Le batteur nordiste Jacques Mahieuxqui n’a pas toujours eu la reconnaissance qu’il méritait - il a pourtant accompagné Henri Texier et Claude Barthélémy dans bon nombre d’aventures - est devenu au fil des ans un habile constructeur de sons et un catalyseur de talents. Il sort sur le label Circum que l’on suit avec plaisir aux DNJ, un album au titre poétiquePeaux d’âmes, sous le signe d’une certaine nostalgie envers tous ses batteurs qu’il a dans la peau et sur les peaux. Ce n’est pas du Demy mais cet hommage en neuf titres, singulièrement personnel, à des musiciens mythiques, est en un sens enchanteur. Le répertoire met en valeur des compositions de batteurs, musiciens parmi les plus mal aimés et les plus sous-estimés. Après tout,«ce sont aussi des musiciens»qui ne plaisent vraiment que quand ils se livrent à des démonstrations spectaculaires, solos ébouriffants, tonitruants, longs et rageurs. Et encore ils se font voler la vedette et l’admiration populaire par leurs confrères rockers, particulièrement exhibitionnistes. Ou donc, à cet éloge de la batterie, et profond respect à cet instrument qui fit le jazz, et dont l’histoire vaut bien quelques tom(e)s ! Merci de ressusciter ainsiShelly Manne(formidable « Flip »),Tony Williams(« Pee Wee »),Denzil Best(«45°angle» ),Joe Chambers[1] (« Mirrors ») et le moins jazz - encore que ça swingue drôlement- Robert Wyatt, avec un Jacques Mahieux chanteur dans « Be serious ». Le batteur offre à son quartet des thèmes virevoltants ou désolés, toujours lyriques et talentueusement interprétés par ses potes. Car ce « Mahieux Family Life » est un disque fraternel qui invite la famille de musiciens-amis, le clan (rien à voir avec le terrible titre « Family life » de Ken Loach) : ça tourne rond et même rondement avec le fougueuxOlivier Benoît(La pieuvre...), le délicatJérémy Ternoy( sur trois titres ) dont on parlait récemment ici aux DNJ, ne serait ce que pour Vazytouille. Une belle et véritable histoire familiale, au sens propre, avec le fiston Nicolas qui est partie prenante du Circum Grand Orchestra. Seule invitée, nouvelle au groupe et à cet univers, la saxophoniste altoGéraldine Laurent prouve qu’elle peut être à l’aise partout et même qu’elle est absolument nécessaire. Dès qu’elle empoigne son alto, ça jazze que ce soit dans « Flip » ou le superbe « Mirrors ». De beaux moments tout au long de l’album du quartet, avec ce « Mank de Monk », composition rythmée de Jacques Mahieux, où s’envole Olivier Benoît dans un solo très mélodique ; quand le rejoint la saxophoniste, il s’enroule autour des volutes plus énervées de l’altiste, lui plantant bien volontiers quelques épines, alors que la rythmique des Mahieux fonce à train d’enfer. « Station Debout Pénible » de Manuel Denizet est il le climax de l’album ? « Punt » d’après Joey Baron n’est pas mal non plus avec cette fin à la batterie particulièrement mélodique.
La seule certitude est qu’une musique permanente traverse cette histoire de peaux, à cœur, à cor et à cri : on participe entièrement à ce ballet tournoyant, où tous s’ajointent généreusement, formant un ensemble organique, complet. L’enchaînement des titres est établi avec soin et intelligence, sans effet de répétition : une alternance calculée subtilement et des surprises constantes comme dans ce dernier « Jack’s blues ».
Avec ce bel album, nos amis nordistes ont réussi à réunir diverses tendances, à réconcilier ciel et terre, musique actuelle improvisée et jazz, c’est tout simplement superbe. Rien à jeter, c’est le meilleur album de ces dernières semaines, enregistré par Boris Darley, qui plus est. Si vous deviez encore expliquer ce qu’est le jazz autour de vous, sans remonter aux calendes..grecques ou autres, n’hésitez plus et faites entendre ce Peaux d’âmes... Et si vous n’arrivez pas à convaincre avec cela, il faudra leur conseiller vivement de consulter.
[1] A ne pas confondre avec Paul Chambers contrebassiste, ni Dennis Chambers également batteur !
Il paraît que tu as eu envie de jouer du trombone dès l'âge de 2 ans !
Samuel Blaser : (rires) C'est en tout cas la légende qui court dans ma famille. Chez moi il y a un carnaval tous les ans avec une fanfare et je voyais ce trombone qui m’impressionnait. Quand j'avais effectivement deux ans, je montrais à ma mère le geste de la coulisse en essayant de lui faire comprendre que je voulais jouer de cet instrument. Et cette fascination qui m'a pris très tôt ne m'a jamais vraiment lâché. Quand j'ai pris des cours d'initiation musicale, il y avait au fond de la salle un trombone mais je n'avais pas le droit de le toucher. Et je passais mon temps à le regarder. J'étais oui totalement happé par cet instrument. J'ai attendu l'âge de 8 ans pour pouvoir souffler dedans et 9 ans pour pouvoir vraiment commencer à jouer et à prendre des cours.
Mais qu'est ce qu'il y a dans cet instrument avec lequel on débute rarement, qui a pu te fasciner si tôt ?
SB : Je ne sais pas, je crois que c'est la coulisse. La première chose que j'ai fait lorsque j'ai eu le mien c'était de rentrer chez moi et de faire un superbe glissando !
Au conservatoire il y a avait un big band. Avec mes frères nous avons intégré le groupe qui commençait à avoir un assez bon niveau et qui même tournait un peu dans la région. De fil en aiguille j'ai été approché par l'école de jazz de Berne dont le big band manquait de trombone et j'ai alors intégré le Swiss Jazz Big Band qui était alors dirigé par Bert Joris. J'ai joué avec cet orchestre durant 5 ans. On a fait des concerts avec Clark Terry , Phil Woods, Jimmy Heath. George Robert, le directeur de cette école a invité un jour Matthias Ruegg à venir le diriger. Nous avons alors joué la musique du Vienna Art Orchestra et c'est là que Matthias m'a repéré. J'avais 18 ans à l'époque. Il m'a alors invité plusieurs fois à jouer avec le VIenna.
