L'aboutissement de 25 années de collaboration musicale dans de multiples contextes (le collectif Hask, le groupe Thôt....), et l'expression éloquente d'un goût vivace pour l'engagement musical, la quête de l'inouï et le goût du risque. Le résultat est éloquent. Il balaie l'ensemble des champs musicaux d'ici et d'ailleurs, d'un fragment de L'Offrande Musicale de Bach revisité comme terrain de jeu jusqu'aux rêves harmolodiques d'Ornette en passant par tous les jeux de rythmes, de timbres, de formes établies et de formes conquises sur le vertige de l'instant. Un duo suscité par une pièce composée pour eux par le guitariste David Lacroix (la dernière plage du disque), et qui s'est nourri au fil des compositions et des improvisations de ce goût de «faire musique ensemble», pour aboutir, 15 ans plus tard, à ce disque publié par le label Diatribe Records de Dublin. Il y a là tout ce qui fait le prix d'une musique, entre le goût du jeu, la passion de communiquer et de vibrer, et le désir ardent de faire chaque fois, si c'est possible, un bond vers l'inconnu et l'avenir. Passionnant, de bout en bout.
Lee Konitz est mort des suites du covid-19, hier 15 avril 2020, à New York
Réveillé à 7h55 par un SMS du camarade Lemarchand «Tristesse avec le décès de Lee Konitz(...) Tu fais un portrait ?» Pas envie de faire un portrait, et je n'en prépare pas pour ce genre de pénible circonstance. Refus systématique du réflexe supposément professionnel : d'ailleurs je suis redevenu un amateur (que je n'avais jamais cessé d'être....). Réveil difficile : depuis une heure j'essayais de me rendormir, et mon subconscient vagabondait dans la campagne de la Flandre française, quelque part au pied du Mont Cassel. À pied, en voiture, en vélo ou à cheval ? Je ne m'en souviens plus, et d'ailleurs j'ai parcouru cette contrée par ces divers moyens.
Lost Lee
Ce qui me revient, ce sont des souvenirs, par vagues successives. Un déjeuner, voici quelques mois, avec Dan Tepfer, qui fut son ultime partenaire en duo à la Jazz Gallery de New York. Et une conversation avec Henri Renaud, alors que nous nous succédions à l'antenne de France Musique, dans les années 80. Lors de la séance du 17 septembre 1953, pour les disques Vogue (en quintette ou quartette, avec alternativement Henri au piano et Jimmy Gourley à la guitare), une des nombreuses versions de I'll Remember April fut intitulée, dans la première édition, Lost Henri. Sans piano mais avec guitare. Pourquoi ? Henri n'a pas pu, ou pas voulu, me dire exactement pour quelle raison il était absent du studio pour cette prise : une cigarette ? Un besoin naturel ? Un mouvement d'humeur ? Qui sait....
Far away from, and around.... standards
Ce souvenir d'auditeur ravive ma perception majeure de l'Art de Lee : autour des standards, toujours, et aussi loin que possible de la ligne mélodique originelle. D'ailleurs, sur la version originale du disque ci-avant évoqué, très peu des titres originaux étaient crédités, car souvent Lee entrait directement dans la paraphrase, la digression, le commentaire, la déambulation rêveuse. Un Art qu'il partageait avec Lennie Tristano, qui l'avait initié à cette pratique intransigeante de la liberté. Mais les éditions ultérieures de ce disque alignaient servilement les titres des standards, quand bien même le thème n'était pas joué.... Mystère de la frilosité de l'édition phonographique face à la liberté du créateur.
