Vol 1 Small groups/ vol 2 Big bands/ vol3 Latin Dizzy
Voilà une formidable compilation/anthologie due à ce cher Claude Carrière qui a animé certaines des plus intéressantes émissions de radio consacrées au jazz de 1975 à 2008, de la formidable série « Tout Duke » au Jazz Club avec Jean Delmas. Sans compter ses chroniques dans les grands journaux de jazz, son activité actuelle de Président de l’Association La Maison du Duke, Président d’honneur de l’Académie du Jazz, membre de l’Académie Charles Cros.
Il est l’initiateur, l’auteur des séries thématiques de OSD, toujours sur le label Cristal records qui déclinent le jazz selon diverses thématiques : les saisons, le calendrier des mois, les instruments…
Le voilà qui s’attelle à une grande injustice, réparer le (relatif) oubli dans lequel est tombé John Birks « Dizzy » Gillespie. En cette année 2017 finissante qui a célébré le centenaire de grands artistes de la musique ou du cinéma (JP Melville, Danielle Darrieux), on a fêté en grande pompe, la vocaliste Ella Fitzgerald, le pianiste Thelonius Sphere Monk et quelque peu négligé le trompettiste-compositeur-chef d’orchestre, créateur du be bop aux côtés du formidable Charlie Parker.
S’il n’est pas de mois où l’on évoque sur les couvertures de magazines, la figure légendaire de Miles Davis, quand ce n’est pas un biopic assez maladroit, il n’est jamais question du génial Gillespie qui connut une belle longévité (à vingt ans, il jouait à Paris dans l’orchestre de Teddy Hill), et ne se fit pas remarquer par les excès hélas fréquents à l’époque dans le monde du jazz. En somme une vie et carrière plutôt exemplaires. Un musicien hyperdoué qui n’hésitait jamais à faire le pitre sur scène pour continuer à avancer,caché, et lutter à sa façon pour le combat des Civil Rights.
Il est donc particulièrement agréable de célébrer cette belle initiative de la part de l’un des spécialistes du jazz. Ce coffret à prix doux présente ainsi 3 CDS qui retracent une créativité jamais en berne, une virtuosité et une joie de vivre au service d’une musique aimée et parfois problématique. Le premier CD part donc des débuts du bop à la création de petits groupes. Diz et Bird en quelques séances en 1945 vont changer la face du jazz. Ce sont les 5 premiers titres du CD1, Dizzy jouera encore épisodiquement avec Parker en 1950 et jusqu’en 1953, puis fondera seul des petites formations avec Stan Getz, Sonny Stitt, Sonny Rollins, John Coltrane dès 1949.
Celui qui fut la terreur des trompettistes avec sa drôle de trompette coudée dont il arriva à sortir les sons les plus fous en soufflant de ses joues gonflées comme celles d’un crapaud, entretint aussi des grands orchestres où il prit ses solos d’anthologie (c’est le second CD), tout ne se révélant un formidable arrangeur avec Tadd Dameron et Gil Fuller. On retrouvera aussi à la fin du Cd des plages avec Duke Ellington ET Lalo Schiffrin (« Gillespiana »)
Diz est enfin reconnu comme le pionnier du latin jazz, le jazz « afro cubain » avec ses formations accueillant le génial Chano Pozo aux percussions congas dès 1947. « Tin Tin Deo », « Manteca », « Algo Bueno »…
Ce coffret, on le voit est une excellente opportunité de redécouvrir ce musicien extraordinaire, extravagant et essentiel dans l’histoire du jazz que l’on aurait tort de négliger aujourd’hui. Oubli un peu réparé grâce au travail de Claude Carrière.
