et de Satoshi Takeishi à la batterie. Grand moment d’intensité autour d’une maîtrise admirable du son, de cette économie de notes qui vise à l’émergence de l’essence même du son. Lorsqu’il ne reste plus rien qu’une infime note étirée et même suggérée. Tout y est esquissé dans un remarquable moment de concentration extrême et d’écoute où le fil tenu du son tendu entre les quatre membres de ce quartet avec une infinie précaution n’a jamais semblé si fragile. Très intense expérience.
Malheureusement le film a aussi le défaut de ses avantages. Tout y est systématiquement filmé en gros plan, sans jamais n’avoir aucun plan large qui nous permettrait d’appréhender le quartet dans son ensemble. Du coup on passe sans cesse de gros plans en gros plans, parfois superbes au demeurant (Stéphane Sinde a un art absolu dans sa façon de filmer les mains) mais aussi parfois usants. Viennent s’insérer des images d’une poésie un peu « bateau » censé illustrer le propos ( Damaged by sunlight) dans une esthétique un peu conventionnelle entre désert brûlé et femme-derviche. On adhère que moyennement.
Mais l’essentiel est ailleurs et surtout dans le bonus, absolument passionnant. Alors que l’on vient d’achever ce concert aux formes ultra dépouillées, paradoxalement c’est dans le bonus qu’Antony Coleman nous dit sa passion pour Jerry Roll Morton, maître du ragtime, aux antipodes donc de ce que nous venons d’entendre. Coleman s’exprime ainsi sur la génèse de cet amour compulsif pour Jerry Roll Morton ( sa façon d’avoir dévoré méthodiquement tout le jazz d’une façon chronologique), sur la composition (« composer du jazz est pour moi quelque chose de très actuel, ce n’et pas un oxymore »), sur la technique ( très intéressant quand il parle de Monk et de sa dynamique dans les aigus qui contribue à la tension de sa musique). Et c’est somme toute cette longe deuxième partie ( bien plus qu’un simple bonus) qui captive totalement. Partie magnifiquement entrecoupée de superbes interpretations de thèmes de Jerry Roll Morton dont Antony Coleman connaît toutes les partitions.
Ce qui nous vaut d’ailleurs au passage une version absolument splendide de King Porter Stomp à ne manquer sous aucun prétexte.
De quoi nous laisser un petit regret, celui de ne pas avoir consacré un reportage entier sur l’oeuvre du pianiste, à l’image de ce que la Huit avait réalisé sur Marc Ribot, l’ami de toujours du pianiste New-Yorkais.
David El Malek (ts), Alex tassel (fch), Franck Agulhon (dm), Diego Imbert (cb)
C’est avec le quartet pianoless qu’il a créée en 2007 que Diego Imbert publie son deuxième album. Diego Imbert (que l’on connaît pour le rôle important qu’il a longtemps joué aux côtés de Bireli Lagrene ) ou encore aux côtés de Sylvain Beuf (où il joue avec Franck Aghulon) est aussi un amoureux de l’écriture et de la composition. Les atmosphères vaporeuses et presque Shorteriennes sont là pour nous séduire ( November’s rain). Tout y est bien cadré, bien contrôlé dans une écriture très précise qui évite l’écueil du trop d’espace ou du trop dense. Appuyés par une rythmique que l’on sait depuis longtemps exceptionnelle ( l’association Imbert/ Aghulon est remarquable), les deux solistes trouvent de l’espace en questions-réponses, en contrepoints, en contrastes. Ça joue et ça joue à haut niveau. Alex Tassel qui (avouons-le honteusement) ne m’avait jamais bluffé jusqu’à présent prend ici une dimension magnifique, comme si le trompettiste avait enfin trouvé une voix plus personnelle dans l’expression de son jeu. Dans cette nouvelle maturité, il y a de l’ampleur.
Cette belle écriture pourrait aussi bien nous laisser sur notre faim. A vouloir absolument privilégier les harmoniques il se crée des espaces qui parfois se perdent dans leurs développements. C’est vrai dans le cas des Suitesqui ouvrent l’album et appellent à une orchestration plus large. Si Fitfth Avenuesemble aussi peiner à trouver une construction, il est en revanche prétexte à l’expression d’un groove qui emporte tout. Ce groove irrésistible, torrent sage qui nous embarque et que l’on retrouve dans ce Barajasqui convainc et qui confirme Diego Imbert en véritable socle indéfectible qui affiche ici des épaules larges, des épaules de géant, véritable colonne dorique. Comment alors, lorsque l’on est soliste et que l’on a la chance de jouer avec ces deux pièces maîtresses, ne pas se sentir emportés, portés par le mouvement du groove.