Liberté, le Maître mot
En parcourant ma discothèque, vinyles et CD confondus, je m'aperçois que j'ai autant de disques de Konitz sous son nom que de disques de Miles Davis, Thelonious Monk ou Charlie Parker. Et un peu plus que d'Armstrong ou du Duke : aveu de sectarisme ? Non, simple tropisme d'amateur. J'ai souvent écouté Konitz en concert, parfois dans des contextes inattendus, comme au sein du Big Band de George Gruntz au studio 105 de Radio France en 1987, où il côtoyait, dans la section de sax, Joe Henderson. Mais les grands souvenirs restent les duos avec Martial Solal. Vers la fin de l'année 1980, au défunt Dreher, à Paris, près de la Place du Châtelet, j'ai assisté à un concert de ce duo. Comme toujours, pas de programme préétabli. L'un commence, en toute liberté, l'autre identifie la grille, et le dialogue commence. Mais à un moment du concert, ils crurent l'un et l'autre identifier un thème : il était différent, et chacun suivit son idée, sur des grilles proches et presque compatibles, en se jouant des tensions et frottements harmoniques. Un grand moment de musique et de liberté. Après le concert, je dînais avec Martial et Lee, car je devais enregistrer un entretien avec Martial pour une émission prévue, début 1981, sur Radio K, radio francophone installée à San Remo (le monopole de radiodiffusion existait encore à l'ère Giscard), où j'ai débuté professionnellement après des expériences d'amateur dans les radios pirates du Nord de la France. L'entretien nourrirait quelques semaines plus tard l'une de mes première émissions, destinée à annoncer un concert du duo dans la MJC Picaud de Cannes. Et après ce concert cannois je réalisais une interview de Lee Konitz pour une émission consacrée à son considérable parcours. Ce que je retiens des deux compères, Martial et Lee, c'est l'humour. Chez Martial il ponctue souvent des réponses d'une grande clarté. Chez Lee au contraire, l'humour parasite constamment le message, comme si le saxophoniste l'utilisait pour tenir à distance le vif du sujet.
Lee Konitz et Martial Solal, collection personnelle de Martial Solal
À Martial, le mot de la fin
Je laisserai à celui qui fut son ami, et aussi son partenaire musical de 1968 jusqu'aux années 2000, le dernier mot. Dans l'entretien qu'il m'avait accordé fin 2003 pour un document patrimonial en vidéo, commandé et produit par l'INA, Martial décrivait ainsi sa complicité avec Lee Konitz : «Lee Konitz a été ma collaboration la plus longue et la plus intéressante. Avant lui comme collaboration de longue durée, il y avait eu Lucky Thompson, avec qui j'ai enregistré quantité de disques. Mais avec Lee la collaboration a été plus longue et plus proche, dans la façon d'aborder la musique de jazz, encore que Lee Konitz et moi-même ayons des univers différents ; mais je les estime complémentaires. Tandis qu'avec des gens comme Lucky Thompson ou d'autres, nous étions un peu en parallèle, si vous voulez. Avec Lee Konitz il existe une complémentarité des styles. Il a un don mélodique extraordinaire. Moi, de mon côté, je le soutiens par un espèce de background fait d'excitation, de stimulation, qui peut le faire sortir justement de ses gonds. Et lui a tendance à retenir mes excès. Donc c'est très complémentaire. On joue très souvent ensemble, aussi souvent que possible. La dernière fois, c'était cette année-même, à l'Iridium de New-York, on a joué pendant une semaine. Nous avons, durant toutes ces années, donné des centaines de concerts : des tournées sur la West Coast des Etats-Unis, en Europe, en France, dans les endroits les plus modestes comme dans les plus prestigieux.»
Xavier Prévost
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Cet entretien a été publié, dans un livre-DVD (Martial Solal, Compositeur de l'instant, INA/Michel de Maule, 2005). On peut aussi accéder à l'entretien en vidéo sur le site de l'INA par ce lien
SHABAKA HUTCHING AND THE ANCESTORS : « We are sent here by history »
Impulse 2020-04-13
Shabaka Hutchings (ts, cl), Mthunzi Mvubu (as), Ariel Zamonsky (b), Tumi Mogorosi (dms), Siyabonga Mthembu (vc), Gontse Makhene (percus), Nduduzo Makhatani, Thandi Ntuli (kybds), Mandla Mlangeni (tp),
On avait laissé Shabaka Hutchings sur un superbe album réalisé avec son groupe Sons of Kemet ( « Your queen is a reptile) qui portait déjà en lui un engagement fort autour de portraits de femmes célèbres.
