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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 06:45

aeroplanes.jpg

BEE 046

Sortie le 16 juin

 

BEEJAZZ/ ABEILLE Musique Distribution

 

 

Si « la valeur n’attend pas le nombre des années », dans le cas d’Antonin Tri Hoang, la formule semble se vérifier une fois encore.

Après des études de clarinette au conservatoire, le jeune homme découvre le jazz en écoutant Hubert Rostaing, Benny Goodman. Ce qui est en soi, déjà formidable. Il se met à l’alto, quand il découvre le bop et Charlie Parker. Entrant au CNSM, il est repéré à 20 ans par Daniel Yvinek, authentique « talent scout », directeur artistique d’un ONJ nouvelle formule, qui a choisi parmi la jeune scène française des musiciens pluri-instrumentistes, de cultures différentes.

Antonin a intégré l’histoire du jazz, en connaît ses pères et repères mais il a écouté autant Monk que Ligeti ou Sonic Youth.

La suite, on la connaît… Antonin est vite remarqué au sein de l’orchestre et comme il a envie de de voler de ses propres ailes, il se lancera dans une nouvelle aventure, galvanisé par l’audacieux Mohamed Gastli, directeur artistique de Bee jazz, toujours à l’affût de nouvelles aventures musicales.

Composant son premier album, Antonin souhaitait jouer en duo avec un pianiste … Ce sera Benoît Delbecq qu’il admire depuis la nébuleuse Hask, Kartet et évidemment le duo Ambitronix.

Ecoutons le saxophoniste exposer son projet, nul ne saurait mieux en évoquer les lignes directrices :

«  Fabriquer des aéroplanes en papier c’est un peu ce que j’ai essayé de faire : composer des structures plus ou moins complètes auxquelles il manquait un angle et une impulsion pour voler. C’est en les jouant avec Benoît Delbecq qu’elles ont trouvé leur trajectoire, leur itinéraire.

Le résultat est un disque étonnant, épuré, de onze pièces, prétextes à une démonstration de sobriété et de finesse, pensées chacune comme une étude d’atmosphère précise, nettoyées de toute scorie. Une parfaite justesse de ton fait de chaque morceau un concentré d’univers musical.

Les deux complices mettent en avant la souplesse de ce jazz de chambre qui n’est jamais mieux servi que quand il est joué avec douceur. Donc une entrée sans fracas, prélude à l’envol qui suit, d’autant plus étonnant qu’on demeure ainsi, longtemps, en apesanteur, porté par de faux rebonds, des suspens harmoniques et rythmiques.

Quelle est la teneur de cette musique ? Délicate et fragile, sans effet virtuose apparent. Benoît Delbecq prépare toujours son piano, accompagne en filigrane, s’impose subtilement en arrière-plan, alors qu’Antonin Tri -Hoang fait entendre son fredon doucement, alternant avec bonheur saxophone alto et clarinette basse. Leur langage privilégie le discontinu, la césure, quand ce n’est pas le retrait, avec cependant des phrases peaufinées, comme polies, qui brillent d’un éclat renouvelé, à chaque intervention d’Antonin. Du coup, Benoit Delbecq se livre avec bonheur au jeu d’un texte ouvert.

C’est qu’à l’encontre du discours actuel, l’émotion seule n’envahit plus le champ musical, dans ce duo qui favorise la circulation du sens poétique : autant de signes qui ne répondent à aucune nostalgie malgré l’apparence du souvenir et une discrète mélancolie qui parcourt l’album.

Soulignons enfin tout l’intérêt de la maquette, des plus originales, dont le graphisme suivant les plis et replis de l’aéroplane fait penser au travail des origamistes. Des citations de Proust, de Gainsbourg (Marilou) et d‘Elena Andreiev, illustrant le titre « Aéroplanes », sont comme autant de prédelles précisant l’exposé narratif d’un tableau -dont on aperçoit d’ailleurs une reproduction de paysage flamand du seizième, masqué par un cache peint à l’aérosol ou à l’acrylique. De quoi emporter définitivement notre adhésion envers ce projet cohérent, esthétiquement réussi, éclectiquement de bon ton.