C’est le déclic de ta carrière ?
SB : Ce qui a marqué mon enseignement c'est surtout qu'à un moment de mes études, sur les conseils d'un ami, je suis venu à Paris pour suivre l'enseignement de Geoffroy de Masure. Et là il s'est vraiment passé quelque chose. Je suis resté avec lui près de deux ans. Il me recevait chez lui, une fois par mois. On s'enfermait durant 4 ou 5 jours et l'on jouait presque 10 heures par jour dans sa maison du côté de Château Thierry. Cela a été la meilleure période d'enseignement que j'ai connu. Une relation de maître à disciple. On passait notre temps à jouer, à faire des relevés de Coltrane, à improviser. Geoffroy est quelqu’un d’absolument incroyable. Quelqu’un qui ne se met jamais en avant, presque autiste. Il m’a vraiment appris à improviser ou à jouer tout seul par exemple. On a aussi beaucoup travaillé sur des rythmes complexes, sur la musique de Steve Coleman par exemple. On passait des heures à inverser les rôles où l’un faisait la basse et l’autre le soliste. Il m’a appris aussi à jouer avec un barillet, ce que ne font que rarement les trombonistes de jazz
Tu parlais de jouer seul, tu as déjà fait des concerts en solos ?
SB : Oui d’ailleurs mon premier disque était celui de mon premier concert solo. C’est un exercice totalement flippant. Mon premier concert solo en 2007 a été enregistré par la radio suisse romande et est directement sortis sur disque (Solo Bone, Slam Productions, 2008).
Beaucoup de tromboniste se mettent aujourd’hui à jouer de la conque, comme Steve Turre, pas toi ?
SB : Non pas vraiment, non. En fait cela prouve que Steve Turre n’a pas toujours bon goût. Il y a eu aussi une période où les trombonistes faisaient aussi du didgeridoo. J’en ai acheté un mais j’ai vite laissé tomber. En fait je trouve qu’il y a assez de choses à faire avec cet instrument non ?
Sebastien (LLado) va pas se vexer ici j'espère? :)
Tu viens d’un univers familial où la musique était importante ?
SB : Ma mère qui jouait un peu de guitare nous a toujours intéressé à la musique. Elle nous emmenait mes frères et moi écouter des concerts dans la belle salle de La Chaux de Fonds, là où Keith Jarrett a enregistré certains concerts. Elle était assez classique et nous faisait écouter du Ray Charles, Louis Armstrong, Harry Bellafonte. Mais le vrai choc pour moi cela a été lorsque mon frère a ramené " Atomic Basie" de Count Basie. Il s'est vraiment passé quelque chose lorsque j'ai écouté cet album. Je me souviens qu'avec mon big band on écoutait ce disque, assis en rond avec mes copains. Nous étions subjugués par ce qui se passait et par le swing. Cela m'a sensibilisé à l'idée d’aller chercher le "son", de faire sonner différemment. C’est ce qui me rapproche beaucoup de Marc Ducret sur ce point.
Quelles sont tes influences ?
SB : Mon premier prof, Jacques Henry m’a donné une cassette, celle de Jay Jay Johnson (« The Eminence vol.1 »). Cela a été le premier album de tromboniste que j’ai écouté. Ensuite c’était Curtis Fuller ( « New Trombone »). Puis Frank Rosolino a totalement changé ma conception du trombone. Il a eu une fin tragique mais c’est quand même un personnage marquant dans l’histoire de l’instrument ( NDR : il s’est suicidé en 1978 après avoir tué ses deux fils). Ensuite j’ai écouté Albert Mangelsdorff mais j’ai d’abord trouvé cela horrible avant d’y revenir bien plus tard. Masi depuis 4/5 ans, en fait depuis mon arrivée à New York j’ai recommencé à beaucoup écouter ce qu’il faisait et j’ai été totalement conquis.
Mais ces dernières années, celui qui m’a le plus impressionné c’est assurément Glenn Ferris qui est vraiment quelqu’un qui est une sorte d’OVNI dans la planète des trombonistes. Quel son ! Son trio avec Vincent Courtois et Bruno Rousselet est une pure merveille. Une fois je lui ai demandé comment il faisait pour avoir cet air dans le son. Il m’a répondu « je n’ai pas de l‘air dan mon son, j’ai du son dans l’air » ! Il a un truc que les autres n’ont pas. Il joue avec deux barillets. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit « Samuel, cela fait 25 ans que je bouge cette fichue coulisse, j’en ai un peu marre aujourd’hui ». Donc lui et Mangelsdorff sont les deux qui ont bouleversé a conception du trombone.
Cela dit je fais du jazz mais curieusement aujourd’hui, ce qui nourrit beaucoup ma musique c’est surtout la musique classique.
Qu'est ce qui explique cette formidable vivacité du jazz suisse ?
SB : C’est un jazz que l’on connaît mal d’ailleurs, pas bien représenté. Il s’exporte assez difficilement mais il est vrai que c'est un jazz riche. La raison principale a été durant de nombreuses années, la multiplication des conservatoires régionaux. Maintenant cela est un peu derrière nous car le nombre de ces conservatoires a été fortement réduit pour se concentrer autour de Zurich, Lausanne, Genève. Mais toutes ces écoles ont un département de jazz qui compte chaque fois 100 ou 150 étudiants par classe. Et puis il y a beaucoup d’aides financières qui viennent au jazz pour nous aider à nous exporter. Maintenant qu’est ce qui fait que ce jazz est de qualité, je ne sais pas. Toujours est il qu’en ce qui me concerne, j’ai eu la possibilité, après mon apprentissage avec Geoffroy de recevoir une bourse pour aller l’installer à New York. Ce qui m’a ouvert de nouveaux réseaux mais m’a aussi un peu coupé du jazz Helvétique.
Cette expérience new-yorkaise, elle est essentielle dans ta construction ?
