Voilà un trio curieux et délicat qui entraîne dans une musique surréaliste (avec nos amis belges, rien d’étonnant), une sorte d’happening poétique, du aux effets des keyboards et Fender dont Jozef Dumoulin use en maître. Nous sommes invités à entrer, un peu à notre insu, dans une boîte à musique, rythmée par la pulse invariable, métronomique d’Eric Thielmans (« Fuga X »). Il n’est pas pour rien dans le sentiment d’inquiétante étrangetéde ce « Mei » que suit le bruitiste « Shinji» où le bassiste Trevor Dunn ferraille vaillamment avant d’enchaîner sur l’enjoué et lyrique «The Dragon Warrior». Tendues et atmosphériques, les compositions du claviériste-compositeur découpent des tranches d’une électro pop sombre mais toujours intrigante, comme dans « Sosuke ». Ce Rainbow Body aux titres qui concassent les rythmes, aventure un pied dans le lunaire tout en squattant notre salon, avec ce « Volkan » presque mystique, comme si Dumoulin s’était mis à l’orgue. Une musique enfantine « For The Monsters Under Our Bed » et spectrale, une électro sinueuse qui suit le son d’un clavier, fragmenté dans l’acier des machines. Si on avoue ne pas comprendre grand chose à l’écriture des titres, ni à l’inspiration « exotique » venue d’un est lointain , on se laisse faire (comme dans certains films) sans trop savoir pourquoi ni comment par ce spleen électro rock. Ce n’est pas toujours une partie de plaisir pour nos oreilles formatées plus classiquement ( ?) mais on sent néanmoins que les musiciens s’en sont donnés à cœur joie, mixés et supervisés par le grand Dré Pallemaert ! C’est souvent du hors piste, sautillant et triste, frémissant et léger, protéiforme : la musique du trio respire, chante toujours et domine le tempo avec aisance. On s’approche des nuages dans une langueur enveloppante avant de redescendre brusquement... entre envolée réjouissante, electro « ambient » et même new age…Décidément ce Rainbow body (douce allitération ) a quelque chose de dérangeant et de diablement envoûtant !
Edition collector avec la musique du film en DVD et Blu–Ray
Sortie le 6 décembre du DVD édité par Studio 37 et distribué par Universal
BO éditée par Sony music
Voix de Mario Guerra, Limara Meneses, Bebo Valdes, Idania Valdès ( voix de Rita), Estrella Morena (cantaora flamenca)
Le projet de Chico & Rita est né d’une envie partagée du cinéaste espagnol Fernando TRUEBAet du graphiste peintre Javier MARISCALde parler de leur passion du jazz et de la musique latine, de l’histoire des musiciens cubains d’avant la révolution castriste. La bande annonce proclame : Rapprochés par la musique, séparés par le succès, rattrapés par l’histoire, leur vie bascule ! Voilà un mélo sur fond de musique cubaine et de jazz, une quête amoureuse sans cesse contrariée comme dans les films flamboyants de Douglas Sirk. Deux beaux personnages, presque réels, apparaissent sur l’écran : Rita est une métisse magnifique, à qui tout réussit professionnellement mais qui vivra une histoire d’amour contrariée avec Chico, un pianiste séduisant mais un rien trop séducteur, homme plutôt innocent mais maladroit. C’est surtout un musicien doué qui maîtrise tous les styles, a appris depuis l’enfance à jouer le boléro, les musiques cubaines traditionnelles, tout en étant littéralement fasciné par le jazz et le be bop !