Hautement recommandé en ce début d’été pour survoler les plages.

 

Sophie Chambon

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 07:25

PJU Records 2011

Sandro Zerafa (g), Laurent Coq (p), Yoni Zelnik (cb), Karl Jannuska (dm)

URBAN-POETICS-SLEEVE.jpg On a encore en tête le premier album du guitariste qu’il signait avec son White Russian Quintet et que nous avions chroniqué ici même il y a trois ans ( http://www.lesdnj.com/article-24668956.html). Nous avions alors remarqué la très grande qualité d’écriture du guitariste maltais. Et c’est sans surprise que, dans ce nouvel album en quartet l’on se laisse prendre par ses belles compositions où la finesse de l’écriture le dispute à l’élégance de jeu du guitariste.

Evitant avec autant de tact que de « savoir-jouer », tout effet virtuose, Sandro Zerafa est un  gentleman du jazz. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que son camarade de jeu soit Laurent Coq. Tous les deux se répondent à merveille. Les eux se sont évidemment trouvés. Et rien d’étonnant non plus qu’il s’inscrive dans cet écrin de velours que constitue la rythmique Zelnik/Jannuska. Et l’on s’attardera d’ailleurs sur le drive du batteur canadien qui donne ici relief et frémissement à cette musique. Jannuska qui se situe un peu entre le point de croix et l’orfèvrerie, tout en ornements et en petites fioritures, dans cet art de pousser la pulse avec discrétion. On se délecte donc de ce jouage des 4.

Pourtant cette musique souple et raffinée donne parfois le sentiment de l’être un peu trop. A tourner autour des mélodies avec quelques manières, les musiciens donnent parfois le sentiment de jouer un peu entre eux. Et la subtilité de leurs échanges ne se livre qu’à la condition de l’écouter et de l’entendre.

Ceux qui auront cette écoute-là entendrons chez Sandro Zerafa cette façon de jouer avec grâce qui nous rappelle un peu Tal Farlow. Ce sens du jeu qui semble si facile. Comme coulant de source.

Car cette poésie urbaine, c’est bien de cela dont il s’agit : une sorte de source régénérante.

Jean-marc Gelin

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 07:11

Music by Olivier Benoit

http://www.circum-disc.com/olivier-benoit-serendipity/

www.muzzix.info

 olivier-benoit-copie-1.jpg

Premier album solo d’Olivier Benoît, Serendipity est sorti dans la collection HELIX du label nordiste Circum, que nous suivons avec attention, depuis ses débuts.

Expérimentateur dans les recherches électro acoustiques, ce guitariste se livre ici à une exploration des plus personnelles, ayant tout conçu de ce projet, de la musique à la photographie.

Etrange OVNI sonore qui commence par une longue plage d’un quasi silence ponctué de grésillements et autres effets techniques. Inutile de lancer un départ fracassant puisque la première partie dure 21 minutes. A la septième minute de cette même plage sans nom, un son persistant et saturé s’élève, qui vrille les oreilles sans que cela ne soit insupportable. C’est ce ressassement qui permet de donner du sens à la structure, à la texture affranchie que le musicien tisse et trame continûment, nous conduisant à l’égarement ou à un équilibre instable. Moment de méditation et de rêve éveillé, entre réflexion et transe, dans une tension constante qui jamais ne va jusqu’à l’explosion et la cassure.

Oser le dire est parfois dérisoire mais Olivier Benoît est un adepte de l’extrême en musique, il se laisse conduire et construire par une errance calculée, créative. Il arrive à manipuler sa machine, à en faire absolument ce qu’il veut. On se situe ici dans les marges, le domaine de l’expérimentation sonore, l’expérience des limites.

Comme le joli mot de Serendipity  renvoie au « don de faire par hasard des découvertes heureuses », le guitariste s’abandonne au hasard, à la « music of chance » comme diraient les Anglosaxons, avec une détermination têtue et une patience à toute épreuve. Comme quand il dirige avec une concentration folle l’immense ensemble de La Pieuvre. 