SB : C’est sûr, cela a totalement métamorphosé ma façon de voir les choses. C’était un rêve d’aller là bas et je continue à être hanté par l’idée d’y habiter, même si j’ai la chance d’y aller environ tous les deux mois. Arriver à New York c’était pour moi comme vivre dans un rêve. Certes c’était un peu difficile au début de créer des contacts mais de fil en aiguille j’ai réussi à tisser des liens, pas forcement dans des clubs de jazz. Comme par exemple avec Jay Elfenbein qui joue de la viole de gambe électrique et avec qui on a fait un trio et joué des trucs super bargés dans des rings de boxes. Il y avait Dave Taylor ou John Clark qui joue dans le Mingus Big Band. Rapidement j’ai rencontré Gerald Cleaver avec qui j’ai créé mon premier quartet. Il y avait aussi Scott Dubois. On a fait notre première tournée en 2006.
Tu viens de signer un album avec Paul Motian (*) autour de la musique de la renaissance.
SB : Cela a pris beaucoup de temps. D’abord le plus difficile a été de convaincre le label. La musique baroque ou de la renaissance ont été des musiques que j’ai beaucoup travaillé au conservatoire. Quant à ce qu’en faisaient les jazzmen, je n’ai jamais été vraiment convaincu. C’est souvent très proche de la musique originale et du coup, très kitsh. Par exemple il y a le projet de Phil Abraham ( « from jazz to baroque ») mais que je trouve de très mauvais goût même si j’apprécie beaucoup sa façon de jouer. Si Phil lit ce passage, il va me trouver prétentieux :)
Je suis parti sur l’idée qu’il fallait prendre l’essence de cette musique-là et en faire autre chose. La travailler autrement. Prendre le matériel, l’essence et en faire autre chose. Ensuite j’ai mis 6 mois à écouter tous les airs de Monteverdi afin de trouver les mélodies sur lesquelles je pensais pouvoir utiliser pour ne faire autre chose. Il y a beaucoup d’arias magnifiques mais il faut éviter le piège de choisir ceux qui en aurait fait quelque chose de très kitsh. Il fallait les diluer dans autre chose. Cependant dans certains cas, cette mélodie reste très présente. C’est le cas par exemple de la Passacaille qui est très respectée sur la forme, sur la mélodie et sur les harmonies. Mais il fallait éviter de reproduire strictement les voix. Tout ce travail nous l’avons fait aussi ensemble, à la table, en jouant d’abord le texte à l’identique. C’est grâce à Russ Lossing que nous avons pu amener cette musique plus loin que ce que le papier disait. Il fallait éviter de rentrer dans cette cage qu’est le monde baroque, qui est certes magnifique mais qui ne devait être qu’un des éléments fondateurs de ce que nous voulions jouer.
SB : C’est une idée de moi au départ. J’ai contacté le label et je lui ai dit que je voulais jouer avec lui. Il me fallait des musiciens que je connais bien mais qui sont aussi des gens avec qui il a déjà joué. J’ai donc tout naturellement pensé à Thomas Morgan et Russ Lossing. J’avais là un trio qui pouvait fonctionner et dans lequel je pouvais m’insérer sans rompre la cohérence.
Pourquoi Motian ? Parce que je savais que dans ce projet il allait pouvoir se placer dans la sonorité du baroque. Et puis surtout pour moi, qui joue assez peu de notes, je savais qu’il était le seul à pouvoir offrir comme cela de l’espace aux musiciens. Surtout quand il joue ses cymbales. A chaque coup de cymbale il sort des mélodies que je n’entend chez aucun autre batteur. Il a une manière de jouer unique. Je l’ai écouté durant toutes mes études et je l’écoute aussi aujourd’hui. Lorsque je l’ai appelé en lui indiquant que c’était sur les conseils de Thomas, il m’a juste dit « ok, let’s do it ». On a enregistré en décembre 2010. Cela a été un peu sportif parce que, mon avion a eu deux jours de retard à cause des tempêtes de neige. J'avais planifié une seule répétition que j'ai réussi a faire en sortant de l'avion, la veille de la session d'enregistrement. Je voulais juste arriver deux trois jours plus tôt pour récupérer du jet lag… Du coup…. j’étais assez tendu lorsque nous sommes rentrés en studio. Mais très vite tout s’est détendu, les blagues ont commencé à fuser. La session s’est déroulée en 5 heures et après nous sommes restés tous les deux, un long moment à prendre le temps de parler. Ensuite nous avons aussi fait un concerte en juin à New York avec le même casting. Il a adoré le concert. A la fin il m’a dit « I didn’t know a trombone could play like this ! ». Je lui ai demandé depuis combien de temps il n’avait pas joué avec un trombone et il a reconnu que cela remontait aux années 80 avec Roswell Rudd. Il a eu l’air d’avoir tellement aimé le concert que je me suis imaginé que si j’habitais New York, peut être qu’il aurait fait appel à moi.
"Hi Samuel.thanks for calling....I enjoyed the gig very much.........and ...listened to the CD.....loved it......thanks a lot......hope to do it all again sometime.....best....."paul......
Paul Motian
Qui est la doublure de Motian ?
SB : C’est Gerry Hemingway et l’on tourne en février/ mars avec ce projet dans pas mal de villes européennes. Malheureusement les Français ne semblent pas passionnés. Le problème c’est qu’il est entre classique et jazz mais ni vraiment dans l’un ni vraiment dans l’autre. Du coup cela bouscule un peu les cases et ne rentre dans aucune logique de programmation.
Ton dernier projet, ou plutôt ton nouveau groupe accueille Marc Ducret. Là encore une rencontre décisive . Comment s’est elle produite ?
SB : Je voulais constituer un groupe avec de nouvelles personnes pour revenir à un jazz plus… énergique. J’ai pensé immédiatement à Ducret. Comme Marc est dans la même agence que moi, le lien était plus facile. Il a dû certainement écouter ma musique sur internet car il m’a dit oui tout de suite.
