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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 11:43

Camille Productions 2017
André Villeger (ts, ss, bs, clb); Phgilippe Milanta (p), Thomas Bramerie (cb)

Concert au Sunside le 3 octobre

 

 

Il y a parfois dans le jazz des moments de grâce sur lesquels ajouter des mots semble superflu. De moments où le temps est suspendu à l’âme du jazz. Des moments où vous n’avez qu’à vous laisser porter par la beauté et le souffle.
André Villeger et Philippe Milanta nous avaient déjà donné un de ces moments avec leur précédent album ( « For Duke and Paul ») que nous avions chroniqué dans ces colonnes (Voir la chronique de Xavier Prevost). Ici c’est dans la même veine Ellingtonienne qu'ils revisitent le répertoire de Billy Strayhorn, assurément un des génie de la musique du XXème siècle et indissociablement lié à l’aventure d’Ellington. Pour cette occasion, ils s’adjoignent les services de Thomas Bramerie assigné à un rôle Blantonien dans une formule drumless qui privilégie la soie et le velours.
Avec une rare intelligence Villeger et Milanta signent des arrangements subtils, fidèles à l’esprit de Strayhorn qu’ils adaptent au trio avec une classe infinie. Respect de la forme et du fond. Même lorsque les deux compères signent leur propres compositions sur deux titres, ils restent dans l’esprit.
André Villeger, que pour ma part je situe à la hauteur d’un Guy Laffitte par sa magie du son d’une sensualité incroyable, Andre Villeger disais-je, est un connaisseur émérite de la musique d’Ellington dont il porte loin la musique depuis de longues années. On entend dans son discours combien il est imprégné de la phrase Ellingtonnienne. Combien il donne dans chacune de ses notes l’intensité exacte de la ponctuation. Villeger fait froisser légèrement le velours, souffle avec tendresse un air chaud et délicat, donne au swing le balancement élégant juste comme il faut, passe du ténor au baryton ou à la clarinette basse dans la tradition des Gonsalves, des Hodges, des Lester en portant haut cette culture du jazz qui, quoique l’on en dise passe le temps sans l’ombre d’une ride. Philippe Milanta et Thomas Bramerie se mettent au service avec le sens éclairé de l’enluminure.
Et si pour tutoyer les sommets il faut de l’amour, alors que celui que ce trio porte à Billy Strayhorn est incommensurable. Comme il se doit.
Un chef d’oeuvre.
Jean-marc Gelin

PS : A noter les liner comme toujours aussi fluides qu’érudites de Claude Carrière.

 

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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 09:51

À peine arrivé dans le Clunisois, une visite éclair s'impose au stage animé par Denis Badault. Dans l'ADN du festival (Jazz à Cluny jusqu'en 2006, puis Jazz Campus en Clunisois depuis 2008), les stages tiennent une place de choix : ils furent la source première. En 1977 ils étaient même la matière exclusive de l'événement. La transmission et le partage étaient dans l'air du temps ; un temps qui vit naître, à Paris, le C.I.M., première 'école de jazz' en territoire hexagonal.

Dans ces stages se mêlent, au fil des ans, amateurs purs et durs qui viennent partager leur passion pour la musique collective et vivante, et jeunes aspirant(e)s à une professionnalisation. Ici l'on vit éclore les talents de Dominique Pifarély, Airelle Besson, Jacques Veillé, Sophie Agnel, Alexandra Grimal, et de quelques autres.

Cette année, les animateurs de stages où se croisent adolescents, jeunes adultes et vétérans étaient Simon Goubert, Fidel Fourneyron, Vincent Courtois, Jean-Philippe Viret, Céline Bonacina, Simon Goubert et Denis Badault. Un stage jeune public (8-12 ans, instrumentistes ou pas) était animé par Fabien Dubois, et un stage fanfare était confié à Jean Paul Autin et Michel Deltruc.

Le stage de Denis Badault, à Matour, village du Haut-Clunisois qui domine la vallée de la Baize, est entièrement dédié à l'improvisation libre : il s'agit d'analyser les processus, de les maîtriser, et de les mettre en œuvre dans un état de disponibilité optimale. Treize musicien(ne)s, Denis Badault inclus : trois claviers numériques, un ensemble synthétiseur et voix traitée, un clavier de fabrication artisanale (une sorte de célesta hétérodoxe dans lequel des marteaux de piano percutent de petits tubes de cuivre), deux batteries, deux guitares, une flûte, une voix, un saxophone soprano et un tuba.

On choisit une ou des conventions (un canevas, une dramaturgie, ou simplement une progression dans la nomenclature), et une durée, et puis l'on se lance. Denis ré-oriente parfois le cheminement en s'adressant en aparté à l'un(e) ou l'autre, et l'on fait un commentaire collectif a posteriori, pour analyser l'événement. On peut aussi se lancer, sans convention initiale : par exemple les claviers installent une séquence répétitive, et chacun prend place dans ce déroulement, par imitation, antagonisme, contraste, prise de parole individuelle, commentaire, accompagnement, silence.... ou tout autre type d'intervention possible dans ce contexte d'improvisation ouverte.