Au début de l'année 2016 le premier disque de ce duo («You're Welcome») avait suscité un intérêt admiratif (http://lesdnj.over-blog.com/2016/02/watchdog-you-re-welcome.html). L'intérêt (et l'admiration) se confirment avec ce nouvel opus au titre énigmatique, qui désigne un sac de nœuds, un nid à emmerdes, bref de ces choses dont on aimerait être dispensé. En fait rien d'inquiétant : les nœuds savamment tressés sont d'ambitieux projets formels qui se développent dans ce disque construit comme un ensemble cohérent, riche et surprenant. Des thèmes rêveurs et sophistiqués, des éclats d'instruments virulents, des envolées cursives, tout concourt à captiver l'oreille. Le duo reçoit le renfort d'Adrian' Bourget, qui non content d'en réaliser la prise de son et le mixage, assure aussi le traitement des sons. La palette est large, comme l'est la dynamique, et l'on se régale autant d'un piano Fender joué dans sa sonorité naturelle que de sa métamorphose saturée. Et l'on se délecte d'une voix qui s'insinue dans les sons instrumentaux, de clarinettes qui jouent mille rôles avec toujours la même pertinence, de rythmes intriqués jusqu'à nous faire perdre le fil, et presque la raison. Il y a, dans chaque pièce comme dans le déroulé d'ensemble, une sorte de dramaturgie dont nous sommes captifs ; des captifs consentants, et ravis....
Xavier Prévost
Le duo est en concert à Paris, au Comedy Club, le 4 décembre, et à la Soute de Chambéry le 7 décembre
Le jazz vocal perd un de ses hérauts (et héros) avec la disparition à 96 ans le 22 novembre à New York de Jon Hendricks. Dans les années 50, le chanteur avait commencé à « vocaliser » les parties instrumentales de jazzmen et sur la suggestion de Dave Lambert, écrit des paroles sur des titres de Count Basie. L’album « Sing a Song of Basie » (1957) enregistré par le trio (LHR)formé avec Annie Ross s’installe rapidement en tête des ventes. La formation évolue avec le remplacement d’Annie Ross (malade) par Yolanda Bavan en 1962 (LHB) et se dissout après la mort dans un accident de la circulation de Dave Lambert en 1966. Jon Hendricks, qui avait abandonné le h de son état-civil à ses débuts sur scène, va dès lors poursuivre une carrière brillante de soliste et constituera dans les années 80 un groupe, Hendricks & Company qui comprendra, son épouse, Judith et ses filles, Aria et Michele. Son style vocal et sa présence sur scène lui valent l’admiration de Bobby McFerrin, Al Jarreau, Kurt Elling, du groupe Manhattan Transfer. Sa fille Michele, résidant en France, l’invitera pour une séance d’enregistrement en 1998, qui sera publié en 2016 par le label Cristal Records (Claude Carrière qualifie de « brûlante et maboule » l’improvisation du père et de sa fille sur How High The Moon) et vaudra à la chanteuse le prix du jazz vocal de l’Académie du Jazz cette même année. Jon Hendricks, qui avait débarqué avec les troupes US sur les plages de Normandie en juin 1944, était chevalier de la Légion d’honneur, décoration remise le 6 juin 2004. Jean-Louis Lemarchand
Stephan Oliva & Susanne Abbuehl à la remise des prix
photo@david-desreumaux
Grands Prix
Proclamés le 16 novembre à 19h au studio 105 de la Maison de la Radio
Grand prix jazz
Stephan Oliva/Susanne Abbuehl/Øyvind Hegg-Lunde « Princess » (Vision Fugitive/L'Autre distribution)
Grand prix blues
Dee Dee Bridgewater « Memphis… Yes, I'm Ready » (OKeh/Sony Music)
Prix in honorem jazz
Fred Hersch, pour l'ensemble de sa carrière, à l'occasion de la parution de son disque «Open Book» (Palmetto/Bertus distribution), et de son autobiographie Good Things Happen Slowly : A Life In and Out of Jazz (Crown Archetype Press, 2017)
Prix Jazz hommage in mémoriam
Alain Tercinet
À l'occasion de la parution du coffret «Thelonious Monk, Les Liaisons Dangereuses 1960» (musique du film de Roger Vadim, inédite au disque Sam Records-Saga/Pias), auquel il avait participé, un hommage à Alain Tercinet, disparu en juin 2017, pour sa considérable contribution à la connaissance et à la diffusion de cette musique, par ses recherches, ses articles, ses livres, ses anthologies et compilations discographiques, et ses textes pour les pochettes et livrets d'une foule de disques, CD et coffrets.