Peut-être plus que sur Consort in Motion, vous jouez beaucoup plus sur l’improvisation
SB : Oui c’est vrai même si dans Consort la part d’improvisation était déjà grande. N’empêche que le nouveau matériel que nous avons avec Marc et avec lequel nous tournons en ce moment est plus écrit. C’est ce matériel qui donnera lieu à une suite « live » à notre précédent album. Avec Marc, il respecte beaucoup mon travail d’écriture. Mais ce qui se passe en concert c’est que l’on traverse les morceaux. On part avec ce qui est écrit mais sans savoir réellement où nous allons. Comme on connaît bien le matériel, chacun dans le groupe peut jouer une note ou un thème et l’on sait qu’il va nous embarquer sur le même chemin.
J’ai été fasciné dans cet album par votre façon de vous arrêter tous ensemble, sur ce qui semble être des impros collectives. Avez vous des signes entre vous ?
SB : Non, pas de signe mais c’est vrai que parfois on ne se l’explique pas. Pas plus tard qu’hier nous avons eu ainsi une coda fabuleuse où l’on a tous terminé dans le même temps avec la même intention et ça ce sont des moments magiques. En plus il y a une vraie osmose humaine dans ce groupe. Ceci explique certainement cela. Mais nos morceaux en concert peuvent soit prendre une forme très courte soit s’étendre sur des formats des très longs. L’ordre des morceaux n’est pas défini avant et chaque soir c’est un nouveau concert.
Dans le disque cette spontanéité a t-elle été conservée ?
SB : Absolument. Il n’y a eu aucune coupe, aucun effet et les morceaux sont présentés tels quels, dans l’ordre dans lequel nous les avons joué.
Tu vis actuellement à Berlin. C’est une ville qui semble très active sur le plan artistique ?
SB : C’est juste. Même si je la connais assez mal dans la mesure où je n’y suis jamais. Quand j’y suis je reste beaucoup chez moi ou alors je vais prendre mes cours de composition. Mais tu sais, pour beaucoup de musicien de jazz, le choix de Berlin est aussi lié au fait que, outre sa jeunesse et son effervescence, c’est aussi une ville qui n’est pas très chère et dans laquelle il est facile de se loger. Je ne crois pas que je pourrai vivre ainsi de mes seuls concerts en habitant en Suisse. Beaucoup viennent ici comme John Hollenbeck, comme Kurt Rosenwinkell, comme Greg Cohen qui vient d’aménager.
Mais oui, c’est une ville culturellement impressionnante. Sur le plan de la musique il y a quand même 7 orchestres classiques, 3 opéras, 2 orchestres de radio, 1 orchestre de chambre. Le jazz y est beaucoup moins développé. Il y a le « A Train » le « Bflat », le « Quasimodo » . Trois clubs à peine….
Tu joues avec des musiciens de jazz là bas ?
SB : Pas beaucoup mais là je commence quelque chose avec John Hollenbeck. On a un projet avec lui, Sébastien Boisseau et Alban Darche. On commence en janvier. Cela dit il n’y a aucun Berlinois là-dedans.
Et à New York, dans tes connexions, aucun Zorniens ?
SB : C’est drôle parce que l’autre jour on m’a dit que j’avais une conception très « zornienne » du trombone. Va savoir… mais j’espère le rencontrer car je vais jouer en décembre mars 2012 au Stone. En tout cas je suis un fan de Massada, de Dave Douglas, et Joey Baron je te dis même pas ( en plus Joey serait d’accord mais il m’a dit que mes tournées sont trop longues pour lui). Mais John Zorn, c’est pour moi quelqu’un qui me semble complètement intouchable….
Tes prochains projets ?
SB : Il y a le tome 2 de « Boundless » qui va sortir. J’enregistre aussi un disque avec Stéphane Leibovici qui a écrit pour 2 trombones et un soprano. Ensuite je vais à New York pour enregistrer avec Michael Bates, Chris Speed, Michael Saurin avec Michael Blake, Russ Lossing, Michael Bates et Jeff Davis. Superbe album d'ailleurs. Je me réjouis que tu l'entendes!, . Je participe aussi à un groupe avec un clarinettiste canadien fantastique, François Houle où il y a aussi Benoit Delbeck ( cf. DNJ), Taylor Ho Binum ( incroyable trompettiste) et on enregistre en Mars pour Songlines.
Qu’écoutes tu en ce moment ?
SB : Je me mets souvent les symphonies de Beetoven sur lesquelles j’essaie de travailler. Sinon j’écoute aussi ce tromboniste insensé qui s’appelle Vinko Globokar. Il a développé une technique qui fait que quand tu respires dans ton trombone tu dois aussi produire du son. Et c’est très dur notamment lorsque tu montes dans les aigus.
Propos recueillis par Jean-marc Gelin
A écouter
(*) Cette interview a été réalisée avant la disparition du batteur)
On se réjouit de la nouvelle édition du Dictionnaire du Jazzparu dans la mythique collection Bouquinsfondée par Guy Schoeller. Il devenait urgent en effet de réactualiser cette bible du jazz, vingt trois ans après la toute première édition. Il en résulte un état des lieux des plus précis de cette musique, si difficile à définir. L’approche volontairement ouverte ne privilégie aucune époque ou esthétique, déjoue les pièges de la chronologie, inventant un va-et-vient qui bouscule les a prioris.
Avec la nouvelle édition, vous saurez tout ou presque de la jazzosphère française, européenne et même mondiale. Créé en 1988 par 67 auteurs venus d’horizons divers (journalistes -équipe resserrée de Jazzmagazine- musicologues, universitaires, musiciens) sous la direction des trois auteurs principaux, on peut donc lire 3200 articles rédigés au plus près (chaque mot compte) sans volonté d’exhaustivité, mais visant à la précision, selon le même principe (données biographiques, commentaires stylistiques et en fin d’article, une sélection discographique jusqu’en 2010) : un repère biographique et artistique, une sorte d’état-civil des musiciens, orchestres ou/et formations, labels. Ce nouveau dictionnaire décline aussi le vocabulaire du jazz, étudie les principaux instruments, analyse le répertoire, établit des synthèses historiques et stylistiques. Augmenté et mis à jour, sans laisser tomber les grands disparus, plus faciles à repérer que les futures «pointures», avec quelque 400 entrées nouvelles, il laisse encore de côté des « oubliés » qui se sentiront frustrés, d’autant que le jazz vocal a une place d’honneur (Virginie Teychené, Stacy Kent, Anne Ducros, Jeanne Added font leur entrée) … Ceci dit, Frank Sinatra et Julie London par exemple, qui ne figuraient pas dans les éditions précédentes, font leur apparition, ce qui n’est que justice.