 

Cette visite furtive à l'un des ateliers du stage rappelle opportunément l'origine historique du festival : Didier Levallet, fondateur et toujours directeur artistique de l'événement, n'a pas oublié la manière dont s'est tissée l'histoire : « On n'avait pas la possibilité d'organiser un concert (pas de budget) mais je me suis dit que l'on pourrait proposer que l'on fasse de la musique une semaine ensemble[...] J'ai eu une quinzaine de personne. C'était un stage, gratuit, pour eux comme pour moi : un test ». L'année suivante, ils étaient quarante, et Didier Levallet a fait appel, en renfort, au batteur Christian Lété et au saxophoniste Alain Rellay pour l'aider dans l'encadrement. Et en 1979 une très modeste subvention de la DRAC a permis un premier micro festival, avec trois concerts : Martial Solal, Michel Portal, et le Workshop de Lyon. Cette année, du 19 au 26 août, les concerts ont accueilli, entre autres, L'Effet vapeur, le duo Mario Stantchev-Lionel Martin, le trio 'Roxinelle' de Claude Barthélémy, le quartette d'Ablaye Cissoko et Simon Goubert, et la musique festive du groupe 'Le peuple étincelle'. Et bien sûr les concerts auxquels j'ai eu le plaisir d'assister, et dont je vais vous dire quelques mots.

Ce fut d'abord, le mercredi 23 août, dans le farinier de l'Abbaye de Cluny, le Quatuor Machaut : magnifique cadre pour ces quatre saxophonistes qui relisent très librement La Messe de Notre Dame de ce compositeur des confins ardennais de la Champagne. Dans ce bâtiment du XIIIème siècle, dont la charpente ressemble à la structure inversée d'une coque de bateau, le chef d'œuvre de l'art polyphonique du XIVème siècle est accueilli comme chez lui, même dans une version où la musique d'origine alterne avec des improvisations hardies. Les quatre saxophonistes (Quentin Biardeau, Simon Couratier, Francis Lecointe et Gabriel Lemaire) utilisent pleinement les ressources du lieu, tantôt jouant sur la scène, tantôt dispersés au quatre points cardinaux, et soudain se rassemblant dans l'allée centrale, au cœur du public. Le sentiment musical est puissamment perçu par un public aussi étonné que ravi.

À peine plus d'une heure après la fin de ce concert, le Quartette 'Circles' d'Anne Paceo jouait au Théâtre de Cluny devant une salle comble. Le public, très impressionné par l'énergie et la formidable implication du groupe, a goûté ce mélange de pop très sophistiquée, et de jazz ouvert aux escapades improvisées. Anne Paceo (batterie et composition) emporte sa bande dans un maelstrom où la précision de Tony Paeleman, aux claviers, distribue l'énergie vers les flamboyants solistes, en l'occurrence la voix de Leïla Martial et les saxophones de Christophe Panzani. Beau succès pour ce groupe dont la musique, manifestement, parle à toutes les générations présentes dans la salle.

Le lendemain, le concert de 19h se tenait à quelques kilomètres au Nord de Cluny, à La Vineuse, dans la magnifique Grange du dîme, dans laquelle avant la Révolution les paysans venaient déposer le dixième de leur récolte au profit des chanoines de Macon et du curé du lieu. C'est désormais un lieu d'exposition et de concerts où les artistes déposent, pour le bonheur de tous, le fruit de leur travail. Le concert accueille le groupe Matterhorn#2, émanation d'un collectif qui dans cette configuration rassemble Thimothée Quost (trompette, bugle et composition), Gabriel Boyault aux saxophones, Aloïs Benoit au trombone et à l'euphonium, et à la batterie un enfant du pays, Benoît Joblot, qui porte le nom d'une lignée réputée de vignerons bourguignons. La musique offre de multiples facettes : pièces courtes, mélodies doucement consonantes, échappées sauvages, le tout dans un foisonnement de langages où le jazz croise toutes les musiques du vingtième siècle. Impressionnant de pertinence, de vie et d'invention.

A 21h, c'est au théâtre de Cluny que se déroulait la soirée, avec en ouverture le pianiste Denis Badault, sacrifiant enfin, après 35 ans de carrière, au rituel des standards en solo, mais en y apportant sa touche espiègle : sous le titre de 'Deux en un', il mêle deux thèmes, empruntés au jazz comme à la chanson française. Il renouvelle en partie le programme de ses prestations antérieures (Le Triton, aux Lilas, en décembre 2015 ), avec de nouveaux choix, ou des combinaisons jusque là inédites. Épatant de fantaisie, de richesse musicale et d'aisance instrumentale, c'est un régal pour l'oreille autant que pour l'esprit !

A près l'entracte, Didier Levallet présentait au public un complice de longue date : le violoniste Domnique Pifarély, qui après avoir été stagiaire à Cluny, a partagé avec lui de nombreuses aventures musicales. Le quartette est celui du disque « Tracé Provisoire », publié par ECM en 2016. Une musique qui mêle écriture et improvisation dans une telle intimité que la combinaison devient inextricable : la musique coule et circule, développe ses douceurs et ses escarpements les plus abrupts, sans que l'on puisse jamais mesurer le dosage du cocktail écrit/improvisé. Brillant, lyrique et habité, cet univers musical traverse les frontières stylistiques pour se concentrer sur le cœur de l'expression, là où l'émotion et l'intelligence sont inséparables.

Xavier Prévost

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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 10:52
Lande  La caverne Julien Soro (sax alto),Quentin Ghomari (tp), Ariel Tessier (dms), Alexandre Perrot (cb)

Lande

La caverne

Julien Soro (sax alto),Quentin Ghomari (tp), Ariel Tessier (dms), Alexandre Perrot (cb)

 

Une découverte heureuse, avouons-le, pour éclairer les derniers feux de l’été, ce quartet Lande dans un album nommé La caverne. Des titres plus ou moins mystérieux (Ah! Platon) pour une musique forte, souvent âpre, qui ne revêt pas les atours d’une séduction immédiate. Mais on ne résiste pas longtemps à ces climats tendus et dissonants, rêches, à cette musique intense, articulée autour d’un soubassement rythmique imposant.