Le making of :
Fernando Trueba, novice dans l’animation n’imaginait pas de jouer avec des comédiens cubains réels et pensait s’en tenir aux personnages dessinés par Chavi Mariscal. C’était pourtant le meilleur moyen de garder le contrôle du film. Tourner avec de vrais mouvements de caméra garantit un résultat final fidèle à la vision initiale. Tout fut donc réalisé en studio, sans maquillage ni décor, avec des marqueurs pour numériser chaque mouvement tourné au préalable. L’animation mobilise un nombre important de personnes mais le résultat est surprenant, tant ce film reconstitue Cuba et New York, qui deviennent deux protagonistes du film. Le résultat est une expérience visuelle extraordinaire où pendant 80 minutes, le spectateur baigne dans les visions de Mariscal, la reconstitution plastique et visuelle de deux villes très différentes. Cuba est une île fascinante avec ses maisons coloniales et ses vieilles Cadillac. Javier Mariscal a travaillé sur La Havane d’avant Castro, au foisonnement tumultueux du capitalisme américain (casinos, boîtes de nuit, enseignes et publicités omniprésentes). Il a particulièrement soigné les éléments et détails d’architecture, soulignés par des couleurs et une lumière particulière, un décor exceptionnel de patios, balcons, escaliers, balustrades et ferronneries ouvragées. On pense aussi au film nostalgique d’Andy Garcia, réalisé en 2006, Adieu Cuba qui raconte la vie à La Havane avant l’exil. New York apparaît en contraste, glacée et métallique, peu accueillante pour les émigrés cubains qui se réchauffent dans les clubs où règne le be bop.
La musique :
Chico & Ritapourrait presqu’être considéré comme un documentaire sur la musique cubaine et son influence sur le jazz des années quarante: les grands percussionnistes omniprésents dans les orchestres new yorkais sont cubains, Mongo Santamaria, Candido, Chano Pozo. Dans une très jolie scène de club, Chico retrouve ce dernier aux côtés de Charlie Parker, de Dizzy Gillespie (« Manteca ») et Monk affublé de son éternel bonnet ébauche quelques mesures de« Blue Monk ». Le film rend un vibrant hommage à l’âge d’or du latin jazz avec tous les rythmes conga, rumba, mambo qui envahirent la planète. On entend aussi Woody Hermanand his four brothers, l’ « Ebony concerto » de Stravinsky, la « Celia » de Bud Powell mais aussi le « Tin Tin Deo », le « Mambo Herd » de Tito Puente. L’arrivée à NYC, traitée sous la forme d’un rêve permet de placer quelques chefs d’œuvre comme le thème d’ « On the town » de Bernstein, d’entendre le « Fascinating Rythm » de George & Ira Gershwin, « As time goes by » du Casablancade Michael Curtiz, de voir évoluer les silhouettes de Fred Astaire et Ginger Rogers ou Joséphine Baker vêtue de sa seule ceinture de bananes.
Le véritable défi était de constituer un corpus de musique aussi important et d’imaginer une B.O avec des musiciens d’aujourd’hui et non des enregistrements d’époque de Dizzy Gillespie, Charlie Parker ou Tito Puente. L’objectif est atteint car le film n’est pas une compilation, une anthologie mais crée une bande musique originale, enregistrée et produite aujourd’hui avec des musiciens qui deviennent acteurs : Jimmy Heath dans le rôle de Ben Websterqu’il a connu, reproduit sa façon de jouer, de respirer. Idem pour Amadito Valdèsavec Tito Puente, Michael Mosmanpour Dizzyavec un tel talent que dans un « blindfold test », on croirait entendre le trompettiste lui-même. Une autre belle idée est de faire chanter la ballade « Lily » créée par Chico-Bebo, par le propre frère de Nat King Cole, Freddy Cole, sorte de « doublure » à la voix plus mûre.
Au cœur du dispositif, Idania Valdèsincarne Rita, qui chante des chansons originales comme « Sabor a mi », mais sous le nom de Rita la Belle, part tourner un film à Hollywood et chante « Love for sale ». Bebo Valdèsjoue Chico, interprètant ses partitions, signant onze des trente titres. Père de Chucho Valdès, actuellement star du latin jazz, il a été retrouvé en 2000 par Fernando Trueba dans son documentaire Calle 54. A 90 ans, il a toujours un toucher aussi léger et un phrasé magnifique. On pense inmanquablement au Bueno Vista Social Clubde Wim Wenderssorti en 1999. Ry Cooder avait réuni de vieux messieurs cubains, émouvants et pleins d’énergie, figures légendaires de la musique cubaine des années 50.