Ont également reçu un Grand Prix dans une autre catégorie des artistes très impliqués dans le jazz et la musique improvisée
Grand Prix de la Parole Enregistrée
Didier Petit, Claudia Solal et Philippe Foch
« Les Voyageurs de l'Espace » (Buda Musiques & CNES / Socadisc)
Coups de cœur Jazz et Blues
proclamés le 20 novembre dans l'émission 'Open Jazz'sur France Musique
ISABELLE OLIVIER : « In between » Enja 2017 Isabelle Olivier (hp), Julie Koidin (fl), Hugo Proy (cl), Raphaël Olivier (g), Fraser Campbell (sx), Thomas Olivier (p), Devin Gray, Ernie Adams, Dré Pallmaerts (dms)
Album après album, la harpiste Isabelle Olivier ne cesse d’écrire des pages d’une incroyable beauté. Serait- ce la complicité familiale ( elle est ici entourée pour la première fois de ses deux fils) qui fait que cet album exhale l’amour et les émotions belles ? Allez savoir, mais il y a quelque chose ici qui est de l’ordre du bonheur à l’état pur, à l’état brut et qui pour peu vous tirerait des larmes de bien-être. Il est ici question de paysages et de communion avec la nature. Avec les gens aussi. Quelque chose de presque chamanique règne sur cette belle berceuse péruvienne (Péruvian Lullaby) ou sur cette référence aux peuples indiens (Potawatomi) ou encore sur cette magnifique ouverture sur un paysage majestueux et simplement beau ( Lisière)? Ecoutez comme l’on se sent bien en entendant cette Fête de la musique qui danse une danse africaine. L’ allégresse est aussi communicative sur Comment ça va ou la harpe dialogue avec la clarinette. Discrètement la pluie et les bruits des enfants peuplent aussi cet album pour ceux qui sauront les entendre comme autant d’hommages à la vie. Les lignes mélodiques souples d’Isabelle Olivier dansent sur le tapis de velours que lui fait la clarinette d’Hugo Proy ou sur les harmoniques de Raphaël Olivier qui semblent tout droit venues du pays de Ralph Towner. Et puis voilà, il y a de la musique jouée par tous avec osmose et écoute mutuelle et surtout avec des sentiments d’une grande douceur. Et tout au long de cet album, ce qui impressionne ce sont les immenses talents de compositrice de la harpiste. On imagine ce que donnerait entre ses mains un large big band avec lequel on entrevoit un travail qui la rapprocherait immanquablement d’une Maria Schneider, elle aussi compositrice des grands espaces ! Isabelle Olivier est elle « in beetween » ? Entre la vallée de Chevreuse et Chicago entre lesquels elle partage son domicile ? Entre nature verte et paysages urbains ? Entre jazz et classique ? Entre continents ? Entre des deux fils ? La seule chose que nous savons vraiment c’est que son amour de la beauté occupe la place centrale de sa musique. Elle est ici omniprésente. Jean-Marc Gelin
Deux ans après «Standards & Avatars», le trio revient, avec un tout autre propos. David Chevallier a troqué la guitare électrique contre des guitares acoustiques, et un banjo, et le répertoire n'est plus celui des standards, qui étaient certes contournés, chantournés et déconstruits, mais une série de compostions originales qui, de l'aveu du guitariste, ont été enregistrées dans l'ordre où elles ont été écrites, mais sans qu'il s'agisse pour autant d'une suite. La technologie permet parfois de superposer des parties de guitare, donnant à l'ensemble une touche orchestrale. Cela dit, David Chevallier, guitare en main et usant de ses modes de jeu virtuoses, peut aussi sans artifices techniques donner à entendre une pluralité de voix. Ce qui frappe c'est que, même si guitare ou banjo tiennent le premier rôle, l'aspect profondément collectif se fait entendre, en permanence. Cela tient à la cohésion déjà confirmée par une longue pratique commune, et aussi à la faculté d'écoute de chacun autant qu'à l'état d'esprit de tous : faire-musique-ensemble. De plage en plage se découvrent diverses options : choix de l'instrument, d'un climat, d'un mode d'interaction au sein du trio. C'est d'une diversité et d'une cohérence confondantes. On suit le cheminement d'un titre à l'autre comme on découvrirait des paysages au fil d'un voyage par le train, en laissant poindre ce qu'il faut de rêverie pour se laisser plus encore envahir par la musique. Bref, une belle expérience d'écoute, et une vraie réussite.