Les compositions sont toutes du contrebassiste Alexandre Perrot (qui fait partie comme le batteur Ariel Tessier de l’orchestre Pan-G, du collectif LOO), à l’exception de « Loosy » de Quentin Ghomari, trompettiste de Papanosh qui s’associe à l’autre soufflant, l’altiste Julien Soro, qu’il connaît bien, puisque tous deux officient dans Ping Machine. Toujours des histoires d’affinités sélectives. Les présentations faites, ces musiciens qui échangent dans une logique complice nous offrent un paysage sonore contrasté, moins géologique que géographique : à défaut d’un magma volcanique, une lande battue par les vents qui se termine dans l’océan : un volet plus onirique, une ode maritime en forme de suite à tiroir, plus lyrique, apaisée mais pas moins sombre que les trois premiers thèmes plus emportés.

Le quartet fonctionne par paire, la rythmique remarquable dont la violence, continuellement sous tension, entraîne dans son sillage les stridences des soufflants, laisse passer les vents, rafraîchissantes trouées de sax et de trompette, qui ne manquent ni de délicatesse, ni de force évidemment.

Affrontement? Plutôt une confrontation sans trop de heurt pour un ensemble qui souffle, perce, vrille, gronde. Une musique techniquement au point qui laisse apparaître une énergie constamment canalisée : une création de chaque instant, très travaillée, à la recherche d’un équilibre, souvent instable.

Belle concordance, correspondance avec le travail de plasticienne et performeuse Natalie Jaime Cortez qui illustre la pochette avec cette  Partition, encre pigment sur papier plié, expérience sensible de l’espace à laquelle invite le concept de pli.

Sophie Chambon

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19 août 2017 6 19 /08 /août /2017 16:50

Dominqiue Eade (voix) , Ran Blake (piano), Prudence Steiner (narration surThoreau de Charles Ives)

Boston, 12 août 2015 & 12 janvier 2016

Sunnyside SSC 1484 / Socadisc

 

Difficile (impossible même!) d'écouter ce duo sans se remémorer (et réécouter ! ) celui qui associait Ran Blake à Jeanne Lee. Et cette pulsion mémorielle n'est pas anecdotique : quand les disques du duo d'avant offraient de radicales lectures/relectures des standards d'alors (ceux de Broadway, et ceux du jazz-Monk surtout), ce duo-ci nous offre un panorama de la chanson états-unienne populaire, contestataire, militante, divergente...., assorti de standards 'lunaires' : Moon River, Moonglow, Moonlight in Vermont . Mais ce qui importe ici, par-delà le matériau thématique choisi avec le plus grand soin, c'est le souci de le transformer, le transfigurer, le magnifier, comme en somme le fit de tout temps la tradition du jazz avec ses répertoires de prédilection. Toutes les facettes de la vie américaine s'y révèlent, d'une berceuse issue du film La Nuit du chasseur à sa jumelle quelques plages plus loin, d'une chanson acide de Bob Dylan à un protest song de Johnny Cash sur la vie carcérale, de l'évocation du poète-philosophe Thoreau par le compositeur Charles Ives à celle de la mine par la chanteuse Jean Ritchie.... Bref c'est toute l'Amérique des villes et des campagnes qui traverse ce paysage musical où la chanteuse et le pianiste, en se réappropriant radicalement la matière musicale, dressent un nouveau décor, comme rêvé, dans l'inquiétude de ce qui pourrait, déjà, n'être que la promesse d'un cauchemar. Un blues de Leadbelly y trouve aussi sa place, et en solo deux compositions de Ran Blake, ainsi qu'une improvisation du pianiste sur un canevas harmonique de son ami Gunther Schuller. Le pianiste, tout au long du disque, par cet inimitable mélange de sobriété et d'écarts jouissifs, donne au dialogue une bonne part de sa force d'expression ; et la vocaliste, par la plasticité de son chant, nous entraîne constamment vers des territoires insoupçonnés. C'est en somme plus qu'un voyage dans la musique américaine : une plongée dans le Grand Art musical qui consiste à subvertir le répertoire pour faire œuvre. A découvrir, puis à réécouter, tant il semble y avoir ici de secrets, à découvrir au fil des écoutes successives.

Xavier Prévost

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17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 19:07

Timuçin Şahin (guitare), Tom Rainey (batterie), Christopher Tordini (contrebasse), Cory Smith (piano)

Brooklyn, 23 juin 2016

Between The Lines BTLCHR 71243 / Socadisc

 

Dès la première écoute de ce disque, et alors que j'ignorais tout de ce guitariste turc devenu new yorkais après des années de formation aux Pays-Bas, j'ai pensé à Marc Ducret. Et pas seulement parce qu'il joue de la guitare fretless (et aussi de la guitare à double manche) comme notre génial compatriote ; ni parce que, comme lui, il a côtoyé Drew Gress, et Tom Rainey. Après investigations diverses sur la toile, j'ai constaté que, dès ses précédents disques, des chroniqueurs d'un peu partout (États-Unis, Pologne, Pays-Bas....) avaient fait le même rapprochement. Cela ne constitue pas en soi la force d'une identité ou d'une singularité, mais rappelle que, dès que l'on s'engage sur le chemin d'une musique exigeante, qui déconstruit et reconstruit en permanence la forme, les rythmes, les phrasés, la variété des timbres et des expressions, et l'horizon sans fin des possibles de l'improvisation, on aborde aux mêmes territoires. La musique de ce groupe est mystérieuse, elle chemine de passerelle en passerelle, mais toujours avec la force d'une évidence qui nous dirait, en un murmure, c'est là le chemin. Il faut le suivre, c'est passionnant ; et ne pas manquer d'y revenir car chaque écoute dévoile de nouvelles perspectives. À découvrir donc, et d'urgence, d'autant que tous les membres du quartette sont au même diapason de liberté, d'inventivité et d'audace.