Plus qu’un Vulcain ahanant au cœur de la forge brûlante, en martelant ses enclumes, Olivier Benoît nous immerge dans un son irréel, industriel, intercalé de « dreams » non moins étranges, dans un voyage immobile, en partance pour un ailleurs indécis, floconneux. Ces sonorités travaillées, ces effets inquiétants d’étrangeté installent un climat d’éternité, musique d’accompagnement d’un cinéma virtuel à la « Eraser head ». Les sons saturés, infrabasses, cadences suggestives plongent dans une douce hypnose, fantasmagorie où le temps étiré à l’extrême  finit par se rappeller brutalement à nous, en dernière plage, par un gong inéluctable.

Qu’importe les bricolages et autres imprévus de cette musique dérangeante, l‘album conserve une unité, une dimension originale et poétique. En dépit d’un matériau sans intérêt apparent, s’écoule un magma  très personnel. Étonnant !

 

Sophie Chambon

 

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 21:55

1 DVD Gravity/Socadisc

Anthony Braxton (as), Lee Konitz (as), Pat Metheny (g), Chick Corea (p), Miroslav Vitous (b), Jack Dejohnette (d) + Dewey Redman (ts), Julius Hemphill (ts), Howard Johnson (bars), Baikida Carroll (tp), Marilyn Crispell (p), Attilo Zanchi (b) , Ed Blackwell (dm), Karl Berger (perc), Nana Vasconcelos (perc), Colin Walcott (perc), Aiyb Dieng (perc). Le 19 septembre 1981.

 

Il ne faudrait pas associer systématiquement les mots « festival » et « Woodstock » aux trois jours « peace & love » d’août 1969, car il y a eu sur les mêmes lieux, d’autres projets musicaux comme ce festival de jazz de septembre 1981 organisé par le Creative Music Studio. Cette organisation culturelle dédiée aux musiques improvisées et expérimentales a été créé en 1971 par le percussionniste et musicologue allemand Karl Berger sous le parrainage d’Ornette Coleman. Le Creative Music Studio basé justement à Woodstock a eu une influence musicale importante en inventant en particulier le concept « world-jazz »  avec des personnalités comme Don Cherry ou Nana Vasconcelos. L’idée de ce festival était de fêter les dix ans du Creative Music Studio dans leur fief d Woodstock et d’y inviter des figures majeurs d’un jazz à la fois avant-gardiste (Anthony Braxton) et grand public (Chick Corea, Pat Metheny)  afin de proposer un  large éventail qui mêlent musiques improvisées (« Left Jab »), musiques du monde (« We Are »), un hommage à Ornette Coleman (« Broadway Blues ») et  des relectures inspirées de standards (« Stella By Starlight », « All Blues » ou « Impressions »). C’est un quartette inédit et follement énergique (composé de Dewey Redman, Pat Metheny, Miroslav Vitous et Jack DeJohnette) qui reprend avec bonheur le fameux « Broadway Blues » d’Ornette Coleman dans une version de près de dix minutes à couper le souffle ! La séquence « world » est elle aussi passionnante avec le « patron » Karl Berger au balafon entouré de deux tambours, d’Ed Blackwell à la batterie et de Colin Walcott aux tablas pour une belle orgie percussive suivie par un magnifique solo de bérimbau de Nana Vasconcelos. Mais c’est la présence d’Anthony Braxton (si rare en DVD !) qui rend inoubliable ce superbe document. Il ne joue que sur deux titres, mais nous époustoufle par sa passion frénétique et son audace formelle. En effet, sur « Impressions » il part dans une improvisation, créant une tension furieuse et paroxystique, propulsant la section rythmique dans un vertigineux malstrom. La réalisation vidéo du concert manque un peu d’imagination, mais restitue assez bien l’ambiance de ce festival, en privilégiant la proximité et la complicité des musiciens. En bouquet final, un surprenant « All Blues » où les six têtes d’affiche jouent ensemble et où l’on perçoit l’admiration réciproque d’Anthony Braxton et de Lee Konitz,  enchaînant brillamment leur chorus.