Ici le saxophoniste de 35 ans, figure de proue du jazz britannique, entouré pour l’occasion d’un groupe de musiciens de Johannesburg (The Ancestors) délivre un autre message sous forme d’incantation combattante. Sous forme d’exhortation à refuser l’inéluctable : engagé pour la préservation de notre humanité et contre le patriarcat. Entre préservation de la terre et lutte contre la domination masculine du monde. A propos de son album, le saxophoniste déclarait au Gardian: “For there to be a change, there needs to be the end of what we want changed ” ( prémonitoire) et ,”We’re at a crisis point, and the only way we can continue is to have more discussions and to learn the perspectives of others,” he says. “People think that history is finite, but it is something that needs to be explored constantly; it needs to be challenged and sometimes set alight, so we don’t continue to make the same mistakes.”
Pour faire passer ce message Shabaka Hutchings déploie des armes de sorcier d’Afrique et l’assène jusqu’à la transe, à force de danses et de rythmes scandés jusqu'au bout de l'épuisement ( The coming of the strange ones). Une Afrique faite de chair, de sueurs, de peaux et de feu. Musique d’une rare richesse à forte densité avec notamment Thandi Ntuli qui, aux claviers nappe ce son acoustique énorme de brumes électriques dans une sorte de jungle jazz mystique.
On entre alors dans sa musique comme on entre dans une jungle chaude et moite, dangereuse, faite d'une myriade de sons acoustiques et électriques. Envoûtant (They who must die) ! Sabaka Hutchings se transforme en panthère, en prédateur enragé, engagé. S’appuyant sur des poèmes de Siyabonga Mthembu, sa musique et ces textes prennent la forme d’imprécations entre xhosa et anglais. Prennent aux tripes et appellent à la conscientisation de l’humanité.
L'énorme son de Shabaka caresse la note puis la râpe puis lui extirpe ses râles. Intense. Toujours intense
A la limite du (trop) spectaculaire.
Shabaka incarne, plus encore que sur ses précédents albums cette notion d’ARTISTE TOTAL, fils spirituel de Fela, de Pharoah sanders et bien sûr de Coltrane et d’Eric Dolphy.
Toujours dans le Guardian, Shabaka déclarait “I feel really positive about the future, because there is always a fraught tension before things change – things really do have to get worse before they get better.”. On ne saurait que trop l’entendre aujourd’hui.
Il faudra dès que les cieux seront plus cléments se ruer a la première occasion pour les voir sur scène. Expérience forte assurée. Physique. Tripale. Forte. Intensément épuisante.
Jean-marc Gelin
A ne pas louper demain mercredi 15 mars un Open Jazz d’ALEX DUTILH qui nous emmènera en Afrique.
En prélude, une partie des mots du percussionniste Pablo Cueco, compagnon de route de Mirtha Pozzi, dont quelques sons électro-acoustiques ont alimenté 4 des 16 plages du disque, et qui signe le texte du livret : «Il faut savoir choisir ! 'On n'est pas obligé de tout dire, partout, à chaque fois' comme dit Mirtha Pozzi... Le musicien n'est ni omniscient, ni omnipotent et ne peut être partout à la fois. On ne peut pas jouer tout, partout tout le temps. Il doit parfois aussi laisser ses oripeaux et bagages sur la rive et se plonger dans les eaux turbulentes d'une musique inconnue. Inouïe jusqu'alors. 'Toute licence en art !' dit-on...»