Xavier Prévost
Le trio est en concert le 18 novembre 2017 à Paris, au Sunset, puis le 24 novembre à Changé-lès-Laval (Mayenne)
Ahmad Jamal le magicien Palais des Congrès. Paris. 14 novembre.
Ahmad Jamal, piano, Manolo Badrena, percussions, Herlin Riley, batterie, James Cammack, batterie et Abd Al Malik et Mina Agossi, voix
@valery_Duflot
Ahmad le magicien a encore frappé. Le maître de Pittsburgh a séduit le public de Paris… avec Marseille. A quelques encablures du Parc des Princes, ce 14 novembre, le pianiste a déroulé avec aisance et fougue le répertoire de son dernier album (Marseille. Jazz Village-Pias. Juin 2017) consacré à la cité phocéenne. Apportant la preuve qu’il avait conservé à 87 ans les qualités d’architecte des sons qui avaient assuré sa renommée dès 1958 avec Poinciana (At the Pershing.Argo). Devant son Steinway, Ahmad Jamal cultive l’art de ménager ses effets et joue avec le public. Il n’a pas son pareil pour alterner les passages minimalistes et les grandes envolées, le ruissellement de la pluie et les grondements de tonnerre. Une exploration musicale pour laquelle il peut compter sur la complicité aussi souriante qu’efficace de trois compères de longue-plus de deux décennies- Manolo Badrena (percussions), Herlin Riley (batterie) et James Cammack (basse). Même les invités d’un soir, les vocalistes Abd Al Malik et Mina Agossi, se plient à la discipline du pianiste qui voue une admiration pour Napoléon. On ne peut que le constater à l’issue de ce concert parisien, où la vedette est revenue à Autumn Leaves, version désormais classique et toujours originale de la chanson de Prévert et Kosma, :Ahmad Jamal entretient une relation bien particulière avec la France. Dans les années 90, les producteurs Jean-François Deiber et Francis Dreyfus, avaient contribué à relancer sa carrière. Aujourd’hui, c’est le label Jazz Village qui permet au maître des 88 notes d’exprimer toute sa créativité juvénile. Jean-Louis Lemarchand
Avec ce premier disque en leader sur le label RareNoise records, le tromboniste compositeur Roswell Rudd (81ans quand même) montre une belle vitalité et s’attaque tout simplement dans cet Embrace justement nommé aux standards. Le musicien qui a marqué l’avant-garde avec Archie Shepp, Cecil Taylor, qui a joué avec Steve Lacy, s’est intéressé aux musiques traditionnelles mongoles ou latines, s’attaque aux fondamentaux et le fait magnifiquement. Réussite singulière par le choix du répertoire « Something to live for », «Goodbye Pork Pie Hat » ou « Pannonica », voilà de vraies retrouvailles avec des mélodies qui sont livrées sans l’accompagnement de la batterie, ce qui de l’avis du leader permet d’entendre toute l’ampleur harmonique du chanteur. Prise de risque de ce quartet qui sait improviser autour de la voix et du chant du trombone, le piano et la contrebasse assurant un tapis moelleux. La rythmique fait le travail avec une discrétion élégante et l’on admire les interventions du contrebassiste Kenny Filiano à l’archet sur « Too Late Now ».
Roswell Rudd est assurément toujours en pleine possession de son art de tromboniste, adoucissant sa sonorité, se « baladant » fluidement au gré du scat de la chanteuse tout à fait étonnante, Fay Victor que l’on découvre ici même. C’est une musicienne complète qui a son propre orchestre. Etonnant comme elle sculpte les mots de ces standards, allant jusqu’au cri et gémissements, visiblement sans retenue, d’une voix vibrante. Son timbre n’est peut-être pas le plus marquant mais son interprétation est suffisamment originale, provocante même pour convaincre, toute en intensité et nuances. Prenante à coup sûr dans ses aspérités et imprévisibilités même.