 Lionel Eskenazi

 

 

 

 

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5 juin 2011 7 05 /06 /juin /2011 16:52

ECM 2011

Craig Taborn (p)

craig-taborn-avenging-angel.jpg

C'est toujours l'exercice le plus compliqué pour un pianiste que celui de l'exposition en solo pour celui qui est aujourd'hui l'un des plus recherché pour ses talents de sideman. Mais là, Taborn est tout seul, totalement exposé dans sa musique et ses talents d'improvisateurs. Et dans cet exercice-là, il doit avant tout composer avec ce studio de Lugano et ce son ECM. Son ample avec un effet cathédrale où les résonances et le tournoiement des harmonies est important dans la construction même des espaces improvisés.

L'exercice est comme souvent chez le label ( lorsqu'il ne s'agit pas Jarrett.... quoi que....) terriblement introspectif et crépusculaire. La marque ECM, l'esthétique à laquelle le label de Manfred Eicher nous a habitué. On sent la direction artistique de l’allemand. Le pianiste alterne les pièces très espacées comme sur the Voice says so où les intervalles laissent penser à des musiques expérimentales comme celles de Brian Eno, avec des pièces très serrées et denses ( comme sur le titre éponyme Avenging Angel).

Mais cet exercice aussi brillant soit il ne convainc pas toujours. Très concertant (il est curieux d'ailleurs de voir que Craig Taborn a été programmé à Paris dans une salle comme le Sunside alors qu'un tel programme aurait pu justifier Pleyel p.ex), l'ensemble n'embarque jamais réellement son auditeur. Trop introspectif et parfois trop cérébral, il renvoie une image, non pas glacée mais néanmoins parfois une peu figeante. Mais, parfois, Craig Taborn dessine comme des poèmes furtifs, des sortes de haïku minimalistes qui ont la légèreté du vent (True Life near). Parfois au contraire c'est le flot d'une improvisation (à la Jarrett justement) qui s'exprime dans une liberté sauvage ( Gift horse/over the water ou encore Spirit hard Knock) sur des ostinatos de la main gauche dont il explique dans le dernier numéro de Jazzmagazine sa conception. Craig Taborn utilise alors tout le registre du grave du piano dans ses moindres recoins.  Au détour de cette déambulation surgissent parfois des paysages magnifiques, à fleur de peau comme de simples cartes postales tirées d'un mémorial intime (Forgetful).  Il y a  dans cet exercice solitaire la recherche d'une véritable esthétique.

L'exercice a déjà été entendu du côté de chez Manfred Eicher. On peut tout aussi bien s'y ennuyer avec élégance et retenue. S'assoupir un peu mais avec beaucoup de chic. Le jazz joué ainsi en piano solo à tout pour plaire aux thuriféraire de ce jazz aristocratique que côtoierait avec tenue un Alexandre Tharaud au théâtre des Champs Elysées. Car ce jazz-là doit moins à Monk qu'à une certaine école classique. Mais avec cet album Craig Taborn semble surtout accomplir le rite initiatique destiné à le faire entrer dans la loge des grands pianistes sérieux, de ceux qui comme le "maître" de Pensylvanie ou comme François Couturier peuvent s'offrir le luxe de pénétrer dans le studio d'enregistrement de Lugano et accéder ainsi  à 41 ans au statut supposé d'immortel du label.  Espérons juste que cela ne soit pas digne d'un enterrement de première classe et que le pianiste continuera sa voie aux côtés de Chris Potter ou de Dave Binney. Avec cette façon si clase qu’il a de poser le swing.

Jean-Marc Gelin   

 

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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 19:23
Textes réunis par Vincent Cotro

Actes du Colloque international 

« John Coltrane  (1926-1967)» : l’œuvre et son empreinte. »

(Université François RABELAIS, TOURS, 26-27 novembre 2007)

Collection Contrepoints

Editions Outre Mesure, 2011.

 coltranecoltro-copie-2.jpg

 

John Coltrane n’a pas fini de faire parler de lui, plus de quarante ans après sa mort. Son influence ne se limite pas au premier cercle de musiciens qui l’ont accompagné, ou qui ont eu la chance de l’entendre (Dave Liebman), ni à tous ceux qui ont gravité dans la galaxie de ce soleil noir, tentant d’assimiler, de continuer la musique après lui.