Xavier Prévost

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 14:43

Aruán Ortiz (piano solo)

Zurich, 3-4 décembre 2016

Intakt Records CD 290/2017 / Orkhêstra International

 

Dans la fantaisie graphique de son intitulé, l'album porte la marque d'une ambiguïté assumée : cette musique cubaine (en ce que son auteur-interprète est cubain) est aussi cubiste, en cela qu'elle porte la marque de ce mouvement artistique qui, à l'orée du XXème siècle, bouleversa les arts. Dès la première plage, le décor est dressé. L'accentuation rythmique renvoie à ce qui faisait fureur, et déclenchait de furieuses polémiques, en 1913 autour du Sacre du printemps. Dans la minute qui suit, ce premier titre bifurque vers une claudication 'à la Monk' (cubiste s'il en fut !). Et l'on entend dans le déroulement de la musique, plage après plage, ce bouleversement des formes et des perspectives qui signa l'essor plastique du mouvement cubiste. Ici le discontinu règle son compte à la sacro-sainte linéarité de manière jubilatoire. Cubaine, cette musique l'est peut-être dans le lancinement rythmique qui la meut parfois ; mais le rythme est ici savamment dévoyé, pour échapper à trop de conformité. Et la réussite de ce disque pourrait bien résider dans ce qu'il nous donne à sentir, dans l'abrupte rugosité du cheminement musical, la matérialité de la pensée même. C'est une sorte de voyage initiatique en terre d'inouï, une aventure intellectuelle, sensuelle et sonore à vivre et revivre (car le disque ne livre pas tous ses secrets à la première écoute). Magistral !

Xavier Prévost

 

Un court extrait de chaque plage en suivant ce lien :

http://www.intaktrec.ch/player_intakt290.html  

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 16:36

Deux disques ont paru simultanément au début de l'été, deux trios sous ce label aventureux, deux conceptions distinctes de la liberté musicale, unies par leur différence même. Les musiciens des deux trios ont, entre eux, des connivences antérieures et croisées, mais chacun des deux CD relève d'une démarche distincte.

ALEXANDRA GRIMAL/BENJAMIN DUBOC/VALENTIN CECCALDI

«Bambú»

Alexandra Grimal (saxophones ténor & soprano, voix), Valentin Ceccaldi (violoncelle), Benjamin Duboc (contrebasse, voix)

Malakoff, 24-26 mai 2015

Ayler Records AYLCD – 152 / www.ayler.com

Un avant-ouïr

http://www.ayler.com/grimal-duboc-ceccaldi-bambu.html

 

Autour d'Alexandra Grimal, qui improvise aux saxophones, chante et lit très librement des fragments de textes du plasticien italien Giuseppe Penone (Respirer l'ombre, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 2009), la contrebasse de Benjamin Duboc et le violoncelle de Valentin Ceccaldi tissent des voix concertantes, dans la tension vive de l'instant. Les échappées solitaires, quand elles surviennent, ne sont qu'un moment d'une histoire collective, d'un geste commun, sorte de mains tendues vers une beauté qui se dérobe à peine avant d'advenir. La prise de son, très soignée, révèle la texture de chaque timbre avec une sorte d'immédiateté charnelle, totalement en phase avec le propos du trio, qui est aussi celui de l'artiste cité en référence, dans son rapport sensuel avec les œuvres de la nature, qui deviennent ainsi œuvres de l'art. Cette expérience musicale et sonore est en tout point fascinante : il suffit de s'y plonger sans réserve.

 

DAUNIK LAZRO/JEAN-LUC CAPPOZZO/DIDIER LASSERRE

«Garden(s)»

Daunik Lazro (saxophones ténor & baryton), Jean-Luc Cappozzo (trompette & bugle), Didier Lasserre (batterie)

Luzillé, 17-19 juin 2016

Ayler Records AYLCD – 150 / www.ayler.com

Un avant-ouïr

http://www.ayler.com/lazro-cappozzo-lasserre-gardens.html

 

Le trio rassemblé autour de Daunik Lazro procède d'une démarche radicalement autre, mais pas moins radicale. Trois improvisations collectives sont encadrées de compositions appartenant à l'histoire du jazz. Elles sont signées Duke Ellington (l'inoxydable Spohisticated Lady, et le plus secret Hop Head, de 1927, dans une version très très libre....), John Coltrane (Lonnie's Lament) et Albert Ayler (Angels). En deuxième plage se glisse un beau thème de Jean-Luc Cappozzo, déjà portée au disque : Joy Spirit. L'esprit de liberté tend à prévaloir, à l'extrême, qu'il y ait un support thématique ou que l'on évolue en terrain non balisé. La palette est large, du lyrisme le plus retenu à cette expressivité tonitruante dont le free jazz a ouvert la voie. Les nuances sont infinies (Ah les cymbales de Didier Lasserre !), et chaque instrument fait chanter tous les ressorts de sa dynamique la plus large. Au total, plus de confidences que de cris, mais toujours dans l'expressivité la plus intense. Et cette primauté de l'expression fait tout le prix de ce disque, comme du premier cité.