Mais comme le souligne avec humour l’exergue de George Bernard Shaw :
Un dictionnaire est comme une montre : indispensable mais jamais à l’heure.
Ce livre devient vite un livre de chevet, une somme, pratique à consulter dans cette formule compacte sur papier velin, favorisant les rencontres les plus décisives comme les plus insolites. Destiné aux amateurs aussi bien qu’aux spécialistes, sa présentation efficace ( classement alphabétique, indispensable index qui permet très vite de retrouver l’information recherchée) favorise le plaisir de la consultation aléatoire : on ouvre le dico pour chercher une référence et on se surprend à ne plus le quitter, sautant d’un nom à un autre. Nul besoin de photos, si ce n’est en couverture ( l’incontournable Miles Davis par Giuseppe Pino ), le propos étant de rédiger des portraits de musiciens, d’écrire les pages du Livre du jazz.
Incontournable!
NB : Il y a même une petite énigme sur la dédicace à Michel Boujut, récemment disparu, cet homme du cinéma, grand amateur de jazz, signataire d’un seul article, a priori extrajazzosphérique.» Trouverez-vous ?
Motema music/ Integral classic Un nouveau chanteur se présente sur le label Motema music, il se nomme Gregory Porter. Et la liste des jazz singers mâles est assez réduite pour que l’on prête l’oreille. Il a un bel organe, disait-on avant, une voix grave et chaude, profonde, posée et juste. Evidemment, on l’attend au tournant des standards, on va directement à la plage « Skylark » et à celle de « But not for me ». Sans faute. Il s’en sort bien, il a la technique, la puissance sur tempo lent ou plus rapide. Il a passé le test, et pourtant quelque chose résiste. On essaie encore « Blue Nile » de Wayne Shorter, où il rugit de belle manière. Et après ce sont ses propres musiques et textes que l’on entend, eh oui, c’est rare ça, un auteur-compositeur-interprète. D’où vient cet oiseau rare dont on ne peut savoir exactement l’âge d’après la photo de pochette en contrejour, où il marche sur une plage ? Il est New-Yorkais à présent après une enfance en Californie, et il a travaillé à Broadway, ce qui s’entend. Voilà, il ne swingue pas , il vient plutôt du chant classique, avec des influences fortes : sa voix puise sa force du blues, mais on entend aussi toute la musique noire, la soul, le gospel comme le dernier a capella, « Feeling good » magnifique. Ce qui est vraiment jazz, c’est la musique du trio qui swingue, devenant l’écrin de cette voix puissante où domine un pianiste vibrant Chip Crawford, très bien accompagné par Aaron James à la contrebasse, Emanuel Harold et Chuck Mcpherson à la batterie. Sans oublier quelques belles interventions musclées des trompettistes Melvin Vines, Curtis Taylor, Kafele Bandele, des altistes Yoske Sato et James Spaulding (splendide sur Black Nile et Wisdom) et du tromboniste Robert Stringer qui impulsent des rythmes cuivrés. Le disque commence avec un thème « Illusion », une romance chagrine (piano-voix ). L’album, que l’on peut ranger dans la catégorie « love and protest » évoque des complaintes d’amour déçus, perdus, puis de façon plus universelle, remonte aux sources : « Water » est quand même le titre de l’album . Mais la révélation vient plus tard …à qui sait attendre avec ce drôle de titre « 1960 What ?», énergique, vibrant. C’est de la soul, du R&B. En fait, il y a une couleur d’ensemble même si les chansons n’ont pas toutes été composées à la même époque. Porter ne rappele pas le velours de la voix de King Cole, mais il sait imposer son rythme quand il chante. On est plus qu’agréablement surpris par ce premier album, fluide et prometteur et dans un contexte où les voix mâles ne font pas recette, on ne peut qu’attendre la suite !
Gael Horellou (as), David Sauzay (ts), Michael Joussein (tb), Etienne Deconfin (p), Géraud Portal (cb), Philippe Soirat (dm) enregistré au Sunside le 28/02/2011
C’est vrai que l’on a hâte que ce garçon ( Gael Horellou), bourré de talent qu’il est et avec un tel groupe, passe le cap du studio. Qu’il aille peut-être un peu plus dans le sens de la concision.
Mais en attendant, que le ciel soit loué de conserver et de livrer à nous les traces de ce concert pris en live au Sunside comme un vrai moment de jubilation absolue. Un régal des papilles jazzistiques, une effervescence des sens groovistiques. Le jeu atteint des sommets qui semblent nous propulser dans une sorte de jam des années 50 du côté de Kansas City. Un truc de gros durs qui s’engouffrent dans des standards boppiens ou dans leurs propres compositions non moins boppiennes avec la faim des accros de la gamme pentatonique, des affamés du swing et des enchaînements harmoniques de tous les diables. Ça déroule les gammes à toute allure, ça respire à peine, c’est dense et ça met le feu.
Le public ne feint plus son orgasme et laisse échapper en plein milieu des chorus des petits cris étouffés de donzelle comblée. Parfois ça part un peu free ( Le Fœtus) et l’on se croirait brûlés au feu vif de Mingus ou de Roland Kirk.
Il y a des battles, une vraie émulation des soufflants qui se passent le relais avec gourmandise. Chacun son moment de gloire comme sur Dreaming the Bluesoù toute la sensualité de Michael Joussein au trombone s’étend sur du velours côtelé.