Le film souligne la vitalité de la musique cubaine, y compris lors d’enterrement où l’on continue à danser la samba, évoque le destin tragique du peuple cubain, la ségrégation si active pendant les années soixante : quand Chico commence à connaître un certain succès, il accompagne au Village Vanguard Ben Webster(« Stardust »), part jouer avec Gillespie à Paris. Mais expulsé injustement pour un faux trafic de drogue, à la suite de la trahison de son ami, il retourne à Cuba en pleine Révolution et doit arrêter le jazz, musique de l’ennemi impérialiste. Quant à Rita, elle brise sa carrière un soir de St Sylvestre, au « Sands » de Vegas en dénonçant la ségrégation dont sont toujours victimes les noirs, artistes et musiciens même devenus stars.
Un film émouvant, nostalgique, très réussi visuellement, qui obtint des récompenses méritées comme le Goya du Meilleur film d’animation-Grand Prix HAFF (Holland Animation Film Festival) 2010 et le Prix Cineuropa 2010 Festival de Cinéma Européen des Arcs.Chico et Rita est aussi une B.O inventive et pourtant fidèle à une époque, un chant d’amour pour le jazz des années « gone by ».
La révélation dont nous parlait récemment le tromboniste Samuel blaser c'est François Houle, clarinettiste canadien encore trop peu connu ici.
Dans une formule ultra-exigeante ( piano/clarinette), ou les thèmes ont été pour partie enregistre en « live » et pour partie en studio, proche parfois de la musique de chambre, les deux instruments se livrent à une démarche exploratoire de sons, de rythmes et de polyphonies africaines.
François Houle semble réinventer constamment l'instrument et en exploite toutes les possibilités. Non, la clarinette n'est pas figée dans les concertos de Mozart ( qu’il affectionne au demeurant) ni dans les mariages klezmer où quelques excités pensent que pour jouer bien il faut jouer vite et fort. François Houle c’est une synthèse à lui tout seul. On pense a Giuffre, à Hodges, à Buddy de Franco ou à Eddie Daniels (réentendre justement ses duos cl/p avec Roger Kellaway). Tout est exprimé dans ce son-là avec parfois beaucoup d’air dans le son et parfois au contraire le tranchant d’une lame affûtée et puissante. La clarinette a ce niveau demande une maîtrise d'une exigence incroyable.
Et là où les bois se rencontrent, là où les résonances harmoniques du piano enveloppent les lignes sinueuses et précises de la clarinette, le son touche au sublime. Et l'accompagnement de Benoît Delbecq d'une rare intelligence. Jamais vraiment soliste et pourtant.... Il donne à la fois le tempo et les harmonies, semblant déployer a lui seul un vrai orchestre.
Les deux hommes se sont rencontrés en 1995 et jouent régulièrement ensemble. Plusieurs titres de cet album sont tirés de leurs précdents duos ( Dice Thrown en 2002 et Nancali) en 1997. C'est dire si leur entente touche à une certaine intimité de la musique. Une proximité sensible et évidente.
Brillants, jamais à court d’idée les deux musiciens semblent prendre un plaisir communicatif à la création de cette musique, entre dialogue écrit et improvisation.
John Escreet (p), David Binney (as), Eivind Opsvik (cb) , Nasheet Waits (dm)
John Escreet jeune pianiste anglais, pour le moment un peu hors de portée des radars des critiques français ( à l’exception de quelques uns) signe un nouvel album totalement décomplexé. Qu’il joue en trio ou en quartet avec le saxophoniste David Binney, Escreet fait passer un sérieux coup de jeune sur l’art du piano jazz.