Xavier Prévost

 

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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 09:36

Les poilus de Harlem, l’épopée des hellfighters dans la grande guerre.

Thomas Saintourens.

Ed Tallandier.

Ce 1er janvier 1918, les brestois entendent une drôle de version de la Marseillaise. Ses interprètes ? Un big band américain, dirigé par Jim Europe, qui vient juste de débarquer au sein d’un régiment uniquement composé d’engagés noirs, le 15ème d’infanterie de la garde nationale de New York. La formation apportera un soutien moral aux troupes participant aux combats, donnant des concerts dans une vingtaine de villes de garnison et aura son heure de gloire à Paris en se produisant au théâtre des Champs-Elysées et au jardin des Tuileries. Son chef, James Reese Europe troquera même sa baguette pour le fusil sur le front des combats et y sera  victime des gaz allemands. Considéré comme un héros, il aura atteint l’objectif artistique et politique qui avait été fixé par son « patron », l’avocat (blanc) William Hayward :  «  donner au jazz ses lettres de noblesse sur le vieux continent ». Quand il a été enrôlé en 1916, Jim Europe a posé ses conditions à son « employeur » qui souhaitait, par cet engagement de jazzmen, aux côtés d’ouvriers et d’employés mais aussi d’avocats et de sportifs, populariser son régiment. Musicien connu et respecté à New-York ( un enregistrement avait été réalisé en 1914 dont un titre, Castle House Rag  ouvre l’histoire des Big Bands, coffret du à André Francis et Jean Schwarz. Le chant du monde, 2006) il avait obtenu que sa formation comprenne au minimum 44 musiciens et qu’ils soient bien rémunérés, allant même jusqu’à Porto-Rico pour dénicher des interprètes de haute volée. Rentré sur le sol natal , le big band parade devant 250.000 personnes dans Manhattan le  17 février 1919 au milieu des rescapés de la Grande guerre de ce 369 ème RIUS. Le début d’une reconnaissance. La formation, baptisée «   Lieut.James Reese Europe and  His Famous 369th Infantry Band » plus connue sous le nom de « Hellfighters Band » (ndlr : surnom qui leur avait été attribué par les soldats allemands en hommage à leur vaillance) effectue une tournée de dix semaines et enregistre douze albums (la compilation de Francis-Schwarz propose un titre, Russian Rag, composition de Rachmaninoff, gravé en février 1919). Reste que  la ségrégation sévit toujours aux Etats-Unis. « Les héros redeviennent des « negroes », souligne Thomas Saintourens, auteur de cette passionnante épopée des « Poilus de Harlem ». L’année 1919, précise-t-il, est « l’année-record des lynchages aux Etats-Unis, 83 morts dont 77 noirs et au moins dix vétérans de l’armée.  Jim Europe lui-même ne profitera pas longtemps de sa gloire : il meurt en mai 1919 à Boston, atteint d’un coup de couteau donné par un de ses musiciens qui s’estimait maltraité.
Jean-Louis Lemarchand

 

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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 18:01

Absilone/Socadisc.

Crestiano Toucas, composition, accordéon, voix, Prabhu Edouard, percussions, tabla, voix, Amrat Hussain, percussions, tabla, voix, Thierry Vaillot, guitare.

 


Instrument mondial, s’il en est, l’accordéon se plaît dans tous les registres. Sous les doigts de  Crestiano Vasco, il est résolument planétaire. Pratiquant le Victoria, cher à Richard Galliano, il eut l’honneur de plaire au maître du New Tango. Tout comme le niçois, l’instrumentiste occitan d’origine portugaise conçoit son expression sans s’imposer de frontières. Il n’empêche : son penchant l’oriente vers l’univers latin. Dans son dernier album, il ouvre son spectre, « sur les traces de Vasco de Gama ». La petite formation prend des accents ibériques avec le guitariste Thierry Vaillot et indiens avec les percussionnistes et joueurs de tabla Amrat Hussain et Prabhu Edouard . L’ensemble mariant parties instrumentales et vocales sans se départir d’une pulsation rythmique permanente. C’est un périple qui nous mène sur tous les continents, avec un plaisir de jouer communicatif.    

Jean-Louis Lemarchand

Toucas Trio (Toucas-Vaillot-Hussain) sera en concert le 23 août à La Garde Adhémar (26)pour le festival  Parfum de Jazz (parfumdejazz.com) avec en première partie le trio de Ludovic Beier.

 

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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 10:31
Remise du prix du meilleur instrumentiste :Thomas Ehnco (Président du Jury), Sam Comerford (Prix du soliste) Robert Quaglierini (co-président du Tremplin)

Remise du prix du meilleur instrumentiste :Thomas Ehnco (Président du Jury), Sam Comerford (Prix du soliste) Robert Quaglierini (co-président du Tremplin)

Grand Prix du Jury : Own your bones Jonas Engel (as),Sebastien Gille (ts), David Helm (cb), Dominique Mahnig (dm)

Grand Prix du Jury : Own your bones Jonas Engel (as),Sebastien Gille (ts), David Helm (cb), Dominique Mahnig (dm)

Walter SEXTAN (Prix du public Rémy Savignat guitare et composition, Reno Silva Couto sax et percussions, William Laudinat tp et machines, Guillaume Pique trombone, Grégoire Oboldouieff basse électrique, Simon Portefaix guitare percussions)