L’intérêt de cette nouvelle publication des très sérieuses éditions OUTRE MESURE dirigées par le rigoureux Claude Fabre (1), est indéniable : pour être d’une irréprochable précision, cette étude n’écarte pas pour autant les dimensions émotionnelles, esthétiques, poétiques, voire politiques de l’œuvre/vie de cet immense artiste.

Maître de conférences à l’Université de Tours, où il dirige le laboratoire de Recherches transversales en musicologie, ses travaux portant sur l’histoire et l’esthétique du jazz (2), Vincent Cotro n’a eu de cesse de réunir musiciens et chercheurs de différentes disciplines pour se pencher une fois encore sur le Cas Coltrane et apporter un éclairage actuel sur la création en plein devenir, tant comme saxophoniste que comme leader et compositeur, dans une période restreinte de 1955 à 1967. Dans le développement coltranien, se rejoignent alors le blues originel et les influences africaines, la musique savante (Coltrane était un « lettré de la musique »),  les projections fantasmatiques de certains pays comme l’Espagne  (Miles Davis aura aussi cette tentation avec son Sketches of Spain) sans oublier l’influence de l’Inde du nord  de Ravi Shankar emblématique de l’époque. Il ne s’intéresse à ces cultures que pour les transcender et renouveler sa créativité. Il ne se coule pas dans le moule, mais puise dans ces autres imaginaires pour atteindre un idéal fusionnel, cosmique, au cœur de la musique modale. 

Quatre thématiques distinctes regroupent les diverses contributions du colloque de Tours :

Evolution et unité- Coltrane compositeur- Imaginaire et environnement- Body and Soul… (3), soit une forme de cheminement, imaginé pour nous saisir de l’œuvre, la musique de Coltrane, considérée comme point de départ, tourner autour de cet objet miroitant en examinant différents champs investis par l’œuvre, avant d’opérer un ultime retour sur l’humain, vers l’intime.  (Vincent Cotro, prologue).

Evidemment, il ne s’agit pas d’une œuvre de vulgarisation à proprement parler, mais cette lecture éclairera tout amateur de jazz, même ceux qui pensaient connaître John Coltrane. Car le sujet d’étude est inépuisable. Preuve en est le témoignage oral lors du colloque, informel,  particulièrement émouvant de Dave Liebman (4) qui a vécu dans la lumière de Coltrane toute sa vie et n’a cessé d’en réfléchir les implications.

La diversité des angles d’approche des divers auteurs pourra satisfaire la curiosité d’un public, même non lecteur de musique, toujours avide de  saisir le mystère Coltrane, qui en un temps record, a non seulement transformé l’approche de son instrument, bouleversé toute la musique  mais encore offert un immense corpus de compositions.

Au début de sa carrière, John Coltrane a payé son dû aux figures du passé, se mesurant à Lester Young, et même à Charlie Parker, archétype du jazzman de l’époque ; il va ensuite choisir le soprano, à la tessiture plus aiguë que le ténor, pour obtenir une nouvelle sonorité de l’instrument, inspirée des instruments orientaux, à anche double.

Pressentant que le temps lui est compté, il s’abandonne  à une quête spirituelle obsessionnelle qui se double d’une violence extrême et déstructurée (catharsis ?). La musique, à la fin de sa courte vie, est  proche du cri, de la mélodie pure et infinie, du rythme essentiel. Jusque dans cette composition « My favorite things » qu’il a faite sienne, maintes fois ressassée, triturée, depuis la bluette de Rodgers/Hammerstein, jusqu’à sa version finale (encore inaudible pour certains). Le free jazz, il l’a initié, en s’approchant d’une forme épurée, qui va à l’essentiel.