On l’entend plus héritier de Jason Moran (dont i a d’ailleurs été l’élève – que voulez-vous les chiens ne font pas des chats), références monkiennes en moins ; ou de Dave King, le batteur pianiste de Bad Plus, qu’en successeur de Keith Meldhau.
Car son travail est pianistique mais pas que. Pour preuve Restless, morceau totalement flippant où les bruitages nous balaient d’un souffle cauchemardesque. On se croirait dans la bande son d’Amytiville ! On ne voit d’ailleurs pas bien ce que cela vient faire là et c’est un peu décousu mais finalement pourquoi pas. Créations sonores aussi lorsqu’il manie subtilement l’électro pour créer des espaces musicaux parfois étranges (Electrotherapy, Red Eye), souvent très cinématographique, à la limite des comics d’anticipation. C’est dire combien le pianiste avec l’énergie de son jeune âge, a à cœur de bousculer les conventions du genre.
Très percussif ( parfois un peu trop) on l’entend malmener son clavier avec la rage des morts de faim et avec derrière lui, un Nasheet Waits génial ( comme d’hab’) qui ne se fait pas prier pour en surajouter dans le survoltage ( sur le titre éponyme notamment). L’apport de David Binney est aussi essentiel. Le plus prolifique des saxophonistes New Yorkais fait ici parler la poudre et y affirme une formidable présence rythmique.
Sur le fond, le pianiste, remarquable technicien explose les conventions, on l’a dit. Inutile de chercher à se raccrocher à des idées mélodiques simples. John Escreet malmène les atonalités et les structures rythmiques comme Steve Coleman ou parfois Threadgill.
Les idées neuves et l’énergie de ce jeune pianiste d’à peine 27 ans ne suffisent pourtant pas à se convaincre qu’il est d’ores et déjà un pianiste « essentiel ». Ses trouvailles sonores et les interventions aussi brillantes soient-elles de Binney pourraient tout aussi bien être interprétées comme signe d’une difficulté à tenir le discours, seul sur la durée.
Il n’empêche, Escreet est assurément une valeur montante du jazz transfrontalier ( jazz métissé de pop-rock) dont les apparitions sur la scène promettent d’être de vrais feux d’artifice.
A ne pas manquer. On est prêts à en prendre le pari.
Olivier Laisney (tp), Yacine Boulares (ts), Benjamin Rando (p), Simon Tailleu (cb), Cédric Be k (dm).
La Fabrique 2011
L’émergence constante de nouveaux groupes sur la scène du jazz donne parfois à Paris des airs de Big Apple. Là aussi foisonnent les talents et la passion de la musique bien faite . Et lorsque l’on écoute par exemple celui-là on prend conscience d’une certaine universalité de cette musique dont les codes franchissent allègrment les frontières et les océans. Des codes qi viennent bien souvent de quelques prestigieux aînés et qui ne laissent de perpétuer l’héritage de Miles et de Wayne Shorter, au point que la forme du quintet trompette/ ténor/ Piano / Basse/ Batterie ramène bien souvent de nos jours à cette période bénie des dieux du jazz.
Attentionnés à faire sonner des harmoniques très Shorteriennes (Far away), à créer une spatialité de la musique et au final à faire émerger l'homogénéité du groupe, ces jeunes-là affichent un réel savoir faire artistique qui épate. Au point aussi de reter un peu figé dans cette forme envoutante où le jazz s’évapore dans quelques volutes bleutées. On le voudrait parfois pmlus sauvage, un peu plus libre et moins concentré à faire sonner.
Mais n’empêche, les éléments organiques se mettent en place et d’auytres émergent. Comme par exemple Olivier Laisney dont chaque note est une boule d’énergie capable de porter le groupe très haut ( Dear Emma). Si Yacine Boulares semble parfois bien sage, très concentré sur son sujet, c’est pour y affirmer un son superbe, un son d'un grain aussi suave que voluptueux, entre l'héritage Lesterien et les promesse d'un Mark Turner. L'ecole de Chris Cheek oubde David Biney (pour moderniser les références) ne sont d’ailleurs pas très loin.