Dans un moment d’apaisement quasi mystique sur Berchida’s song, le sextet trouve la nappe sonore, la tetxure d’un unisson qui nous ferait, pour un peu, croire que l’on est chez les soufflants de Basie et quand il se pose ainsi Gael Horellou est bouleversant et David Sauzay avec ce grain de son si Lesterien, lui emboîte le pas à merveille.
Et que dire de cette rythmique qui porte ces héros sur quelques fonts baptismaux, leur donne l’onction suprême avec un Géraud Portal énaurme, solide comme le roc sur lequel ces volutes ne s’écrasent pas, bien au contraire mais au sommet duquel elles prennent un envol absolument irrésistible.
D’une urgence brûlée et brûlante, intense et néanmoins cohérent, ainsi nous apparaît ce « Boundless » paru sur le label suisse Hatology de Werner X.Uehlinger. Le trombone incandescent de Samuel Blaser accepte les échardes de la guitare électrique de Marc Ducret que l’on retrouve avec plaisir dans cette formation à l’élégance subversive donc précieuse. Samuel Blaser est un musicien dans l’éclat de la jeunesse qui continue la tradition apprise dans le creuset de La Chaux-de-Fonds, perfectionnée aux Usa, après un passage au sein du Vienna Art Orchestra. Un parcours tout indiqué pour se frotter à diverses influences et formations. Avec ce nouveau quartet, le tromboniste a enregistré «live» cet album intrigant durant une tournée en Suisse : il y retrouve le batteur Gerald Cleaver, déjà présent dans son premier album, paru en 2008, 7th Heaven.Il a rencontré depuis le contrebassiste suisse Bänz Oesteret le Frenchy Marc Ducret.Il en résulte une solide formation mettant en valeur une musique construite en équilibre, jouant et déjouant les pièges de l’improvisation. Malgré certains effets spectaculaires, la technique n’est jamais prétexte à virtuosité. Blaser est un rythmicien hors pair, qui part du jazz et y revient sans cesse : extrême dans un élan continu, il peut tout obtenir de son instrument, du growl le plus classique aux stridences atonales. Constituée de quatre mouvements conçus de façon indépendante au départ, cette Boundless Suitea fini par développer une partition originale enrichie des apports de la tournée, avec des compositions qui résonnent en nous, tant elles sont aériennes et puissantes. Pour ces arpenteurs de nouveaux territoires, repoussant toujours plus loin la frontière de l’expérimentation, il s’agit de se porter mutuellement, faisant exulter les fulgurances communes. La suite démarre dans un espace à la fois électrique et acoustique, rendu géométrique par l’expansion du souffle et du rythme, dilatation lucide, dans un rapport au temps des plus exacts, qui évoque parfois le Second Quintet (historique) de Miles Davis, car le quartet jette musique et corps en avant. La partie 2 commence avec une exposition assez longue de trombone, joliment décrite dans les notes de pochette[i] comme de « languid glissandos and ethereal tendrils of melody », tout à fait passionnante pour les amateurs de trombone. Il est certain que Samuel Blasern’oublie pas son héritage, tant il est traversé de toute l’histoire du trombone. Un virage abrupt dans la troisième partie de la suite entraîne un étonnant dialogue, un vif échange entre guitare et trombone où notre « non guitar hero » (qui l’est pourtant !) Marc Ducretaffirme une fois encore sa personnalité, soliste aussi bien qu’accompagnateur, n’étant jamais autant à l’aise dans les relances vives, entre digressions et distorsions, transgressions et dissonances. Un duo splendide que la rythmique non seulement soutient mais propulse. Aux commandes de cette machine racée, Gerald Cleaveret son acolyte Bänz Oesterinsufflent une cadence furieusement continue et toujours souple, comme dans le final, impertinent, « quintessential » jusqu’au dernier hoquet de trombone. Voilà une formation inédite de haut niveau que l’on prendra plaisir à écouter en live, évidemment, tant l’expression collective est irrésistible. S’ils passent à côté de chez vous, n’hésitez pas...
NB : On aime enfin l’objet Hatology, à la présentation minimaliste, précisément essentielle : des notes de pochette sérieuses, une photo noir et blanc insolite, illuminée par l’éclat vif orange de la tranche si fine ! Faciles à ranger dans votre discothèque, et aisément repérables, encore un argument, s’il en était besoin, pour adhérer à l’esthétique du label suisse…
Sophie Chambon
[i][i] Des glissandis délicatement languissants et des filaments mélodiques aériens
Voilà un trio curieux et délicat qui entraîne dans une musique surréaliste (avec nos amis belges, rien d’étonnant), une sorte d’happening poétique, du aux effets des keyboards et Fender dont Jozef Dumoulin use en maître. Nous sommes invités à entrer, un peu à notre insu, dans une boîte à musique, rythmée par la pulse invariable, métronomique d’Eric Thielmans (« Fuga X »). Il n’est pas pour rien dans le sentiment d’inquiétante étrangetéde ce « Mei » que suit le bruitiste « Shinji» où le bassiste Trevor Dunn ferraille vaillamment avant d’enchaîner sur l’enjoué et lyrique «The Dragon Warrior». Tendues et atmosphériques, les compositions du claviériste-compositeur découpent des tranches d’une électro pop sombre mais toujours intrigante, comme dans « Sosuke ». Ce Rainbow Body aux titres qui concassent les rythmes, aventure un pied dans le lunaire tout en squattant notre salon, avec ce « Volkan » presque mystique, comme si Dumoulin s’était mis à l’orgue. Une musique enfantine « For The Monsters Under Our Bed » et spectrale, une électro sinueuse qui suit le son d’un clavier, fragmenté dans l’acier des machines. Si on avoue ne pas comprendre grand chose à l’écriture des titres, ni à l’inspiration « exotique » venue d’un est lointain , on se laisse faire (comme dans certains films) sans trop savoir pourquoi ni comment par ce spleen électro rock. Ce n’est pas toujours une partie de plaisir pour nos oreilles formatées plus classiquement ( ?) mais on sent néanmoins que les musiciens s’en sont donnés à cœur joie, mixés et supervisés par le grand Dré Pallemaert ! C’est souvent du hors piste, sautillant et triste, frémissant et léger, protéiforme : la musique du trio respire, chante toujours et domine le tempo avec aisance. On s’approche des nuages dans une langueur enveloppante avant de redescendre brusquement... entre envolée réjouissante, electro « ambient » et même new age…Décidément ce Rainbow body (douce allitération ) a quelque chose de dérangeant et de diablement envoûtant !