Walter SEXTAN (Prix du public Rémy Savignat guitare et composition, Reno Silva Couto sax et percussions, William Laudinat tp et machines, Guillaume Pique trombone, Grégoire Oboldouieff basse électrique, Simon Portefaix guitare percussions)

Rémi Savignat (prix de la composition) du Walter Sextan

Rémi Savignat (prix de la composition) du Walter Sextan

  

Après le plus grand festival de théâtre du monde, début août commence à Avignon, un autre festival de musique, de jazz, qui plus est. Moins médiatisé, assurément moins connu même s’il en est à sa 26 ème édition. Cette organisation solide, créée par quelques passionnés en 1992 dans le quartier difficile de la Barbière, puis dans le square Agricol Perdiguier, a pris ses marques dans un lieu unique, le Cloître des Carmes, dans un périmètre magique autour de l’Ajmi ( LA scène jazz avignonnaise), le Palais des Papes, les cinémas Utopia, sous la co-direction de deux présidents très impliqués Robert Quaglierini et Jean Michel Ambrosino. https://www.tremplinjazzavignon.fr/

Loin d’être une grosse machine comme Marciac, qui se déroule en même temps, l'Avignon Jazz festival a vu sa durée augmenter avec les années de façon raisonnable, suivant l’actualité du jazz; soutenu par des collectivités locales et des partenaires privés efficaces, il résiste aux incertitudes des réservations et à la versatilité du public, soumis à des choix pléthoriques. Une folie dans cette Provence, justement appelée « Terre des festivals » avec plus de 300 manifestations l’été ? Non, un rendez-vous annuel incontournable (pour moi) qui présente l’originalité d’un festival et d’un tremplin. Donner à entendre un jazz pluriel, même si ce n’est jamais assez ouvert pour certains, en présence d’un jury attentif, présidé cette année par le jeune pianiste Thomas Enhco, qui s’était produit il y a juste deux ans, en trio dans son Fireflies. Au creux du festival, s’insère un tremplin européen (ceci est important) de 2 jours qui ne retient que six groupes sur la centaine qui candidate. Un espace d’expression et d’affrontement amical pour ces jeunes européens, l’occasion de rencontrer des musiciens du même âge, parfois très jeunes, et de voyager dans le sud de la France. Et puis la chaleur de l’accueil et du climat est à la hauteur de la générosité de la manifestation. Le Tremplin offre 500 euros pour le prix du meilleur instrumentiste, le prix de la meilleure composition et celui du public. Il existe en effet un prix du public, appelé à donner son avis et à voter pour désigner son lauréat!  Pour le Grand Prix du jury, le festival offre une séance d’enregistrement chez Gérard de Haro à La Buissonne, le studio vauclusien qu’on ne présente plus et une première partie de concert l’année suivante.

Jeudi 3 août

Le premier groupe Walter Sextan est un sextet français du Sud-ouest, présenté par le guitariste Rémi Savignat, leader et auteur des compositions. D’emblée séduisant par le son d’ensemble qu’il dégage, l’univers des timbres et des couleurs, l’ambiance qui fait référence au rock, au R&B des années soixante-dix. Très agréable, une belle mise en oreille avec quelques compositions qui retiennent l’attention comme « Sarajevo ».

Le deuxième groupe Raphael Herlem est un quintet français mené par un saxophoniste baryton et alto, auteur des compositions dont une suite conceptuelle qui va se révéler décevante dans le rendu. La rythmique puissante étourdit et les solistes ne pourront pas tirer leur épingle du jeu. Ce qui est dommage pour l’harmoniciste ainsi que le claviériste, insuffisamment mis en valeur. Sans doute est-ce dû à un choix de réglages malheureux du groupe, en dépit du talent du sonorisateur Gaetan Ortega. Ainsi des couplages intéressants sont masqués par des effets et un son trop peu organique.

Le troisième groupe Own Your Bones  crée la surprise : ce quartet allemand de Cologne,décidément le vivier de la jeune génération jazz, avec un style, une école qui a le vent en poupe, adopte un parti-pris tranché, dans une interaction parfaite entre un contrebassiste qui sait user de l’archet et un batteur au jeu intense. Quant aux deux soufflants, ils maîtrisent subtilement les unissons qui ravissent au sens propre. On applaudit cette volonté de prendre des risques dans les ballades comme dans les morceaux plus free. Elle se sent, la cohésion de groupe et cette interaction si efficace quand il s’agit de jouer vite. Un jazz aux contours très progressifs qui se réinvente en direct. Une présentation des plus simples pour une musique délicieusement compliquée. Les Nordiques savent toujours intégrer le jazz à leur culture d’origine. Ils jouent de façon décomplexée, faisant preuve d’une sérénité vibrante.

La première soirée s’achève et nous sommes contents de cette sélection qui ne laisse pas indifférent. La nouvelle façon de procéder engage en amont le comité organisateur : une écoute, tranquille grâce au cloud, évite les erreurs passées de l’ancienne organisation, où l’orientation, après l’écoute successive de plus de quatre-vingt titres en aveugle, était nettement plus aléatoire.

Vendredi 4 août

 Début août, quand Avignon retrouve ses aises, les habitants leur maison, quand les affiches ne lézardent plus les murs, ne jonchent plus le sol, il peut souffler un mistral violent et glacial, éclater un orage diluvien... S'il fait toujours chaud,cette année, c’est la canicule avec des pointes de plus de 40° et des records de chaleur dépassant ceux de la terrible année 2003. Une relative accalmie, à la nuit tombée, permettra cependant de goûter à la musique des groupes du concours.