Quand à Simon Tailleu, qui prend désormais sur la scène du jazz une importance considérable et justement reconnue il a compris, à la mnière d’un Charlie Haden l'alliance
parvient depuis quelques années Les compos portent la marque d'un réel savoir faire qui emprunte à leurs aînés et modèles mais tournent cependant un peu à vide.
Cependant dans ce jazz très intimiste, aucune fièvre mais juste la patience de l'artisan qui fignole et cisèle, qui travaille la pâte, harmonise les chants et les contre chants, dessine une aire de jeu. Everyting's under control.
Et au final un vrai plaisir à l'écoute de ce groupe qui possède la belle fluidité d'un geste assuré. A la manière d'un calligraphe,ou d' un maître zen.
Enrico Rava a la sérénité des vieux sages. De ceux qui ont tout fait ou à peu près, et qui gardent de la révolte le goût d’une certaine mélancolie désenchantée et une grande tendresse pour les jeunes cadets bien plus fougueux. Sa relation avec le jeune tromboniste Gianluca Petrella est de cet acabit.
Avec l’âge, Enrico Rava sait que l’essentiel est dans l’épure. Il sait que l’on dit parfois plus en disant moins à l’image de cet « Incognito » où Rava donne du temps au temps, maîtrise l’expression de ses propres sentiments. Ce faisant, bien sûr il se fond dans l’esthétique (obligée) de son label. Il y a dans les allures du maître quelque chose de Miles. Cet art de retirer tout le superflus pour parvenir en quelques notes à la vérité intrinsèque de la musique. Quelques notes à peine pour faire s’envoler la mélodie. Comme sur Choctawoù il fait respirer la rythmique dans une sorte de danse tribale presque chamanique.
Ces mélodies sont un peu tristes parfois jusqu’à l’insondable ( Tears for neda, bouleversant). Mélodies porteuses d’un regret irréparable. La cause en est souvent la terre avec un « T », la planète sur le sort de laquelle Rava semble s’être résigné malgré quelques salutaires bouillonnements ( Planet earth, Song tree, Garbage blues).
Ce quintet parle d’une même voix. Profonde. Inspirée. Presque mystique ( comme ce Song treed’une beauté zen, sublime !). Et Giovanni Guidi y est aussi étincelant dans la clarté lunaire de l’album. Il faut entendre aussi les ponctuations qui viennent de Fabrizio Sferra à fleur de peaux, au drumming tout en frôlement sensuel ( Paris Baguette). Last but not least, Gianluca Petrella, apaisé fait sortir de son trombone des couleurs sombres nimbées de trames épaisses, ecrin de velours hyper sensuel. Un album simple et juste beau.
Adam Kolker (ts,clb, fl, cl), John Hébert (cb) , Billy Mintz (dms), John Abercrombie (g), Russ Lossing (p), Judi Silvano (vc), Kay Matsukawa (vc)
On le sait bien, en jazz tout est question de feeling et de son. Il suffirait, pour ceux qui en ont une vague idée d'entendre le duo de ce saxophoniste américain avec le guitariste John Abercrombie pour s'en rendre compte. Adam Kokler fait partie de ces inconnus de ce côté-ci de l’Atlantique qui risque de n’intéresser qu’une petite poignée d’aficionados qui viendront s’échouer un soir au bar d’un club parisien et qui repartiront content d’avoir pu entendre le prodige. Pourtant le garçon a ses titres de noblesse :Gunther Schuller, John Abercrombie, Maria Schneider, Kenny Wheeler, Rick Margitza, Billy Hart.