Certains critiques sont allés encore plus loin, considérant Coltrane comme un « théosophe du jazz »…Il faudrait aussi évoquer l’extrême douceur, paradoxale, dans le genre de la ballade qu’il porte au plus haut (4). Coltrane nous parle, et dans le long poème chanté « A Love Supreme », on a le sentiment qu’il joue les paroles dans sa musique.

En prenant de judicieux exemples qui seront analysés, décortiqués jusqu’à en extraire tout le suc, on comprend  avec « Olé » ou « Blue Trane », comment Coltrane s’est confronté à toutes sortes de contraintes dont il a réussi à s’échapper brillamment. Philippe Michel fait l’autopsie de Giant Steps, à la fois composition et album de 1959, œuvre charnière, dernier morceau issu du be bop avec beaucoup d’accords, où déjà Coltrane pense composition, structure et pas seulement grille d’accords. En analysant de façon comparative toutes les prises, le chercheur fait parler la musique, dans sa contribution La liberté gagnée sur / par la contrainte. Car Coltrane s’échappe en permanence de tous les cadres, même du contexte terrible de l’époque, et joue ce qu’il est. Citoyen du monde par sa musique qui accueille toutes les musiques du monde, il les transforme en les faisant siennes. Un autre exemple probant est donné avec « India » : au-delà de l’évocation d’autres influences musicales, très en vogue à l’époque, Coltrane installe le climat (le mode) puis le thème (soubassement fondé sur deux notes) mais il ne peut s’empêcher là encore de s’évader hors de ce cadre fixé.

 L’édition toujours très soignée, d’une grande clarté, comporte une mise en page impeccable et un index précis. Grâces soient rendues une fois encore à l’excellent Claude Fabre qui accomplit depuis la création d’Outre Mesure, l’un des plus remarquables travail d’édition et de mise en forme sur le jazz, son histoire et son esthétique, en rendant nombre de publications universitaires ou d’amateurs passionnés et exigeants, possibles et lisibles.

 

Sophie Chambon

 

1.    Outre mesure a déjà publié la biographie de référence  de John Coltrane  par Lewis Porter : John Coltrane, sa vie, sa musique qui obtint le prix du livre de jazz en 2007 (Traduction de Vincent COTRO.)

2.    Vincent Cotro est l’auteur dans la même collection Contrepoints de l’important Chants libres : le free jazz en France. 1960-1975.  Il a egalement traduit l’ouvrage de Ekkehard Jost, Free Jazz.

3.    Liste des articles du colloque repris dans l’ouvrage :

1.    John Coltrane compositeur (Christa Bruckner Haring)

2.    La structuration intervallique dans les compositions de John Coltrane  (Ludovic Florin)

3.    Parvenir à l’unité : l’autoréférence dans la musique de John Coltrane (Marc Medwin)

4.    « Giant Steps » : la liberté gagnée sur/par/la contrainte ( Philippe Michel)

5.    John Coltrane et l’intégration des concepts indiens dans le jazz improvisé (Carl Clements)

6.    Les Dilemmes de l’orientalisme afro américain : Coltrane et l’imaginaire hispanique dans « Olé » (Emmanuel Parent et Grégoire Tosser)

7.    Four for Trane : le jazz et la voix désincarnée (Tony Whyton)

8.    Quelques poèmes pour Coltrane (Claudine Raynaud)

9.    John Coltrane : un deuil impossible  Bertrand Lauer

4.    « Le témoignage de Dave Liebman devait combler l’aspiration au mythe venant de la salle. Le mythe vrai. » Laurent Cugny (Postface).

 

 

 

 

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2 juin 2011 4 02 /06 /juin /2011 19:06

Archieball - Harmonia Mundi

Archie Shepp – saxophones ; Joachim Kühn – piano

 shepp-kuhn-copie-1.jpg

 

 

C’est de la rencontre de ces deux géants du jazz au festival « Jazz à Porquerolles » que naîtra le disque Wo ! Man.