On retiendra enfin une version habitée du blues culte « House of the Rising Sun »qui pourtant a eu « son » chanteur en la personne d’ Eric Burden des Animals.
Voilà donc une belle rencontre exigeante et sensible qui creuse un jazz classique de façon extravertie. Particulièrement réjouissant.
Le festival a commencé dès la fin de semaine précédente, mais le chroniqueur n'avait pas encore abandonné les pluies franciliennes pour les frimas nivernais. À pied d'œuvre le lundi matin, le plumitif s'est réjoui dès le midi à l'écoute d'un formidable duo : celui que forment Claudia Solal et Benjamin Moussay
Claudia Solal (voix, textes, composition), Benjamin Moussay (piano, piano électrique, synthétiseur basse, traitement du son en temps réel, composition)
Maison de la Cuture, salle Lauberty, 13 novembre 2017, 12h15
Leur association repose sur une ancienne connivence : ils se connaissent depuis une vingtaine d'années, et à partir de 2003 ont travaillé un duo, dont fut issu dès l'année suivante le disque « Porridge Days ». Après un autre disque en quartette(« Room Service »), ils ont dès 2013 repris le travail en duo, matérialisé par le CD « Butter in my Brain », paru tout récemment (Asbsilone/L'Autre distribution). On a dans ces colonnes dit notre admiration pour ce disque (http://lesdnj.over-blog.com/2017/10/claudia-solal-benjamin-moussay-butter-in-my-brain.html).
Le concert, après une tournée assez conséquente, révèle encore d'autres richesses, d'autres émois. Les pièces, très minutieusement agencées pour le disque, s'ouvrent au fil du concert à des espaces improvisés. De surcroît les deux complices continuent de faire ce qu'ils font sur scène depuis longtemps : improviser autour des textes choisis dans l'instant dans le petit livre que Claudia garde avec elle sur scène. Celui-ci, qui contenait naguère des poèmes d'Emily Dickinson, recèle maintenant les écrits de la chanteuse, conçus dans un anglais poétique, où l'humour croise parfois un univers presque surréaliste. Le dialogue est d'une grande intensité musicale, avec implication majeure des deux protagonistes. C'est une sorte de voyage initiatique dans un monde imaginaire ; on se laisse porter jusqu'au terme : c'est une totale réussite !
Prochain concert de Claudia Solal et Benjamin Moussay le 23 novembre à Lens (festival Tout En Haut Du Jazz)
Le groupe joue le programme du disque éponyme paru en 2016. La situation du concert produit un 'effet de vérité' qui démultiplie les sensations éprouvées à l'écoute du CD. La concentration des musiciens est extrême, car il ne s'agit pas de rejouer le disque, mais de donner à entendre un nouvelle objet sonore, unique et forcément éphémère, dont seul subsistera l'émoi ressenti par les spectateurs. On est ici dans un univers musical polymorphe, qui plonge ses racines dans le jazz comme dans le rock progressif, et qui combine une ardente expressivité avec un véritable culte de l'événement sonore. C'est comme un long ruban d'intensité rock paré d'éclats de power trio (l'association piano Fender Rhodes/guitare/batterie) et de bribes de partita pour flûte mêlées d'exploration de tous les modes de jeux possibles sur l'instrument. Joce Mienniel joue aussi d'un petit synthétiseur analogique qui conjugue les sons de naguère et les ritournelles du présent. Après une relecture déstructurée, et savoureuse, de Money (Pink Floyd), A Flower From The City Beneath va nous ramener à l'univers du groupe et de son leader, et nous sommes plutôt conquis.