Edition collector avec la musique du film en DVD et Blu–Ray
Sortie le 6 décembre du DVD édité par Studio 37 et distribué par Universal
BO éditée par Sony music
Voix de Mario Guerra, Limara Meneses, Bebo Valdes, Idania Valdès ( voix de Rita), Estrella Morena (cantaora flamenca)
Le projet de Chico & Rita est né d’une envie partagée du cinéaste espagnol Fernando TRUEBAet du graphiste peintre Javier MARISCALde parler de leur passion du jazz et de la musique latine, de l’histoire des musiciens cubains d’avant la révolution castriste. La bande annonce proclame : Rapprochés par la musique, séparés par le succès, rattrapés par l’histoire, leur vie bascule ! Voilà un mélo sur fond de musique cubaine et de jazz, une quête amoureuse sans cesse contrariée comme dans les films flamboyants de Douglas Sirk. Deux beaux personnages, presque réels, apparaissent sur l’écran : Rita est une métisse magnifique, à qui tout réussit professionnellement mais qui vivra une histoire d’amour contrariée avec Chico, un pianiste séduisant mais un rien trop séducteur, homme plutôt innocent mais maladroit. C’est surtout un musicien doué qui maîtrise tous les styles, a appris depuis l’enfance à jouer le boléro, les musiques cubaines traditionnelles, tout en étant littéralement fasciné par le jazz et le be bop !
Le making of :
Fernando Trueba, novice dans l’animation n’imaginait pas de jouer avec des comédiens cubains réels et pensait s’en tenir aux personnages dessinés par Chavi Mariscal. C’était pourtant le meilleur moyen de garder le contrôle du film. Tourner avec de vrais mouvements de caméra garantit un résultat final fidèle à la vision initiale. Tout fut donc réalisé en studio, sans maquillage ni décor, avec des marqueurs pour numériser chaque mouvement tourné au préalable. L’animation mobilise un nombre important de personnes mais le résultat est surprenant, tant ce film reconstitue Cuba et New York, qui deviennent deux protagonistes du film. Le résultat est une expérience visuelle extraordinaire où pendant 80 minutes, le spectateur baigne dans les visions de Mariscal, la reconstitution plastique et visuelle de deux villes très différentes. Cuba est une île fascinante avec ses maisons coloniales et ses vieilles Cadillac. Javier Mariscal a travaillé sur La Havane d’avant Castro, au foisonnement tumultueux du capitalisme américain (casinos, boîtes de nuit, enseignes et publicités omniprésentes). Il a particulièrement soigné les éléments et détails d’architecture, soulignés par des couleurs et une lumière particulière, un décor exceptionnel de patios, balcons, escaliers, balustrades et ferronneries ouvragées. On pense aussi au film nostalgique d’Andy Garcia, réalisé en 2006, Adieu Cuba qui raconte la vie à La Havane avant l’exil. New York apparaît en contraste, glacée et métallique, peu accueillante pour les émigrés cubains qui se réchauffent dans les clubs où règne le be bop.
La musique :
Chico & Ritapourrait presqu’être considéré comme un documentaire sur la musique cubaine et son influence sur le jazz des années quarante: les grands percussionnistes omniprésents dans les orchestres new yorkais sont cubains, Mongo Santamaria, Candido, Chano Pozo. Dans une très jolie scène de club, Chico retrouve ce dernier aux côtés de Charlie Parker, de Dizzy Gillespie (« Manteca ») et Monk affublé de son éternel bonnet ébauche quelques mesures de« Blue Monk ». Le film rend un vibrant hommage à l’âge d’or du latin jazz avec tous les rythmes conga, rumba, mambo qui envahirent la planète. On entend aussi Woody Hermanand his four brothers, l’ « Ebony concerto » de Stravinsky, la « Celia » de Bud Powell mais aussi le « Tin Tin Deo », le « Mambo Herd » de Tito Puente. L’arrivée à NYC, traitée sous la forme d’un rêve permet de placer quelques chefs d’œuvre comme le thème d’ « On the town » de Bernstein, d’entendre le « Fascinating Rythm » de George & Ira Gershwin, « As time goes by » du Casablancade Michael Curtiz, de voir évoluer les silhouettes de Fred Astaire et Ginger Rogers ou Joséphine Baker vêtue de sa seule ceinture de bananes.
Le véritable défi était de constituer un corpus de musique aussi important et d’imaginer une B.O avec des musiciens d’aujourd’hui et non des enregistrements d’époque de Dizzy Gillespie, Charlie Parker ou Tito Puente. L’objectif est atteint car le film n’est pas une compilation, une anthologie mais crée une bande musique originale, enregistrée et produite aujourd’hui avec des musiciens qui deviennent acteurs : Jimmy Heath dans le rôle de Ben Websterqu’il a connu, reproduit sa façon de jouer, de respirer. Idem pour Amadito Valdèsavec Tito Puente, Michael Mosmanpour Dizzyavec un tel talent que dans un « blindfold test », on croirait entendre le trompettiste lui-même. Une autre belle idée est de faire chanter la ballade « Lily » créée par Chico-Bebo, par le propre frère de Nat King Cole, Freddy Cole, sorte de « doublure » à la voix plus mûre.
Au cœur du dispositif, Idania Valdèsincarne Rita, qui chante des chansons originales comme « Sabor a mi », mais sous le nom de Rita la Belle, part tourner un film à Hollywood et chante « Love for sale ». Bebo Valdèsjoue Chico, interprètant ses partitions, signant onze des trente titres. Père de Chucho Valdès, actuellement star du latin jazz, il a été retrouvé en 2000 par Fernando Trueba dans son documentaire Calle 54. A 90 ans, il a toujours un toucher aussi léger et un phrasé magnifique. On pense inmanquablement au Bueno Vista Social Clubde Wim Wenderssorti en 1999. Ry Cooder avait réuni de vieux messieurs cubains, émouvants et pleins d’énergie, figures légendaires de la musique cubaine des années 50.