En 2008, le festival Jazz à Porquerolles invite le trio Kühn/Bekhas/Lopez. Pendant la balance, Kühn troque son piano contre son sax ténor et se lance dans un chorus déchainé et surprenant. C’est à ce moment là que Samuel Thiebault, directeur du festival, imagine non seulement une rencontre musicale entre Archie Shepp (fidèle du festival) et le pianiste germanique mais aussi un échange d’instruments entre les deux.

Ces deux monstres sacrés ont respectivement un parcours riche de rencontres et d’expériences musicales qui les a portés aujourd’hui au rang de légendes. L’un comme l’autre a déjà pratiqué des duos sax/piano durant leurs longues carrières, lesquels ont donné des albums réussis (Shepp/Adullah Ibrahim ; Joachim Kühn/Ornette Colman…).

Enregistré à la mi-Novembre 2010 au Studio de Meudon, Wo ! Man rassemble des compositions du saxophoniste, du pianiste ainsi que trois standards.

Complices artistiquement, leur dialogue intimiste occupe pleinement l’espace. Le saxophone d’Archie Shepp aux sonorités reconnaissables, improvise sans compromis sur les morceaux de Kühn. De fait, seul avec le pianiste, Shepp n’a d’autre choix que de puiser au meilleur de lui-même. Le pianiste quant à lui improvise avec la virtuosité qu’on lui connaît sur la musique de Shepp. Même sur un morceau de blues, les deux musiciens parviennent à faire oublier l’absence de base rythmique : leurs seuls instruments suffisent à offrir une musique pleine de lyrisme et d’émotion, partagés entre passé et présent tant sur leurs compositions respectives que sur les standards qu’ils interprètent.

 

Lors du concert donné le 12 Mai dernier à la Fondation Cartier à l’occasion de la sortie de leur disque, les deux artistes nous ont fait partager la même émotion. Le public est venu nombreux ce soir-là écouter deux étoiles encore bien vivantes sous le ciel de Paris. Si les deux artistes n’ont pas échangé leurs instruments comme le souhaitait Samuel et bien qu’Archie Shepp ait mis du temps à se donner, le concert fut un moment de magie où les musiciens nous ont transportés avec générosité dans l’intimité de leur rencontre.

 

Julie-Anna DALLAY SCHWARTZENBERG

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 07:57

Amina Alaoui : « Arco Iris » ***

ECM – 2011

Amina Alaoui (vc, daf), Saïfallah Ben Abderrazak (vl), Sofiane Negra (oud), José Luis Montón (gt flamenca), Eduardo Miranda (mandoline), Idriss Agnel (perc, gt élec)

 

Amina-Alaoui-Arco-Iris.jpg

 

Pour un cinquième disque sous son nom, la chanteuse d’origine marocaine Amina Alaoui nous revient avec « Arco Iris », entourée ici majoritairement par des instruments à cordes. Avec aussi le daf et quelques percussions orientales, ce divin enrobage instrumental nous transporte tout au long du disque au-delà des frontières musicales. La suavité de cette voix aux mille émotions voyage entre Andalousie, Portugal, Maghreb et Orient, au gré d’improvisations libres autour de thèmes traditionnels. Les langues et les cultures se mêlent entre elles au fil des œuvres, allant de l’arabe au portugais, en passant par l’espagnol. Il est possible aussi d’y trouver un certain parfum occidental de cadences harmoniques qui à l’écoute ne nous est pas inconnu, en témoigne l’introduction de Flor de nieve. L’équilibre entre toutes ces origines s’approche de la perfection par ce savant mélange entre les effluves sonores improvisés d’une guitare flamenca et le lyrisme d’un violon sauvage du désert. Que dire encore de l’ambiance d’un Fado venu de nulle part emplissant nos cœurs de mélancolie par le biais d’une mandoline aux cordes sensibles, dans Fado menor. Paradoxe de la lenteur du discours et de la chaleur intense de l’émotion. Quelques années après cette formidable collaboration avec Jon Balke et Jon Hassell dans « Siwan », enregistré sur ce même label ECM en 2008, Amina Alaoui nous offre à nouveau de belle manière l’occasion de voyager par la Musique.