Airelle Besson (trompette, composition, direction), Alba Nacinovitch (voix), Allan Järve (trompette, bugle), Sigurd Evensen (trombone), Corentin Billet (cor), Quentin Coppalle (flûte), Vincent Pongracz (clarinette), Mria Dybbroe (saxophone alto), Helena Kay (saxophone ténor, clarinette), Dimitri Howald (guitare), Kristina Barta (piano), Vid Jamnik (percussions à clavier), Kaisa Mäensivu (contrebasse), Cornelia Nillson (batterie)
Maison de la Culture, salle Philippe-Genty, 13 novembre 2017, 20h30
L'Euroradio Jazz Orchestra est un projet annuel de l'UER (Union Européenne de Radiotélévision, autrement appelée European Broadcasting Union : EBU). Cette appellation a succédé voici quelques années à celle de Big Band de l'UER (EBU Big Band). Le principe est toujours le même : une radio publique invitante choisit un (ou plusieurs) chef d'orchestre-compositeur, commande un répertoire, et chacune des radios qui le souhaitent délègue un musicien (aujourd'hui obligatoirement âgé de moins de 30 ans) pour la représenter au sein de l'orchestre. Il faut préciser que l'UER n'est pas une émanation de la communauté européenne, mais qu'elle rassemble les radios publiques des pays d'Europe (quand elle a été créée, en 1964, on considérait que la Turquie avait vocation à en faire partie), et qu'elle a des membres associés, comme les radios publiques du Japon (NHK), d'Israël (Kol), du Canada (Radio Canada/CBC) ou des États Unis (NPR)....
La dernière fois que Radio France a accueilli ce projet, c'était le 7 avril 1991, à Strasbourg, avec trois compositeurs-chefs d'orchestre : Patrice Caratini, Laurent Cugny et Andy Emler. Par la suite l'émergence de nouveaux états, en ex-Yougoslavie, en Tchécoslovaquie ou dans les Pays Baltes, a fait que le nombre de radios participantes augmentait, et que la France devait attendre son tour, d'autant plus qu'enfin, dans les années 2000, la Turquie participa, et qu'il fallait aussi pour les états où plusieurs communautés linguistiques ont une radio publique, comme en Suisse, accueillir plusieurs projets sur différentes années. Bref Radio France fut peu sollicitée, et quand elle le fut vers 2005, les gigantesques travaux entrepris rendaient des salles indisponibles et induisaient une certaine frilosité budgétaire. Enfin en 2017 Radio France, sous l'impulsion d'Alex Dutilh, a renoué avec ce projet, confié à Airelle Besson.
Un premier concert a eu lieu le 11 novembre à la Maison de la Radio (dans le cadre des concerts 'Jazz sur le Vif' d'Arnaud Merlin), puis ce furent Coutances le lendemain, Nevers ce 13 novembre, avant de conclure le lendemain-jour où j'écris ces lignes- près de Strasbourg pour le festival Jazzdor.
Airelle Besson a orchestré pour cette formation, dont elle a choisi la nomenclature, quelques-unes de ses compositions antérieures (Lueur, Envol, et en rappel Radio One), et composé pour l'occasion The Sound of Your Voice, hommage aux voix de la radio. L'écriture est soignée, l'esthétique oscille entre musique de genre, harmonie de luxe et orchestre de jazz. Les jeunes musicien(ne)s (je revendique l'écriture inclusive, d'autant que depuis quelques années les musiciennes sont de plus en plus nombreuses dans cet orchestre !) ont répété quatre jours à la Maison de la Radio. L'exécution d'ensemble est très bonne, comme la direction (Airelle étudie depuis plusieurs années la direction d'orchestre). Cela pèche parfois du côté des solistes, avec quand même de beaux moments : un stop chorus du clarinettiste autrichien Vincent Pongracz, un solo expressif du guitariste suisse Dimitri Howald, une improvisation magistrale du tromboniste norvégien Sigurd Evensen, un solo sans tapage mais bien ouvragé de la saxophoniste ténor britannique Helena Kay, et un solo flamboyant de la chanteuse croate Alba Nacinovitch.... et j'en oublie forcément.