Dans l'arbre généalogique, Adam Kokler vient de Stan Getz qui vient lui même de Lester Young. Ce qu'il faut entendre par là : le souffle, la colonne d'air qui fait que chaque note est comme une caresse. Il y a des saxophonistes ténors pour qui l'instrument est une fine lame tranchante, il y en a d'autres pour qui le sax ténor est une sorte de velours soyeux.
Pas énervé pour deux sous, Adam Kokler donne l'impression de tout maîtriser et de s'affranchir de toutes les difficultés avec une aisance qui frôle l'élégante insolence.
Il peut jouer un bop (Boscarbob) et doubler à l'instrument le scat chantè, tout cela semble d'une légèreté déconcertante. Idem lorsqu'il joue de la flûte avec une inspiration magnifique sur Nature Boy, inspiration hélas pas très partagée par la chanteuse qui l'accompagne.
Le format n’est pas très original par les temps qui courent où tous les saxs ténors de la planète semblent avoir oublié l’existence du piano. Heureusement Russ Lossing vient prêter son clavier sur quelques titres. Mais sans révolutionner le genre , il y a là l’art et la manière.
Voilà un premier album épatant, excellent aperçu de ces musiques actuelles qui savent intelligemment fédérer amateurs de rock, jazzeux, amoureux de groupes vocaux ou inconditionnels de musique de chambre : le Vazytouilleau nom sans ambiguïté, nous plonge dans une cuisine roborative, un délicieux mesclun de sons et d’ambiances. Ce jeune orchestre regroupe 14 musiciens (formidables) du collectif lillois Zoone Libre,lié au label nordiste Circum,que l’on suit de près aux DNJ. Ils n’ont pas peur de remuer diverses combinaisons, parfois au sein d’un même titre : on entend un trio rock progressif, des cordes (Nahisa Abdouau violon et Sureya Abdouau violoncelle), des vents(Audrey George et Marylin Pruvostà la flûte),mais aussi des parties a cappella. Cette fine équipe marie à l’envie cette variété de thèmes et de climats en alternant, superposant et redistribuant les timbres au sein de compositions comme « Orgiak Suite » ou « Masay Christo » proprement réjouissantes. Ces alliages, sans être inouïs, sont assez insolites pour nous surprendre. Si on ne sait où ces musiciens nous conduisent, on leur fait volontiers confiance, portés au large de cette musique sérieuse et ludique, énergique et ambiante. Cet album combine des tentatives d’improvisation collectives et/ou dirigées tout à fait réussies qui côtoient les règles de l’écriture la plus précise. On ressent la plénitude et l’intensité des sonorités, le sens de la construction dans ces pièces longues, difficiles à tenir. L’enchaînement des titres, cohérent, alterne des climats différents, tel ce « Dégel » peu apaisant,où la flûte apparaît inquiétante, après le crescendo intensément enjoué du morceau précédent. Voilà des musiciens qui ont tiré parti des collages de Zappa, dans la joyeuse cacophonie très orchestrée de « Si…Si », dans le drive d’une section rythmique attentive et efficace. La deuxième partie de « Masay Christo », proprement «emballante», dominée par la guitare électrique de Jean Louis Morais, (ré)sonne avec le plus bel effet. Comment ne pas être saisi par les sons qui sortent du pavillon du baryton (Vincent Debaets), des saxhorns (Michael Potieret Luze Grazilly), de la trompette (Christian Pruvost) dans « La chute », qui s’achève en berceuse, « nursery rhyme » pour boîte à musique ?
Pour un coup d’essai, l’album est un coup de maître, révélant une complicité originale et exigeante de tous les instants. Chaque nouvel échange complète et éclaire différemment le tableau de ces variations en série. Le final, « Bill » qui se développe entre voix, trompette et piano, est tout simplement superbe. Avec Vazytouille, formation qui s’active en région, voilà des Nordistes qui exaltent saveurs et savoirs dans des histoires impossibles que l’on se délecte pourtant à suivre, entre conte et rêve éveillé. Réjouissant !
