Spacetime records 2010
Les grands pianistes ne meurent jamais. Une phrase un peu con, j’avoue. Une phrase un peu passe-partout. Et pourtant comment exprimer autrement combien les pianistes de la classe de Mulgrew Miller portent en eux cette part d’éternité, ce jeu aussi intemporel qu’universel, cette phrase du jazz qu’ils prolongent au delà de tout et depuis des temps jamais révolus. Les grands pianistes ont, ancrés en eux cette histoire éternelle. Mulgrew Miller est de ce monde-là. De leur monde. Ce monde qui a vu s’éteindre récemment Hank Jones et dont on imagine que Miller est en quelque sorte un légataire, dépositaire d’un secret entre eux transmis. Mulgrew Miller est du monde des compagnons. De la confrérie d’Errol Garner et de Tatum.
Alerte toujours, véloce et agile, Mulgrew Miller se ballade sur son clavier, le survole de haut en bas avec une sensualité gracile. Sans chercher à réinventer le jazz, Miller dans cet exercice n’est jamais bien loin de Peterson. A 55 ans le pianiste qui signe ici son premier album en solo a le clavier heureux comme d’autres ont le vin gai. Il se ballade sur des standards du bop que d’autres ont déjà largement exploré avant lui. Un Jordu à faire pâlir un Phineas Newborn, un YardBird Suite trop rarement joué par les pianistes et porté hors champ du bebop, ou encore, hors de l’esprit Coltranien, un Giant Steps au swing réinventé et qui signe sa révérence à Mc Coy Tyner, qu’il prend bien soin pourtant de ne jamais plagier. Sa version de Con Alma quand d’autres pianistes la jouent souvent en clair obscur est ici lumineuse. Et lorsque , délaissant les standards le pianiste entreprend une de ses compositions, Carrousel, il y met une part d’intime plus grande mais cette intimité-là parle d’un cœur léger, et presque enfantin lorsqu’au détour d’une phrase musicale il s’écarte de son sujet pour évoquer quelque cour d’école. Entre la comptine et le standard de jazz, Mulgrew Miller jette ainsi des ponts avec la candeur des faux naïfs. Rien ne résiste alors à cette tendresse qu’il déploie pour son piano faisant pour son clavier assaut de gentillesse et d’effleurement câlins.
On sort alors de cette écoute avec le sourire béat aux lèvres, les oreilles prêtes à en reprendre encore. Et les amoureux du jazz qui seront à Paris le 20 et le 21 octobre (au Théâtre du Chatelet puis au Sunside) ne pourront assurément pas manquer le passage de l’un de ces grands géants du piano. De ceux qui perpétuent si bien cette histoire qui, malgré la disparition récente de Hank Jones, se poursuit avec et bien au delà de ces pianistes-là.
Jean-Marc Gelin
A retrouver l’interview donnée par Mulgrew Miller à Bruno Pfeiffer sur le blog de libé. :
http://jazz.blogs.liberation.fr/pfeiffer/2010/08/mulgrew-miller-la-s%C3%A8ve-du-piano-jazz.html