Odil est le premier groupe présenté par la Belgique, autre pays nordique fidèle du tremplin grâce au travail patient de Willy Schuyten, responsable du label JazzLab, qui a toujours su convaincre les jeunes musiciens de tenter l’aventure. Pourtant, ce quartet ne convainc pas avec une musique d’effets, certes travaillés, une volonté de construire des climats qui peinent à mettre en scène une histoire. D’aucuns parleront même de "musique pessimiste", j’avancerai plutôt "bizarre"  avec des sons étranges, dissonants, aigres même. Où veulent ils nous conduire ?

 

Changement  assez radical avec le groupe suivant, Haberecht 4, un quartet allemand emmené par la saxophoniste Kerstin Haberecht : une musique plus « classique », confortable, avec des qualités et un charme certains. Mais demeure une certaine frilosité, la peur de concourir? Quel dommage que la saxophoniste ne se projette pas davantage.

Dernier groupe du concours, le trio Belge Thunderblender montre des individualités vraiment formidables, à la complicité plus qu’affirmée : gestuelle expressive du batteur allié à un son original, un sax ténor envoûtant où s'entend le souffle mouillé de Ben Webster, un phrasé flottant façon Lester Young. Mais le jeu de Sam Comerford, Dublinois et Bruxellois d’adoption, qui dirige le trio, n’est pas sans attrait au sax basse qu’il arrive à rendre souple, moelleux, presque aérien. Impérieux dans les ballades, on s’inquiète du programme un peu lisse jusqu’à ce que le groupe se rapproche d’une esthétique free. En fait, ils sont capables de tout jouer.

Le concours est terminé et tandis que le public vote et que les musiciens font le boeuf, relâchant enfin la pression, avec un « Body and Soul » vraiment original, le jury débat, parfois vivement, confrontant ses arguments dans une discussion très animée. Comment faire venir plus de groupes de style différents, ouvrir à d'autres pays sudistes? Convaincre plus de musiciens français de jouer le jeu et tenter l'aventure?

Le résultat équilibré, cette année encore, donnera le Grand Prix au 3ème groupe du premier soir Own your bones, le prix du meilleur instrumentiste au saxophoniste du dernier groupe, Sam Comerford, le Prix de la meilleure composition à Rémi Savignat, le prix du public revenant à Walter Sextan. Alors que Thomas Enhco et Franck Bergerot s’entretiennent avec certains des perdants, les vainqueurs font retentir leur joie. Une nouvelle édition s’achève avec un cru charpenté et délicat qui ira enregistrer au studio la Buissonne chez le maître de Haro et fera la première partie d’un des concerts du festival l’an prochain.

 

Revenons justement aux concerts du festival proprement dit : le groupe de la pianiste et chanteuse australienne Sarah McKenzie a connu un franc succès, remplissant à ras bord le Cloître des Carmes, pour l’ouverture du festival, dans son programme autour de « Paris in the rain » avec Pierre Boussaguet, Hugo Lippi, Sebastian de Krom. Un groupe sensiblement différent de celui entendu au Mucem l’an dernier mais toujours une technique élaborée pour un répertoire qui puise dans la tradition américaine. Une classique mais convainquante performance de la (jeune) pianiste dont la blondeur n’avait d’égale que la douceur. Bon point pour le retour de Michel Eymenier en Directeur artistique, après 3 ans d’absence, lui qui fut l’un des fondateurs de l’événement avec JP Ricard, président de l’Ajmi.

Très différent était le programme du vendredi soir, avec moins de public, pour une soirée pourtant originale, dominée par des personnalités attachantes de la scène hexagonale, le pianiste Andy Emler dans son solo singulier autour de Ravel et le Sons of Love du groupe explosif de Thomas de Pourquery, "un groupe de rock déguisé en jazz". Le saxophoniste est un membre actif du survitaminé MegaOctet d’Andy Emler, qui fut, on s’en souvient, la vedette incontestée d’une folle soirée du festival en 2008 : une évidente fraternité unit les deux musiciens, adeptes d’un humour potache et toujours tendre.

N’ayant pu entendre ni le Cd de Supersonic Pourquery, ni la version théâtrale de My own Ravel avec comédien, écrite par Anne Marie Lazarini d’après le livre de Jean Echenoz, Ravel, sorti en 2006 aux Editions de Minuit, je me réjouis de l’aubaine, pouvoir entendre en live ces musiciens. Voilà encore une preuve de la diversité de formes de cette musique qui a(urait) cent ans cette année. D’ailleurs, avant de présenter la soirée, Michel Eymenier fait entendre quelques mesures bienvenues (en 2017), en blindfold test, de l’Original Dixieland Jass Band, « blanc comme une hostie » selon les mots du critique du Monde dans son article du 7 août, intitulé Le premier disque de jazz. Jazz ou « jass », on sait que l’appellation de jazz est loin d’avoir fait l’unanimité parmi les musiciens noirs, justement. De quelle couleur est le jazz d’ailleurs ? Je ne saurai trop conseiller de lire à cet égard la réponse précisément éclairante de Franck Bergerot à l’article de Francis Marmande

http://www.jazzmagazine.com/quelques-eclaircissements-caractere-symptomatique-premier-disque-de-jazz-enregistre-1917/