NB : Encore un mot sur la pochette joliment colorée, au graphisme enfantin et délicat, entre « Donjon et Dragon » et Dubuffet !
JD Allen (ts), Gregg August (cb), Rudy Roston (dm)
David Weiss & Point of departure:” Snuck out”
Sunnyside 2011
David Weiss (tp), JD Allen (ts), Nir Felder (g), Matt Clohesy (cb), Jamire Williams (dm)
Deux disques sortis récemment chez Sunnyside nous donnent l'occasion de faire connaissance avec un magnifique ténor totalement méconnu en France, JD Allen.
Les meilleurs observateurs du jazz n'auront pourtant pas manqué les apparitions de ce ténor de Detroit (Michigan) qui à près de 39 ans a fait déjà des apparitions remarquées aux côtés des plus grands que ce soit dans le big band de Franck Foster, de Dave Douglas, Lester Bowie, George Cables, Betty Carter, Ron Carter, Jack DeJohnette, Me'shell Ndegeocello etc... Excusez du peu. On le voit, ce gars-là qui roule sa bosse depuis pas mal de temps a de quoi se faire la réputation d’être un sérieux client.
Dans la tradition des grands ténors de l'après-bop entre Sonny Rollins, John Coltrane ou encore Joe Henderson, Jd Allen c'est d'abord une formidable densité du son et un placement rythmique exceptionnel alliés à une parfaite maîtrise du langage harmonique des maîtres de l’après bop. Et JD Allen a suffisamment de métier en tout cas pour tenir la baraque en trio à la façon du colosse du sax en formation pianoless ( dans l'album "Victory") ou alors pour s’imposer dans un quintet de pure facture hard bop aux côtés d'un autre fameux, le trompettiste David Weiss qui, quant à lui n'est pas sans évoquer Lee Morgan.
Deux occasions d'assister non pas à la réinvention du jazz mais juste l'occasion d'y entendre la marque d'un jazz aussi vif hier qu'aujourd'hui. C'est un peu la maqie de ce qui ne s'apprend pas mais se forge nuit après nuit dans les meilleurs clubs de l'autre coté de l'Atlantique.
Dans « Victory » on est tout d'abord saisi par la force du discours et par la cohérence de ce trio dans cette formule pianoless magnifiée jadis par Sonny Rollins. Trois éléments en marche qui se propulsent l'un l'autre. Et s'élevant au-dessus, la voix du sax de JD Allen dont le grain est d'une densité bien palpable, fort et massif, viril et lyrique à la fois. Aussi sensuel que viril d’ailleurs.
Dans « Snuck Out » de David Weiss où JD Allen partage l’essentiel des soli avec le trompettiste, on croit voir renaître de leurs cendres, les messagers du jazz dans la période Wayne Shorter. C’esy grisant et admirablement bien fait. On s’y croirait.
Alors, si vous passez à New-York, jetez un oeil sur la programmation. Il y a de fortes chances que vous ayez l’opportunité de découvrir ces musiciens qui inlassablement perpétuent un certain geste du jazz. Avec un peu de chance JD Allen sera de la partie et vous donnera de quoi, définitivement tomber amoureux de cette musique si toutefois vous ne l’étiez pas encore.
Grâce à l’INA, nous pouvons revoir des concerts historiques filmés par Jean Christophe Averty à Antibes, en juillet 1961. 1h 45 d’un grand show, démonstration particulièrement convaincante de ce que pouvait être « The very essence of a genius ». C’est le tournant de la carrière de Ray Charles, ses premiers concerts en Europe avec ses très singulières Raelettes qui swinguent et twistent élégamment, et un formidable orchestre où excellent entre autres Hank Crawford, et David « Fathead » Newman.