On ne saurait rêver meilleure propédeutique pour l'écoute de cette musique, afin d'en respecter l'absolue singularité. Quatre séquences de quatre plages où s'entremêlent des objets sonores, conçus selon des modalités différentes, et issus de quatre pièces distinctes en quatre parties : Musique mixte, Claviers de sons indéterminés, Poèmes sonores et enfin CUIK-PLAK-TRI-GÜAMIK. Au-delà de ce projet structurant, le cheminement d'une liberté où le préconçu croise l'improvisé, avec une sensation de constante liberté, et ce qu'il faut d'audace. En prime, l'insertion de quelques fragments de poésie sonore signés Bernard Réquichot et Hugo Ball. Voyage sonore, aventure perceptive, émois inédits, tout y est, sous le signe d'une pulsation tantôt tendue, tantôt ténue, toujours intense jusque dans la retenue. Et la prise de son, signée Christophe Hauser, est remarquable. Que dire de plus : un voyage, pour exister, doit être accompli, même un voyage onirique ; alors : ATTENTION AU DÉPART !
J’aime les albums de Bobby Previte, de Jamie Saft… A chaque nouvelle production sur le très singulier label Rarenoise records, j’écoute et ne suis jamais déçue, me demandant s’ils vont se renouveller ou si dès l’intro, on retrouvera leur marque? Un peu de ces deux sensations me parcourent en ces temps étranges et leur dernière production, enregistrée l’an dernier, colle à l’ambiance surréelle de ces temps de confinement.
Le titre fait immédiatement écho à la pochette du 21st century schizoïd man de King Crimson (1969), cette musique rock progressive qui a laissé une empreinte forte dans ma mémoire. A bien y réfléchir, jusqu’à la fin de l’écoute, je me dis que c’était une fausse piste. Et pourtant…
La photo de la pochette cette fois induit une autre image, celle du film, FIRST MAN de Damien Chazelle sur l’aventure spatiale avec une B.O étrange au theremin, éminemment mystérieux. Jusqu’ à ce que j’apprenne que c’est la photo du téléscope spatial HUBBLE qui révèle des galaxies en train de naître, les plus proches étant bien résolues, les autres presque des points. On les voit telles qu’elles étaient alors, plus jeunes, plus actives, un miroir magique!
Qu’en est il de la musique de ce jazz trio avec orgue, ainsi étiqueté pour faire vite, où trois sorciers d’un son planant font un va et vient stylistique sur une bande étroite cependant! Les titres très énigmatiques, voire "nonsensiques" s’enchaînent : “Paywall” plus dub qu’hard rock, “Parkhour” avec la guitare à fleur de cordes, fulgurante et énergique de Nels Cline, le mini moog de Jamie Saft et une belle ligne de basse. “The Extreme Present”, plus familier, tisse une trame obsédante aux motifs répétitifs. “Totes” a une langueur rêveuse, jamais inconsistante.
Ces trois musiciens expérimentateurs, maîtres du son et de la technique vont ainsi improviser sur dix pièces assez longues, pensant à une éventuelle postérité? Comme une bouteille à la mer, ils jettent leur musique dans la galaxie. Pour l’instant, nous n’en sortons pas indemne de ce son sourd, mat, une musique hors sol et hors âge. Universelle? Le fredon du futur que nous ne connaîtrons pas?
Une matière travaillée, affinée, organique aussi qui peut être caressante et mélancolique, ouatée dans cet “occession” déroutant; les bougres, ils arrivent à nous communiquer leurs sentiments. La forme fait sens. On aimera aussi “The New Weird” comme en demi teinte, où la guitare pose la mélodie, mène la danse, avant que l’orgue Hammond ne la rejoigne. Le trio sort de la brume en un fin crescendo, plus de dix minutes avant que la musique ne se perde en un murmure, dans les limbes? Comme en live. Un live où le dernier larron, Bobby Previte, que l'on ne présente plus, qui s'était intéressé dans un album de 2001 aux 23 Constellations de Joan Miro est merveilleux dans ce groove un peu différent, apocalyptique de “Machine learning”.
Y-a t-il un effet du hasard? Cette musique d’un formidable power trio ne pouvait tomber mieux en ce moment….. Strange days….