On entend distinctement cette affection de Diego Imberrt pour ce jazz de l’après-bop, ce jazz exigeant nimbé de volutes bleutées qui sentent la moiteur des clubs et les odeurs de Whisky. J’ai Joe Henderson en tête un soir dans un club D’Oakland. Pourquoi pas.
Puis à partir de Next Moveet jusqu’à la fin de l’album, la musique prend une autre tournure. Non pas qu’elle perde sa nervure. Non. Elle est juste dans cette lumière tamisée qui nous égare dans ses méandres où il est surtout question du « son » du quartet. Ces méandres qui ont le charme du Quintet de Miles. Sauf qu’ici ils sont 4 qui jouent avec une économie de moyen, en emphase totale, attentifs à créer ensemble ce mouvement sensuel qui dérive lentement. On se laisser porter par l’aire, avec un plaisir suave. La respiration de la musique se ralentit et le torrent sage devient alors source de sérénité et de zénitude.
Gilad Hekselman (g), Mark Turner (ts), Joe Martin (cb), Marcus Gilmore (dm)
Le 3ème album du guitariste israélien basé à New York est, à la différence des 2 précédents, entièrement basé sur ses propres compositions. Pour l’occasion, le jeune guitariste est allé chercher ses camarades de jeu avec lesquels il se produit régulièrement sur les scènes de New York, un quartet de haute volée avec Mark Turner au ténor, Joe Martin à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie.
Ceux qui ne connaissaient pas Gilad Hekselman vont alors découvrir la fraîcheur de ce guitariste qui affiche ici ses dévotions obligatoires (pour tout jeune gratteur qui se respecte) pour les volutes Métheniennes et Rosenwinkeliennes. On pourra certes faire une moue médusée sur les compostions un peu stéréotypées et un peu fumeuses, qui laissent place au jeu de l’ impros sans toutefois proposer de réels développements. On pourra regretter ainsi la longueur d’un morceau comme One more songqui tourne un peu en rond si ce n’était le swing d’une valse jazz inspirée. Mais comment être insensible à la grâce et à la fraîcheur qui se dégage de cet album. Car avec ce quartet-là c’est véritablement, la rencontre des subtils. Il faut entendre le jeu de Gilad, jeu fait d’aisance stylistique, de phrasé souple et surtout d’un vrai feeeling sur des motifs harmoniques pourtant complexes. On pense ( ou plutôt JE pense à Tal Farlow). Gilad varie les genres et les effets. Sur Floweril se montre d’inspiration plus proche de Frisell dans des nuances bleutés alors qu’il évoque plus loin l’agilité d’Octopuss. Toujours effleure au fil de ses compositions, la sensibilité du guitariste. Juste belle.
Feeling. C’est bien de cela dont il s’agit dans le jeu de Mark Turner qui éclate littéralement . Du très très grand Mark Turner. A chacune de ses interventions, le ténor survole son sujet. Totalement aérien. Ses envolées sur Understandingfont montre d’une grâce infinie. L’élégance de Mark Turner dans toutes ses formes. Qu’il s’agisse d’un blues un peu sale ou d’une valse, la classe de Mark Turner est immense et il faut entendre sur One More song ce contrôle du son tout en nuances ou sur Understandingqui est juste un modèle de chorus, modèle de sensibilité, de grâce (Géantissime), Mark Turner enfin comme libéré de quelque chose, Mark Turner qui ne tergiverse plus, Mark Turner réellement Mark Turner.
Si l’on rajoute derrière ces superbes solistes une rythmique qui tient la boutique avec un Joe Martin infaillible à la pulse néanmoins un peu lourde avec un Marcus Gilmore ( Steve Coleman, Vijay Iyer) au jeu de baguettes au contraire très léger, et vous avez un quartet qui tourne vraiment bien.
Pas un album grandiose certes (passera vite à la trappe d’un oubli peut être immérité), mais en revanche une trace très sympa de ce guitariste bourré de talent qui devrait faire la gloire des clubs de Big Apple et qui pour l’occasion s’est associé à du très grand Mark Turner. Rien que pour ces deux raisons, cela vaut assurement le détour
Jean-Marc Gelin
SORTIE LE 29 SEPTEMBRE 2011
En concert au Duc des Lombards le 21 novembre 2011
C’est une invitation au voyage poétique fait de moments d’émotions fortes, de drôleries, de danses et de ritournelles. C’est parfois une féerie crépusculaire. C’est du jazz et de la pop tout à la fois qui rappellent Jarrett souvent par le piano ( wandering dream), qui fait parois penser à Joni Mitchell par la voix et qui sonnent même comme Ralph Towner dont il est ici repris un thème ( Beneath an evening sky). C’est même parfois du cabaret-tango sulfureux (Tango juice). C’est, figurez vous, drôle aussi avec ce clin d’œil décalé à Monk ( Listen to Monken fait Ryhtm a Ning)
C’est aussi la rencontre de quatre musiciens
C’est le piano de Perrine Mansuy qui signe là de superbes compositions axées sur la mélodie, le chant, la narration, l’histoire presque cinématographique. C’est cette façon de se balader sur le clavier, de le chalouper délicatement, de donner cette impression de danse, de faire danser les doigts sur le clavier apprivoisé, de danser autour des mélodies, de danser-voleter sur des tourneries qui emportent tout.