Tristan Loriaut 

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 07:53

Black & Blue – 2011

Laurent Marode (pno), Karim Gherbi (cb), Abdesslem Gherbi (dms)

 

Le-Trio-Invite-Grits-and-Groceries.jpg

 

Après l’expérience très convaincante du sextet, le pianiste Laurent Marode nous offre ici un disque en trio accompagné par une rythmique de choc en la personne de Karim et Abdesslem Gherbi, respectivement contrebassiste et batteur. Le concept de ce trio est simple, il s’agit d’un socle prêt à accueillir tout soliste désireux d’évoluer en harmonie avec un groupe solide. Dans « Grits & Groceries », Le Trio Invite a enregistré d’audacieuses compositions, parfois sous forme romanesque avec Three Robberies at Grits and Groceries, ainsi que quelques standards aussi fameux que légendaires commeTaking a Chance With Love, Recorda Me, I’ll Remember You, Easy Living, Old Devil Moon ou bien encore On Green Dolphin Street. En ressort un groove incommensurable, arrangement après arrangement, toujours au sein d’une mécanique bien huilée, d’un son de groupe relativement homogène. Ce trio rend hommage de fort belle manière à la tradition du Jazz et plus précisément à celle du trio piano. En témoigne d’ailleurs les collaborations passées avec certains ayatollahs français de ce style inépuisable de Musique, comme David Sauzay ou encore Fabien Mary, pour ne citer qu’eux. On attendait dans ce disque peut être un peu plus de folie, de surprise, de nouveauté dans l’improvisation ainsi que dans l’arrangement des thèmes. Mais l’originalité des compositions nourrira quand même de sincères félicitations, celles-ci étant particulièrement dédiées aussi bien aux interprètes qu’aux compositeurs évoluant sur ce disque. Force est de constater que la puissante alchimie qui anime la collaboration entre ces trois musiciens remarquables est promise à un futur prolifique.

Tristan Loriaut 

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 07:50

ECM – 2011

Mathias Eick (tp), Audun Erlien (bass), Andreas Ulvo (pno), Torstein Lofthus (dms), Tore Brunborg (sx ten), Gard Nilssen (dms), Morten Qvenild (key), Sidsel Walstad (harpe)

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  Musicien reconnu de la décennie passée, artiste devenu incontournable sur le mythique label ECM, le trompettiste norvégien Mathias Eick nous offre un second disque sous le nom de « Skala ». En plus de son savoir-faire de trompettiste arrangeur et compositeur, on lui découvre ici des talents de guitariste, vibraphoniste ou encore contrebassiste. Teinté d’émotions aussi intenses que diverses, ce nouvel opus est habité par le côté Pop du Jazz actuel. Fraicheur et inventivité des compositions, science de l’économie dans l’improvisation, le son général de ce projet musical est maîtrisé à l’extrême, de façon à transmettre avec le plus de justesse possible un message clair et distinct. Mélancolies passagères (Skala), lyrisme des harmonies (Edinburgh), démesure de l’écho (Oslo)… tels sont quelques uns des ingrédients utilisés par le créateur d’origine nordique. A noter aussi le groove incommensurable d’une rythmique évoluant parfois sur une thématique Electro. L’ensemble du disque offre une ambiance langoureusement homogène, le timbre des instruments étant pour beaucoup dans cette succession de morceaux à ambiances quasi-identiques, pour ne pas dire monotone. Ce qui ne dénaturera pas la qualité et la quantité du travail accompli. Signalons au passage la robuste participation en tant que sideman du saxophoniste ténor Tore Brunborg qui distille magistralement ses phrases pendant le solo de Day After. Avec audace, nous pourrions entrevoir chez ce trompettiste une certaine filiation avec la carrière de musiciens comme Erik Truffaz ou bien encore Dave Douglas. Ce disque est fait de blanc, de gris et de pourpre, en accord parfait avec la nature. C’est dans Epilogue que prend fin ce voyage à travers des effluves sonores enchanteurs.

Tristan Loriaut 

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