Nulle intention, malgré l'accroche visuelle, de faire référence au célèbre film de JLG. Rien que le clin d'œil générationnel d'un désormais vieux cinéphile qui, juste avant 1968, s'enthousiasmait autant pour Godard que pour Albert Ayler, Coltrane, Pharoah Sanders, Ornette Coleman, André Hodeir ou le disque «En Liberté» de Martial Solal.... Bref déjà un indécrottable guetteur de nouveaux émois esthétiques et d'émotions fortes. Alors, en ce premier semestre, le chroniqueur a tendu l'oreille vers quelques nouveautés états-uniennes glanées dans une production aussi pléthorique là-bas que dans notre vieille Europe.
WILL VINSON «Four Forty One»
Whirlwind Recordings
Le premier coupable est un saxophoniste alto (et soprano), le Londonien de New York Will Vinson, avec un projet singulier mais très pluriel : des rencontres avec cinq pianistes parmi les plus prestigieux : Sullivan Fortner, Tigran Hamasyan, Gerald Clayton, Fred Hersch & Gonzalo Rubacaba. Et presque autant de sections rythmiques différentes, avec la crème des bassistes et des batteurs. Au final un beau catalogue d'excellence, auquel manque ce soupçon de flamme qui nous consumerait. Deux exceptions peut-être : les rencontres avec Sullivan Fortner, où l'on sent percer le goût du risque, et celles avec Fred Hersch, où s'installe un vrai lyrisme. Un peu décevant donc, au regard de l'ambition d'un tel échantillon.
DELFEAYO MARSALIS & Uptown Jazz Orchestra «Jazz Party»
Troubadour Jass Records
Le quatrième rejeton de la dynastie Marsalis (dont le patriarche, Ellis Marsalis Jr., est mort le 1er avril 2020) est un tromboniste plein de verve. Avec un copieux big band, et une brochette de vocalistes du meilleur aloi, il fait une belle plongée dans un jazz assez classique, avec ce qu'il faut de résurgences néo-orléanaises, une constante effervescence, et même une excursion funky ; avec aussi, en prime, une plage torride qui fait revivre les folies mingusiennes. Un régal sans œillères !
Un pas de côté jusqu'au Canada anglophone, avec un disque enregistré à Vancouver, et publié sous le label de l'États-Unien Jon Irabagon. Un septette qui combine le East Van Strings qui associe Gordon Grdina (guitare) à un trio à cordes, et un trio contrebasse, batterie, avec les saxophones de Jon Irabagon. Une musique très singulière, qui combine jazz très ouvert, musique savante façon début du vingtième siècle, et aussi plus contemporaine : très dense, plutôt neuf et audacieux, et assez passionnant.
JASON PALMER «12 Musings for Isabella»
Giant Step Arts
Avec Mark Turner, Joel Ross, Edward Perez & Kendrick Scott, le trompettiste nous propose 12 rêveries inspirées par des peintures dérobées en 1990 au musée Isabelle Stewart Gardner de Boston : Degas, Rembrandt, Manet, Vermeer.... et aussi la tradition graphique chinoise. Une porte ouverte vers un monde multiforme où le souci de la forme demeure constant. Une incontestable réussite esthétique et musicale, servie par des solistes improvisateurs de haut-vol. Bravo !
Xavier Prévost
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à paraître le 1er Mai
KARUNA TRIO :Adam Rudolph, Ralph M. Jones, Hamid Drake «Imaginay Archipelago»
Au-delà des standards auxquels la saxophoniste nous avait habitué et sur lequel elle excellait, Sophie Alour jette des ponts entre jazz et orient à l’occasion d’une création réalisée en Mai 21019 dans le cadre du festival Jazz sous les Pommiers.
Jeter les ponts entre des cultures musicales différentes, rien de nouveau sous le soleil du jazz mais encore faut il avoir cette capacité de le faire. De s'adapter. De savoir dia-lo-guer !
Dans cette forme-là, dans ce métissage-là se trouve la base de l'échange qui est fait d’écoute et de compréhension de l'autre. Là où personne ne renie sa propre personnalité musicale mais où chacun avance vers l'autre. Et au milieu, point d'union irréductible, la musique vécue passionnément et le groove aimanté qui attire et réunit ( Exil).