Ce fut donc un plaisir, notamment pour moi et mes 32 années de Radio France (où j'ai participé à ma première réunion UER en... 1985), de retrouver sous nos couleurs ce projet où j'ai vu passer, au fil des ans, tant de grands solistes européens alors même qu'ils étaient peu connus (comme le Suisse Samuel Blaser voici quelques années), et où j'ai eu le privilège de déléguer, au fil des ans, André Villéger (avant le jeunisme imposé), et plus récemment Brice Moscardini, Fidel Fourneyron, Bastien Ballaz, Anne Paceo, Quentin Ghomari, Jean Dousteyssier... pardon à celles et ceux que j'ai oublié(e)s !
CHRIS POTTER TRIO + 1
Chris Potter (saxophones ténor & soprano, flûte, effets électroniques), Reuben Rogers (guitare basse), Eric Harland (batterie) ; invité James Francies (piano, piano électrique, synthétiseurs)
Maison de la Culture, salle Philippe-Genty, 13 novembre 2017, 22h15
Avec Chris Potter la soirée tourne à l'effervescence frénétique. Le saxophoniste a mêlé des thèmes qui sont depuis pas mal de temps à son répertoire (comme Synchronicity, de Sting, période 'Police') à des titres issus de son récent «The Dreamer is The Dream» (ECM), enregistré avec un groupe différent. Et le groupe que nous découvrons à Nevers est carrément nouveau car au trio annoncé initialement s'est ajouté le pianiste James Francies, nouvelle coqueluche de la scène états-unienne. Il faut dire qu'il est brillant, même si ses solos débordent de gammes vertigineuses (heureusement ponctuées de temps à autre d'accents et de ruptures rythmiques), et si ses chorus de synthétiseur ont un léger parfum corny venu tout droit des années 70. Mais on lui pardonne sa vélocité un peu ostentatoire, car il possède un sens de l'intervention, de l'écoute et du dialogue au sein du groupe qui fait merveille. D'ailleurs l'interaction est au cœur même de ce groupe. Tantôt basse et batterie dialoguent intensément quand sax et claviers tissent un autre échange, le tout dans une écoute globale et mutuelle qui laissent pantois. Peu après, alors que le sax a quitté la scène, le pianiste entame un trilogue avec ses complices, et l'échange se joue sur plusieurs plans, simultanés, parallèles ou croisés. Bassiste et batteur ont maintes fois l'occasion de s'exprimer réellement, et ils ne s'en privent pas ! Quant à Chris Potter, si l'on excepte quelques bricolages avec ses effets un peu bateau sur une flûte dont d'ailleurs on aurait pu se passer, il administre une leçon de musicalité foudroyante, croisant l'énergie la plus folle avec des raffinements de phrasé, d'accents, de choix des notes : c'est décidément un Maître saxophoniste.
Revoilà dans la foulée le guitariste entouré de la communauté indo-pakistaine vivant à New-York avec un album qui paraît sous son nom et auquel il convie le pianiste Vijay Iyer. Alors que l’album du saxophoniste jouait clairement la carte idiomatique de sa culture pakistanaise pour l’amener au jazz, la démarche de Rez Abassi est différente. Elle part du jazz et offre à chacune des très fortes personnalités qui l’accompagne, les moyens de digresser sur leur propre terrain. Chacun dans des moments d’improvisation sur lesquels ils laissent apparaître leurs influences diverses. Les compositions très jazz de Rez Abassi ouvrent des champs, des perspectives et forment le creuset du melting pot. Cet album est aussi le prétexte à des moments de lyrisme denses et puissants qu’il s’agisse du flow de Rudresh Mahanthappa, des tuilages harmoniques de Rez Abassi et surtout de magnifiques moments de lumière qu’apporte Vijay Iyer dans un esprit plus atonal.
Rez Abassi n'est plus une révélation. Il en est en effet à son dixième album et ce musicien pakistanais installé à Los Angeles à l'âge de 4 ans s'affiche aujourd'hui comme l'une des références sur l'instrument.
Une bien belle découverte de ce que le jazz doit aujourd’hui à ses imbrications culturelles, qu’il vient maintenant chercher au bercau de l’humanité. Jean-Marc Gelin