C’est la voix pour ma part totalement découverte ( révélation !) de Marion Rampal, qui à la manière d’une Jeanne Added ouvre de ces nouveaux horizons dont on rêve dans le jazz vocal. C’est cette voix si personnelle qui, sur tous les registres fait vivre toutes les émotions avec un naturel désarmant. C’est la pureté et la douceur du timbre. C’est cette intimité de la voix et de l’accompagnement de Perrine Mansuy.
C’est Jean-Luc Di Fraya qui ici ne chante pas mais fait vibrer la musique avec une incroyable finesse aux percussions. C’est la pulse délicate et soyeuse qui éclaire la musique.
C’est Remy Decrouy dont la guitare donne à l’inverse cette couleur parfois un peu sombre du rock ténébreux ( Beneath an evening sky) et dont les samples sont maniés dans une recherche sonore qui flirte avec le sens du délicieux détail.
C’est cela, exactement, cette rencontre des quatre qui se sont chacun trouvé sur le terrain de cette musique au charme irrésistible.
C’est un moment de rires et de larmes, de passions fortes et douces.
Adam cruz (dm), Steve Cardenas (g), Edward Simon (p) ; Chris Potter (ts), Miguel Zenon (as), Steve Wilson (ss), Ben Street (cb)
Étonnant microcosme New-Yorkais qui n’en finit pas de voir émerger en son sein des jeunes talents du jazz que nous découvrons de ce côté-ci de l’Atlantique avec un certain retard.
Adam Cruz n’est pourtant pas un nouveau venu. Après 20 ans de carrière, le batteur a tourné avec les plus grands qu’il s’agisse de Chick Corea, de Patricia Barber,de Tom Harrell ou de Danilo Perez ou Daniel Sanchez. C’est sous le label Sunnyside que le batteur signe aujourd’hui son premier album en leader, autour de ses propres compositions et avec un casting de luxe.
Dans une mouvance post-Shorterienne en un poil plus funky, « Milestone » offre une image assez fidèle de ce jazz raffiné qui se joue aujourd’hui dans les clubs de big apple. Et le moins que l’on puisse dire c’est que « ça joue » ! Et à très haute altitude. Une rythmique ultra efficace et raffinée donne une sorte d’écrin plutôt classe à des solistes, tous remarquables. Au premier rang desquels, fidèles parmi les fidèles Steve Cardenas (à la guitare) et Edward Simon (au piano), peut être moins en lumière que les soufflants contribent à ancrer ce sextet dans un vraie cohérence de groupe.
Un groove sous-jacent et délicat, jamais lourd mais omniprésent comme une véritable rampe de lancement qu’Adam Cruz, avec Ben Street à la contrebasse offrent à leurs camarades.
Chis Potter toujours au sommet y apporte ici un son plus inhabituel, plus sauvage. Une sorte de « wild tone » dès l’ouverture de l’album où il déchaîne une foudre coltranienne presque trash ( Secret life). Miguel Zenon, autre soufflant à l’alto fait lui aussi parler sa verve et le fow irrépressiblement Parkerien aux accents latins (Emjé). Plus rare à entendre dans notre pays, Steve Wilson quant à lui culmine et y apparaît selon moi comme l’un des héros de cette session (Outer reaches). Et derrière ce fameux groove surgissent parfois des moments très épurés qui surgissent parfois dans l’album ( Resonnanceou Crepuscular), moments de flottement des harmonies dans une sorte d’entre-deux captivant.
Si l’on peut regretter que parfois, certaines des compositions d’Adam Cruz tournent un peu en rond et doivent leur salut à la grande musicalité de ses interprètes ( comme si elles ne se suffisaient pas toujours à elle mêmes, ex Ce Bird of Paradiseun peu mollasson), il n’en reste pas mois qu’Adam Cruz nous offre le témoignage de ce qui se fait de vraiment bien dans le jazz aujourd’hui lorsqu’un groupe cohérent et solide s’attache à une esthétique assumée et offre un beau terrain de jeux à des solistes inspirés.