Dans cet exercice à géométrie variable, entre deux rives, on est stupéfaits par la densité du jeu de la saxophoniste. Quel son ! Mais quel son ! Qui survole et surpasse tout.
Qu'elle s'envole sur des mélismes orientaux ( Fleurette Egyptienne comme une charmeuse
de serpents) ou sur une forme jazzistique plus classique ( Joy, véritable démonstration de lyrisme et de placement rythmique avec encore une fois cette maîtrise absolue du son - on pense d’ailleurs au regretté Joe Henderson) ou qu’elle jette des ponts, s'appropriant une autre culture, la saxophoniste nous bluffe ( Sophie Alour se fait aussi conteuse des mille et une nuits à la flûte sur un charmant Songe en forme de fougère).
Là où la saxophoniste épatait par sa maîtrise technique mais finalement ne faisait qu’épater elle ajoute aujourd'hui un supplément d'âme. Touche en plein dans le mille.
Et sur un autre songe c'est l'incandescence orientale proche de la transe portée par l'incroyable Wassim Halal a la derbouka et par le moins flamboyant Mohamed Abozekry qui met le feu à la fête ( Songe en forme de palmiers), les deux autres héros de l’aventure métissée.
Oui il y a de la joie dans cet album !
La joie de la communion retrouvée et d'une amitié partagée... par delà les frontières.
Jean-Marc Gelin
Alexis Tcholakian est une sorte d'artiste maudit. Hors des grands circuits de promo habituels il est presque devenu invisible aux yeux des grands diffuseurs.
Quelle injustice !
Car Tcholakian est ces pianistes intègre qui garde la cap. Fidèle à lui-même. À ses choix. Ceux qui lui viennent de son amour pour Bill Evans et Petrucianni duquel il sait se détacher pour y mettre aujourd'hui sa propre âme et sur lequel s'exprime une sensibilité à fleur de peau. Tcholakian a dépassé ses propres tropismes et s'ouvre désormais en quelque sorte à d'autres horizons harmoniques et rythmiques (écoutez par exemple ce très joli Cosi va la mia vita magnifiquement écrit). Où la maturité du pianiste s'exprime avec une belle sérénité.
Chez Tcholakian, au delà de ses sublimes compositions (Fragile, absolument renversant) l'improvisation, la richesse de cette improvisation, coule de source avec une très rare élegance. Il faut écouter justement la noirceur de ce morceau et son intemporalité pour se rendre compte que ce pianiste a de l'or sous les doigts.
Il n'y a pas chez lui de grandes impros introspectives. Chez Tcholakian au contraire elles sont toujours ouvertes et toujours au bord du coeur. Parfois à la manière des grands cubains. Parfois aussi il s'aventure sur des terres "petrucianiennes" (E&Y) ou monkiennes (Balo-baloos, baloos are). C'est qu'Alexis Tcholakian maîtrise l'histoire du piano jazz. Et aussi du trio, formant autour de lui une section totalement fusionelle.
Que l'on ne vienne pas nous dire qu'Alexis Tcholakian serait un pianiste classique sous prétexte qu'il ne se jette pas à corps perdu dans cette forme de jazz dilué dans de la pop éthérée. Tcholakian a trop de respect pour ses grands maîtres pour en suivre les traces sans besoin de les effacer. Sans besoin de les singer non plus.
Alexis Tcholakian respire le jazz.
Son album est aussi beau qu'inspiré.
Jean-Marc Gelin
« BIRTH OF THE COOL » le film documentaire sur MILES DAVIS actuellement sur NETFLIX
Jq’imagine que comme beaucoup, en cette période de confinement, vous musardez et faites vos emplettes sur Netflix.
On ne saurait trop vous conseiller de vous ruer sur le film documentaire que la chaîne consacre à Miles Davis.
Disons-le carrément, c’est un petit bijou !