Le festival d’Antibes-Juan les Pins, créé en 1960 par Jacques Souplet de chez Barclays, à la mémoire de Sidney BECHET qui venait de mourir, rencontra un grand succès dès sa première édition et allait influencer beaucoup d’autres festivals dont celui de Montreux, 7 ans plus tard. C’est Frank Ténot qui joua un rôle déterminant auprès du public français pour faire connaître Ray Charles. Ses débuts triomphants, lors de cette tournée en Europe révélèrent la large palette de son talent, qui couvrait tous les styles le jazz, le blues, la pop de Tin Pan Alley, les rythmes latins et bien sûr le R&B mâtiné de gospel ! Il vint à Antibes avec son orchestre de 8 musiciens (Philip Guilbeau et John Hunt (tp), Hank Crawford (as), David “Fathead” Newman (fl& ts), Leroy Cooper (bs), Edgar Willis (b), Bruno Carr (dm)) et ses chanteuses qui allaient devenir très célèbres The Raelettes. Ray Charles joua quatre soirs à Antibes, les 18, 19, 21 et 22 Juillet et chacun des concerts débute avec un ou deux instrumentaux comme « The Story » de James Moody, « Doodlin » d’Horace Silver, ou une de ses compositions comme « Hornful Soul ». The Genius apparaît comme un formidable pianiste, dents blanches et lunettes noires, se dandinant un rien comiquement sur son tabouret. Puis il chante jusqu’à la transe, de sa voix traînante et sensuelle, presque suave ce « With you on my mind » que répètent ses choristes inlassablement. Cette langueur du sud n’éteint pas la formidable énergie toute électrique, et ce sens canaille du blues urbain. Jazz, blues et soul, il a un tel talent quand il croone sur « Ruby » en geignant ou gémissement, et au piano transcende cette balade lente et désespérée. On est saisi par le miracle de cette voix qui arrive à transcender styles et genres, comme dans le traditionnel « My Bonnie», purement et simplement métamorphosé. On ne peut passer sous silence l’interprétation de ce qui allait devenir son hymne personnel, « Georgia on my mind » d’Hoagy Carmichael, accompagné à la flûte par David « Fathead Newman. Les deux concerts enregistrés les 18 et 22 juillet 1961 et les bonus présentant parfois les mêmes titres « Let the good times roll », sans oublier « Georgia » dans une version plus gémissante et enjôleuse, « What I’d say », « Sticks and bones », « I wonder».
Le producteur maître de cérémonie, André Francis devait avouer qu’un tiers environ du public connaissait les musiciens au programme du festival, le reste, en vacances sur la Côte d’Azur venait se détendre un soir. Le public, assis sagement dans la pinède, attentif- on se croirait aux concerts de Leonard Bernstein- s’électrise soudainement, comme possédé par ce « thrill » incroyable. Ces concerts agirent comme un détonateur et furent une révélation, le début d’une histoire d’amour avec la France et Antibes. Ray Charles qui mourut en 2004, y revint quatorze fois jusqu’en 2001. C’est le début d’une reconnaissance internationale pour celui que Sinatra considérait comme « le seul génie dans ce business ».
Le film tourné en 16 mm, a été restauré et sort en DVD pour la première fois, reconstituant ces différents concerts dans l’ordre de leur interprétation. Avec plus de 20 heures filmées, des coupures, des notes manquant aux débuts et ou à la fin de certaines chansons, il a fallu tout un travail de montage avec des extraits des concerts enregistrés à la radio, et des raccords d’images du public.
Ce Dvd nous permet de retrouver Ray Charles jeune, exubérant, irrésistible dans ses fantaisies vocales : une pointure du chant afro américain, qui avait vraiment le blues dans la peau. S’il suit le même rituel chaque soir, son show impeccablement rôdé et professionnel a inspiré des générations d’artistes et de chanteurs. Le chanteur noir le plus populaire sut exploiter les ressources de sa voix, tenir admirablement le tempo, en le ralentissant suffisamment pour garder son public (blanc ) en suspens. On ne peut résister bien longtemps à cet enregistrement live, qui appartient à l’histoire du jazz. Merci l’INA !