Le film souligne la vitalité de la musique cubaine, y compris lors d’enterrement où l’on continue à danser la samba, évoque le destin tragique du peuple cubain, la ségrégation si active pendant les années soixante : quand Chico commence à connaître un certain succès, il accompagne au Village Vanguard Ben Webster(« Stardust »), part jouer avec Gillespie à Paris. Mais expulsé injustement pour un faux trafic de drogue, à la suite de la trahison de son ami, il retourne à Cuba en pleine Révolution et doit arrêter le jazz, musique de l’ennemi impérialiste. Quant à Rita, elle brise sa carrière un soir de St Sylvestre, au « Sands » de Vegas en dénonçant la ségrégation dont sont toujours victimes les noirs, artistes et musiciens même devenus stars.
Un film émouvant, nostalgique, très réussi visuellement, qui obtint des récompenses méritées comme le Goya du Meilleur film d’animation-Grand Prix HAFF (Holland Animation Film Festival) 2010 et le Prix Cineuropa 2010 Festival de Cinéma Européen des Arcs.Chico et Rita est aussi une B.O inventive et pourtant fidèle à une époque, un chant d’amour pour le jazz des années « gone by ».
La révélation dont nous parlait récemment le tromboniste Samuel blaser c'est François Houle, clarinettiste canadien encore trop peu connu ici.
Dans une formule ultra-exigeante ( piano/clarinette), ou les thèmes ont été pour partie enregistre en « live » et pour partie en studio, proche parfois de la musique de chambre, les deux instruments se livrent à une démarche exploratoire de sons, de rythmes et de polyphonies africaines.
François Houle semble réinventer constamment l'instrument et en exploite toutes les possibilités. Non, la clarinette n'est pas figée dans les concertos de Mozart ( qu’il affectionne au demeurant) ni dans les mariages klezmer où quelques excités pensent que pour jouer bien il faut jouer vite et fort. François Houle c’est une synthèse à lui tout seul. On pense a Giuffre, à Hodges, à Buddy de Franco ou à Eddie Daniels (réentendre justement ses duos cl/p avec Roger Kellaway). Tout est exprimé dans ce son-là avec parfois beaucoup d’air dans le son et parfois au contraire le tranchant d’une lame affûtée et puissante. La clarinette a ce niveau demande une maîtrise d'une exigence incroyable.
Et là où les bois se rencontrent, là où les résonances harmoniques du piano enveloppent les lignes sinueuses et précises de la clarinette, le son touche au sublime. Et l'accompagnement de Benoît Delbecq d'une rare intelligence. Jamais vraiment soliste et pourtant.... Il donne à la fois le tempo et les harmonies, semblant déployer a lui seul un vrai orchestre.
Les deux hommes se sont rencontrés en 1995 et jouent régulièrement ensemble. Plusieurs titres de cet album sont tirés de leurs précdents duos ( Dice Thrown en 2002 et Nancali) en 1997. C'est dire si leur entente touche à une certaine intimité de la musique. Une proximité sensible et évidente.
Brillants, jamais à court d’idée les deux musiciens semblent prendre un plaisir communicatif à la création de cette musique, entre dialogue écrit et improvisation.
John Escreet (p), David Binney (as), Eivind Opsvik (cb) , Nasheet Waits (dm)
John Escreet jeune pianiste anglais, pour le moment un peu hors de portée des radars des critiques français ( à l’exception de quelques uns) signe un nouvel album totalement décomplexé. Qu’il joue en trio ou en quartet avec le saxophoniste David Binney, Escreet fait passer un sérieux coup de jeune sur l’art du piano jazz.
On l’entend plus héritier de Jason Moran (dont i a d’ailleurs été l’élève – que voulez-vous les chiens ne font pas des chats), références monkiennes en moins ; ou de Dave King, le batteur pianiste de Bad Plus, qu’en successeur de Keith Meldhau.
Car son travail est pianistique mais pas que. Pour preuve Restless, morceau totalement flippant où les bruitages nous balaient d’un souffle cauchemardesque. On se croirait dans la bande son d’Amytiville ! On ne voit d’ailleurs pas bien ce que cela vient faire là et c’est un peu décousu mais finalement pourquoi pas. Créations sonores aussi lorsqu’il manie subtilement l’électro pour créer des espaces musicaux parfois étranges (Electrotherapy, Red Eye), souvent très cinématographique, à la limite des comics d’anticipation. C’est dire combien le pianiste avec l’énergie de son jeune âge, a à cœur de bousculer les conventions du genre.
Très percussif ( parfois un peu trop) on l’entend malmener son clavier avec la rage des morts de faim et avec derrière lui, un Nasheet Waits génial ( comme d’hab’) qui ne se fait pas prier pour en surajouter dans le survoltage ( sur le titre éponyme notamment). L’apport de David Binney est aussi essentiel. Le plus prolifique des saxophonistes New Yorkais fait ici parler la poudre et y affirme une formidable présence rythmique.
Sur le fond, le pianiste, remarquable technicien explose les conventions, on l’a dit. Inutile de chercher à se raccrocher à des idées mélodiques simples. John Escreet malmène les atonalités et les structures rythmiques comme Steve Coleman ou parfois Threadgill.
Les idées neuves et l’énergie de ce jeune pianiste d’à peine 27 ans ne suffisent pourtant pas à se convaincre qu’il est d’ores et déjà un pianiste « essentiel ». Ses trouvailles sonores et les interventions aussi brillantes soient-elles de Binney pourraient tout aussi bien être interprétées comme signe d’une difficulté à tenir le discours, seul sur la durée.
Il n’empêche, Escreet est assurément une valeur montante du jazz transfrontalier ( jazz métissé de pop-rock) dont les apparitions sur la scène promettent d’être de vrais feux d’artifice.
A ne pas manquer. On est prêts à en prendre le pari.