 Le pianiste tire astucieusement parti de son solo pour présenter, annoncer des anecdotes significatives sur les dix dernières années de la vie de Ravel, depuis sa traversée sur le Normandy, sa folle tournée US en 1927, sa rencontre avec Gershwin et surtout la maladie qui toucha le compositeur à la fin de sa vie, où il fut selon une autre belle formule de J. Echenoz, « un peu absent de lui-même ». Cet exercice de style, pastiche brillant, qui faisait revivre le compositeur sur le Cd, est ce soir, une variation selon l’instinct et l’instant, d’un pianiste dont les doigts courent sur les touches, au gré de sa fantaisie et d'une mémoire qu’il a vive. Ce n’est plus exclusivement du Ravel (Concerto en sol « conçu non pas pour le piano mais contre lui », « Ma Mère l’Oye », le ressassé « Boléro » dont le succès surprenait Ravel lui-même, vu sa facture)… Beethoven, Bach, Gershwin, entrent dans la danse. Il est revigorant d’entendre ce récital emlerien au sein d’un festival de jazz. Mais peut-on aimer le jazz sans vibrer à Ravel ?

Vient ensuite le Supersonic de l’altiste Thomas de Pourquery (vainqueur d’un tremplin eh oui, il a obtenu le 1er Prix d’orchestre et de soliste à la Défense, en 2002 avec le tromboniste Daniel Zimmermann). Qu’il s’essaie au chant en croonant, anime la fanfare Rigolus, soit sideman de n’importe quelle formation, il est repéré. Jusqu'à se lancer à jouer au cinéma cet été. Qui sait?

Donc, ce n'est pas seulement pour sa grande barbe et ses rutilantes boots rouge, sa gentillesse évidente et son énergie débridée au saxophone qu'il se remarque. Il ne décevra pas ce soir encore, avec cette première formation en leader qui « visite » SunRa, sans refaire le show du Sun Ra Arkestra, compositeur psychédélique, icône de la musique électronique, pionnier de l'afrofuturisme, explique le saxophoniste.

Un équipage solide et vibrant pour cette embardée dans l’espace, avec des soufflants aussi originaux qu’énergiques qui, suivant le leader, chantent aussi. Une musique d’influence, si ce n’est sous influence, illuminée par le jazz déjanté et mystique de Sun Ra, irrigué de rock et de blues. Sans pour autant suivre la philosophie très singulière de Sun Ra, TdP prône un amour universel qui n’a rien de mièvre, qui prend toute sa force sur scène quand il est servi par des musiciens aussi brillants. Si le batteur Edward Perraud est insurpassable dans sa gestuelle ébouriffante, fougueux, impatient et toujours bondissant à la façon d’un Keith Moon sur des tempi enflammés, le trompettiste bugliste Fabrice Martinez (découvert, pour ma part, en remplaçant de Laurent Blondiau dans un concert du Méga à Jazz à la Tour d’Aigues en 2010), est incroyable. Puissant et souple, élégant, quand il s’arcboute, le son se projette haut dans le ciel avignonnais. Au lieu des 25 membres du vaisseau, au son free orchestral de l’original, ils ne sont que six dans cette troupe, à embraser le cloître avec des compositions free ou lancinantes comme « Slow Down » et surtout ce « Simple forces ». TdP s’en tire admirablement en réussissant à faire chanter le public, ce qui n’est jamais gagné. Tous adhèrent à  ce cosmic jazz : s’il n’y a pas beaucoup d’étoiles dans le ciel du cloître, la nuit remue et un vent libérateur est venu rafraîchir un public qui apprécie un certain sens de la transe, de la mélodie et d’un jazz vif, un engagement authentique. On se laisse volontiers emporter par une déferlante aussi réjouissante. Un moment de grâce tant musical que climatique, la canicule ayant momentanément abandonné le terrain. Est-ce un signe ? On voit surgir, à la fin du concert, dans les ailes du cloître, alors que TdP tombe dans les bras de son pote Andy, tous les bénévoles, heureux de manifester leur plaisir; ils scellent pour moi la fin de ce festival, puisque je n’assisterai pas au dernier concert, celui du Robert Glasper Experiment.

La petite histoire du festival continue de s’écrire, Avignon reste un lieu d’ouvertures, de passages, toutes frontières abolies. Le Tremplin Jazz poursuit l’aventure lancée par ces passionnés de jazz, soutenu par une vaillante et résistante équipe de bénévoles, des plus fidèles, que l’on retrouve chaque année avec plaisir. Et qui fait tourner le tremplin et le festival. Que ce soit la dynamique team du bar où officient Cyril et Jean Charles (« le bar est ouvert »), les trois formidables et infatigables chauffeurs, Dominique, Patrick et Serge qui convoient musiciens, groupes du tremplin et jury à n’importe quelle heure. Ou encore les photographes Sylvie Azam, Jean Henri Bertrand, Claude Dinhut et Marianne Mayen (photos de l'article) , sans oublier Jeff Gaffet, l’homme-orchestre, chargé de production, toujours sur le pont, disponible et de bonne humeur. Souhaitons à cette manifestation sensible de se renforcer et de garder longtemps une place méritée dans le paysage du jazz hexagonal.

Sophie Chambon

 

Sam Comerford ( Thunderblender)  Prix d'interprétation

Sam Comerford ( Thunderblender) Prix d'interprétation

Own your bones Jonas Engel (sax alto) et Sébastien Gilles (sax tenor)

Own your bones Jonas Engel (sax alto) et Sébastien Gilles (sax tenor)

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