J’imagine que les experts en « milosologie » y trouveront à redire. Les parisiens ont eu eux la chance d’avoir l’eau à la bouche pour ceux en tout cas qui avaient vue cette magnifique exposition que la Cité de la Musique lui avait consacré sous la houlette de Vincent Bessière. Et d’ailleurs beaucoup de matériau qui avait servi à cette exposition s’y retrouve.
Il n’empêche, plaisir intact.
Car ce film est exceptionnel à plus d’un titre. Outre le travail biographique qui, sans prétendre à l’exhaustivité parvient néanmoins à retracer fidèlement la vie et la carrière du trompettiste, les supports documentaires sont remarquables et d’une rare beauté. Qu’il s’agisse des archives filmées ou photographiques, l’esthétique est mise en scène d’une admirable manière par Stanley Nelson, documentariste New-yorkais déjà multi « awardisé ». Un montage qui colle à la musique et au personnage de son héros.
Nelson ne fait pas que du collage d’archives mais ballade aussi son micro auprès de quelques survivants (Herbie Hancock, Ashley Khan, Frances Taylor, Carlos Santana, Jimmy Cobb etc….). Pour certains leur témoignage pourra apparaître un peu (trop) laudatif. Mais rien n’occulte non plus la face sombre de Miles ( voir celui de Frances Taylor qui fut certainement le plus grand amour de la vie de Miles).
J’avoue pour ma part avoir été particulièrement ému à voir les images et les films de l’enregistrement de Kind of Blue, comme le témoignage de la naissance du chef d’œuvre. Mais aussi (re)découvrir les clichés de Miles avec Gil Evans dans ces rares moments où l’on sent chez le trompettiste un profond sentiment de respect et de complicité.
Ce film possède une vraie force. Celle de Miles y transparaît pour ce qu’elle est. Celle d’un génie sans cesse en recherche de création.
Les derniers mots de Carlos Santana apprenant la mort de Miles sont déchirants.
Une plongée sublime dans la vie et l’œuvre de l’un des plus grands jazzmen de tous les temps.
Je l'avoue, et je le confesserais même volontiers, si un relent de religiosité dans telle expression ne m'en dissuadait, j'aime la musique d'Avishai Cohen, sa façon d'incarner la musique tout en la nimbant d'un atour exquisément abstrait. Je l'écoute sur disque, j'ai eu le bonheur de le voir (et de l'entendre !) en concert et, pour céder à une familiarité non exempte de vulgarité, 'je suis client'. J'étais donc curieux de découvrir ce nouveau groupe et cette nouvelle escapade esthétique. Le terrain, étendu autant qu'escarpé, balaie l'univers pop-rock, ses descendances et ses écarts. Belle production, netteté sonore, on navigue dans un univers dont le flou est absent. Les compositions du trompettiste, dont deux sont aussi travaillées par l'influence du producteur chez qui le groupe a répété en Israël, révèlent un souci mélodique constant, avec ce qu'il faut d'échappées où l'improvisation se libère. Une synthèse en somme entre ce qui semble être le projet spécifique du groupe et sa prestation.
Dans Teardrop de Massive Attack, je ne retrouve pas le côté organique et lyrique tout à la fois qui m'avait un peu séduit dans la version d'origine, même si ce n'est pas la musique qui me captive. En revanche, au fil de l'impro d'Avishai Cohen, un renfort d'expressivité exacerbée parvient à me transporter. J'aurais trouvé la reprise de la quatorzième Sonate, dite Clair de Lune, de Beethoven, un peu niaiseuse, malgré ses légères inflexions mélodiques, si elle n'était sauvée dans l'improvisation par quelques hardiesses surexpressives. Et l'onirisme sonore de certaines plages m'a charmé. Donc, malgré ces quelques réserves et frustrations, je serai heureux d'écouter ce groupe en concert dès que possible. Hélas pas de date française dans la salve annocée du 30 avril au 8 mai (si le virus l'autorise), mais peut-être une escapade à Tournai/Doornik, en Flandre belge, pas loin de Roubaix et du Pévèle chers à mon cœur, le 2 mai. L'espoir fait (re)vivre.